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Ivanhoé (Scott - Dumas)/VIII

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 107-121).

VIII

Au milieu de la cavalcade, le prince Jean s’arrêta subitement, et, appelant près de lui le prieur de Jorvaulx, il déclara que la grande affaire du jour avait été oubliée.

— Nous avons négligé, messire prieur, de nommer la belle reine de l’amour et de la beauté, qui doit distribuer la palme avec sa blanche main. Quant à moi, je suis tolérant dans mes idées, et je veux bien donner ma voix à Rébecca aux yeux noirs.

— Sainte Vierge ! répondit le prieur levant les yeux avec horreur, une juive ! nous mériterions d’être lapidés et chassés de la lice, et je ne suis pas encore assez vieux pour faire de moi un martyr ; en outre, je jure par mon saint patron que ses charmes sont bien inférieurs à ceux de la belle Saxonne Rowena.

— Saxon ou juif, répondit le prince, chien ou porc, peu m’importe ! Nommez Rébecca, vous dis-je, ne fût-ce que pour mortifier ces manants saxons.

Mais, à ces mots, un murmure s’éleva, même parmi son propre entourage.

— Ceci dépasse la plaisanterie, monseigneur, dit de Bracy ; aucun chevalier ici ne mettra sa lance en arrêt si l’on tente une pareille insulte.

— C’est une insulte sans nécessité, dit Waldemar Fitzurze, un des plus vieux et des plus puissants seigneurs de la suite de Jean ; et, si Votre Grâce osait la tenter, elle serait sûre de ruiner ses projets.

— Je vous ai pris à mon service, messire, dit Jean, arrêtant brusquement son coursier, pour être mon serviteur et non mon conseiller.

— Ceux qui suivent Votre Grâce dans les sentiers que vous parcourez, dit Waldemar lui parlant à voix basse, acquièrent le droit d’être vos conseillers ; car votre intérêt et votre salut ne sont pas plus mis en jeu que les leurs.

Au ton dont cela fut dit, Jean vit qu’il était nécessaire de céder.

— Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et vous vous retournez sur moi comme autant de couleuvres. Nommez qui bon vous semble, au nom du diable ! et soyez contents.

— Non, non, dit de Bracy, que le trône de la belle souveraine reste vacant jusqu’à ce que le vainqueur soit nommé, et qu’il choisisse alors la dame qui devra l’occuper. Cela ajoutera une faveur de plus à son triomphe, et nos belles dames apprendront par là à apprécier l’amour des vaillants chevaliers qui peuvent les appeler à cet honneur.

— Si Brian de Bois-Guilbert remporte le prix, dit le prince, je gage mon rosaire que je nomme la reine de l’amour et de la beauté.

— Bois-Guilbert, répliqua de Bracy, est une bonne lance ; mais il y en a d’autres dans cette lice, messire prieur, qui ne craindraient pas de se rencontrer avec lui.

— Silence, messieurs ! dit Waldemar, et que le prince prenne place sur son trône. Les chevaliers et les spectateurs sont également impatients. Les heures s’écoulent et il est urgent que les joutes commencent.

Le prince Jean, bien qu’il ne fût pas encore roi, avait déjà trouvé en Waldemar Fitzurze tous les inconvénients d’un ministre favori, qui, lorsqu’il sert son souverain, le veut toujours servir selon ses idées. Cependant le prince n’essaya pas même de résister, bien que son caractère fût précisément un de ceux qui se cramponnaient à des bagatelles ; et, s’asseyant sur son trône entouré de ses serviteurs, il fit signe aux hérauts de proclamer les lois du tournoi, dont voici l’abrégé :

1o Les cinq tenants devaient répondre à tous les survenants.

2o Tout chevalier qui se présentait pour combattre pouvait, si bon lui semblait, choisir son adversaire parmi les tenants, en touchant son bouclier. S’il le faisait avec le bois de sa lance, la lutte d’adresse se faisait, comme on disait alors, à armes courtoises, c’est-à-dire avec des lances à l’extrémité desquelles un morceau de bois rond et plat était fixé, de manière qu’on ne courait aucun danger, si ce n’est celui résultant du choc des chevaux et des cavaliers. Mais, si le bouclier était touché avec la pointe de la lance, on entendait par là que ce combat se ferait à outrance, c’est-à-dire que les chevaliers se battraient avec des armes tranchantes comme dans une bataille réelle.

