Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XXIX

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Librairie théâtrale (volume 5p. 181-207).


Une fois sur la rive gauche du Pénée, les voyageurs s’étaient trouvés au milieu des mystères magiques que chacun accomplissait pour son compte et dans un but personnel.

Ainsi qu’il arrive dans une maison de fous, où chaque insensé poursuit son idée sans s’inquiéter de celle de son voisin, il était rare de voir un lien ou même un rapprochement quelconque s’établir entre deux êtres agissants, ou entre les choses qu’ils faisaient. Les satyres pourchassaient les nymphes à travers les grandes herbes de la plaine et les lauriers-roses du fleuve ; les arimaspes fouillaient la terre, pour y chercher des trésors ; les sphinx d’Asie coiffaient artistement leurs cheveux de femme, et, comme les courtisanes grecques, faisaient signe à ceux qui passaient de s’arrêter ; les sphinx d’Égypte proposaient des énigmes que nul ne s’inquiétait de résoudre ; les oiseaux du lac Stymphale combattaient contre les harpies ; les griffons de l’Inde défendaient l’or qu’ils étaient chargés de garder ; les sirènes chantaient des vers d’Orphée en s’accompagnant de la lyre ; les empuses essayaient de se faire passer pour des nymphes, et de tromper dans l’obscurité quelque satyre amoureux ; l’hydre de Lerne cherchait, avec des sifflements horribles, deux de ses têtes, qu’elle ne pouvait retrouver ; enfin, Cerbère aboyait avec acharnement contre les gorgones, qui, lui présentant sans résultat la tête de Méduse, dont Persée avait détruit l’efficacité, le menaçaient de leur unique corne et de leur seule dent.

On comprend quel bruit, quel tumulte, quelle agitation insensée devait produire, dans un si étroit espace ; une pareille agglomération d’êtres si divers accomplissant des œuvres si différentes.

Cependant, grâce au caducée d’Apollonius, chacun s’écartait devant les voyageurs ; mais, derrière eux, le chemin ouvert se refermait comme s’efface le sillage à la suite d’un vaisseau.


Sur la route parcourue par Apollonius et Isaac, deux magiciennes, compagnes de Canidie, faisaient leur mystérieuse besogne ; l’une d’elles, une baguette à la main, tournait rapidement. autour d’un brasier ardent dans lequel, à chaque tour, elle jetait un des nombreux objets qu’elle avait à la main.

C’était d’abord du sel, puis une branche de laurier, puis une petite figure de cire, puis des lames d’airain sur lesquelles étaient gravés des caractères inconnus, puis des flocons de laine de brebis teinte en pourpre, puis des cheveux d’un homme assassiné, arrachés à un crâne à moitié dévoré par les bêtes fauves ; puis, enfin, une fiole pleine du sang d’un enfant tué par sa mère, une heure après sa naissance.

Et, en tournant, elle chantait sur un air bizarre :


« Je répands ce sel dans ce feu en disant : Je répands les jours de Polyclète ! Je jette cette branche de laurier dans la flamme en disant : Que le cœur de Polyclète devienne la proie d’une flamme aussi inextinguible que celle qui dévore cette branche ! Je jette cette statue de cire dans ce brasier en disant : Que la santé de Polyclète fonde sur le brasier de la fièvre comme dans le brasier fond cette cire !… Que ses os rougissent comme rougit cette lame d’airain où est écrite la malédiction à laquelle nul ne résiste !… Que le sang qui jaillira de son front rende ses cheveux de la couleur de cette laine pourpre !… Que son crâne se sèche comme ce crâne que j’ai arraché dans un charnier à un chien et à un loup affamés qui se le disputaient !… Que son sang soit maudit, enfin, comme celui de cet enfant, tué par sa mère au moment où il venait de voir le jour ! Et qu’il tourne sans cesse, sans relâche et sans repos, autour de la maison de celle qu’il a trahie, comme je tourne autour de ce bûcher !… »


Les voyageurs passèrent et n’en entendirent pas davantage.

