Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XXIII

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Librairie théâtrale (volume 4p. 285-323).


— Quand je rouvris les yeux, dit Clinias relevant la tête et secouant ses beaux cheveux noirs après un moment de silence, – quand je rouvris les yeux, je me trouvai couché sur un lit de mousse, à l’extrémité d’un charmant jardin à travers les arbres duquel je voyais blanchir, à cent pas de moi à peu près, les murailles d’une maison. Les premières brises du matin passaient au-dessus de ma tête, tout imprégnées de senteurs nocturnes ; l’étoile de Vénus montait rapide à l’horizon, annonçant la prochaine naissance du jour, et de la terre, sortait cette vapeur transparente qui précède le lever du soleil. – Une femme se tenait debout près de moi secouant sur mon visage un bouquet de fleurs tout humide de rosée, et me rappelant à la vie par la fraîcheur embaumée de cette pluie matinale ; son voile rejeté en arrière, laissait à découvert son front, couronné d’une branche de verveine ; son œil de velours brillait d’une douce flamme sous un sourcil de jais ; son nez droit et d’une régularité parfaite, partageait de sa ligne pure, l’ovale d’un visage charmant que terminait un menton arrondi au-dessus duquel s’ouvraient pour laisser voir un double fil de perles, deux lèvres du plus riche et du plus ardent corail ; la taille était celle d’une nymphe de Diane : le pied et la main ceux d’Hébé ! Le voile qui tombait derrière sa tête, le péplum qui couvrait ses épaules, la tunique qui enveloppait son corps semblaient être tissus de ces fils de soie qu’on voit flotter dans l’air lorsque arrivent les mois de Cérès et de Pomone ; ses bras étaient nus dans des manches ouvertes, et, pour tout ornement, le droit portait enroulé d’un triple nœud autour de son poignet un aspic aux écailles d’or et aux yeux de rubis.

Ma première idée fut que je m’étais tué dans ma chute, et que, transporté aux champs Elysées par les génies de la mort, j’avais près de moi la reine du royaume sombre ; seulement, une chose m’étonnait : c’était de ne pas voir, dans les longues allées de ce charmant jardin, d’autres ombres compagnes de ma nuit éternelle. – Quand la belle inconnue vit mes yeux, après avoir erré tout autour de moi, se fixer sur elle, un sourire charmant effleura ses lèvres.


« – Eh bien, me demanda-t-elle d’une voix si douce, que je crus que c’était, non pas une voix humaine, mais le dernier soupir de la nuit qui passait dans l’air, – eh bien, beau voyageur, es-tu enfin réveillé ? »


Je la regardai avec étonnement : – du moment où ce sourire et cette voix appartenaient à la reine des ombres, je comprenais le rapt de Pluton.


« – Si la vie est un songe dont la mort est le réveil, en effet, belle déesse, je suis réveillé ! »

« – Et, moi, d’après cette réponse, je croirais bien plutôt que ton rêve se prolonge, mais seulement change de nature en se prolongeant ; car voilà que le sourire succède, sur tes lèvres, aux plaintes et aux gémissements… Es-tu donc un autre Oreste, que ton sommeil soit si pénible ? et vas-tu d’Argos à Athènes, pour demander ton absolution à l’aréopage ? »


Ma surprise allait croissant.


« – Je suis Clinias de Corinthe, lui dis-je, et non le fils de Clytemnestre et d’Agamemnon. Hier, j’ai dîné chez mon ami, le riche Paloemon, de Mycènes, lequel m’a prêté son cheval Pyroïs, pour franchir les cent soixante stades qui séparent la ville de Persée de la ville d’Ephyre. La nuit m’a surpris en route ; et poursuivi, dans la forêt de Némée, par d’horribles apparitions, mon cheval s’est effrayé, et, après une course insensée, s’est précipité le premier dans le gouffre qui s’ouvre entre Cléonès et l’antre du lion… Quant à moi, quelque temps j’ai essayé de lutter contre la mort, en me suspendant à une branche d’arbre ; mais bientôt mes mains se sont lassées, la branche leur a échappé, et j’ai roulé précipité dans l’abîme ! »