3o Quand les chevaliers tenants avaient accompli leur vœu en brisant chacun cinq lances, le prince devait nommer le vainqueur de la première journée du tournoi, lequel recevrait comme prix un cheval de guerre d’une grande beauté et d’une force sans égale, et, en outre de cette récompense, on déclara qu’il aurait l’honneur insigne de nommer la reine des amours et de la beauté, par les mains de laquelle le prix serait délivré le jour suivant.

4o Il fut annoncé qu’il y aurait le second jour un tournoi général, auquel pouvaient prendre part tous les chevaliers présents qui voudraient gagner de la gloire, et qui, partagés en deux troupes de nombre égal, pourraient combattre courageusement, jusqu’au moment où le signal de cesser le combat serait donné par le prince Jean.

La reine élue des amours et de la beauté devait alors ceindre le chevalier que le prince aurait jugé s’être le mieux conduit dans cette seconde journée, d’une couronne composée d’une mince plaque d’or découpée en forme de laurier. Cette seconde journée mettait un terme aux joutes et aux jeux d’adresse. Mais, le troisième jour, le tir à l’arc, les combats de taureaux et autres divertissements plus spécialement destinés à l’amusement du peuple devaient avoir lieu. Par ces moyens, le prince Jean cherchait à poser les bases d’une popularité qui bientôt était détruite par quelque acte inconsidéré d’une agression capricieuse contre les coutumes vénérées ou contre les préjugés de ce peuple.

La lice offrait, en ce moment, un spectacle vraiment magnifique : les galeries en amphithéâtre étaient encombrées par tout ce qu’il y avait de noble, de grand, de riche et de beau dans les contrées septentrionales et centrales de l’Angleterre, et le contraste qu’on remarquait dans les divers costumes des spectateurs de haut rang rendait le coup d’œil aussi rayonnant que splendide. La partie la plus basse de l’enclos intérieur était peuplée de bons bourgeois et de yeomen à leur aise de la joyeuse Angleterre, qui faisaient avec leurs vêtements plus modestes l’effet d’une bordure foncée autour d’un cercle de brillantes broderies, destinée à leur donner plus de relief et d’éclat.

Les hérauts terminèrent l’annonce de leur proclamation par le cri d’usage : Largesse ! largesse, galants chevaliers !

Sur quoi, une pluie de pièces d’or et d’argent, jetée des galeries, tomba dans la lice, car c’était un point d’honneur parmi la chevalerie de faire preuve de libéralité envers ceux que le siècle considérait à la fois comme les secrétaires et les historiens de sa gloire.

La générosité des spectateurs fut acclamée par le cri habituel de : Amour aux dames ! Mort aux champions ! Honneur aux généraux ! Gloire aux braves !

À ces cris répondirent les applaudissements du peuple, et une troupe nombreuse de trompettes firent entendre des fanfares sur leurs instruments guerriers.

Quand tous ces bruits eurent cessé, la bruyante cavalcade des hérauts sortit de la lice, où il ne resta plus que les maréchaux du camp, qui, armés de pied en cap, et à cheval, demeuraient immobiles aux deux extrémités du champ clos. Pendant ce temps, le terrain à l’extrémité nord de la lice, bien que très-vaste, se trouvait entièrement encombré de chevaliers qui brûlaient du désir de signaler leur adresse contre les tenants, et, vu des galeries, cet espace offrait l’image d’une mer de panaches ondulants, entremêlés de casques étincelants et de longues lances, au bout desquelles on voyait souvent de petites banderoles de la largeur environ d’une main, et qui, agitées par la brise, se mêlaient aux ondulations des panaches et ajoutaient à la vivacité du spectacle.

Enfin on ouvrit les barrières, et cinq chevaliers désignés par le sort s’avancèrent dans l’arène. Un de ces champions précédait les quatre autres chevauchant deux à deux. Ils étaient tous splendidement armés, et mon autorité saxonne (le manuscrit de Wardour) rapporte en détail leurs devises, leurs couleurs, et les broderies de leurs harnais.

Il est inutile de nous étendre sur ce sujet.

