Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XXI

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Librairie théâtrale (volume 4p. 211-243).


O Corinthe ! Corinthe ! toi que les heureux de la terre avaient seuls autrefois le privilège de visiter ; Corinthe qui n’offres plus au voyageur arrivant aujourd’hui par la route de Némée qu’une pauvre ville fortifiée au-dessus des murs de laquelle s’élèvent sept colonnes, dernier débris d’un temple dont on ignore le dieu ; Corinthe, fille d’Ephyre, sœur d’Athènes et de Sparte, patrie de Sisyphe et de Nélée, royaume de Médée et de Jason, que tu devais être belle, le jour où Apollon et Neptune, amoureux de toi, réclamèrent ensemble ta possession, et, ne voulant y renoncer ni l’un ni l’autre, prirent pour arbitre le titan Briarée, qui t’adjugea au dieu de la mer, à la condition que la montagne qui te domine appartiendrait au dieu du jour !

Corinthe ! Corinthe ! toi que Vénus aimait tant, qu’elle accorda ton salut aux prières de tes courtisanes, ses prêtresses ; toi qui, après avoir acheté, des Athéniens, Laïs pour esclave, en faisais ta fille la plus chérie, et lui bâtissais un tombeau surmonté d’une lionne tenant un bélier sous sa griffe, groupe merveilleux qui symbolisait son irrésistible pouvoir ! Corinthe, qui te désaltérais aux pleurs intarissables versés par une nymphe sur la mort de son fils, que la déesse de la chasse avait, involontairement, percé de l’une de ses flèches ; Corinthe, que tu devais être belle, au jour où tes jeux isthmiques attiraient la Grèce entière sur l’étroite digue qui sépare le golfe Saronique de la mer d’Alcyon, et où, gracieusement et mollement étendue sur la pente de ta montagne sacrée, tu voyais entrer dans ton double port les vaisseaux de Tyr et de Massilia, d’Alexandrie et de Cadix, qui venaient entasser dans tes vastes entrepôts les richesses de l’orient et de l’occident.

Corinthe ! Corinthe ! toi qui avais des rues où les temples étaient aussi nombreux que les maisons, des places où les statues poussaient comme dans un champ les épis ; Corinthe, qui lorsque tu regardais à l’est, voyais Athènes : au nord, Delphes ; à l’ouest, Olympie ; au midi, Sparte ; Corinthe, à qui Salamine, Marathon, Platée, Leuctres et Mantinée faisaient une ceinture de victoires sur laquelle étaient brodés les noms de Thémistocle, de Miltiade, de Pausanias, d’Epaminondas et de Philopoemen ; Corinthe que tu devais être belle, lorsque Aratus, après t’avoir délivrée des Macédoniens, tes vainqueurs, te fit entrer dans la ligue achéenne, qui devait causer ta perte en soulevant contre toi Rome, la conquérante du monde, laquelle, hélas ! de toute la Grèce, allait bientôt faire une seule province, et, de cent villes libres, une chaîne de cités esclaves !

Corinthe ! Corinthe ! toi qu’un vainqueur sans pitié livra à un incendie de huit jours, et qui, de l’or de tes vases, de l’argent de tes trépieds, du bronze de tes statues, fondus par la flamme qui te dévorait, créas un métal plus précieux qu’aucun de ceux que la terre mûrit dans ses entrailles ; Corinthe, toi qui échappas à Xerxès et qui succombas sous Mummius ; Corinthe, que tu devais être belle, lorsque, sortant de tes ruines, tu te relevas toute de marbre aux mains de Jules César et d’Auguste, plus riche que tu ne l’avais jamais été, avec ton théâtre, ton stade, ton amphithéâtre, tes temples à Neptune, à Palaemon, aux Cyclopes, à Hercule, à la Persuasion et aux Courtisanes, – dont les prières t’avaient sauvée une première fois, et ne purent te sauver une seconde ; – avec tes statues d’Amphitrite, d’Ino, de Bellérophon, de Vénus, de Diane, de Bacchus, de la Fortune, de tes deux Mercure de tes trois Jupiter et de tes cent athlètes vainqueurs, avec tes bains d’Hélène, tes bains d’Euriclès, tes bains d’Octavie ; enfin, avec tes tombeaux de Xénophon, de Diogène, des enfants de Cédée, des Scyoniens et de Lycus de Messène !