Vingt pas plus loin, ils rencontrèrent la seconde magicienne. Celle-là avait enlevé, sur un lieu de supplice, une croix à laquelle était cloué un condamné et l’avait emportée de l’Epire en Thessalie, de Buthrotum à Larisse, avec une telle rapidité, que le patient avait franchi quatre cents stades entre son avant-dernier et son dernier soupir. Là elle avait planté la croix en terre, et, tandis que le condamné n’était pas encore refroidi, elle, cramponnée à ses jambes, lui coupait les cheveux de la main gauche, arrachait avec ses dents les clous qui l’attachaient à la croix et recueillait dans une petite urne lacrymatoire le sang à demi figé qui découlait des plaies.

Les voyageurs passèrent et n’en virent pas davantage.

Vingt pas plus loin encore, au milieu d’un cercle magique, les cheveux épars, les jambes nues, vêtue d’une tunique couleur de cendre, une baguette à la main, Canidie les attendait assise sur la pierre d’une tombe.

Elle se leva en voyant les deux voyageurs s’approcher d’elle.

— Eh bien, demanda-t-elle en s’adressant à Apollonius, es-tu content, seigneur, et t’ai-je servi selon tes souhaits ?

— Oui, dit Apollonius. Maintenant, passons à la chose importante. Voici un étranger qui m’est recommandé par mes amis les sages de l’Inde ; il a trois questions à t’adresser auxquelles personne n’a encore pu répondre. Y répondras-tu, toi ?

— La science est bornée, et il y a des questions auxquelles il est défendu aux simples mortels de répondre.

— Il lui faut une réponse, cependant ; et c’est pour cela que je t’ai ordonné, non seulement de te trouver ici, mais encore d’y réunir autour de toi les plus savantes de tes compagnes.

— Quelles sont donc ces trois questions, alors ? Que ton ami s’avance et le dise.


Isaac s’avança et, regardant sans pâlir la hideuse magicienne :

— D’abord, dit-il, je veux savoir en quel lieu de la terre, du ciel ou des enfers demeurent les parques ; – ensuite qu’il faille monter ou descendre, comment on parvient jusqu’à elles ; – enfin, par quelle conjuration on peut leur arracher le fil d’une personne qui a déjà vécu, et que l’on veut faire revivre…

— Malheureux ! s’écria Canidie effrayée, quelles sont donc tes intentions ?

— Je croyais n’avoir pas à te rendre compte de mes intentions, je croyais qu’il me suffisait de t’exprimer mes désirs, répondit froidement Isaac.

— Ignores-tu que nul n’a de puissance sur les Mères, et que le grand Jupiter lui-même reconnaît leur empire ?

— Je te dis ce que je veux… Peux-tu ou ne peux-tu pas ?

Canidie secoua la tête.

— Nous pouvons bien, dit-elle, rendre pour un instant la vie aux morts ; mais, ceux à qui nous rendons la vie, la mort nous les amène par la main, et ne les quitte pas.

— Trois mortels, cependant, on repassé l’Achéron : Eurydice, Alceste, Thésée.

— Eurydice n’a pas même revu le jour !

— Parce qu’Orphée a manqué aux conventions faites ; mais les deux autres sont revenus sur la terre, et y ont vécu de longues années.

— Soit ! nous essaierons !

Et, ramenant à sa bouche ses deux mains réunies, elle fit entendre par trois fois le cri du hibou.


Au premier cri, les deux autres magiciennes près desquelles étaient passés Apollonius et Isaac levèrent la tête.

Au second cri, celle qui tournait autour du feu cessa de tourner, et accourut.

Au troisième cri, celle qui avait torturé l’agonie du criminel sauta en bas de la croix, et accourut.

Toutes trois se prirent par la main de manière à former un cercle, rapprochèrent leurs têtes hideuses, et semblèrent se concerter.

— Eh bien ? demanda le Juif au bout d’un instant.

— Eh bien, dit Canidie, nulle de nous ne peut résoudre tes questions ; mais nous allons te faire parler à une plus savante que nous.

— A l’œuvre ! dit le Juif.

— Allons, Sagane ! allons, Mycale ! dit Canidie ; toi, les herbes ; toi, l’agneau noir.

De longues ailes de chauve-souris se déployèrent aux épaules des deux sorcières, qui disparurent chacune dans une direction différente.