Pour emprunter quelques lignes à un auteur contemporain qui a écrit trop peu, nous dirons :

« Les chevaliers sont de la poussière, leurs brunes épées sont rouillées, et leurs âmes sont avec les saints, nous l’espérons[1]. »

Leurs écussons ont dépéri sur les murs de leurs châteaux, qui, eux-mêmes, ne sont plus qu’un amas de gazon et de ruines poudreuses. Les lieux où ils vivaient autrefois les ont oubliés. Plus d’une race, depuis la leur, s’est éteinte et est tombée dans l’oubli, dans les terres mêmes qu’ils possédaient avec toute l’autorité et des maîtres et des seigneurs féodaux. Donc, à quoi bon faire connaître aux lecteurs leurs noms ou les emblèmes fugitifs de leur rang comme guerriers ! »

Maintenant, sans se douter de l’oubli qui attendait leurs noms et leurs actions, les champions s’avançaient dans la lice, contenant leurs coursiers fougueux, les obligeant d’aller au pas, et les faisant caracoler pour montrer en même temps la grâce et l’adresse de leurs cavaliers.

Au moment où cette cavalcade entra dans la lice, les sons d’une musique barbare et sauvage se firent entendre derrière les tentes des chevaliers tenants, où les musiciens étaient cachés.

Cette musique avait une origine orientale, ayant été importée de la terre sainte, et le mélange des cymbales et des clochettes semblait en même temps souhaiter la bienvenue et porter le défi aux chevaliers qui s’avançaient vers la plate-forme, où se dressaient les tentes des tenants ; puis, se séparant, chacun d’eux toucha de la hampe de sa lance le bouclier de l’adversaire avec lequel il désirait se mesurer.

Le commun des spectateurs, ainsi que beaucoup de ceux d’une classe plus élevée, et même, dit-on, plusieurs d’entre les dames, furent un peu désappointés de ce que les champions avaient choisi les armes courtoises, car la même classe de personnes qui de nos jours applaudit avec le plus de frénésie les drames les plus sanglants, s’intéressait à cette époque à un tournoi justement en proportion du danger que couraient les combattants.

Ayant ainsi fait connaître leurs intentions pacifiques, les champions se retirèrent à l’extrémité de la lice, où ils restèrent alignés, tandis que les tenants, sortant chacun de son pavillon, s’élancèrent en selle, et, conduits par Brian de Bois-Guilbert, descendirent de la plate-forme pour s’opposer individuellement au chevalier qui avait touché leur bouclier respectif.

Au bruit des fanfares et des carillons, ils s’élancèrent au plein galop les uns contre les autres, et telle était l’adresse supérieure ou la bonne fortune des tenants, que ceux qui se trouvaient opposés à Bois-Guilbert, à Malvoisin et à Front-de-Bœuf, roulèrent sur le sol. L’adversaire de Grandmesnil, au lieu de diriger la pointe de sa lance sur la visière de son ennemi, la détourna tellement de la ligne, qu’elle se brisa contre le corps de son antagoniste ; circonstance que l’on considérait comme plus disgracieuse que celle d’être complètement désarçonné, parce que ce dernier désastre pouvait être l’effet d’un accident, au lieu que l’autre annonçait de la maladresse et une grande ignorance de l’arme et du cheval ; le cinquième chevalier seul soutint l’honneur de son parti, et courut honorablement avec le chevalier de Saint-Jean, sans avantage de part ni d’autre.

Les cris de la multitude, ainsi que les acclamations des hérauts et le retentissement des trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des vaincus.

Les premiers rentraient dans leurs pavillons, et les derniers, se relevant le mieux qu’ils purent, quittèrent la lice honteux et abattus, pour s’entendre avec les vainqueurs touchant la rançon de leurs armes et de leurs chevaux, qui, selon les lois du tournoi, étaient acquis à leurs vainqueurs.

Le cinquième chevalier seulement resta assez longtemps dans la lice pour être accueilli par les applaudissements des spectateurs, au bruit desquels il se retira, aggravant ainsi la honte de ses infortunés compagnons.

Un pareil nombre de chevaliers entra en lice une deuxième et une troisième fois, et, bien que les succès se balançassent, à la fin l’avantage resta aux tenants, dont pas un ne perdit la selle ni ne se détourna de son but, malheur qui survint à un ou deux des adversaires dans chaque rencontre ; si bien que le courage de ceux qui leur étaient opposés paraissait considérablement diminué par ces succès non interrompus.