Aussi, belle Corinthe, toi que n’avait pas encore ruinée la triple moisson de statues et de tableaux que Rome vint successivement enlever à tes temples, à tes places et à tes promenades, combien dut-il te sembler étrange de voir, un jour, vers la fin du mois hélaphébolion, un voyageur descendre de l’un de ces légers bâtiments qui glissent comme des alcyons entre les îles de la mer Egée ; passer au pied du pin solitaire qui s’élevait sur ton rivage oriental ; laisser, à sa gauche, l’autel de Mélicerte ; à sa droite, le bois de cyprès entourant l’enceinte consacrée à Bellérophon ; s’informer au gardien de la porte de Cenchrées où il rencontrerait le philosophe Apollonius de Tyane et, – sur la réponse de cet homme, qu’il trouverait probablement le personnage qu’il cherchait dissertant avec ses disciples sous les platanes qui ombragent la fontaine Pyrène, – commencer, sans même jeter un coup d’œil dans l’intérieur de la ville, à gravir le tortueux sentier qui conduisait au sommet de l’Acrocorinthe !

Celui que demandait le voyageur était, en effet, à l’endroit indiqué ; et il n’y avait rien d’étonnant à ce que la première personne à laquelle le nouveau débarqué s’était adressé lui eût répondu d’une manière aussi précise : depuis un mois, le philosophe dont le nom emplissait alors le monde d’étonnement et d’admiration était arrivé à Corinthe accompagné de cinq ou six de ses disciples avec lesquels il venait de visiter l’Asie, l’Inde, l’Égypte et l’Italie ; or, on comprend que la curiosité qui s’attachait à cet homme extraordinaire avait fixé sur lui tous les regards dès le moment où, – contrairement à notre inconnu, qui était arrivé par le golfe Saronique, et avait abordé au port de Cenchrées, – il était arrivé, lui par la mer d’Alcyon, et était débarqué au port de Lechée.

C’est que personne plus qu’Apollonius de Tyane ne concentrait en soi tous les merveilleux éblouissements qui, à cette époque surtout, élevaient un homme, du rang des sages, des philosophes et des héros, au rang des demi dieux ; génie, renommée, beauté, naissance presque divine, il avait tout !

Soit science acquise, soit don de la nature, soit faveur du ciel, Apollonius, en effet, jouissait de ces avantages qui frappent, au premier aspect, et les esprits vulgaires et les âmes élevées. Quoique âgé de près de soixante ans, il semblait à peine avoir franchi le cercle de la première jeunesse ; sans qu’on l’eût vu s’adonner ostensiblement à l’étude des langues, tous les idiomes du monde connu lui étaient familiers, et parfois même, écoutant avec attention le murmure des arbres, et le chant des oiseaux, ou le cri des animaux sauvages, il s’amusait à traduire à ceux qui l’entouraient ces différents sons de la nature morte ou animée. Comme les disciples de Pythagore, il soutenait que les animaux avaient une âme, et n’étaient que des frères inférieurs de l’homme ; comme Pythagore, il professait cette maxime, que Dieu est l’unité absolue et primordiale, que le monde est un tout harmonieusement combiné dont le soleil est le centre ; tandis que les autres corps célestes, ses satellites seulement, se meuvent autour de lui en formant une musique divine. De même que Dieu est l’unité au ciel, le bien, selon le philosophe de Samos, – et c’était aussi l’avis d’Apollonius, – le bien était l’unité, et, le mal, la diversité sur la terre. Ainsi que Pythagore, Apollonius était profondément versé dans les mathématiques, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique ; les nombres avaient pour lui des vertus prodigieuses, surtout le nombre X, et, à l’aide des nombres, il prétendait arriver à la connaissance des choses les plus abstraites. Une espèce de divination surhumaine, qu’il devait à une faveur particulière du ciel, lui permettait, en outre, de lire jusqu’au plus profond de la pensée des gens qui venaient à lui, avant même que ceux-ci eussent ouvert la bouche et exprimé un désir, les vît-il pour la première fois, et lui fussent-ils aussi inconnus de réputation que de vue.

