Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XXVI

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Librairie théâtrale (volume 5p. 87-113).


Les voyageurs approchaient du but de leur longue course. Ils venaient d’entrer dans la Thessalie : ils quittaient le mont Oeta, encore noirci de la flamme du bûcher d’Hercule ; ils avaient traversé Hypate et Lamia, les villes des magiciennes ; ils allaient s’engager dans les gorges du mont Othrys, sur la cime duquel les géants avaient lutté dix ans contre Jupiter ; enfin, ils laissaient, à leur droite, le fleuve Acheloüs, qui avait tenté de disputer Déjanire à Hercule, lorsque celui-ci l’emportait à travers ses flots, et qui, vaincu trois fois par le fils d’Alcmène sous trois formes différentes, – fleuve, serpent, taureau, – avait fini par laisser une de ses cornes entre les mains de son vainqueur.

Les gorges de la Thessalie traversées, on allait se trouver au cœur du vieux monde, aux sources des traditions mythologiques, sur une terre tout empreinte des pas gigantesques des héros et des demi-dieux. C’est dans le vaste bassin vers lequel descendaient Apollonius et Isaac, et où les attendait Canidie pour les faire assister à ces nocturnes mystères que la magie antique a légués à nos sorcières du moyen âge ; c’est là, disons-nous, qu’une mer intérieure, une autre Caspienne, avait séjourné jusqu’au moment où Neptune, frappant de son trident les monts, autrefois réunis, de l’Olympe et de l’Ossa, lui avait donné passage en créant la vallée de Tempé, dont le nom même signifie ouverture.

A mesure que la mer, se précipitant dans le golfe Thermaïque par la vallée de Tempé, qui venait de lui être creusée, laissait à découvert la plaine, grasse de limon, les peuples de l’Olympe, du Pinde, de l’Ossa, du Pélion et de l’Othrys descendaient sur cette terre nouvelle – seuls, les centaures, fils d’Ixion et de la Nue, restèrent sur les hauts plateaux de leurs montagnes.

Alors, commencent les temps épiques de la Thessalie, qui, par plusieurs points se reliant à notre sujet, nous forcent de jeter sur eux un rapide regard.

A l’horizon le plus lointain, là où l’histoire se confond encore avec la fable, le premier drame que nous voyons se dérouler s’accomplit au milieu d’une fête nuptiale. Le Lapithe Pirithoüs, fils lui-même d’Ixion, épouse Hippodamie, fille d’Adraste, et invite à son mariage les centaures, ses frères, et leur roi Erichtion. – La fiancée était belle, et, au milieu du repas, Erichtion s’approche d’elle, la prend dans ses bras, et tente de l’enlever ; alors, tout devient une arme, jusqu’aux tisons du foyer. Dans cette première lutte, les centaures sont vaincus, Erichtion est pris et Pirithoüs ne rend à la liberté son insolent convive qu’après lui avoir, en souvenir et en vengeance de l’injure reçue, coupé le nez et les oreilles.

Ce fut le signal d’une guerre à outrance. Le roi mutilé se mit à la tête d’une armée, et commença par détruire une tribu tout entière de Lapithes commandée par Cenée, qui d’abord, sous le nom de Cenis, avait été femme. – Neptune avait sollicité et obtenu son amour, et, comme, en récompense de cet amour, il lui avait offert d’exaucer un de ses souhaits, Cenis avait souhaité d’être homme ; alors, Neptune, comblant son désir, non seulement l’avait faite homme, mais aussi invulnérable. – Cette première lutte avait été terrible. Cenée s’était battu comme un lion : entouré par les centaures, qui n’avaient pu lui arracher la vie, ceux-ci, à force de le frapper de leurs massues, l’avaient enfoncé comme une enclume vivante dans les entrailles de la terre ; puis, sur la place ou il avait disparu, ses farouches ennemis avaient abattu une forêt tout entière à laquelle ils avaient mis le feu.

Mais, du sein des flammes s’était envolé un oiseau aux ailes d’or : c’était l’immortel Cenée qui remontait au ciel !

Les centaures continuèrent leur course vers la capitale du pays des Lapithes ; mais un secours inattendu venait d’arriver à ceux-ci.

