Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XXII

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Librairie théâtrale (volume 4p. 245-284).


Apollonius sourit en homme qui paraissait s’attendre à trois questions plus difficiles à résoudre.

Il écouta le rapide babillement de l’oiseau, et, se retournant vers Isaac :

— Ce qu’est venu dire ce moineau à ses compagnons, reprit-il, le voici mot pour mot. Il leur a dit : « Vous êtes bien fous de vous amuser à chercher ici quelques pauvres grains de millet, de navette ou de chènevis, tandis qu’un meunier a passé tout à l’heure derrière la forteresse, portant sur son âne un sac de blé qu’il va moudre ; que le sac de blé a crevé, et que le chemin est tout couvert du grain qui s’échappe ! Venez vite ! venez vite ! tous les moineaux des environs sont déjà au festin, et, si vous ne vous pressez pas, il n’y en aura plus pour vous… Venez vite ! venez vite ! »

Et, en effet, juste au moment où Apollonius achevait de donner cette explication à Isaac, tous les moineaux, qui semblaient avoir écouté avec la plus grande attention ce que leur avait dit ou plutôt chanté leur camarade, s’envolèrent à tire-d’aile, et allèrent s’abattre à une centaine de pas de là.

— Mais, demanda Isaac, qui me dit que vous avez compris le chant de cet oiseau, et que la traduction est exacte ?

— Oh ! c’est bien facile, dit Apollonius ; viens, et tu verras.

Alors, Isaac et Apollonius, suivis des disciples de ce dernier, firent un léger détour, et, par ce détour, arrivèrent au point culminant du chemin qu’avait indiqué Apollonius ; de là, le regard pouvait suivre la route pendant une longueur de cinq ou six stades.

La route était toute semée de blé, et toute couverte d’oiseaux joyeux qui profitaient avec ardeur de la bonne fortune qui leur advenait ; – dans le lointain, et presque à perte de vue, on apercevait encore le meunier, l’âne et le sac.

— C’est vrai ! dit Isaac. Maintenant, passons au peuplier.

— Pourquoi le peuplier tremble-t-il, qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas de brise, reprit Apollonius, je vais le savoir de lui-même.

Et, pendant quelques minutes, il écouta attentivement ce que lui racontait l’arbre avec la voix plaintive de son murmure. Puis quand il eut écouté, ainsi qu’un interprète chargé d’expliquer à un étranger une langue que lui seul comprend, il se retourna vers Isaac, et lui dit :

— Le dieu annoncé par Eschyle, le dieu qui devait mourir pour les hommes était cloué sur sa croix, et agonisait lentement en proie aux douleurs les plus affreuses… Où cela ? continua Apollonius cherchant comme un homme qui voudrait saisir une image fugitive, où cela ?… Je ne sais rien.. Quand cela ? Je l’ignore..

Les poings d’Isaac se crispèrent : les quelques mots que venait de prononcer le philosophe de Tyane lui rappelaient un terrible souvenir.

— Je le sais, moi, dit-il ; continuez.

— Toute la création prenait part à cette agonie, poursuivit Apollonius : le soleil s’enveloppait d’un voile de sang ; le tonnerre creusait dans le ciel des sillons de feu ; l’homme, épouvanté, attendait, la face contre terre ; les animaux des forêts se retiraient dans leurs plus profondes cavernes ; les oiseaux de l’air se réfugiaient dans l’ombre la plus épaisse des arbres ; pas une cigale ne chantait ; pas un grillon ne criait ; pas un insecte ne bourdonnait ; tout était muet, abattu sinistre dans la nature.

Le juif passa la main sur son front.

— Oui, oui, murmura-t-il à voix basse, j’ai vu cela… Continuez.

— Seuls, reprit Apollonius, les arbres, les buissons, les fleurs, murmuraient dans leur langage, et formaient un chœur sourd et redoutable que les hommes entendaient mais ne comprenaient pas. Le pin de Damas murmurait.