Canidie s’approcha de la tombe sur laquelle elle était assise lorsque les deux voyageurs étaient arrivés, et, soulevant avec effort la pierre qui recouvrait cette tombe, elle la dressa et l’abattit du côté opposé.

Puis, avec ses ongles, elle se mit à creuser la fosse, qui se trouvait découverte.

Les deux voyageurs regardaient, – Apollonius avec curiosité, Isaac avec impatience, – s’accomplir l’œuvre infernale.

Sous les ongles de Canidie, on voyait apparaître et blanchir les os d’un squelette.


Comme la poitrine du cadavre commençait à être dégagée, Sagane revint, tenant entre ses bras un faisceau d’herbes et Mycale, portant sur ses épaules un agneau noir.

Canidie fit glisser à travers les os de cette poitrine, à laquelle il fallait rendre la vie, les viscères d’un lynx, le cœur d’une hyène, la moelle d’un cerf, les yeux d’un basilic, le foie d’un céraste ; le tout arrosé de la salive d’un chien hydrophobe et de l’écume qui tombe de la lune quand les conjurations la forcent de descendre sur la terre.

Puis, prenant l’agneau noir des mains de Mycale, elle lui ouvrit avec les dents la veine du cou, et fit couler le sang dans les veines desséchées du cadavre.

Ensuite, prenant les herbes des mains de Sagane elle en fit un amas au dessus de l’endroit où le sang avait coulé et y mit le feu.

Alors, les trois magiciennes, se prenant par la main, tournèrent en rond autour de ce feu en chantant un chant magique.

Et elles tournèrent ainsi jusqu’à ce que deux d’entre elles tombassent de fatigue, Sagane la première, Mycale la seconde. Canidie seule resta debout.

Mais aussitôt elle se mit sur ses genoux et sur ses mains et, approchant sa bouche de la terre, elle hurla, rugit, imita la plainte de l’orfraie, le sifflement des aspics, le gémissement du flot qui se brise contre le rocher, la plainte des forêts qui se courbent sous le vent de l’orage, le fracas du tonnerre qui tombe, enfin, tous ces bruits terribles de la création qui peuvent faire tressaillir un mort sous la pierre de son sépulcre.


Puis, se relevant, presque menaçante, les yeux fixés sur la terre, la baguette étendue vers les dernières flammes flottantes au-dessus du foyer magique :

— Pluton ! monarque des enfers ! dit-elle, toi qui, las de l’immortalité, te plains de ne pouvoir mourir ; Proserpine ! toi qui hais la clarté du jour ; triple Hécate qui nous regardes du haut de ton disque pâlissant ; Euménides vengeresses, par qui je commerce et m’entretiens avec les mânes ; vieux nautonier du Styx, à qui je fournis tant d’ombres ; noires divinités que j’invoque d’une bouche souillée de sang, exaucez mes vœux, et réunissez-vous, afin d’obtenir des parques qu’elles renouent pour un instant le fil de celle qui dort dans le tombeau !

Puis, trois fois, à voix haute :

— Je t’adjure de reprendre la vie, et de m’apparaître… Lève-toi ! lève-toi ! lève-toi ! cria Canidie.

Alors, la terre de la fosse frissonna, se fendit, et laissa grandir le spectre d’une femme d’une cinquantaine d’années, qui, de retour sur la terre, conservait les restes de cette beauté terrible et menaçante que donne le séjour du tombeau.

Elle était enveloppée d’un suaire sous lequel le corps dessinait sa raideur cadavérique.

— Qui m’appelle ? demanda le spectre, d’une voix qui n’avait rien d’humain.

Apollonius allongea le bras pour pousser Isaac ; mais celui-ci avait déjà fait un pas vers le fantôme.

— Moi ! répondit-il.

— Qui es-tu ? demanda le spectre.

— Qui es-tu toi-même ? demanda Isaac.

— Je suis, répondit le spectre, celle qui a prédit Pharsale à Pompée, Philippes à Brutus, Actium à Antoine.

— Tu es Erichto, dit le Juif. Eh bien, Erichto, je veux savoir quelle est la demeure des parques, comment on peut arriver jusqu’à elles, et par quelle conjuration on peut en obtenir le fil d’un mortel qui a vécu, et que l’on veut faire revivre.