Trois chevaliers seulement se présentèrent pour la quatrième rencontre, qui, évitant les boucliers de Bois-Guilbert et de Front-de-Bœuf, se contentèrent de toucher ceux des trois autres chevaliers qui n’avaient pas fait preuve d’autant de force et d’adresse.

Ce choix prudent ne fit pas changer le cours de la fortune : les tenants restaient toujours victorieux ; un de leurs adversaires fut renversé, et les deux autres manquèrent l’atteinte[2], c’est-à-dire de frapper leur antagoniste au casque ou au bouclier d’une main ferme et forte, avec la lance en arrêt, de manière que la lance se brisât ou que l’adversaire fût renversé.

Après cette quatrième rencontre, il y eut une pause considérable, et il ne paraissait pas probable que de nouveaux champions se présentassent pour continuer la joute. Les spectateurs murmurèrent ; car, parmi les tenants, Malvoisin et Front-de-Bœuf s’étaient rendus impopulaires par leur tyrannie, et les autres, à l’exception de Grandmesnil, étaient mal vus comme étrangers.

Mais personne ne partagea ce sentiment de mécontentement général aussi vivement que Cédric le Saxon, qui voyait, dans chaque avantage remporté par les tenants normands, un nouveau triomphe sur l’honneur de l’Angleterre ; par malheur, son éducation l’avait laissé étranger aux exercices de la chevalerie, bien qu’avec les armes de ses ancêtres saxons il se fût montré plus d’une fois un brave et courageux soldat. Il regarda avec anxiété Athelsthane, qui était familier avec les exercices de son siècle, comme pour l’engager à tenter un effort personnel pour reconquérir la victoire qui passait dans les mains du templier et de ses compagnons. Mais, malgré la bravoure de son cœur et la force de son corps, Athelsthane avait des dispositions trop nonchalantes et trop peu ambitieuses pour faire l’effort que Cédric paraissait attendre de lui.

La fortune est contre l’Angleterre, monseigneur, dit Cédric avec intention ; ne vous sentez-vous pas excité à rompre une lance ?

— Je combattrai demain, dit Athelsthane, dans la mêlée : ce n’est pas la peine de m’armer aujourd’hui.

Deux choses déplurent à Cédric dans ce discours : il contenait le mot normand mêlée, pour exprimer un combat général, et il montrait de l’indifférence pour l’honneur de son pays ; mais ce discours avait été prononcé par Athelsthane, et il le respectait si profondément, qu’il ne voulut pas se permettre d’examiner de trop près les motifs de sa faiblesse. D’ailleurs, il n’eut pas le temps de faire d’autres réflexions, car Wamba lança son mot, faisant observer qu’il valait mieux, bien que ce ne fût pas beaucoup plus facile, être le meilleur homme entre cent que le meilleur entre deux.

Athelsthane prit cette observation pour un compliment sérieux ; mais Cédric, qui comprenait mieux la malice du bouffon, lui lança un regard sévère et menaçant ; et il fut heureux peut-être pour Wamba que le temps et le lieu l’empêchassent de recevoir, malgré son emploi et son service, des marques plus sensibles du ressentiment de son maître.

La suspension dans le tournoi se trouvait remplie par la voix des hérauts, qui s’écriaient : « Amour aux dames ! Brisez vos lances ! Montrez-vous, galants chevaliers, car de beaux yeux contemplent vos hauts faits ! »

La musique des chevaliers tenants faisait aussi entendre de grands éclats exprimant le triomphe et le défi, tandis que les manants semblaient regretter un jour de fête qui paraissait s’écouler sans divertissement. Parmi les seigneurs, de vieux chevaliers se plaignaient de la décadence de l’esprit guerrier ; ils citaient les triomphes de leur jeunesse ; mais ils reconnaissaient eux-mêmes que le pays ne fournissait plus de beautés aussi rayonnantes que celles qui avaient excité l’enthousiasme dans les joutes des temps passés.

Le prince Jean commençait de parler à sa suite des apprêts du banquet, et de la nécessité d’adjuger le prix à Brian de Bois-Guilbert, qui, avec une seule lance, avait renversé deux chevaliers et écarté un troisième.