« – Il va mourir ! et, en signe de ma tristesse, à partir d’aujourd’hui, mon feuillage se revêtira d’un vert plus sombre… »


Le saule de Babylone murmurait :


« – Il va mourir ! et, en signe de ma douleur, à partir d’aujourd’hui, mes branches s’abaisseront jusque dans les eaux de l’Euphrate… »


La vigne de Sorrente murmurait :


« – Il va mourir ! et, en signe de mon angoisse, à partir d’aujourd’hui, le vin que l’on tirera de mes grappes sera appelé le lacryma-Christi… »


Le cyprès du Carmel murmurait :


« – Il va mourir ! et, en signe de mon désespoir, à partir d’aujourd’hui, je veux être l’hôte assidu des cimetières, le gardien fidèle des tombeaux… »


L’iris de Suze murmurait :


« – Il va mourir ! et en signe de mon deuil, à partir d’aujourd’hui, je couvrirai d’un manteau violet mon calice d’or… »


La belle-de-jour murmurait :

« – Il va mourir ! et, en signe de mes regrets, à partir d’aujourd’hui, je fermerai tous les soirs mon calice, et ne le rouvrirai que le matin, plein des larmes de la nuit… »


Et tout le peuple végétal se lamentait ainsi depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, tressaillant, frémissant, frissonnant de son faîte à sa racine. Le peuplier, seul, orgueilleux et froid, demeura impassible au milieu de la douleur universelle.


« – Eh ! murmura-t-il à son tour sans qu’aucune de ses branches bougeât, sans qu’aucune de ses feuilles fît un mouvement, que nous importe, à nous, la souffrance de ce Dieu qui meurt pour les crimes des hommes ? Est-ce que nous sommes des hommes, nous ? Non, nous sommes des arbres. Est-ce que nous sommes des criminels, nous ? Non, nous sommes des innocents. »


Mais en ce moment, l’ange qui portait au ciel un calice plein du sang de ce Dieu entendit ce que disait l’arbre égoïste, qui, au milieu de la douleur universelle, réclamait pour lui seul le privilège de l’insensibilité. Il pencha légèrement le vase, et, sur les racines de l’arbre infortuné, il laissa tomber, avec ces paroles, une goutte du sang divin :


« – Toi qui n’as pas tremblé quand toute la nature frissonnait, tu t’appelleras le tremble, et, à partir d’aujourd’hui, même pendant ces lourdes journées d’été où meurt toute brise même lorsque les autres arbres des forêts resteront immobiles, répandant l’ombre fraîche autour d’eux, toi, de ta racine à ton faîte, tu trembleras éternellement !… »


— C’est bien, interrompit le Juif avec une impatience qu’il essayait en vain de déguiser ; voilà pour le moineau, et voila pour l’arbre… maintenant, reste la femme… Je vous ai demandé quelle était cette femme jeune et belle qui sortait du temple de Vénus Armée ; pouvez-vous me répondre ?

— Ah ! dit en souriant Apollonius, du moment où nous abandonnons les animaux et les arbres pour arriver à l’homme, c’est autre chose : il y a, dans l’homme, le masque et le visage, l’apparence et la réalité. Tiens, voici mon disciple Clinias qui va se charger de te montrer le masque et l’apparence ; puis, moi, à mon tour, je te montrerai le visage, et te ferai toucher la réalité.

En effet, du côté où avait dû disparaître la femme inconnue, un beau jeune homme accourait ; ses longs cheveux parfumés flottaient au vent, serrés seulement autour de ses tempes par une couronne de myrte ; l’amour rayonnait dans ses grands yeux noirs pleins de flamme, et la jeunesse dans toute sa fleur éclatait sur son visage.

Il marchait les bras en avant comme s’il eût été prêt à saisir le fantôme du bonheur. Il se précipita vers Apollonius, dont il baisa les mains avec effusion ; et, sans remarquer le sombre visage et Isaac :

— Oh ! maître ! dit-il, vous voyez en moi le plus heureux des hommes !

— Raconte-nous ta joie, Clinias, dit Apollonius ; la joie est comme une essence parfumée : il suffit qu’un seul homme la répande sur lui pour que tout le monde en jouisse.

— Maître ! j’aime et je suis aimé ! dit Clinias.

— Tu viens de prononcer là les deux mots magiques de la langue humaine.

— Aussi n’ai-je qu’une crainte, c’est que les dieux soient jaloux de moi !

— Raconte-nous comment cet amour t’est venu, mon fils.