Il avait longtemps habité Egès, et avait passé presque tout le temps qu’il était resté en cette ville à étudier la médecine dans le temple d’Esculape, avec les sacrificateurs et les prêtres de ce fils d’Apollon, que ses bienfaits répandus sur l’humanité avaient fait mettre au rang des dieux ; cette étude achevée, il avait opéré des cures qui pouvaient passer pour des miracles ; il avait chassé un démon du corps d’un homme ; il avait chassé la peste du sein d’un royaume ; il avait évoqué des morts et avait causé avec eux ! Enfin, décidé à joindre aux sciences qu’il avait déjà étudiées en Grèce les sciences qu’il était permis d’acquérir en parcourant les autres pays, il était parti, avec deux ou trois de ses disciples seulement, pour un voyage immense ; avait visité l’Asie Mineure, la Mésopotamie, Babylone ; puis il avait franchi le Caucase, suivi les bords de l’Indus ; s’était arrêté quelque temps chez le roi Phraote ; avait pénétré dans l’Inde ; était arrivé au château des Sages ; avait conféré avec les brahmes les plus savants, et surtout avec Iarchas qui était à l’Inde ce que lui, Apollonius, était à la Grèce, avait continué son voyage après s’être assuré qu’il n’avait rien à apprendre chez ces aînés du monde ; était revenu par l’Égypte ; s’y était lié avec Euphrate et Dion ; avait expliqué les merveilles de Memnon ; avait. essayé de retrouver les sources du Nil ; était remonté plus loin que la troisième cataracte ; y avait rencontré et apprivoisé un satyre ; était redescendu jusqu’à Alexandrie, où il avait étonné toute l’école par un discours qu’il avait fait sur l’or que charrie le Pactole et sur l’antiquité du globe ; était arrivé à Antioche au milieu d’un tremblement de terre dont il avait expliqué la cause et prédit la fin ; avait découvert un trésor qu’il avait abandonné à un pauvre père de famille qui avait quatre filles à marier ; avait ramené à la raison un jeune homme amoureux de la statue de Vénus ; avait guéri un malade de la rage ; avait été reçu comme un dieu dans l’Ionie ; était passé de l’Ionie, dans l’Attique, puis, enfin, d’Athènes, – en visitant Eleusis, et en traversant la Mégaride, – il était venu à Corinthe, où, depuis quelques jours, il tenait, comme nous l’avons déjà dit, tous les regards attachés sur sa personne.

Il faut dire aussi que les Corinthiens avaient, de tout temps, été grands amis du merveilleux, et que, sachant l’âge d’Apollonius, et attendant presque un vieillard, ils avaient été stupéfaits de voir arriver un homme de trente ans à peine, car c’était l’âge que paraissait Apollonius, – avec de beaux cheveux flottants retenus par un cercle d’or, une barbe noire élégamment frisée à la manière asiatique, des yeux vifs et pleins de jeunesse, marchant nu-pieds, et vêtu d’une longue robe blanche serrée à la taille par une ceinture de lin, et qui formait son seul et unique vêtement. Alors, ils avaient eu grande peine à croire que cet homme fût Apollonius ; mais un vieillard qui avait habité Tyane dans sa jeunesse avait raconté la merveilleuse naissance du philosophe, et les Corinthiens, voyant dès lors en lui, non plus un homme, mais un demi-dieu, avaient cessé de douter.