Erichto secoua sa tête, où les vers du sépulcre avaient, comme des larmes vivantes, creusé leurs sillons.

— Aux regards les plus perçants, dit-elle, il y a une limite ; à la science la plus étendue, il y a des bornes… Adresse ta question à une autre : je ne sais pas.

— Et à qui faut-il que j’adresse ma question ?

— A notre aïeule, à notre maîtresse, à notre divinité, à celle qui a rajeuni le vieil Eson, à la toute-puissante Médée.

— Et quant à toi ?

— Quant à moi je n’ai rien de plus à te dire… Laisse-moi donc me recoucher dans ma tombe : le sommeil de la mort est bon pour ceux qui désirent oublier qu’ils ont vécu.

— C’est bien, dit le Juif ; recouche-toi, et dors.

Le spectre se renfonça dans la terre lentement, et comme une épée qui rentre dans son fourreau ; puis, sur un geste du Juif, Sagane et Mycale, dressant la pierre du tombeau dans le sens opposé où l’avait fait Canidie, la laissèrent retomber sur la fosse.

Alors, Isaac, s’adressant à Canidie :

— Tu as entendu, dit-il ; je veux interroger Médée.

Canidie se tourna vers le sud.

— O Médée ! dit-elle, puissante enchanteresse ! toi dont la science a sondé tous les mystères de la vie et de la mort ; toi dont le nom signifie à la fois énergie et magie, amour et beauté, virginité et meurtre ; Médée, au nom de ton frère Absyrte, déchiré par tes mains ; au nom de ta rivale Glaucé, empoisonnée par toi : au nom de tes deux fils, Mermère et Phérès, égorgés par leur mère, – parais !

A peine cette invocation était-elle prononcée, qu’un double sillon de flamme brilla aux plus lointains horizons du ciel ; il venait du midi, et, s’approchant avec rapidité, permit bientôt de distinguer, à travers une vapeur rougeâtre comme celle qui sort d’une fournaise, une femme arrivant debout sur un char traîné par deux dragons volants.

Le double sillon de lumière, c’était l’haleine de feu de ces coursiers ailés.

Le char descendit en face du groupe composé des trois magiciennes, d’Apollonius et d’Isaac.

La femme qu’il amenait était merveilleusement belle, et surtout royalement majestueuse et fière ; elle avait le front ceint d’une couronne de cyprès ; elle portait, sur une longue robe blanche, un péplum de pourpre, et tenait à la main une baguette dorée ayant la forme d’un sceptre.

La seule chose qui indiquât qu’elle n’appartenait plus au monde des vivants, c’était la pâleur sépulcrale répandue sur son visage.

De même, dit-on, que le lion reconnaît, au milieu des chasseurs, celui dont la main l’a blessé, et se retourne contre lui, de même Médée ne se trompa point à la voix qui l’avait évoquée, et, s’adressant, sombre et le sourcil froncé, à Canidie :

— Que me veux-tu ? demanda-t-elle et pourquoi me fais-tu venir du fond de la Phénicie, où je dormais si bien dans mon tombeau royal ?

— C’est elle qui t’a appelée, il est vrai, dit Isaac ; mais c’est moi qui veux t’interroger.

Et, se séparant du groupe au milieu duquel il était confondu, il s’avança vers la magicienne.

— Parle ! dit Médée.

— J’ai trois questions à te faire, reprit Isaac ; trois questions auxquelles personne n’a répondu jusqu’ici. – Où demeurent les parques ? – Comment arrive-t-on jusqu’à elles ? – Par quelle conjuration peut-on tirer de leurs mains le fil d’une personne qui aurait déjà vécu, et que l’on voudrait faire revivre.

Médée secoua la tête.

— Il était inutile de me tirer violemment du sommeil éternel pour me faire ces trois questions, dit-elle. Si j’eusse su où demeurent les parques, comment on pénètre jusqu’à elles, et par quelle conjuration on en obtient le fil qui renoue la vie, j’eusse dû les chercher partout où elles eussent été, et je les eusse forcées de renouer le fil de la vie de mes deux enfants, que j’avais, dans un moment de rage. de désespoir, de folie, tranché de mes propres mains !