« – Beau Clinias, dit la jeune femme d’un air moqueur, il faut que le vin de Paloemon ait été versé bien abondamment dans la coupe de ses hôtes, ou possède de bien enivrantes vertus, pour avoir mené ton imagination par de si terribles chemins ! Je le regrette au point de vue poétique, mais, ce n’est pas tout à fait ainsi que s’est dénoué ton voyage… Non, ton cheval Pyroïs le premier, et toi le second, vous n’êtes point tombés dans le gouffre d’où rien ne sort ; et la preuve, c’est que te voici doucement couché sur la mousse de mon jardin, tandis que Pyroïs mange, en hennissant et en frappant la terre du de son maître ; non, Pyroïs s’est simplement débarrassé de son cavalier, dont la main mal assurée lui fatiguait la bouche de son mors d’argent, et il est retourné à l’écurie, laissant l’ami de son maître couché, les pieds au bord de la mer, la tête contre la vieille muraille qu’il avait suivie, n’ayant pu la franchir. C’est là que, après avoir été faire une promenade nocturne dans le port, je t’ai trouvé… tu dis évanoui. moi, je dis dormant… Alors, j’ai ordonné à mes esclaves de te prendre et de t’apporter ici. – Et maintenant te reconnais-tu ?… Tu es, non pas aux champs Elysées, mais au bord de la mer d’Alcyon : voici, à ta droite, au dessus de la cime des arbres, l’Acrocorinthe, dont la citadelle se dore des premiers rayons du soleil levant ; nous avons, derrière nous, Melissus aux pampres dorés ; et ce ruisseau qui passe en murmurant, à ta gauche, va se jeter dans la rivière Némée. Quant à moi, je ne suis ni déesse, ni reine ; je suis la Phénicienne Meroë, qui, depuis trois mois, ai traversé la mer Egée pour venir demeurer à Corinthe libre que je suis de mes actions, et n’ayant ni frère ni mari qui ai le droit de m’en demander compte. »

« – Belle Meroë, lui dis-je alors, puisque tu m’assures que je vis, je ne veux pas démentir une si charmante bouche, mais, je t’en préviens, je serai moins facile à admettre que tu ne sois ni reine ni déesse… Je suis né à Corinthe, dont les femmes sont si belles, que c’est parmi les Corinthiennes surtout que Vénus choisit ses prêtresses ; j’ai vu Athènes, dont les femmes sont si majestueuses, qu’à cause de la majesté de ses femmes, on a dit qu’Athènes était la ville de Minerve ; j’ai été à Argos, dont les femmes sont si fières, que, lorsqu’on les voit passer dans leurs longues robes blanches sans ornements et sans broderies, on les prend pour autant de déesse Junon ; eh bien, je te le déclare, Meroë, – puisque c’est là le nom dont tu veux être appelée pendant ton séjour parmi les hommes, – avec la beauté des femmes de Corinthe, avec la majesté des femmes d’Athènes, avec la fierté des femmes d’Argos, le peintre Zeuxis ou le sculpteur Praxitèle ne feraient pas quelque chose qui te ressemble ! »

« – En effet, on m’avait dit cela quand j’ai quitté la Phénicie pour la Grèce, Tyr pour Corinthe ; on m’avait dit : « Défie-toi des paroles dorées des jeunes gens qui portent le cothurne de pourpre, et qui habitent entre les deux mers ; leur esprit pense d’une façon, leur bouche dit de l’autre, et il est rare – tant ils sont amoureux d’eux-mêmes et courtisans de leur propre mérite ! – que leur cœur soit pour quelque chose dans ce que dit leur bouche ou pense leur esprit ! »


Mais je regardais Meroë avec tant d’amour, tout en me soulevant lentement sur un genou, – lentement car il me semblait que tous les os de mon corps avaient du se briser dans ma chute, et qu’à chaque mouvement, j’allais ressentir une douleur ; – mais je la regardais avec tant d’amour, que par un geste plein de grâce et de voluptueuse pudeur, s’il est possible d’allier ces deux mots, elle ramena son voile sur son visage, et mit ce rempart d’air tissu entre l’ardeur de mes yeux et le trouble des siens.., En ce moment, les premiers rayons du soleil inondèrent l’orient d’une clarté rose irisée d’opale ; mais on eût dit que, pareille à ces fleurs dont le parfum se répand plus suave dans les ténèbres, et qui ferment leur calice au retour de la lumière, Meroë désirait retrouver dans l’intérieur de ses appartements fermés l’ombre qu’emportait avec elle la robe traînante de la nuit ; son regard semblait fixé avec inquiétude sur la clarté grandissante du jour, et, de même qu’elle avait tiré son voile sur son visage pâle, elle tirait ses manches de mousseline sur ses bras et ses mains, d’une blancheur si glacée, qu’ils paraissaient empruntés à quelque statue de marbre de Paros. Je voulus prendre une de ses mains, elle la retira vivement.