La musique sarrasine des chevaliers tenants venait d’achever une de ces longues et bruyantes fanfares qui avaient si souvent troublé le silence de la nuit, lorsqu’on entendit vers l’extrémité septentrionale le son d’une trompette isolée, respirant l’accent du défi. Tous les regards se tournèrent à l’instant vers le nouveau champion que ce bruit annonçait, et la barrière ne fut pas plutôt ouverte, qu’il pénétra dans la lice.

Autant qu’on pouvait juger un homme entièrement enseveli dans une armure, le nouveau survenant dépassait à peine la taille moyenne, et paraissait être plutôt svelte que robuste.

Son armure d’acier était richement incrustée d’or, et la devise visible de son bouclier était un jeune chêne déraciné avec le mot espagnol desdichado, qui signifie déshérité.

Il montait un superbe cheval noir, et, en traversant la lice, il salua gracieusement les dames en abaissant sa lance. L’adresse avec laquelle il maniait son coursier, et quelque chose d’une grâce juvénile qui perçait dans ses manières, lui gagnèrent la faveur du peuple, sentiment que plusieurs manants exprimèrent en s’écriant :

— Touchez le bouclier de Ralph de Vipont ! touchez le bouclier de l’hospitalier ! c’est lui qui est le moins solide sur sa selle, c’est celui dont vous aurez le meilleur marché !

Mais le champion, s’avançant au milieu de ces insinuations bienveillantes, monta sur la plate-forme par le chemin incliné qui y conduisait de la lice, et, au grand étonnement de tous ceux qui étaient présents, poussant son cheval directement vers le pavillon central, frappa du fer de sa lance et fit résonner l’écu de Brian de Bois-Guilbert.

Tous demeurèrent étonnés de cette audace ; mais personne ne le fut autant que le chevalier redoutable, ainsi défié au combat à outrance, et qui s’attendait si peu à ce rude cartel, qu’il se tenait avec insouciance à la porte de son pavillon.

— Vous êtes-vous confessé, mon frère ? dit le templier ; avez-vous entendu la messe ce matin, que vous mettez si franchement votre vie en péril ?

— Je suis mieux préparé à la mort que toi, répondit le chevalier Déshérité ; car c’est sous ce nom que l’étranger avait été inscrit au livre du tournoi.

— Prends ta place dans la lice ! dit Bois-Guilbert, et regarde pour la dernière fois le soleil ; car tu passeras la nuit prochaine au paradis.

— Grand merci de ta courtoisie, répliqua le chevalier Déshérité, et, pour la reconnaître, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve ; car, sur mon honneur ! tu auras besoin de l’une et de l’autre.

S’étant ainsi exprimé avec confiance, il fit descendre à reculons à son cheval la pente qu’il avait gravie, et traversa la lice de la même manière, jusqu’à ce qu’il eût atteint l’extrémité nord, où il se tint immobile, attendant son adversaire.

Cette nouvelle preuve d’adresse en équitation lui valut les applaudissements de la multitude.

Bien qu’irrité des conseils que lui avait donnés son adversaire, Brian de Bois-Guilbert ne négligea pas ses avis, car son honneur était trop sérieusement intéressé pour lui faire négliger rien qui pût lui assurer la victoire sur cet audacieux. Il échangea son cheval contre un autre frais et éprouvé, plein de force et de courage. Il prit une nouvelle lance de bois dur, de peur que la première n’eût été endommagée dans les précédentes rencontres qu’il avait soutenues. Enfin, il mit de côté son bouclier, légèrement faussé, et en reçut un autre des mains de ses écuyers ; son premier bouclier ne portait que la devise générale de son maître, et représentait deux chevaliers montés sur le même cheval, emblème qui exprimait l’humilité et la pauvreté primitives des templiers, qualités qu’ils avaient échangées depuis contre l’arrogance et la richesse, qui causèrent à la fin la suppression de l’ordre. Le nouveau bouclier de Bois-Guilbert représentait un corbeau en plein vol, tenant un crâne dans sa griffe, et portant ces mots : Gare le corbeau !

