Isis Copia - Fleurs de rêve, 1911.pdf/À l’aquarium

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Boehme et Anderer (p. 56-59).



À L’AQUARIUM



Ah ! qu’ils murmurent doux ces flots mélancoliques,
Pauvres flots inconnus glissant sur le rocher !…
Secouant lentement leur harpes poétiques
Ils s’amusent à fuir, tourner, se rapprocher,
Se heurter mollement en baisers nostalgiques…

Au dehors de la grotte où se perdent mes pas
Le vaniteux Printemps parsème ses appas :
Partout l’on sent son âme et sur tout son sourire
Imprime un songe aimant, un semblant de délire ;
De longs accords dans l’air prolongent leur frisson
Et s’en vont, frémissants, mourir sur le gazon ;
À des appels brûlants des vibrations répondent,
Les choses en s’aimant se mêlent, se confondent ;
L’azur brille plus pur, plus proche et plus serein
Et la terre amoureuse expose dans son sein

Les tons les plus changeants, les plus chaudes nuances,
De ses eaux et ses fleurs les belles transparences,
Ses arbres, ses trésors, ses produits enchanteurs ;
Les rayons du soleil parlent tout bas aux fleurs.
… Des arômes de thym, de citron et rose…
Le zéphir voyageur nonchalamment dépose
Ses baisers tout chargés d’ardeur et de parfum
Sur les jeunes bourgeons des plantes ; un à un
Il fouille les longs cils du gazon qui s’incline
Sous le frôlement de sa caresse câline ;
Tout vit dans le transport et danse en folâtrant,
Tout semble dans son être avoir un cœur vibrant ;
Mai coquet, jeune et bel entre’ouvre sa paupière
Et des fleuves d’amour rejaillissent sur terre ;
Oui, tout chante dehors un tendre et gai refrain
Mais au dedans le flot, pauvre exilé, se plaint…

Ah ! qu’ils murmurent doux ces flots mélancoliques,
Pauvres flots inconnus glissant sur le rocher !…
Secouant lentement leurs harpes poétiques
Ils s’amusent à fuir, tourner, se rapprocher,
Se heurter mollement en baisers nostalgiques…

… Et rêveuse près d’eux, près de ces pauvres flots,
Je voyais dans leur sein s’étouffer leurs sanglots ;
Mais d’où venez-vous donc, flots amis, leur disais-je,
Flots amis qui baignez ces trop lestes poissons ?

N’est-il pas trop petit votre cours qui s’abrège ?
Ne préférez-vous pas courir les gazons,
Courir capricieux, emportant vos mystères
Par vos départs lointains, vos élancements vifs,
Dans l’espace infini des vaporeuses sphères ?
Oui, et quelle est la main qui vous retient captifs ?
Ô flots, flots qui pleurez ! vos plaintives romances
Qu’un destin secret rythme en sonores cadences
Traversent mon ouïe et tombent dans mon cœur ;
Toute note, tout son de votre triste chœur
Y trouve un écho frère… et l’entente féconde
Naît d’une sympathie avenante et profonde
De notes, en mineur, se rencontrant parfois :
Et deux notes alors composent une voix.
Or, vos plaintes coulant au fond de mon intime
Y retouchent la corde au seul frisson sublime ;
Et sous cette caresse et ce doux frôlement
Je sens frémir mon cœur d’un ivre tremblement ;
Dans mon âme s’ouvrant mon âme de poète,
Ma main de mes pensers se fait l’humble interprète ;
Mais je ne sais, ne puis dire ce que je sens…

Ô larme de douleur, tu montes et descends !
Ne reste pas à ma prunelle suspendue,
Tombe, goutte adoré en mon fondue !
Tombe et mêle ta perle aux perles de ses flots !
Tombe dans cette grotte où meurent les échos !

Mais les flots sont gardés, abrités par le verre,
Ô perle de mon cœur, tu t’écoules sur terre !…
Nul ne prendra jamais le soin de t’essuyer ;
Aquarium, non, non ! je ne puis l’oublier ;
Adieu ! Je laisse en toi de mon âme fidèle
Une larme, un soupir, chaudes, nobles parcelles ;
Au moins, toi, garde-les secrètes en ce lieu…
Adieu, trop tristes flots ! Aquarium, adieu !

Répandez le frisson de vos notes plaintives,
Ranimez vos accords, ô flots, et que vos chœurs
Gémissent sur l’azur de vos cités natives ;
Et par le cœur humez ses lointaines douceurs ;
Puis, quand vous vous sentez à l’étroit sur nos rives
Baignez tous nos rochers des perles de vos pleurs !