Cette tradition poétique de la naissance d’Apollonius, la voici :

Apollonius, comme l’indiquait la seconde partie de son nom, était né à Tyane, ville de Cappadoce située entre Tarse et Césarée. Sa mère, étant enceinte, rêva qu’elle voyait Protée, fils de Neptune et de Phénice, et qu’ayant demandé au dieu quel enfant elle mettrait au monde, celui-ci lui avait répondu : « – Un autre Protée ! » A cette prédiction étrange, – car, chez les anciens, les rêves extraordinaires passaient presque toujours pour des prédictions, – à cette prédiction étrange, disons-nous, la mère d’Apollonius s’était informée auprès d’une sibylle en grande vogue dans les environs, et celle-ci avait répondu à son tour que par ces mots : « Vous mettrez au monde un autre Protée, » le dieu avait voulu dire que l’enfant qui naîtrait d’elle revêtirait, relativement à la science, autant de formes que le dieu Protée en revêtait relativement à la matière. – Apollonius de Tyane était donc désigné d’avance comme l’homme le plus savant qui dût jamais exister.

Et, lors de cette naissance, tous les présages indiquèrent, d’ailleurs, que celui qui allait voir le jour n’était pas un enfant ordinaire. Sur le point d’accoucher, sa mère fit un second rêve : elle songea qu’en se promenant dans une prairie située à un quart de lieue à peu près de Tyane, elle trouvait, à chacun de ses pas, des fleurs si belles, si rares, si inconnues qu’elles étaient dignes d’être offertes en hommage sur les autels de Flore. Le matin même de la nuit où elle avait fait ce rêve, elle voulut aller visiter cette prairie, célèbre, en outre, pour sa fontaine Asbamée, qui, froide à sa source et bientôt bouillante, frappait les parjures de maux si cruels, lorsqu’ils y trempaient leurs mains, soit volontairement, soit comme épreuve forcée, que, après avoir fait quelques pas pour s’éloigner de ces eaux merveilleuses, ils s’arrêtaient vaincus par la douleur, et se roulant dans des tortures atroces, étaient obligés de confesser leur crime.

Eh bien, la prairie, chose inouïe ! était toute couverte de ces magnifiques fleurs étrangères à la contrée ; aussi, dès qu’elles furent arrivées près de la fontaine, les suivantes de la mère d’Apollonius s’éparpillèrent-elles comme des nymphes, luttant à qui composerait le plus riche bouquet. Pendant ce temps, au lieu de suivre l’exemple de ses femmes, la mère d’Apollonius, se sentant prise d’un irrésistible sommeil, s’endormit sur le gazon ; alors, un troupeau de cygnes blancs. comme la neige, et qui paissaient dans la prairie, commença de former un cercle immense, et, resserrant toujours ce cercle, arriva à envelopper entièrement la dormeuse ; puis, comme s’ils eussent obéi à un ordre céleste, tous se mirent à chanter harmonieusement et à battre des ailes pour rafraîchir l’air ; au bruit de ce chant presque divin, à l’impression de cet air si doux, la dormeuse se réveilla, ouvrit les yeux, et, dans l’étonnement que lui causait le spectacle étrange qui s’offrait à sa vue, elle mit au jour le plus bel enfant qui eut été vu depuis que les déesses avaient cessé d’accoucher sur la terre.

Cet enfant c’était ce même Apollonius de Tyane, qui, au sommet de l’Acrocorinthe, debout, vêtu d’une longue robe blanche, les cheveux pressés autour des tempes par un cercle d’or, la barbe frisée à la manière des Perses, ayant la fontaine Hyrêne à ses pieds et l’ombre des platanes sacrés sur sa tête, discutait avec ses disciples, non seulement les hautes questions de la philosophie pythagoricienne, mais encore celles des autres sectes, qui lui étaient tout aussi familières que si les âmes de Zénon, d’Aristote, de Platon, de Chrysippe, se fussent fondues dans la sienne.

De ce haut sommet, – d’où ils dominaient les deux mers et tout le pays environnant ; à l’est, jusqu’au cap Sunium ; au nord, jusqu’au mont Cithéron ; à l’occident, jusqu’à l’Achaïe, au midi, jusqu’à Mycènes – Apollonius et ses disciples voyaient s’avancer vers eux, par le chemin abrupt montant à la citadelle, cet homme qui une demi-heure auparavant, était débarqué au port de Cenchrées.