Lorsque les deux adversaires se trouvèrent vis-à-vis l’un de l’autre aux deux extrémités de la lice, l’attention du public fut tendue au plus haut degré. Peu d’entre eux prévoyaient la possibilité que la rencontre se terminât à l’avantage du chevalier Déshérité ; cependant son courage et sa galanterie lui avaient déjà gagné la bienveillance générale.

À peine les trompettes eurent-elles donné le signal, que les champions quittèrent leur poste avec la rapidité de l’éclair, et se rencontrèrent au centre de la lice, dans un choc semblable à un coup de foudre. Leurs lances volèrent en éclats jusqu’au poignet, et il sembla un moment que les deux chevaliers étaient à terre ; car le choc avait obligé les deux coursiers à ployer sur le jarret. L’habileté des cavaliers les fit redresser au moyen de la bride et de l’éperon, et, après s’être regardés mutuellement un instant avec des yeux qui semblaient lancer l’éclair à travers la grille de leur visière, chacun d’eux fit une demi-volte et se retira à l’extrémité de la lice, où il reçut une nouvelle lance de ses serviteurs.

Un cri immense des spectateurs, le déploiement des écharpes et des mouchoirs qu’on agitait, et des acclamations unanimes témoignaient de l’intérêt que prenaient les spectateurs à cette rencontre, la plus égale et la mieux accomplie qui eût encore signalé cette journée ; mais, dès que les deux chevaliers eurent repris leur poste, la clameur des applaudissements fit place à un silence si profond, qu’on eût dit que la foule craignait même de respirer.

Une pause de quelques instants fut accordée, afin que les combattants et les chevaux pussent reprendre haleine. Ensuite le prince Jean, avec son bâton, fit signe aux trompettes de sonner la charge.

Les champions s’élancèrent de nouveau de leur poste et se rencontrèrent au centre de la lice avec la même rapidité, la même adresse, la même violence, mais non pas avec le même résultat que la première fois.

Dans cette nouvelle rencontre, le templier ajusta le centre du bouclier de son ennemi, et le frappa si juste et avec tant de force, que sa lance vola en éclats, et que le chevalier Déshérité s’accula sur sa selle. De l’autre côté, cet adversaire avait, dès le commencement de sa carrière, dirigé sa lance sur le bouclier de Bois-Guilbert ; mais, changeant de but presque au moment du choc, il visa le casque, but plus difficile à atteindre, mais qui, lorsqu’on l’atteignait, rendait le coup plus irrésistible. Il frappa fort et bien le Normand à la visière, dont la pointe de sa lance accrocha la grille. Toutefois, et malgré ce désavantage, le templier soutint sa haute réputation, et, sans les courroies de sa selle qui se rompirent, il n’aurait peut-être pas été désarçonné. Il arriva cependant que selle, homme et cheval roulèrent à terre sous un nuage de poussière.

Se débarrasser des étriers et de son cheval tombé fut pour le templier à peine l’affaire d’un instant, et, hors de lui à cause de sa disgrâce et des acclamations dont elle fut accueillie par les spectateurs, il tira son épée et la brandit en défiant son vainqueur.

Le chevalier Déshérité s’élança de son cheval et tira aussi son épée ; mais les maréchaux du camp poussèrent leurs chevaux entre eux, et leur rappelèrent que les lois du tournoi ne permettaient pas, dans le cas présent, ce genre de combat.

— Nous nous retrouverons, je l’espère, dit le templier en lançant un regard courroucé à son adversaire, et dans un endroit où il n’y aura personne pour nous séparer.

— Si nous ne nous revoyons pas, dit le chevalier Déshérité, la faute n’en sera pas à moi ; à pied ou à cheval, à la lance ou à la hache ou à l’épée, je suis également disposé à te faire raison.

D’autres paroles encore plus vives auraient été échangées, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les eussent obligés de se séparer.

Le chevalier Déshérité revint à sa première place et Bois-Guilbert rentra dans sa tente, où il resta pendant le reste de la journée dans l’agonie du désespoir.

Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda une coupe de vin, et, baissant la visière de son casque, il annonça qu’il buvait « à tous les vrais cœurs anglais et à la confusion des tyrans étrangers ! »

Le gigantesque Front-de-Bœuf, revêtu d’une armure noire, fut le premier qui s’offrit pour la joute. