Isaac Laquedem/Première partie/Chapitre XXX

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Librairie théâtrale (volume 5p. 208-238).


Le chemin que suivait Isaac à travers les vastes champs de l’air était le même à peu près qu’avaient suivi à travers les écueils de la mer Egée, les rochers de la Propontide, et les tempêtes du Pont-Euxin, ces hardis argonautes dont nous avons nommé les principaux chefs.

Dans sa course, rapide comme celle de l’aigle, Isaac vit bientôt fuir derrière lui la Thessalie ; puis se perdirent dans le sombre azur des nuits les sommets neigeux de l’Ossa et du Pélion ; puis la terre disparut, et le voyageur aérien ne distingua plus au-dessous de lui, dans l’abîme du vide, que la mer Egée, qui réfléchissant les étoiles, semblait un ciel inférieur à la surface duquel apparaissaient, comme des nuages immobiles, irréguliers et de formes différentes, les îles de Sciathos, d’Halonèse, d’Hiera, de Lemnos, d’Imbros et de Dardanie ; puis, semblable à un immense serpent se déroulant au fond d’un ravin, apparut à son tour le détroit d’Hellé ; puis, comme un vaste bouclier macédonien, la Propontide ; puis, enfin le Pont-Euxin, dominé, à son extrémité orientale, par la gigantesque masse caucasique, courant du Phase aux Palus-Méotides.

Le sphinx s’abattit de lui-même sur une des cimes inférieures de la montagne, ayant devant lui le pic principal, qui a donné son nom à toute la chaîne, et aux flancs duquel roulait – sombre et mouvante ceinture – un océan de nuages.

Isaac mit pied à terre ; et, débarrassé de son cavalier, le sphinx replia ses ailes, et s’accroupit gravement à la pointe d’un rocher qui surplombait un abîme.

Le voyageur ne doutait point qu’il ne fût arrivé en face de l’endroit désigné par la magicienne Médée, et que ces nuages amassés autour de la montagne ne lui dérobassent le corps du titan.

C’était bien là, d’ailleurs, le paysage grandiose et sauvage à la fois qu’il s’était représenté comme servant de théâtre à la tragédie d’Eschyle. Pareil à une île sortant du sein de la mer, on voyait s’élever au-dessus des nuages le double sommet du Caucase, étincelant, aux premiers rayons du jour, comme une double pyramide de diamants, tandis que plus sombre et plus profonde que la nuit, une immense forêt de chênes et de sapins surgissait au pied de la montagne, et, se hissant le long de ses hanches robustes, semblait une armée de vaillants guerriers montant à l’assaut d’une forteresse, et se perdant dans des tourbillons de fumée ; enfin, une troupe de vautours tournait, d’un vol lent et circulaire, autour du géant de granit, et, cela, à une hauteur si grande, qu’elle semblait une troupe d’éperviers, et que ses cris les plus aigus arrivaient à peine jusqu’à terre.

Une cascade bondissante blanchissait au fond d’une ravine, et, parvenue au bas du rocher, prenait sa course rapide et bruyante vers le Pont-Euxin.

Isaac rassembla toutes ses forces, et, à trois reprises différentes, d’une voix qui alla éveiller les plus profonds échos de la montagne, il cria :

— Prométhée ! Prométhée ! Prométhée !

Un bruit pareil à celui d’un ouragan se fit entendre ; un mouvement d’oscillation ébranla les nuages, qui s’écartèrent devant un souffle puissant, et qui, à travers une large déchirure, laissèrent voir le visage du titan.

Il se penchait en avant de toute la longueur de sa chaîne tendue, pour voir qui l’avait appelé.

Mais, s’étant assuré qu’il n’avait sous les yeux qu’une de ces faibles créatures qu’on désigne sous le nom d’hommes, il laissa retomber sa tête en arrière, en poussant un soupir qui courba la cime des chênes et des sapins comme eût fait une rafale du vent d’ouest.

Isaac avait seulement entrevu le visage sublime du titan ; mais cette apparition lui avait suffi pour reconnaître qu’il était devant celui qu’il cherchait.