— Oh ! volontiers, maître ! je voudrais que toute la terre m’entendit chanter l’hymne de mon bonheur… Ecoutez-moi donc, arbres au doux murmure, oiseaux au doux chant, fleurs à la douce haleine, écoutez-moi, nuages qui glissez sur l’azur du ciel ! écoute-moi, ruisseau qui coule à mes pieds ! écoute moi zéphyr qui passe ! je vais te dire comment j’ai connu Meroë !…

Isaac fit un geste d’impatience ; mais lui posant la main sur le bras :

— Ignores-tu, dit Apollonius en hébreu que le vent qui paraît le plus contraire au matelot inexpérimenté est souvent celui qu’un pilote habile juge le plus favorable pour conduire le navire au port ? Je suis le pilote, et tu es le matelot ; aveugle, laisse-toi guider par celui qui voit clair !

— Mais sais-tu où je veux aller ? demanda le Juif dans la même langue.

— Oui… seulement, j’ignore comme tu iras.

— Dis-moi un seul mot qui prouve que tu as compris ce que je désire de toi, j’attendrai avec la patience d’un disciple de Pythagore.

— Ce que tu désires de moi ? Tu désires que je te conduise ou te fasse conduire là où il y un rouet qui file, un fuseau qui tourne, des ciseaux qui coupent.

Isaac tressaillit.

— C’est cela ! s’écria-t-il, Apollonius ! Apollonius, tu es bien le savant philosophe que m’a dit Iarchas ! A partir de cette heure, je suis à toi, et l’aveugle se laissera guider par celui qui voit clair !

Alors, Apollonius, se retournant vers Clinias :

— Parle, dit-il ; nous t’écoutons.


Le jeune homme n’attendait que cette permission pour commencer le récit de ses amours, précédé, comme on va le voir, du récit de ses terreurs.

— Avant-hier, dit-il, je revenais de Mycènes, où je m’étais attardé ; j’avais promis à ma mère d’être de retour le soir : c’était, le lendemain, le jour anniversaire de sa naissance, et elle m’avait dit qu’elle regarderait comme une chose de mauvais présage que ce jour se levât tandis que je serais loin d’elle. Maître, tu connais ma mère, tu sais son amour pour moi, ma tendresse pour elle… Je ne voulus donc pas quoiqu’on essayât de me retenir, passer la nuit hors de Corinthe : je me fis seller un cheval, et je partis comme le jour tombait. L’ami que je quittais est le riche Paloemon, renommé pour avoir les plus beaux et les meilleurs coursiers de la Corinthie ; celui qu’il m’avait choisi était un magnifique cheval thessalien à la longue crinière, à la queue flottante, – il en avait, au reste, quatre de la même taille et de la même couleur ; ils sont blancs tachés de feu comme des léopards, et leur maître leur a donné le nom des quatre coursiers du soleil, Eôos, Ethon, Pyroïs et Phlégon. – Pyroïs était celui que je montais, et il était vraiment digne de ce nom ! on eût dit qu’il respirait et soufflait la flamme ! Je fis en quelques minutes, et en suivant les bords de l’Asterion, les vingt stades qui séparent Mycènes de Némée, et je me trouvai, à l’heure des ténèbres au delà du village et sur la lisière de la forêt… Vingt fois j’ai traversé cette forêt soit le jour, soit la nuit ; enfant, elle m’était aussi familière que le jardin de ma mère, et bien souvent j’entrai, avec mes jeunes camarades, dans cette fameuse caverne dont Hercule boucha une des issues afin que son hôte terrible ne pût lui échapper ; je ne craignais donc point de m’égarer, et je m’enfonçai avec toute assurance sous l’ombre épaisse des chênes, m’en rapportant, au reste, à l’intelligence de mon cheval pour qu’il ne s’écartât point du chemin. Mais, soit que la coupe du festin eût, ce soir-là, circulé parmi les convives, plus prodigue que d’habitude de la liqueur enivrante, soit qu’effectivement quelque chose d’étrange se passât dans la forêt, il me sembla voir tous les objets sous un aspect différent de leur forme ordinaire et bien connue ; les troncs des arbres me paraissaient autant de fantômes enveloppés de leurs linceuls, et qui, loin d’être attachés à la terre par leurs racines, rampaient à l’aide de ces racines comme si elles eussent été des serpents. Quelque temps, je crus être en proie à une illusion ; je passai ma main sur mes yeux pour m’assurer que je ne dormais pas : mes yeux étaient parfaitement ouverts, et erraient avec inquiétude d’un objet à un autre. De son côté, mon cheval n’avançait que par bonds et par écarts, soufflant bruyamment, et à chaque instant se cabrant, comme s’il eût rencontré sous ses pas des obstacles visibles pour lui seul ! Je passais la main sur son cou robuste, afin de le flatter et de le calmer tout à la fois ; sa crinière était hérissée ; et une goutte de sueur tremblait à chacun de ses poils.


« – Eh bien, Pyroïs, lui demandai-je, qu’y a-t-il donc ? »  


Et, comme s’il eût compris ma demande, l’intelligent animal se mit à hennir, et je remarquai, non sans terreur, que ce hennissement avait un certain rapport avec les sons de la voix humaine. Je me tus ; mais, de mes deux genoux, je pressai l’allure de Pyroïs ; je pensais que, monté sur un si bon coureur, j’en avais pour une demi-heure à peine à traverser toute la forêt. Pyrois semblait partager mon impatience : du trot, il avait passé au galop, et, sous cette nouvelle allure, il dévorait le chemin ! du train dont il marchait il devait bien faire cent stades à l’heure ; or, la forêt dans toute sa longueur n’avait pas plus de soixante stades. Et, cependant, soit que je fusse sous l’influence d’un pouvoir magique, soit que ma préoccupation ne me permit pas de calculer le temps d’une façon bien exacte, il me parut qu’il y avait déjà plus d’une heure que je galopais, au milieu de ces arbres spectres qui semblaient galoper aussi vite que moi.


« – Allons, Pyroïs ! allons, dis-je à mon cheval, du courage ! et, dans dix minutes, nous serons à Corinthe. »


Mais lui, secouant la tête, et hennissant avec une voix humaine :


« – A Corinthe ? répondit-il, à Corinthe ? nous n’y serons pas cette nuit ! »  


Mon épouvante fut telle en entendant ces paroles, que je faillis tomber ; un long frisson passa par toutes mes veines ; une sueur froide glaça mon front. Et, pourtant, si terrible que fût ce dialogue du cavalier avec son cheval, j’eus le courage de répondre à Pyroïs :


« – Et pourquoi, mon bon coursier, n’arriverons-nous pas cette nuit à Corinthe ? »


« – Parce que la forêt marche avec nous ! répondit Pyroïs. Ne vois-tu pas les arbres qui courent à notre droite et à notre gauche ? »


Et, en effet, comme je l’ai dit, les arbres couraient en froissant leurs branches avec un effrayant murmure, de grands oiseaux effarouchés volaient au-dessus de nos têtes, et les racines des arbres, se déroulant en longs anneaux, faisaient, dans la mystérieuse obscurité, autant de nids de serpents ardents à la course qu’il y avait de chênes, de hêtres et de platanes dans la forêt… Tout à coup Pyroïs s’arrêta en se cabrant ; si bon cavalier que je sois, je manquai rouler à terre.


« – Eh bien, Pyroïs, m’écriai-je, que fais-tu donc, et pourquoi cette terreur ? Quelques minutes encore, et, je te le répète, nous serons à Corinthe… Là, tu auras une excellente litière de paille fraîche mêlée de fleurs ; de l’orge dorée dans ton râtelier, et dans un seau d’érable cerclé d’argent l’eau pure que j’irai moi-même puiser a la source. »


Mais lui, reculant sur ses pieds de derrière, et battant l’air de ses pieds de devant :

« – Ne vois-tu pas ? ne vois-tu pas ? disait-il. »  


Et, d’épouvante, il soufflait le feu par la bouche et par les naseaux ! Mes regards essayèrent alors de percer l’obscurité, et, à quelques pas devant moi, dans l’atmosphère bleuâtre et nuageuse d’une clairière qu’il nous fallait traverser, il me sembla voir tourner en rond des formes indécises, et entendre des chants inarticulés.


« – Je ne passerai jamais, murmurait Pyroïs : l’herbe sur laquelle elles ont marché brûlerait mes pieds ! l’air dans lequel elles secouent leurs torches nous empoisonnerait tous deux ! »

« – Essaye, essaye, mon bon coursier, lui dis-je ; n’oublie pas que tu porte le nom d’un des chevaux du dieu du jour… Le feu craint-il la flamme ?… Essaye, Pyroïs ! »

« – Non, non, je ne passerai jamais ! Il y a avec elles conduisant leur cercle magique, une sorcière de Thessalie habile aux charmes mortels… Non, non, je ne passerai jamais ! »


Et il continuait de reculer en hennissant.


« – Eh bien, alors, mon bon coursier, retourne chez Paloemon, lui dis-je ; tu sais le chemin qui conduit aux écuries de ton maître, et, tu le vois, je te rends la bride. »


En effet, je lui jetai la bride sur le cou. Pyroïs profita de la liberté, et, faisant une volte rapide, il reprit sa course avec une fureur qui prouvait que le pauvre animal avait lui-même le désir de sortir de la terrible forêt. – Mais, de même que les arbres nous avaient suivis courant du midi au nord, ils nous suivaient maintenant se précipitant du nord au midi ; et les mêmes oiseaux volaient dans leurs branches ; seulement, ils volaient plus vite ; et les mêmes serpents rampaient à leurs pieds : seulement, ils rampaient plus rapidement. Et, derrière nous, ces formes indécises s’étant ralliées en file, au lieu de tourner en cercle, glissaient sur nos traces, en secouant, de leurs torches à demi éteintes et fumeuses des étincelles auxquelles se mêlaient les étincelles qui jaillissaient sous les pieds de Pyroïs… Nous courûmes pendant plus d’une demi-heure de cette course effrénée, et je croyais être arrivé à la lisière de la forêt, quand je m’aperçus que le cours de la rivière Asterion avait changé : au lieu de passer entre les monts Tretos et Apesas, dont je voyais les sommets nus et noirs au dessus de la cime des arbres ; au lieu de couler de Cléonés au temple de Junon, elle semblait envelopper la forêt d’un cercle infranchissable. Pyroïs arriva bondissant sur sa rive ; mais, tout à coup, il se cabra, comme il avait fait en arrivant à la clairière : – ce n’était plus de l’eau que roulait l’Asterion, c’était du feu !… J’essayai de pousser mon cheval en avant ; je commençais à croire que toutes ces visions étaient l’effet d’un songe ; que tous ces bruits n’existaient que dans mon imagination ; que toutes ces flammes s’éteindraient si je soufflais dessus. Mais Pyroïs se cabrait toujours.

« – Allons, mon bon coursier, lui dis-je, tu dois te rappeler qu’il y a un pont entre Némée et Bembina… Tourne, Pyroïs, tourne jusqu’à ce que tu trouves ce pont, et à la première ville, nous nous arrêterons, je te le promets ! »


Pyroïs secoua la tête.


« – Le pont est tombé dans la rivière, dit-il ; la Thessalienne l’y a poussé du bout du pied… Nous ne trouverons pas le pont ! »

« – N’importe ! répondis-je, va toujours !… Ne vois-tu pas que les fantômes se rapprochent de nous ? ne les entends-tu pas rire ? ne les entends-tu pas murmurer ?… Que murmurent-ils ?… Attends donc, je ne comprends pas bien : « Au gouffre ! au gouffre ! » Que veulent-ils dire ?…Ah ! les voilà qui se rapprochent ! Pyroïs, prends les ailes de la chimère, et fuyons ! »


Et je pressais mon cheval de la voix, des genoux, des talons, et lui, fou de terreur s’élança plus rapide que l’aigle, que la flèche, que l’éclair ! Alors, commença une course, non plus directe du midi au nord, ou du nord au midi, mais circulaire et se rétrécissant toujours ; et le murmure des arbres disait : « Au gouffre ! » et le cri des oiseaux disait : « Au gouffre ! » et le chant des sorcières disait : « Au gouffre ! »


« – Au gouffre ! au gouffre ! répétait Pyroïs ; entends tu, Clinias ? Au gouffre ! … Tu ne reverras plus la petite maison de ta mère, des fenêtres de laquelle tu comptais, enfant, les vagues du golfe de Crissa !… Et moi, je ne reverrai plus les écuries de Palaemon, dont les auges sont de marbre, dont les râteliers sont de cèdre !… Adieu, mes compagnons, Eôos, Ethon, Phlégon ! adieu !… Au gouffre ! au gouffre ! »


Je commençais à comprendre avec une épouvante jusque là inconnue à mon âme ce que voulaient dire le murmure des arbres, le cri des oiseaux, le chant des sorcières : Il y avait au centre de la forêt de Némée, un profond abîme sur le bord duquel plus d’une fois, enfant ou jeune homme, je m’étais penché en pâlissant, car cet abîme, rendu plus sombre encore par les branches épaisses des arbres qui formaient au-dessus une voûte de feuillage, semblait n’avoir pas de fond. – On l’appelait le Gouffre. – C’est là que nous conduisait la ronde terrible qui tournait autour de nous ; c’est parce que le gouffre sans fond allait nous engloutir que Pyroïs disait que nous ne reverrions jamais, moi, la maison de ma mère, et, lui, les écuries de son maître Paloemon. J’avais bien le désir de me laisser glisser le long des flancs de Pyroïs, ou de m’élancer à terre ; mais notre course était si rapide, mais les arbres étaient si voisins, mais les rochers étaient si proches, qu’il me semblait impossible de risquer une pareille tentative sans me briser contre eux. D’ailleurs, en supposant qu’arbres et rochers voulussent bien s’amollir pour moi, ne tomberais-je pas aux mains de cette file de sorcières plus terribles que les bacchantes qui avaient déchiré Orphée sur les bords de l’Ebre, et jeté dans le fleuve sa tête et sa lyre !… Le galop insensé continuait donc, toujours plus rapide et plus resserré ; je commençais à reconnaître le pays, couvert jusque-là pour moi d’un voile fantastique : nous approchions de l’abîme !

Ici, enfant, j’avais cueilli des fleurs ou ramassé des glands ; là jeune homme, j’avais, mon arc à la main, attendu la biche ou le chevreuil ; là enfin, sur un lit de mousse, j’avais reçu le premier baiser de ma première maîtresse, par une belle soirée de printemps où le soleil couchant, dardant ses rayons d’or à travers la forêt semblait la percer de flèches de feu..


« – Oh ! malheur ! malheur ! m’écriai-je en me sentant entraîné vers l’abîme par une irrésistible attraction : Pyroïs, mon bon coursier, ne peux-tu pas changer de route ? ne peux-tu pas franchir ce cercle d’arbres ? ne peux-tu pas bondir parmi ces rochers ? ne peux-tu pas traverser l’Asterion à la nage ? »


Mais lui, secouant toujours la tête :


« – Non, non, disait-il, tu vois, les arbres se resserrent, les rochers grandissent ; la flamme de l’Asterion s’élève comme une muraille,.. Comment veux-tu fuir, quand la meute des sorcières thessaliennes, conduite par Canidie, est sur notre trace ?… Au gouffre ! au gouffre ! au gouffre !… »


Et toutes les voix de la nature répétaient : « Au gouffre ! » Nous nous rapprochions, en effet, de l’abîme ; j’entendais gronder à ma gauche, et à quelques pas de moi seulement, ce bruissement terrible des choses sans fond ! A travers les troncs des arbres qui couvraient l’abîme de leurs branches, je voyais s’ouvrir le gouffre, sombre comme l’Erèbe, profond, comme la nuit !… Pyroïs hennissait, frissonnait, pleurait ! mais le cercle se rétrécissait de plus en plus, et, à moins que les ailes de Pégase attachées à ses épaules ne me permissent, comme à un autre Bellérophon, de m’enlever à travers les airs, je pouvais calculer le moment ou nous serions précipités. – Ce moment arriva. Le gouffre béant attendait : Pyroïs poussa un hennissement d’agonie, et comme s’il eût jugé qu’il était inutile de disputer plus longtemps son existence à la fatalité, il s’élança dans l’abîme… Par un mouvement instinctif, irréfléchi, incalculé, je levai les deux mains vers le ciel, et m’écriai :


« – Adieu, ma mère !… »  