Thésée, importuné de la renommée de Pirithoüs, était parti d’Athènes pour le combattre : et, se jugeant digne d’un pareil adversaire, Pirithoüs avait pris les armes, et avait marché au-devant de lui. Or, lorsqu’ils se trouvèrent en face l’un de l’autre, chacun des deux héros sentit l’admiration succéder au désir de combattre ; les mains fermées, qui apportaient la mort, s’ouvrirent et se jurèrent, en s’étreignant, une éternelle amitié ; et tous deux revinrent appuyés l’un à l’autre comme les Dioscures.

Ce fut alors que Pirithoüs apprit l’invasion des centaures, et la défaite de Cenée. Thésée et lui marchèrent aussitôt contre les agresseurs : les ennemis de Pirithoüs étaient devenus les ennemis de Thésée. La guerre dura trois ans. Enfin, les centaures, vaincus dans toutes les rencontres ne devant leur salut qu’a la rapidité de leur course, furent détruits ou chassés. Chiron resta seul sur le Pélion : son titre de précepteur de Thésée, et les bienfaits qu’il avait répandus sur toute la contrée en s’adonnant aux sciences et surtout à la médecine, lui méritèrent cette faveur.

Après Pirithoüs, qui, amoureux de Proserpine, essaye de descendre aux enfers, et se fait étrangler par le chien à la triple gueule, arrive l’argonaute Jason.

Jason naît à Iolchos ; son père Eson vient d’être détrôné par Pélias, son frère ; aussi, tremblant pour son fils, Eson répand-il le bruit de sa mort, tandis que, à peine délivrée, Alcimède prend l’enfant dans sa tunique, et le porte au centaure Chiron, qui se charge d’en faire un héros.

L’enfant, en sûreté, grandit aux mains de Chiron, et devient jeune homme ; alors, l’oracle des Magnésiens lui ordonne de prendre deux javelots, et, vêtu d’une peau de léopard, de rentrer à Iolchos pour y réclamer le trône paternel.

Jason obéit à l’oracle, descend de sa montagne, se présente devant Pélias, se fait reconnaître pour son neveu, et hasarde l’aventureuse demande.

— Soit, répond Pélias ; mais il faut que quelque exploit digne d’Hercule me prouve que tu es bien le fils d’Eson.

A cette époque, toute la Grèce jurait par Hercule, qui venait d’accomplir ses douze travaux.

— Ordonne, répondit Jason.

— Eh bien, reprit Pélias après avoir réfléchi un instant, va en Colchide, rapporte-moi la toison d’or, et le trône d’Iolchos est à toi !

Qu’était-ce que cette toison d’or ambitionnée par Pélias ? Nous allons le dire.

Athamas, roi d’Orchomène en Béotie (en passant près du lac Copaïs, des degrés du temple d’Apollon, où ils s’étaient assis, deux jours auparavant, nos voyageurs, à cette heure de la soirée où l’atmosphère s’épure, avaient pu sur l’autre rive du lac, apercevoir Orchomène dans les bleuâtres lointains du mont Parnasse), Athamas, roi d’Orchomène en Béotie, avait eu de sa première femme, Néphelé, un fils nommé Phryxus, et une fille nommée Hellé.

Bientôt Athamas, s’étant lassé de Néphelé, la répudia, et, en secondes noces, épousa Ino, fille de Cadmus ; mais la marâtre, comme c’est l’habitude, prit en haine les enfants du premier lit, et résolut de se débarrasser d’eux.

Voici de quelle façon elle tenta d’arriver à ce but :


Elle corrompit le blé renfermé dans les greniers publics et destiné à ensemencer la terre ; le blé avorta dans les sillons, la récolte fut perdue, une famine se déclara.

On eut recours à l’oracle de Delphes pour savoir ce qu’il y avait à faire en cette extrémité.

Ino gagna à prix d’or les messagers d’Athamas, et ceux-ci rapportèrent que, si l’on voulait conjurer le fléau qui désolait le pays, il fallait, suivant l’oracle, immoler aux dieux les enfants de Néphelé. Dans les premiers âges des religions, les dieux sont toujours anthropophages ; ce n’est que plus tard, dans la seconde période, qu’on parvient à tromper leur goût pour la chair humaine, en y substituant la chair des animaux. Le Dieu des Juifs lui-même, Jéhovah, demande à Abraham le sacrifice de son fils Isaac, et accepte celui de la fille de Jephté.