Il cria donc de nouveau :

— Prométhée ! Prométhée ! Prométhée !

L’océan de nuages s’agita une seconde fois : sous une haleine pareille à celle qui sort des cavernes de Strongyle quand Eole livre aux quatre vents les plaines du ciel et, lancée en avant par un violent effort, la tête du titan sortit tout entière, déchirant le voile de vapeurs qui la cachait.

— Fils de la terre, demanda Prométhée, qui es-tu ?

Et sa voix, éclatante comme le bruit du tonnerre, gronda avec un si formidable retentissement, qu’Isaac, surpris, frissonna… Le sphinx, inquiet, se dressa sur ses pieds et les vautours qui planaient au-dessus de la montagne donnèrent, épouvantés, un si puissant coup d’aile, qu’ils disparurent à l’instant même dans les profondeurs azurées du ciel.

— Qui je suis ? répondit Isaac, un titan comme toi ! un maudit comme toi ! un immortel comme toi !

— Et de quel suprême bienfait as-tu donc doté l’humanité pour que Jupiter t’ait maudit ? demanda le titan avec amertume.

— Ce n’est pas Jupiter qui m’a maudit, répondit Isaac, c’est un dieu nouveau à qui j’ai nié sa divinité.

Et le Juif, en quelques mots, raconta au titan ce que nous avons nous-même raconté.

Prométhée l’écouta avec une profonde attention ; et quelque chose comme un éclair de joie illumina son visage sillonné par la foudre.

— Un dieu nouveau ! répéta-t-il après le Juif ; ne disait-on pas qu’il était né d’une vierge, qu’il venait de l’Égypte, et qu’il devait mourir pour les hommes ?

— Oui, répondit Isaac étonné, l’on disait cela.

— Et n’est-il pas mort, en effet ? demanda le titan.

— Il est mort, en effet ! répéta le Juif.

— Ah ! s’écria Prométhée joyeux, voilà donc pourquoi, depuis quelque temps, je me sens mourir moi-même !… Jupiter ! Jupiter, je vais donc enfin t’échapper !

Et, de son poing captif et meurtri, le titan essaya de menacer le ciel.

— Tu te sens mourir ? répéta Le Juif. étonné tu n’es donc pas immortel, toi ?

— Non, par bonheur ! Un oracle bienfaisant m’a annoncé que je cesserais d’exister, et, par conséquent, de souffrir, lorsqu’un dieu, en mourant pour les hommes, et en descendant aux enfers, me rachèterait ; non pas de la mort, mais de la vie… Ce dieu doit faire, du vieux monde d’Ouranos, de Chronos et de Zeus, un monde nouveau et moi, contemporain de ce vieux monde je vais mourir avec lui ! Sois le bienvenu, toi, qui m’apportes cette bonne nouvelle, et demande-moi, en échange, ce que tu voudras :

Isaac passa la main sur son front couvert de sueur. Pour la troisième fois, il entendait dire – la première fois ç’avait été par les hommes ; la seconde fois, par les morts, et, la troisième fois, c’était, par les dieux – que la vie était un supplice, et la mort un bienfait.

Or, il était condamné à la vie.

Cependant, l’offre que lui faisait le titan lui rendit son courage.

— Tu me demandes ce que je veux en échange de la bonne nouvelle que je t’apporte ? dit Isaac ; le voici. – Je veux savoir où demeurent les parques, – comment on arrive jusqu’à elles, – et par quelle conjuration je puis en obtenir le fil d’une personne ayant déjà vécu, et que je veux faire revivre… Peux-tu me dire cela, toi ?

Et il attendit avec anxiété :

— Oui répondit Prométhée, je puis te le dire.

— Ah ! fit à son tour Isaac joyeux.

— Mais à une condition, reprit Prométhée.

— Laquelle ? demanda anxieusement le Juif.

— Oh ! sois tranquille, elle n’est pas difficile à accomplir, répondit le titan ; il s’agit d’arracher mon cadavre à la vengeance du dieu qui, depuis quatre mille ans, torture mon corps.

— Tu ordonneras, dit le Juif, et je ferai selon tes ordres… Seulement, puisque, je t’ai raconté, moi, pourquoi j’étais maudit, dis-moi, à ton tour, pourquoi tu as été condamné.

— Oui, dit Prométhée ; si tu dois me survivre jusqu’au jour de la destruction de ce monde, il est bon que tu transmettes mon histoire aux hommes car les hommes pourraient encore croire à la justice de ces dieux qui vont enfin être détrônés… Ecoute.

Au commencement fut le Chaos, puis la Terre au vaste sein, mère prédestinée et base inébranlable de tous les êtres, ayant le ténébreux Tartare dans le fond de ses abîmes, et, à sa surface, l’Amour, le plus beau des dieux immortels.

Telles sont les quatre essences primordiales du monde, les quatre agents primitifs de la création, incréées et préexistant à tout, même aux dieux.

Le Chaos, c’est-à-dire le vide, l’infini, le lieu de toutes choses, l’abîme confus, ténébreux, insondé, du sein duquel sortira plus tard le monde organisé et visible.

Puis, au sein même du Chaos, la Terre ou plutôt la surface terrestre flottant dans le vide, et centre futur du futur univers.

Puis, dans les profondeurs de la Terre, le Tartare, région sombre et inférieure opposée à la région supérieure et lumineuse : – symbole de ce penchant que conservera la Terre dégagée du Chaos, à se replonger partiellement dans ce Chaos.

Enfin, à la surface de la Terre, Eros ou l’Amour, agent suprême de la création, principe de mouvement et d’union. qui rapproche tous les êtres, cause efficace des générations divines et humaines.

Nul – pas même le plus savant des dieux – ne sait depuis combien de temps les choses étaient ainsi, lorsque, du Chaos, source éternelle et indéterminée des ténèbres, sortirent l’Erèbe et la Nuit, c’est-à-dire les ténèbres inférieures et supérieures, déterminées et accidentelles.

L’Erèbe fut les ténèbres déterminées du Tartare, ténèbres inférieures ; la Nuit fut les ténèbres accidentelles de la Terre, ténèbres supérieures.

En ce moment, pour la première fois, l’Amour secoua son flambeau, et, par ce premier effet du grand procréateur, de la Nuit unie à l’Erèbe, naquit le Jour. – Dès lors le Jour alterna avec la Nuit dans les régions supérieures de la Terre tandis que l’Erèbe restait seul dans les régions inférieures, et y faisait les ténèbres éternelles.

L’Amour secoua une seconde fois son flambeau, et, d’elle-même, La Terre enfanta Ouranos, c’est-à-dire l’Espace. – L’Espace, c’était le ciel étoilé, la voûte céleste qui couvre la Terre ; c’était l’opposé du profond Tartare.

Puis elle s’unit à son fils, et, de l’hymen de la Terre et du Ciel, naquit l’Océan, le fleuve des fleuves, et Téthys, la mère des eaux douces et nourricières, et dix autres enfants dont le dernier fut Chronos, le Temps.

Ainsi, la première période fut Ouranos ou l’Espace :

Ouranos savait qu’il devait être détrôné par son fils Chronos, c’est-à-dire que le Temps devait succéder à L’Espace ; aussi, à mesure que ses enfants naissaient, les replongeait-il dans le sein de la Terre, leur mère.

Mais la Terre prit parti pour les fils contre le père ; elle tira Chronos de son sein, l’arma d’une faux tranchante, et le plaça sur le chemin de son époux : – puis quand le grand Ouranos, amenant la nuit sur ses pas, vint pour la visiter, d’un coup de la faux terrible, Chronos mutila son père, dont le sang tombé sur la Terre y produisit les furies, les géants et les nymphes, et dont le sang tombé dans la mer, et mêlé à son écume, produisit Aphrodite, la fille du ciel et des eaux, la déesse de la beauté.

A partir de ce moment, Chronos succède à Ouranos, le Temps à l’Espace, et la seconde période commence.

Puis, comme Chronos savait que lui aussi devait être détrôné par Zeus, c’est-à-dire par la Création, il résolut à l’exemple d’Ouranos, de se défaire de ses enfants ; mais au lieu de les confier à sa femme Rhéa, – c’est-à-dire à l’éternel effluve de la vie, à la source de toutes les choses qui vivent, meurent et se reproduisent, il prit des mains de Rhéa ses enfants, au fur et à mesure de leur naissance, et les dévora…

Mais nul ne peut s’opposer aux arrêts du destin : Chronos eut beau engloutir successivement Hestia ou Vesta, Demeter ou Cérès, Héra on Junon, Hadès ou Pluton, Poseïdon ou Neptune : arriva, à son tour, Zeus, que Rhéa résolut de sauver comme la Terre avait sauvé Chronos. En conséquence, après avoir accouché secrètement, elle donna à son époux une pierre en forme d’enfant qu’il avala croyant avaler le nouveau-né.

Pendant ce temps, le futur roi du monde, nourri par la chèvre Amalthée, grandissait en force et en volonté, et, au bout d’un an, se trouvait assez puissant pour déclarer la guerre à son père.

La guerre dura dix ans, Zeus ou Jupiter ayant pour lui les titans, Chronos ayant pour lui les géants. – Chronos fut vaincu ; Jupiter, armé de la foudre forgée par les cyclopes, détrôna son père, et le monde entra dans la troisième période, c’est-à-dire que la Création succéda au Temps, comme le Temps avait succédé à l’Espace.

J’étais au nombre des titans. Quoique fils d’Ouranos et de Thémis, j’aidai Zeus de mes conseils, et, grâce à mes conseils, il triompha ; car ma mère, qui est la loi, m’avait donné la sagesse.

Une fois Zeus roi du monde, il s’agissait pour lui de peupler la terre. – Je t’ai déjà dit que son nom voulait dire création. – Il forma la chaîne des animaux, qui, du polype, monte aux quadrupèdes, et du poisson, aux oiseaux ; puis, enfin, le dernier de tous, comme devant être le plus parfait, il créa l’homme. – Mais l’homme, plus parfait de forme, puisque c’était la forme divine qu’il avait reçue ; l’homme demeura l’égal des autres animaux. Zeus, craignant, sans doute à son tour, d’être détrôné par l’homme, lui avait refusé l’intelligence… L’homme marchait courbé, l’homme n’avait pour règle que l’instinct ; l’homme vivait, mais l’homme n’existait pas !

Je ne voulus point que cela fût ainsi.

Je dérobai au ciel le feu divin ; je l’apportai sur la terre, et j’en fis passer une étincelle dans la poitrine de chaque homme. – L’homme, à l’instant même, se releva, dressa sa tête vers le ciel, parla, pensa, agit : il avait une âme !

Mais, du moment où l’homme eut une âme, il voulut être libre, et Zeus eut un ennemi.

Zeus ne pouvait foudroyer l’homme : – dieu de la création, il ne pouvait détruire sa création ; – ce fut sur moi qu’il se vengea.

Un jour, Vulcain, secondé par la Puissance et la Force, s’empara de moi ; ils me transportèrent sur cette montagne ; ils m’y lièrent à des anneaux d’airain avec des chaînes de diamants.

Tant que durait le jour, un vautour me rongeait le cœur : la nuit venue, mon cœur renaissait, et, au jour le bec de l’oiseau vengeur retrouvait sa pâture, et, moi, je retrouvais mon supplice… Les seules déesses qui vinssent pleurer sur moi étaient les océanides ; le seul dieu qui osa me plaindre fut l’Océan.

Un jour, Mercure s’abattit à l’endroit même où tu es maintenant ; il venait, au nom de Jupiter, me proposer la liberté, si je voulais lui dire quel dieu le détrônerait un jour, et de quelle façon il pouvait combattre ce dieu. Mais je lui répondis :


« – J’ai déjà vu chasser deux rois du ciel, et je verrai la chute du troisième… Que Zeus reste assis dans sa sécurité ; qu’il compte sur ce bruit qu’il roule à travers l’étendue qu’il secoue dans sa main le dard enflammé ! appareil, qui ne le gardera pas de tomber d’une chute irréparable tant il sera terrible, cet adversaire qui trouvera un fer plus puissant que le feu de la foudre, des éclats plus retentissants que les éclats du tonnerre, et dont la volonté brisera l’arme fatale qui fait bondir la terre, et qui soulève les flots !


« – Eh bien, dit Mercure, prends garde, car Zeus te reprend ton immortalité, et tu mourras lors de la venue de ce dieu ! »


Et Mercure remonta au ciel.

Mon supplice continua et dura deux mille ans !

Au bout de deux mille ans, – sur les prières des océanides, mes fidèles consolatrices, – Hercule vint me visiter. Il eut honte pour le tyran des tortures qu’il me faisait souffrir ; il tua le vautour qui me rongeait le cœur et essaya de briser mes chaînes. Pendant trois jours et trois nuits, Hercule s’épuisa en efforts inutiles : mes chaînes étaient de diamant ; Vulcain lui-même les avait forgées : la Force et la Puissance les avaient scellées dans le roc ! Et, cependant, à chaque secousse qu’il donnait à ces chaînes, la terre tremblait ! Je fus le premier à lui dire de renoncer à cette entreprise insensée. Il s’éloigna en soupirant de rage : c’était la première fois qu’il rencontrait une résistance matérielle impossible à vaincre…

Depuis ce temps, j’appelle de mes souhaits ce dieu qui doit détrôner Zeus, et, en donnant la vie à un monde nouveau, me donner la mort ! Tu m’annonces l’arrivée de ce dieu : sois le bienvenu, titan de ce monde nouveau ! – Et maintenant, voici ce qui te reste à faire : je ne veux pas que mon cadavre, comme le fut mon corps, demeure éternellement enchaîné ; or, il n’y a que le feu qui, en les réduisant en cendres, puisse arracher mes os à mes entraves de diamant. Mets le feu à la forêt qui s’étend sous moi ; c’est un bûcher digne d’un titan ! et près de mourir, par le Styx, je te jure que, du milieu des flammes, je te dirai ce que tu veux savoir !

— Oh ! Prométhée ! murmura tristement le Juif ; c’est donc vrai, qu’il est bon de mourir ?…

— N’as-tu pas entendu ce que je t’ai dit, interrompit Prométhée, que je vivais depuis quatre mille ans, et que j’étais enchanté depuis trois mille ?… Hâte-toi donc, mon seul et unique libérateur ! toi qui auras fait pour moi plus qu’Hercule ; toi qui m’auras débarrassé de la vie, mon véritable vautour !…

Et la voix de Prométhée s’éteignit faiblissante ; les forces du titan, ces forces qui avaient lutté contre les géants aux cent bras, ces forces qui avaient roulé Pélion du haut de l’Ossa, ces forces étaient épuisées.

On eût dit qu’il n’attendait pour entrer dans son agonie que cette nouvelle que venait de lui apporter le Juif.

Aussi Isaac comprit-il qu’il n’avait pas de temps à perdre pour accomplir les vœux du mourant. Il descendit de la colline où le sphinx l’avait déposé, entra dans la cabane d’un bûcheron, y prit une hache, gravit le Caucase, se perdit dans la nuée immense, et arrivé aux limites supérieures de la forêt, se mit à l’œuvre.

Bientôt, sous la hache terrible, les chênes, les hêtres et les sapins tombèrent comme les épis sous la faux ; du fond de la vallée, on les entendait craquer dans leur chute, et l’on voyait descendre bondissants du Caucase les rochers qu’ils déracinaient en tombant.


Le soir même, un formidable entassement d’arbres s’élevait au-dessous du corps du titan.