« – Clinias, dit-elle, rappelez-vous qu’il y a, en ce moment, une personne qui vous attend dans des angoisses que vous pressentiez hier, et que vous oubliez ce matin… une personne qui me maudirait, Clinias, si elle pouvait deviner que vous êtes près de moi, et que ma présence l’écarte de votre mémoire : cette personne, c’est votre mère ! »


Ce mot me rappelait la promesse que j’avais faite, la veille, à ma mère ; promesse par laquelle je m’étais exposé à tous les dangers de cette nuit terrible… Oh ! c’est donc une bien irrésistible passion que celle de l’amour, puisque, en naissant, elle chasse, éteint, anéantit tous les autres sentiments ?… Ma mère, qui, la veille encore, était la moitié de mon âme ; ma mère, à qui s’était adresse mon dernier cri au moment où je m’étais cru précipité dans le gouffre ; ma mère je l’avais oubliée dans la contemplation d’une femme que je venais de voir pour la première fois, il y avait un quart d’heure à peine, d’une femme à laquelle un quart d’heure auparavant, je ne pensais pas plus qu’à ce monde de choses inconnues qui gisent entassées dans le néant de notre ignorance, et qui, venant d’entrer dans ma vie, m’y semblait si indispensable, que mon cœur me paraissait plus facilement devoir quitter mon corps que sa présence mes yeux, que son souvenir ma pensée !

« – Ma mère ? répétai-je presque sans penser à ce que je disais ; oui, vous avez raison… Mais vous Meroë ! mais vous, où vous reverrai-je ? quand vous reverrai-je ?… vous savez bien que maintenant, je ne saurais plus vivre sans vous ! »

« – Ce n’est pas trop d’une journée pour vous reposer d’une si terrible nuit, Clinias, dit en souriant Meroë ; mais, si, ce soir, vous pensez encore à moi, promenez-vous sur le rivage à l’endroit où le mont Oneïus projette son ombre dans la mer, à l’heure où la constellation de la Lyre commence à briller au ciel, et attendez là celle qui n’a pas le courage de vous dire : « Clinias, je ne crois pas à vos paroles ! »

« – Oh ! Meroë ! Meroë ! m’écriai-je, votre main… votre main, par grâce ! »  


Meroë fit un mouvement pour m’accorder la faveur que je lui demandais ; mais, réfléchissant sans doute, elle secoua la tête, et, retirant sa main, dont mes deux mains et mes lèvres allaient s’emparer :


« – Non ! non ! dit-elle ; à ce soir… »  


Alors, s’éloignant avec rapidité, elle me jeta de loin et du bout des doigts, un baiser qu’emporta la brise du matin dans un rayon de lumière dorée, et disparut sous le sombre vestibule de sa maison… Je restai seul. – Pour la première fois, ô maître ! je sentis la valeur et l’étendue de ce mot : seul ! La nature s’éveillait souriante ; les brises des eaux et des montagnes passaient par les airs ; les oiseaux commençaient à chanter en voltigeant d’arbre en arbre ; la cigale cherchait le premier rayon de soleil pour y faire grincer ses ailes frileuses ; les scarabées d’azur et d’émeraude se glissaient sous l’herbe ; le grillon saluait la lumière au bord de son trou ; le lézard, inquiet et familier à la fois courait le long de la muraille. On entendait le bourdonnement de Corinthe passant du sommeil à la vie, les chansons du pêcheur allant tirer ses filets nocturnes, les cris aigus des matelots levant l’ancre ; enfin, à deux cents pas à peine ma mère m’attendait dans l’inquiétude et dans les larmes et j’étais aussi perdu, aussi isolé, aussi abandonné dans cette nature que si un naufrage m’eût jeté, la veille sur le rivage de quelque île déserte et inconnue de la grande mer Erythrée ! j’étais seul enfin ! j’étais sans vie, sans joie, sans soleil ; Meroë n’était plus là…

Je regagnai lentement la maison de ma mère. A la façon dont j’ouvrais et refermais la porte, au bruit de mes pas dans le vestibule, ma mère me reconnut et accourut au-devant de moi.