A mesure qu’il approchait, et comme il paraissait évident que c’était à Apollonius qu’il avait affaire, l’attention des disciples qui entouraient l’illustre philosophe se détournait peu à peu de la discussion, et se fixait sur le voyageur. Contre son habitude, Apollonius, auquel il suffisait d’un coup d’œil pour juger un homme, dire quel était son pays, son âge, sa religion, et jusqu’au sentiment qui le préoccupait ; contre son habitude, disons-nous, Apollonius regardait venir ce voyageur avec une curiosité qui tenait de l’étonnement. Alors, comme cet étonnement se trahissait à la fois et par son silence et par la fixité de son regard, et par son doigt qui se levait lentement et se rapprochait de ses lèvres, un de ses disciples nommé Philostrate lui dit :

— Maître, quel est cet inconnu qui nous arrive, et dont l’approche paraît si fort te préoccuper ?… que te veut-il ? Est-ce un ami ? est-ce un ennemi ? est-ce un admirateur de la doctrine ? est-ce un adversaire de notre école ? ou plutôt n’est-ce point un simple messager de ces rois chez lesquels nous avons séjourné ou de ces sages avec lesquels nous avons vécu ?

Apollonius secoua la tête.

— Ce n’est rien de tout cela, dit-il, et c’est quelque chose de plus que tout cela… Cet homme n’est point un messager de la royauté ou de la science : cet homme vient pour son propre compte ; nos doctrines et nos écoles le préoccupent peu ; quelque chose de plus actif que la discussion, – l’action elle-même emplit sa pensée ; il se présente plutôt en ami qu’en ennemi ; des extrémités du monde, il vient pour chercher en moi un auxiliaire : il le trouvera. L’adversaire qui lui est échu est digne de nous ; car il est autant au-dessus des hommes ordinaires que la cime de ces platanes est au-dessus de cette source, que cet aigle qui plane dans les nuages est au dessus de la cime de ces platanes. Enfin, à la honte de la science, je dois vous avouer, à vous, mes chers disciples, que son but est si élevé, qu’il m’échappe, et que la question. qu’il doit me faire est si difficile, et si supérieure aux questions qu’ont l’habitude de faire les simples mortels, que je serai obligé de lui répondre : « Je ne sais pas »

Les disciples se regardèrent avec surprise : c’était la première fois qu’ils entendaient ces mots sortir de la bouche du maître.

Mon humilité vous étonne, reprit en souriant Apollonius ; mais souvenez-vous de ceci, c’est que la vraie sagesse est dans le doute, et que les seuls savants réels sont ceux-là qui, de temps en temps, osent à certaines questions répondre : « Je ne sais pas ! »

— N’importe ! repartit un second disciple nommé Alcméon, dis-nous toujours, de cet homme, ce que tu en sais.

— C’est un caractère sombre et altier, dit Apollonius, et, si, comme notre divin maître Pythagore, il a assisté au siège de Troie, ce dut être sous le nom d’Ajax fils d’Oïlée, ce grand contempteur des dieux !

— Mais d’où vient-il ? demanda un troisième disciple.

— Sa trace se perd au bord des rivages, aux limites des déserts, aux lisières des forêts… D’où il vient ? De l’Inde… Où il a été depuis qu’il marche ? Dans des pays si lointains que nous n’en savons pas même les noms !… Sur cette question qu’il se dispose à me faire, et pour laquelle je serai obligé de le renvoyer à un autre que moi, il a tout interrogé : mages de l’Asie ; prêtres de l’Égypte, brahmes de l’Inde, et nul n’a pu lui répondre.

— Mais, enfin, cette question qu’il se dispose à t’adresser, la connais-tu ?

Apollonius regarda avec une nouvelle attention le voyageur, qui n’était plus qu’à vingt pas de lui.

— Oui, dit-il.

— Que désire-t-il savoir ?

— Où il retrouvera le rameau d’or d’Enée…

— Veut-il donc, comme Enée, descendre jusqu’aux enfers ?

— Il veut aller plus loin encore !

Les disciples se regardèrent de nouveau : seulement, leur surprise avait dépassé l’étonnement et arrivait à la stupéfaction.

— Et où veut-il donc aller, l’audacieux ? demanda Philostrate.

— Silence ! dit Apollonius ; c’est là son secret, et, s’il m’est donné de pénétrer les secrets des autres hommes, il ne m’est point permis de les révéler.