Alors, le Juif descendit, frotta l’une contre l’autre jusqu’à ce qu’elles eussent pris feu deux branches sèches arrachées à un térébinthe, les déposa au pied d’un sapin gigantesque, et remonta sur le versant opposé, où l’attendait le sphinx, qui s’était accroupi de nouveau dans son silence et dans son immobilité.

L’incendie était allumé.

Faible et pareille à ces premiers rayons de l’aube qui, tout pâles qu’ils sont annoncent, cependant, la venue du char dévorant du Soleil, la flamme sembla d’abord hésiter à s’étendre, craindre de se développer ; on aurait pu croire qu’elle se bornerait à consumer l’écorce résineuse à laquelle elle était attachée ; mais peu à peu les deux arbres les plus proches de celui qui brûlait s’embrasèrent à leur tour ; puis ceux-ci communiquèrent la flamme à leurs voisins. Un rideau de feu s’étendit sur toute la largeur de la forêt, et commença de s’élever en rampant aux flancs de la montagne, tandis que la fumée, sombre panache de l’incendie, se mêlait aux nuages, et se confondait avec eux.

Mais, à mesure que l’incendie montait, la flamme chassait fumée et nuages, et, dans ce pur éther qui flotte au-dessus du feu, on pouvait distinguer le corps gigantesque du titan.

Isaac regardait avec épouvante ! chacun des poignets de Prométhée était scellé à l’une des assises du Caucase ; l’écartement de ses bras était de mille coudées, et la longueur du corps couvrait la montagne sur un tiers de sa hauteur.

La nuit était venue ; mais il était difficile de s’apercevoir de l’obscurité : l’immense bûcher avait remplacé le soleil, et la clarté qu’il jetait autour de lui suppléait à la lumière du jour.

Le Pont-Euxin réfléchissait l’incendie, et semblait, comme un autre Achéron, rouler des vagues de feu.

L’incendie gagnait rapidement, et le titan apparaissait splendide de majesté dans son cadre de flamme.

Tout à coup, comme un vol de cygnes, sortirent du sein des flots les océanides, ces fidèles amies de Prométhée qui depuis trois mille ans, venaient, chaque jour, se coucher une heure à ses pieds, et répandre sur sa douleur le baume de leur douce tristesse. Elles étaient neuf, comme les muses, et se nommaient Asie, Calypso, Climène, Diôné, Doris, Eudore, Ianire, Plexaure et Thoé.

Elles passèrent au-dessus de la tête du Juif, enveloppées de leurs robes transparentes, tissues du limpide azur de la mer ; elles étaient couronnées d’algues, volaient sur une seule file, et, les mains appuyées aux épaules les unes des autres, elles chantaient un chant mélancolique, le chant de mort de Prométhée.

Voici ce qu’elles chantaient :


« Titan contemporain du vieux monde, fils d’Ouranos et de Thémis, toi qui as vu la terre, souriante et sortant du chaos, s’éclairer de sa première aurore, s’obscurcir de ses premières ténèbres ; toi qui n’as connu d’être existant avant toi que l’Amour, cette âme incréée de la création ; toi qui, du sang du plus grand des dieux, et de l’écume de la mer, as vu naître Aphrodite, mère du plaisir, – il est temps que tu meures, ô Prométhée ! car le vieux monde va mourir !…

« Hélas ! tu es d’une race maudite ! Atlas, ton frère, est condamné à porter le monde sur ses épaules, Mnestée, ton frère, est précipité dans les gouffres les plus profonds du Tartare ; Epiméthée, ton frère, a épousé Pandore, la source de tous les maux ; et toi, pour avoir allumé une âme dans la poitrine de l’homme, tu es enchaîné depuis trois mille ans sur le Caucase. – Il est temps que tu meures, ô Prométhée ; car le vieux monde va mourir.