« – Oh ! méchant fils ! me dit-elle, maudite soit l’heure où Lucine permit que je te misse au monde pour qu’un jour tu me causasses de si amères inquiétudes ! Qu’est donc devenue ta promesse d’hier, d’être rentré avant les premières heures du matin ?… Vois, je me suis un seul instant jetée sur mon lit, et j’ai passé la nuit à t’attendre… Oh ! quelles visions affreuses m’ont poursuivie, tout éveillée que j’étais, en songeant qu’il te fallait traverser cette sombre forêt de Némée ! Je croyais que le temps des bandits antiques était revenu, que tu allais trouver sur la route quelque Geryon ou quelque Sinnis : le lion de Némée me semblait mal tué par Hercule, et prêt à sortir de nouveau de son antre pour te dévorer !… Mais, enfin, te voici… je te vois, je t’embrasse, je te serre dans mes bras, je te presse sur mon cœur : Jupiter soit béni ! tout est oublié ! »


« – Oh ! ma mère, répondis-je, qu’elle est belle ! »
Ma mère me regarda avec étonnement.  
« – Belle ? répéta-t-elle. »
« – Ce n’est pas une mortelle, c’est une déesse ! » 
« – Mais de qui parles-tu donc, mon fils ? »  
« – Qu’il y a loin, ô Vénus ! d’ici ce soir ! »  

Ma mère chercha dans sa pensée.

« – Oh ! s’écria-t-elle, tu aimes, mon pauvre enfant ! »  
« – Pour la première fois ma mère, je le sens… »  

« – Prends garde, Clinias ! l’amour, c’est, ou un voile de deuil jeté sur le cœur, ou un voile d’or et de pourpre jeté sur les yeux ; il y a l’amour heureux et l’amour funeste ; l’amour qui vit dans les sourires, et l’amour qui se consume dans les larmes… Mon fils, dis-moi qui tu aimes, du moins, afin que je puisse prévoir les joies ou les douleurs à venir de ton amour. Toutes les jeunes filles de Corinthe, de Mégare ou de Sicyone, je les connais… Voyons, est-ce Thélaïre ? Ses yeux noirs, prends-y garde, promettent plus d’heures orageuses que de moments sereins : ses sourcils sont deux nuages sombres qui, toutes les fois qu’ils se rapprochent, lancent l’éclair et font éclater la foudre… Est-ce la blonde Myrthé ? son œil bleu réfléchit à la fois l’azur du ciel et l’azur de la mer ; mais prends garde : son cœur est sans fond, comme le doublé infini qui se reflète dans son regard !… Est-ce Thaïs ? Oh ! prends garde encore ! jamais le dieu Protée, que l’on dit le père de cet Apollonius qui eût dû t’apprendre la sagesse, et qui ne te l’a pas apprise, jamais le dieu Protée n’a revêtu tant de formes qu’en sait prendre sa coquetterie : c’est le serpent qui se glisse, c’est l’oiseau qui s’envole, c’est l’eau qui s’échappe entre les doigts, c’est la flamme qui dévore, c’est… c’est Thaïs enfin, qui a fait soupirer d’amour les plus beaux jeunes gens de Corinthe… Oh ! Clinias, je suis femme : permets-moi de craindre les femmes ! »


Je secouai la tête.


« – Ce n’est aucune de celles que tu viens de nommer, ma mère… Il est même inutile que tu la cherches dans tes souvenirs ! tu ne la connais pas, et moi-même, je l’ai vue ce matin pour la première fois. »

« – Elle est donc étrangère à Corinthe ? demanda ma mère avec inquiétude. »

« – Elle arrive de Tyr. » 