Mes mains rencontrèrent la branche d’un arbre qui surplombait l’abîme : elles s’y cramponnèrent avidement. Je sentis Pyroïs s’engloutir sous moi, et je restai suspendu au dessus du gouffre, où j’entendis, comme un écho venu du centre de la terre le bruit de la chute de mon cheval… – Ah ! maître ! maître ! s’écria Clinias en pâlissant et en serrant les mains d’Apollonius, je puis mourir maintenant ; je sais ce que c’est que les angoisses de la mort ! — J’étais suspendu au-dessus de l’abîme, et la branche, pliant sous mon poids, trempait déjà pour ainsi dire mes pieds dans la nuit du tombeau… Cependant, l’horrible vision continuait : les racines des arbres allongeaient leurs têtes de serpent au bord du gouffre ; les oiseaux volaient au-dessus du gouffre ; la ronde des sorcières tournait autour du gouffre ! Tout cela semblait attendre patiemment l’instant où les forces me manqueraient, et où je serais précipité ; serpents, oiseaux, sorcières savaient bien que je ne pouvais leur échapper ! Moi aussi, je le savais, c’est ce qui faisait mon agonie ; je me demandais combien de minutes mes bras raidis auraient la force de soutenir mon corps ; mes cheveux se hérissaient sur ma tête ; la sueur roulait de mon front sur mes joues !… Peu à peu, je sentis mes muscles se détendre ; j’aurais voulu pouvoir, à la force de mes bras, me hausser jusqu’à la branche et la saisir avec mes dents, mais la branche trop faible, pliait sous mes efforts ; je m’épuisais en essais inutiles ; tout le poids de mon corps pendait à mes jambes : il me semblait que les esprits de l’abîme attachaient à chacun de mes pieds l’enclume d’un cyclope ! Toute ma vie se représentait à ma pensée, depuis le jour où les objets extérieurs creusèrent une première empreinte dans mon esprit, et y firent éclore la mémoire, jusqu’au moment où Paloemon vint m’apporter la coupe du voyage et où je la vidai, déjà monté sur Pyroïs, à la santé des convives, couronnés de fleurs, et qui secouaient les flambeaux de résine parfumée brûlant à leurs mains.

Pourquoi les avais-je quittés ? nous étions si mollement couchés, dans nos longues robes de lin, sur les lits de pourpre ! Les lumières étaient si brillantes ! les chants si joyeux ! les vins si pétillants ! Peut-être pensaient ils à moi, et disaient-ils :


« – A cette heure, Clinias est arrivé chez sa mère, et le dieu du sommeil effeuille des pavots sur son chevet. »


Oh ! comme ils se trompaient !… Les cheveux hérissés d’épouvante, les bras raidis de fatigue, tout le corps tressaillant d’angoisse, suspendu au-dessus de l’abîme, ne se rattachant à la vie que par une branche d’arbre pliante que ses mains meurtries étaient près d’abandonner, Clinias repassait en quelques secondes sa vie tout entière : jeunesse, études, adolescence, amour, – tableaux mouvants qui tournoyaient à ses yeux dans le tourbillon du vertige !… Enfin, je sentis que les forces commençaient à mourir dans les principaux organes de mon corps : mes entrailles se tordirent ; mon cœur battit avec une telle force, que j’en entendais le bruit au milieu de tous les bruits ; le sang affluait à mes tempes, et montrait à mes yeux chaque objet à travers un voile de flamme ! Un de mes bras lâcha la branche, et un soupir s’échappa de ma poitrine… A ce soupir, les arbres redoublèrent leurs murmures, les oiseaux leurs cris, les sorcières leurs chants ; tous disaient :


« – Au gouffre ! au gouffre ! au gouffre ! »


Je fis, pour ressaisir la branche avec ma seconde main des efforts aussi inutiles que ceux que j’avais faits pour la saisir avec mes dents. Un seul bras portait tout le poids de mon corps : je sentais ce bras près de se rompre aux articulations ; je regardais autour de moi avec des yeux sanglants et presque sortis de leurs orbites. j’aurais voulu parler, appeler, crier au secours ; mais toute ma pensée se concentrait dans ces cris incessants qui retentissaient à mon oreille :


« – Au gouffre ! au gouffre ! au gouffre ! »


Enfin, je compris que le moment était venu. Je poussai d’une poitrine haletante quelques soupirs douloureux ; ma main s’ouvrit malgré moi, je lâchai la branche ; je murmurai à mon tour le cri « Au gouffre ! » et je m’évanouis en me sentant rouler dans l’espace de l’incommensurable abîme !…


Et le souvenir de cet instant suprême se présenta si terrible à l’esprit de Clinias, qu’il pâlit, et que, ne pouvant plus se soutenir sur ses genoux fléchissants, il glissa entre les bras d’Apollonius, et la tête renversée en arrière, tomba assis sur un fragment de marbre.