« Mais grâce à cette âme que tu as donnée à l’homme, l’homme est devenu le rival des dieux ; tout ce qu’il a fait de grand, de noble, de généreux, c’est à toi qu’il le doit ! Héroïsme, poésie, science, gloire, génie, sagesse, renommée, patriotisme, arts, rien de tout cela n’existerait, si tu n’avais pas, larron sublime, dérobé le feu céleste au profit de l’humanité. – Il est temps que tu meures, ô Prométhée ! car le vieux monde va mourir !

« Hercule, Jason, Thésée, Achille, Orphée, Esculape, Hésiode, Homère, Lycurgue, Solon, Eschyle, Léonidas, Aristote, Alexandre, Zeuxis, Apelles, Périclès, Phidias, Praxitèle, Virgile, Horace, sont tes enfants bien-aimés, tes fils reconnaissants ; tous émanés de toi, sont morts avant toi, et t’attendent aux champs Elysées pour te faire un cortège comme n’en eut jamais aucun dieu. – Il est temps que tu meures, ô Prométhée ! car le vieux monde va mourir !… »


En ce moment, du milieu des flammes, on entendit s’élever la voix du titan, à demi consumé.

Tout se tut, chant des océanides, bruissement de l’incendie, souffle des vents, murmure de la mer, et ces mots arrivèrent à Isaac à travers le voile de feu étendu entre Prométhée et lui :

— Au centre de la terre… – Par l’antre de Trophonius… – Avec le rameau d’or !

C’était la réponse aux trois questions qu’avait faites le Juif.

Les océanides reprirent leur chant interrompu.

« On t’a prédit que ton supplice finirait quand, fils d’une vierge, viendrait d’Égypte un dieu qui détrônerait ton persécuteur, rachèterait les crimes des hommes en mourant pour eux, et en descendant aux enfers. Ce fils d’une vierge est venu d’Égypte, est mort pour les hommes, est descendu aux enfers : ton bûcher, ô Prométhée ! dernier reflet du vieux monde, s’éteint sur le Caucase juste au moment où s’allume, sur le Golgotha, une étoile, phare d’un monde nouveau ! Il est temps que tu meures, ô Prométhée ! car le vieux monde va mourir ! »


Et, en chantant ainsi, elles flottaient, gracieuses et légères, les belles océanides, autour du bûcher immense qui avait fait du Caucase un Etna, de la montagne un volcan, de la forêt un cratère !

Bientôt un souffle pareil à l’haleine de l’aquilon courba la flamme, qui, un instant, vacilla comme éperdue, mais qui peu à peu reprit sa direction vers le ciel, où tend toute flamme.

Le titan venait de rendre le dernier soupir d’une vie de quatre mille ans !

Alors, les océanides, en voilant leur visage, tournèrent une dernière fois autour du bûcher, en criant l’une après l’autre : « Adieu ! » et reprirent leur vol du côté du Pont-Euxin.

La dernière, en passant au-dessus de la tête d’Isaac, laissa tomber à ses pieds un rameau d’or qu’elle tenait caché dans les plis de sa robe.

Isaac suivit des yeux les belles nymphes, qui allèrent se replonger l’une après l’autre dans le Pont-Euxin, où elles disparurent.

Puis il ramassa le rameau d’or, et, sûr que désormais rien ne s’opposerait plus à son projet, il attendit, reconnaissant envers Prométhée, que la flamme fût éteinte.


Le bûcher brûla trois jours ; à la fin du troisième jour, le corps du titan était entièrement consumé, les anneaux d’airain étaient vides, les chaînes de diamants pendaient inertes au double sommet du Caucase.

Le cadavre était libre, et ses cendres dormaient mêlées à celles de la forêt qui lui avait servi de bûcher.

Alors, Isaac remonta sur le sphinx, et, serrant contre sa poitrine le précieux rameau d’or :

— A l’antre de Trophonius ! dit-il tout haut.

Puis, tout bas :

— O fils d’Ouranos et de Thémis, murmura-t-il, le Prométhée du vieux monde est mort ; mais je sens qu’à partir d’aujourd’hui, le nouveau monde a aussi son Prométhée !

Et, de son vol rapide et inflexible, le sphinx obéissant emporta le sombre cavalier vers l’occident.