« – Oh ! prends garde aux Phéniciennes, mon fils ! la Vénus qu’elles adorent n’est point celle de Paphos, de Cythère ou de Gnide ; ce n’est ni la Vénus Anadyomène, mère de la création,ni la Vénus Uranie, reine du ciel, ni la Vénus Alma, qui nourrit le monde. C’est la Vénus de l’Inde, descendue par le Nil jusqu’en Syrie ; c’est Anabid, c’est Enyo, c’est Astarté ; c’est enfin, non pas la Vénus née du sang d’Uranus et de l’écume de la mer ; sortant des flots, où un jour de printemps la vit éclore, telle qu’une fleur marine, et qui, poussée par les tritons et les océanides, à peine sur le sable du rivage, relève sa longue chevelure, en exprime l’onde salée, se parfume, se couronne de roses, et, brillante comme un rayon ; légère comme un nuage, monte jusqu’à l’Olympe à travers l’azur de l’empyrée ; non, non ! C’est la sœur du sombre Moloch, la déesse à la fois des amours terribles et des guerres acharnées ! A la nôtre, il suffit de l’offrande de deux colombes, et parfois même elle se contente de celle de deux passereaux ; mais à la Vénus virile et sauvage de la Phénicie, il ne suffit pas même du sang des bêtes fauves, il faut des massacres de victimes humaines !… oh ! mon pauvre enfant, mieux vaudrait pour toi être tout ensemble amoureux de la brune Thélaïre, de la blonde Myrthé et de la coquette Thaïs, plutôt que d’une fille de Tyr ou de Sidon ! »

« – Ma mère, répétai-je, j’aime Meroë ! » 



Et, comme elle voulait insister, j’étendis la main en signe que toute observation serait perdue, et me retirai dans ma chambre en murmurant ce doux nom, que ma bouche avec une joie infinie, répétait à demi-voix comme une musique délicieuse : Meroë ! Meroë ! Meroë ! – Oh ! la solitude ! c’est la seule confidente réelle de l’âme. Il y a, dans tout amour qui commence, une pudeur sainte, velouté charmant de la passion naissante qui concentre, pour ainsi dire, dans le cœur de notre cœur, les plus purs désirs et les plus chastes espérances ; tout homme véritablement amoureux hésite à soulever devant un autre homme parlant la même langue, vivant de la même vie, le voile qui couvre le sanctuaire de sa tendresse. C’est que deux cœurs ne sentent jamais de la même façon ; aussi, lorsque notre cœur trop plein déborde malgré nous notre voix, dans son besoin d’expansion, s’adresse particulièrement à la solitude, et choisit pour ses confidents le lac, l’étoile, le ruisseau, le nuage, qui non seulement ne peuvent pas lui répondre, mais ne peuvent pas même l’entendre !… Pourtant, cette solitude de ma chambre me semblait restreinte : rien ne m’y parlait d’elle ; aucun des objets qu’elle renfermait ne l’avait vue, touchée, connue… Ce que j’eusse désiré, c’eût été de me plonger dans l’air qu’elle avait respiré, dans la poussière qu’avaient soulevée ses pas, dans l’ombre qu’elle avait éclairée de sa présence ! oh ! quel bonheur c’eût été pour moi de me jeter sur son passage, afin de voler un rayon à ses yeux, un souffle à son haleine, un atome au tourbillon qui la suit en la caressant… Je ne pus demeurer plus longtemps enfermé ; j’étouffais ! comme l’hyacinthe, j’avais besoin de mon soleil.