— N’as-tu donc pas, dans la chaudière mystique, dans l’argha mystérieuse, à l’aide d’herbes magiques cueillies à minuit, et au clair de lune, rajeuni le vieil Eson, père de ton amant ?

— Rajeunir n’est pas ressusciter, fit Médée. Les dieux seuls ont parfois vaincu la mort, et je ne suis pas une déesse.

— J’ai, cependant, vu, moi, dit Isaac, un homme opérer de pareils miracles.

— Tu te trompais, dit Médée ; celui que tu prenais pour un homme était un dieu…

Isaac frappa violemment la terre du pied.

— Il faut, pourtant, dit-il, que, de toi ou d’un autre, j’apprenne ce que je veux savoir.

— Ecoute, dit Médée, il te reste encore un espoir.

— Lequel ? Parle.

— Il existe, enchaîné sur le Caucase, un homme ou plutôt un titan dont le crime est d’avoir donné une âme à ce qui n’existait pas… Peut-être ce titan pourra-t-il t’indiquer le moyen de rendre une âme à ce qui n’existe plus.

— Prométhée ? murmura Apollonius.

— Prométhée ? répéta le Juif.

— Prométhée ! redit la magicienne.

— Je le croyais délivré par Hercule, dit Isaac.

— Hercule a tué le vautour qui lui rongeait le foie ; mais il n’a pu briser les attaches de diamants qui l’enchaînaient au rocher.

— C’est bien, dit Isaac ; j’irai trouver Prométhée sur le Caucase.

— Attends, dit Médée ; peut-être ne le verras-tu point d’abord, et, ne le voyant point, douteras-tu de sa présence… Jupiter, dont cette longue et implacable vengeance faisait accuser la justice, a pour dérober Prométhée aux yeux des hommes, amassé autour de lui les vapeurs et les nuages du ciel ; mais lorsque tu te trouveras en face de ces vapeurs et de ces nuages appelle trois fois Prométhée et le titan te répondra.

— Merci, dit Isaac. Et puisqu’il vous en coûte tant, à vous autres morts, de sortir de vos tombes, rentre dans la tienne, et tâche de t’y rendormir.

Et, d’un geste, il fit signe à Médée qu’il lui rendait sa liberté.

Le char s’enleva, reprit la direction qu’il avait suivie pour venir, et disparut entre le Pélion et l’Othrys.

— Et, maintenant, magicienne, dit Isaac à Canidie, indique-moi le moyen le plus rapide de me rendre au Caucase.

Canidie fit entendre un sifflement aigu comme celui d’un Thessalien appelant son cheval, et, à travers la vapeur qui, ainsi que nous l’avons dit, s’élevait de la plaine, et formait au-dessus d’elle un dôme de fumée, on vit arriver une troupe de sphinx et de griffons.

— Choisis la monture qui te sera le plus agréable, dit-elle. et, si, comme Hellé, le vertige ne te précipite pas dans quelque fleuve, dans quelque détroit, ou dans quelque mer, au point du jour, tu seras sur le Caucase.

Isaac reconnut son sphinx parmi les animaux de la même espèce qui étaient venus à l’appel de Canidie.

Il alla à lui, et, lui posant la main sur la tête comme fait un cavalier sur le cou de son cheval :

— Allons, dit-il mon vieil enfant de l’Égypte, conduis-moi où je veux aller, et je te ramènerai d’où tu viens.

Puis, à Apollonius :

— Au revoir, mon savant compagnon de voyage ! lui dit-il ; si je réussis dans mon entreprise, je n’oublierai pas ce que je te dois.

— Isaac ! Isaac ! murmura Apollonius, j’ai bien peur que, comme ce Prométhée que tu vas interroger, tu ne t’attaques à un dieu plus puissant que toi !

— Qu’importe ! dit Isaac en enjambant son mystérieux coursier, il est peut-être aussi grand que son vainqueur, le vaincu que l’on est obligé de clouer à une montagne avec des anneaux d’airain et des chaînes de diamants !

Alors, et comme s’il n’eût attendu que ce dernier mot le sphinx s’éleva, battant l’air de ses ailes de bronze, et, prenant sa route entre l’Ossa et le Pélion, s’élança, rapide comme la flèche d’un Parthe, dans la direction duPont-Euxin.