S’avançant alors vers le voyageur, et lui tendant la main :

— Isaac Laquedem, lui dit-il au nom de Jupiter Hospitalier, Apollonius de Tyane te salue !

Le voyageur s’arrêta tout étonné, mais sans répondre, ni de la voix, ni de la main.

— Tu ne me réponds pas, reprit Apollonius avec le doux et bienveillant sourire qui lui était habituel ; ce n’est, cependant, point faute de me comprendre : quoique tu sois un fils de Moïse, tu n’en connais pas moins la langue d’Homère.

— C’est vrai, répondit Isaac, – car c’était bien le voyageur maudit auquel Apollonius s’adressait – je comprends, mais je doute.

— De quoi doutes-tu ?

— Je doute que tu sois vraiment Apollonius de Tyane.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que Apollonius de Tyane est né dans la douzième année du consulat d’Auguste, qu’il a étudié à Tarse avec le stoïcien Antipater, le philosophe Archedamus, les deux Athénodore, et que, par conséquent, il doit avoir aujourd’hui près de soixante ans… tandis que, toi, tu parais à peine la moitié de cet âge.

— Ne sais-tu pas mieux que personne, Isaac, répondit Apollonius, qu’il y a des hommes qui ne vieillissent pas ?

Isaac tressaillit.

— Voyons, continua Apollonius, tu as une lettre à mon adresse : remets-la moi.

— Si tu sais que j’ai une lettre pour toi, tu dois savoir aussi de qui est cette lettre.

— Elle vient d’un homme que tu as trouvé sur une colline située au centre du monde ; il y habite, avec six autres sages, un, palais visible ou invisible, à la volonté de ses habitants. Lorsque Bacchus envahit l’Inde avec Hercule, la forteresse qui surmonte cette colline refusa de se rendre : les deux fils de Jupiter ordonnèrent aussitôt aux satyres qui les accompagnaient d’y donner l’assaut ; mais les satyres furent repoussés. Hercule et Bacchus s’informèrent alors quelle garnison tenait cette citadelle, et ils surent que cette garnison n’était composée que de sept sages ; mais que, comme ces sages étaient les plus savants hommes de la terre, leur sagesse réunie avait une telle force, qu’elle pouvait lutter contre les dieux. Ils espectèrent donc cette colline, qui depuis ce jour, a constamment été habitée par les sept brahmanes les plus savants de l’Inde ; – tu viens à moi au nom de leur chef, et ce chef se nomme Iarchas.

— C’est vrai… Maintenant, sur quel siège était-il assis en me remettant cette lettre ?

— Sur un siège d’airain noir entouré de statues d’or.

— Que m’a-t-il dit à propos de la question que je lui ai adressée, et sur laquelle il n’a pu me satisfaire ?

— Qu’il te serait répondu trois fois : « Je ne sais pas ! » avant qu’on te répondit. : « Je sais ! »

— Et à quel signe dois-je te reconnaître ?

— En me faisant trois questions à ton choix, sur les animaux, les choses ou les hommes qui m’entoureront.

— C’est cela, dit Isaac tirant des plis de son manteau un parchemin roulé ; tu es bien véritablement Apollonius de Tyane, et voici la lettre d’Iarchas.

Apollonius décacheta cette lettre, en baisa la signature, et, après avoir lu, se retournant vers le voyageur :

— Maintenant, dit-il, Isaac, en attendant que cette grande question qui te préoccupe soit résolue par un plus savant que moi, quelles sont les questions secondaires que tu as à m’adresser ?

Isaac chercha des yeux autour de lui, et, voyant un moineau qui arrivait à tire-d’aile, voyant un arbre qui tremblait de toutes ses branches, quoiqu’il n’y eût pas un souffle de vent, voyant une femme jeune et belle qui sortait du temple de Vénus Armée :

— Je désire savoir, répondit-il, ce que ce moineau vient dire à ses compagnons qui picorent si pauvrement sur le chemin ; je désire savoir pourquoi ce peuplier tremble sans brise ; je désire savoir enfin, quelle est cette femme ?