Je sortis et me retrouvai au milieu de la rue ; je ne savais me garantir ni des chevaux ni des chars ; dans ma préoccupation, je heurtais tous les passants ; mes meilleurs amis, je ne les reconnaissais plus, et, lorsque le bruit de leur voix m’envoyant un heureux salut me faisait tressaillir, je les regardais d’un œil atone ; et comme s’ils eussent été des étrangers ou des importuns, je continuais hâtivement mon chemin. Enfin, je me retrouvai hors de Corinthe. A trois cents pas, au bord de la mer, j’aperçus, perdu dans les arbres, et apparaissant au-dessus de la muraille qui l’entourait, ce charmant petit palais auquel je n’avais jamais fait attention, dont je n’avais pas même remarqué l’existence, et qui, aujourd’hui, était devenu pour moi le point unique de la terre ! Je montais sur une colline du sommet de laquelle mon regard plongeait presque à pic sur ce jardin et sur cette maison. C’est là que j’étais le matin ; c’est là qu’elle était avec moi… Sous ce laurier rose, elle avait secoué, pour me rappeler à la vie, les perles liquides de son bouquet ; en se retirant chez elle, elle en avait éparpillé toutes les fleurs ; ces fleurs qui marquaient sa trace, je les voyais couchées et mourantes sur la pelouse… Oh ! si j’avais pu, seul, et en liberté dans ce jardin, baiser l’herbe encore mal relevée sous la pression de son pas ! si j’avais pu recueillir une à une ces fleurs qu’elle avait cueillies ! toucher de mes lèvres les pétales imbibés de carmin qui enrichissent le front penché de l’anémone ; les flèches qui jaillissent du disque d’or de la marguerite ; l’albâtre du jeune lis qui, pareil à une coupe, avait reçu et gardé dans son calice les pleurs de la nuit ; oh ! je crois que j’eusse été heureux, que je n’eusse rien demandé davantage, et que j’eusse dit aux dieux : « Ne soyez point si fiers de vos trônes de nuages, de vos tapis d’azur brodés d’étoiles, de votre ambroisie, votre nectar, de votre Olympe, car un regard, un mot, une caresse de Meroë peut me faire votre égal !… » Une chose m’inquiétait, cependant : c’est que la maison était close, et semblait inhabitée : pas un être vivant n’y entrait ou n’en sortait ; on eut dit un élégant tombeau. Que faisait Meroë dans cette maison muette ? Sans doute, elle se reposait des fatigues de la nuit. ne m’avait-elle pas dit que c’était en revenant d’une promenade sur la mer qu’elle m’avait trouvé évanoui ? – Comment s’écoula cette journée, la plus longue que j’aie jamais vécue ? Partie sur la colline, d’où je plongeais inutilement mes regards dans le jardin ; partie à errer au bord de la mer. Bien avant l’heure convenue, quand pas une étoile encore ne brillait à l’empyrée, j’étais déjà assis sur le rivage, les yeux fixés vers le point du ciel où devait apparaître l’heureuse constellation ; de même que j’avais vu, degré à degré, naître l’aurore, je vis, teinte par teinte, s’effacer le jour. Enfin Phoebé se leva derrière le mont Cithéron, suivit lentement sa route nacrée dans le ciel, et disparut derrière le mont Oneïus, dont l’ombre grandissante s’étendit, alors, jusqu’à la mer. Je levai les yeux vers le midi : la constellation de la Lyre y brillait dans tout son éclat. En même temps, arriva jusqu’à moi un chant doux et plaintif comme celui qui est habituel à nos matelots corinthiens, et j’aperçus une barque qui, glissant sur les vagues, s’approchait avec rapidité. Ce chant, deux rameurs le faisaient entendre alternativement : l’un disait la première strophe l’autre, la seconde ; comme, dans les Eglogues du poète latin, un berger dit le premier vers, et l’autre le second. A mesure que la barque avançait, les paroles devenaient plus distinctes, et chaque strophe semblait prendre son vol, et venir, rapide et rasant les flots, aborder à tire-d’aile au rivage. – Ils racontaient les amours de Céyx, roi de Trachine, et d’Alcyone, fille d’Eole. – En ce moment, tout avait pour moi une si grande importance, que, depuis la première jusqu’à la dernière parole, j’ai retenu ce chant, que je n’ai pourtant entendu qu’une fois. Le voici :


« O mon père ! puissant Eole ! toi à qui le dieu de la mer a confié la garde des vents, tiens soigneusement enfermés dans tes outres Borée à la froide haleine, Euros, qui s’enveloppe d’un ample manteau, et Notos, qui de son urne penchée verse incessamment la pluie, et ne laisse sortir de tes cavernes de Strongyle, ô mon père ! que l’amant de Flore, que le doux Zéphyre aux ailes de papillon.

« Car mon époux, le roi Céyx, est parti du port de Dymès sur son beau navire bâti dans les chantiers de Sicyone, riches en hêtres et en sapins ; sa proue est tournée vers le port de Crissa, où je l’attends impatiente et les yeux au ciel, afin de conjurer le plus petit nuage, et, depuis huit jours et huit nuits,

je prie et je l’attends !  