Phryxus et sa sœur Hellé étaient déjà au pied des autels, la tête couronnée de fleurs ; ils tendaient déjà la gorge au couteau des sacrificateurs, lorsque, pâle, les cheveux épars, folle de douleur, Néphelé perce la foule, s’empare des deux victimes, et disparaît sans qu’un seul des spectateurs essaye d’arrêter cette mère qui arrache ses deux enfants à la mort.

Maintenant, que va-t-elle en faire, et comment échapperont-ils à la haine de leur marâtre ? Mercure y a pourvu : il a donné à Néphelé le bélier Crysomallos, qui vole et qui parle : en outre, comme l’indique son nom, sa toison est d’or pur.

Le bélier attendait Néphelé au bord du lac Copaïs. La mère, effarée et tremblante, lui mit les deux enfants sur le dos, et le bélier s’enleva dans les airs prenant la direction de la Colchide.

A moitié de la route à peu près, Hellé, prise du vertige, se laissa tomber dans le canal qui conduisait de la mer Egée à la Propontide. C’est depuis lors que du nom de celle qu’il avait engloutie, ce canal s’appela Hellespont.

Phryxus aborda sain et sauf en Colchide, immola, par ordre de Mercure, le bélier sauveur, à Jupiter, qui le plaça au rang des signes du Zodiaque ; mais il garda la toison, et, de cette toison, paya l’hospitalité que lui donna le roi Aietes.

Cette précieuse toison que, dès ce moment, on regarda comme le palladium du royaume, fut suspendue à un chêne, et mise sous la garde d’un dragon.

C’est cette toison que demandait Pélias à son neveu Jason.

Lui demander cette toison, c’était, s’il se chargeait de l’entreprise, l’envoyer à la mort.

Jason accepte.

Alors, commence le merveilleux voyage des argonautes ou des navigateurs sur Argo.

Il s’agissait, d’abord, de construire un navire, science complètement inconnue des Grecs du Nord, qui par tradition seulement, connaissaient ces nefs hasardeuses qui, des rives de la Phénicie ou de l’Égypte, avaient transporté dans la Grèce du Midi les colonies conduites par Cadmus, Cécrops, Ogygès et Inachus.


On se mit à l’œuvre ; on abattit les plus beaux sapins du Pélion pour en faire le pont et la carène du bâtiment ; puis Minerve apporta elle-même de Dodone, c’est-à-dire de la forêt où les arbres parlent, le chêne qui devait fournir au vaisseau son unique mat.

Le bâtiment est construit à Pagase ; Argus, fils de Polybe et d’Argée, en dirige le travail ; jusque-là, les navires étaient de forme ronde : Argus, le premier, donne au sien la forme allongée du poisson ; en outre, il le fait pour marcher à la rame et à la voile.

Cinquante-six guerriers, dont nous connaissons les noms, tandis que nous avons oublié ceux des compagnons de Christophe Colomb, de Vasco de Gama et d’Albuquerque, accompagneront Jason dans l’aventureuse entreprise.

Comment les noms de ces cinquante-six héros sont-ils parvenus jusqu’à nous, et, argonautes de l’immortalité, ont-ils, voguant à travers les écueils des siècles, sur la mer du temps, abordé dans le port de l’avenir ? C’est qu’il y a deux mille ans, un poète, en soufflant dessus, a, dans le ciel de l’antiquité, où tant d’étoiles ont sombré comme des bâtiments de flamme, ravivé ces astres guerriers ! Suprême et majestueux pouvoir de la poésie, qui fait la lumière là où elle brûle, les ténèbres là où elle est éteinte, et qui, pareille aux dieux, parfume d’immortalité les têtes qui lui sont chères !

Maintenant, quels seront les chefs entre tous ces héros ?

Hercule, qui commandera jusqu’à ce qu’il abandonne tout pour chercher son cher Hylas.


Un mot sur cette gracieuse tradition.

Au milieu de la tempête qui a, pendant douze jours, battu le navire Argo, Hercule a laissé tomber à la mer sa massue, son arc et ses flèches.

La tempête se calme enfin ; le navire jette l’ancre à l’embouchure du Rhindaque.

D’immenses et sombres forêts s’étendent sur la croupe des montagnes, Hercule y voit un moyen de remplacer ses armes perdues. Suivi du fidèle enfant qu’il a amené de Mysie, il s’avance vers le bois le plus proche, coupe un chêne dont il fait une massue, un frêne dont il fait un arc, et il envoie Hylas cueillir, pour en faire des flèches, des roseaux dont il voyait les cimes flexibles se balancer au vent.

Le bel enfant le quitta ; mais l’eau de la fontaine où se balançaient les roseaux était si pure, qu’il ne put résister à la soif qui le pressait : – d’ailleurs, comment soupçonner le danger ? – Il se mit à genoux, et approcha de l’eau son frais visage : c’était une trop puissante tentation pour les nymphes de ce rivage solitaire ; jamais si charmante bouche n’avait effleuré leur cristal humide ; les longues boucles des cheveux blonds de l’adolescent trempaient dans l’onde : les nymphes saisirent par les boucles de ses cheveux et l’attirèrent à elles ; il voulut jeter un cri, et n’eut que le temps de pousser un soupir !

Hercule, à ce soupir, leva la tête mais il prit pour une haleine de la brise ce dernier souffle terrestre de son jeune compagnon.

Cependant, quand la massue fut taillée, quand l’arc fut façonné, il appela Hylas. Hylas, entraîné dans les grottes profondes de la fontaine, ne put répondre.

Les cris d’Hercule redoublèrent. Les argonautes restés sur le rivage, entendirent les appels désespérés du fils de Jupiter retentir, du matin jusqu’au soir, dans la forêt, puis s’éloigner du coté du midi. Toute la nuit, ces cris arrivèrent jusqu’à eux s’affaiblissant de plus en plus ; au point du jour, ils s’éteignirent. Présumant, alors qu’ils ne reverraient plus Hercule, les argonautes reprirent la mer.

Les chefs de cette expédition étaient donc :

Hercule, qui commanda pendant la première partie du voyage ;

Jason, qui lui succédera ;


Tiphys, qui sera le pilote ;

Orphée, qui chantera l’expédition ;

Esculape, qui sera médecin de l’équipage ;

Lyncée, qui signalera les écueils ;

Calais et Zéthès, qui commanderont aux rameurs ;

Enfin, Pélée et Télamon, qui veilleront à la poupe, tandis qu’Hercule veillera à la proue.

Jason fit prêter à tous ses compagnons le serment de ne pas revenir sans la toison d’or ; on offrit un sacrifice aux dieux : puis on déplia la voile, et on laissa tomber les rames à la mer.

Alors, le navire Argo, aux acclamations des douze villes qui s’élevaient au bord du golfe Pagasétique, et que, pareille à une reine, dominait Iolchos, s’avança vers la mer Egée, et doubla majestueusement le cap Sépias.

Là, sur un rocher du mont Pélion surplombant la mer, se tenait le centaure Chiron, précepteur de Thésée et de Jason. On pouvait voir, appuyé à sa robuste épaule, un enfant qui pleurait de douleur d’être trop jeune encore pour prendre part à cette illustre expédition.

Cet enfant, c’était Achille.

Le vaisseau s’éloigna vers le nord-est, et disparut dans la direction du détroit d’Hellé.

Abandonnons aux caprices de la mer l’aventureux navire, qui, six ans plus tard, vainqueur des flots, des vents, des écueils, des hommes, des monstres et des dieux, rentrera dans ce même golfe où il a été construit, rapportant la toison d’or conquise, et Médée enlevée.


Cet enfant qui pleurait, avons-nous dit, c’était Achille.

Achille ! c’est encore un fils de la Thessalie.

Un oracle a prédit à sa mère Thétis, la plus belle des néréides, qu’elle mettrait au jour un fils plus grand que son père. Apollon, Neptune, Jupiter, l’avaient tour à tour demandée pour femme ; mais, à cette prédiction d’un oracle qui avait la réputation de ne jamais mentir, – c’était l’oracle de Thémis, – chacun avait retiré sa demande. Thétis en fut donc réduite à épouser un simple mortel. Au moins voulut-elle qu’il fût digne d’être dieu ; elle déclara qu’elle ne serait la femme que de celui qui l’aurait vaincue. Beaucoup essayèrent inutilement ; enfin, guidé par les conseils de Chiron, Pelée, petit-fils d’Eaque, roi d’Egine, vainquit la sauvage déesse. Les noces se firent sur le Pélion ; tous les dieux y avaient été invités, sauf Eris, fille de la Nuit, sœur du Sommeil et de la Mort.

On sait comment la terrible déesse se vengea de cet oubli en jetant au milieu du festin une pomme d’or sur laquelle étaient écrits ces mots : A la plus belle !

Que faisait Achille, fils de Thétis et de Pélée, près du centaure Chiron ? Il attendait cette guerre de Troie à laquelle donna lieu l’enlèvement d’Hélène par Pâris, et où il devait mourir pour revivre éternellement dans les vers d’Homère !

C’était aussi un Thessalien, cet Admète qui faisait partie des cinquante-six compagnons de Jason, et qui, pour le suivre, avait quitté la belle Alceste, qu’il adorait.

Alceste était fille de Pélias et, par conséquent, cousine de Jason ; son père avait déclaré qu’il ne la donnerait en mariage qu’au héros qui entrerait dans Iolchos sur un char traîné par deux bêtes farouches d’espèce différente. La condition était difficile à remplir. Par bonheur, pendant l’exil d’un an qu’il avait passé sur la terre pour avoir tué les cyclopes, Apollon avait reçu l’hospitalité chez Admète, et lui avait payé cette hospitalité en gardant ses immenses troupeaux. – Admète s’adresse, alors, au dieu qui fut son hôte, et Apollon lui donne un lion et un sanglier que lui-même a façonnés au joug. Admète entre donc à Iolchos sur un char traîné par ces deux animaux, et obtient la main d’Alceste ; puis, comme nous l’avons dit, il fait l’expédition des argonautes, et ne rentre dans ses États que pour tomber malade d’une maladie mortelle. Alceste, désespérée, consulte l’oracle, qui répond que la vie d’Admète sera sauvée, pourvu qu’une autre personne consente à mourir pour lui ; alors, Alceste n’hésite pas : elle prend congé de ses enfants bien-aimés, se dévoue, et meurt… A peine est-elle morte, qu’Admète, en effet, se lève sain et sauf de son lit d’agonie, et apprend au prix de quelle sainte existence la sienne lui est conservée ! Au milieu des funérailles, Hercule arrive, s’informe d’où vient ce repas funèbre ; d’où viennent ces habits de deuil, ces gémissements, ces chants funéraires, ces larmes ; on lui raconte la douleur d’Admète, le dévouement d’Alceste. Alors, il entre dans le sépulcre, lutte avec la mort, lui arrache le cadavre d’Alceste, et replace la noble femme immobile et silencieuse, sur le lit, où neuf jours après, elle rouvrira les yeux, et reviendra à la vie !…

Tel était le pays magique à travers lequel s’avançaient Apollonius et son compagnon ; telles étaient les traditions qu’Isaac écoutait avec une sombre avidité.

En effet, quel était le nœud éternel de tous ces drames ? La lutte de l’homme contre les éléments ou contre la divinité.

Si Cenée avait succombé, Jason avait réussi ; si Achille était mort, Hercule, immortel, était monté aux cieux.

En luttant contre le nouveau dieu qui venait de réclamer l’empire du ciel et de la terre, il ne ferait donc que continuer, à travers les âges modernes, la tradition du vieux monde, dont il était le représentant.

Et, dans sa bouche, les interrogations succédaient aux interrogations ; et, dans sa mémoire, prenaient place les uns à coté des autres toutes ces légendes merveilleuses, comme dans l’arsenal d’un vassal qui se prépare à une révolte contre son souverain, prennent place, de quelque espèce qu’elles soient, et de quelque pays qu’elles viennent, toutes les armes qu’il peut se procurer, n’ayant de préférence que pour les plus tranchantes, les plus aiguës, les plus empoisonnées, et, par conséquent, les plus mortelles !