« Hélas ! la nuit dernière seulement, accablée de fatigue, je me suis endormie, et l’on m’a dit que pendant mon sommeil, l’éclair avait lui, la foudre avait grondé, la tempête avait mugi ; et, ce matin, quand, au point du jour, je suis venue sur le rivage, la mer était houleuse, et chaque flot portait à son sommet un flocon d’écume…

« Mais que vois-je, là-bas, à l’horizon ? .. Est-ce une vague élevant sa tête au-dessus des autres vagues ? est-ce une mouette qui rase le flot ? est-ce une voile d’Ithaque ou de Leucade qui sillonne la mer ?… Non, c’est une chose qui flotte inerte et sans guide, un débris de mâture… un naufragé peut-être !

« Il approche, il approche, l’objet inconnu, et l’on en distingue plus facilement la forme… Hélas ! divin Neptune, il n’y a plus de doute, c’est une malheureuse victime de ta colère qui vient demander une tombe au rivage ! Voilà déjà que l’on peut distinguer la couleur de sa tunique, et celle de ses cheveux : sa tunique est verte comme l’herbe de la prairie ; ses cheveux sont blonds comme ceux du dieu du jour.

« Hélas ! hélas ! quand Céyx m’a quittée, lui aussi portait une tunique verte, et pour conserver quelque chose de lui, j’ai coupé une boucle de ses blonds cheveux… Pourquoi ce cadavre qui vient à moi a-t-il donc une tunique verte comme mon époux, des cheveux blonds comme mon Céyx ? – ô mon père, aurais-tu été insensible à ma prière ? O divin Neptune, serait-ce ainsi que tu me rendrais mon époux ?

« Et à mesure que le cadavre approche, Alcyone, qui le reconnaît, s’incline toujours davantage sur le rocher ; et, quand le cadavre se balance au-dessous d’elle, elle étend les bras, jette un cri, et se précipite ; mais son père Eole ne la laisse pas descendre jusqu’à la mer : il lui attache, pendant sa chute, des ailes aux épaules ; il couvre son corps de plumes… Alcyone pousse un gémissement, et plane au-dessus du cadavre de son époux.

« Et Céyx, à son tour, revit sous la même forme. Depuis ce temps, tous deux rasent les vagues en annonçant par leurs cris la tempête aux matelots ; et, quand vient pour eux le temps de bâtir leur nid, qu’ils construisent sur les flots, Neptune, à la prière d’Eole, leur accorde sept jours de calme que ne trouble aucun vent, et que l’on appelle les sept jours Alcyoniens. »


Comme les rameurs achevaient cette dernière strophe, la barque abordait le rivage, et d’un seul bond, je sautais dans la barque, et tombais aux genoux de Meroë, qui m’attendait sur des coussins de soie, et sous une tente de pourpre… O maître, quelle douce nuit j’ai passée, au chant des matelots, au murmure de la mer, au balancement de la barque, ma main dans la main de Meroë, mes yeux sur ses yeux, mes cheveux mêlés à ses cheveux, mon haleine confondue avec son haleine ! Comment les heures si longues étaient-elles devenues si courtes ? et comment ne suis-je pas mort de bonheur, quand, au point du jour, à la porte de sa maison, elle m’a dit au moment de me quitter : « O Clinias ! je t’aime ? »

Apollonius sourit, et, posant sa main sur l’épaule du jeune homme éperdu de joie :

— A quand les noces ? demanda-t-il.

— A ce soir, mon divin maître, dit Clinias, je te cherchais pour te le dire ; car il y a une demi-heure à peine que j’ai rencontré Meroë sur le chemin de la forteresse, sortant du temple de Vénus Armée, et que, cédant à mes prières elle a consenti à devenir ma femme.

— Elle est jeune, elle est belle, elle parait de noble race ?

— Jeune comme Hébé, belle comme Vénus, fière et noble comme Minerve !

Apollonius se retourna vers Isaac :

— Voilà le masque, dit-il, voilà l’apparence… Viens avec moi, ce soir, aux noces de ce pauvre fou, et je te montrerai le visage et la réalité.

— Soit ; mais n’oublie pas la cause pour laquelle je suis venu te trouver, Apollonius, répondit Isaac.

— Suis-moi sans hésitation, car je te fais prendre le chemin le plus court pour arriver à ton but, et je commence à croire que les dieux veulent que ton projet réussisse, puisque, par ce fol amour de Clinias, ils t’ouvrent la route qui y conduit.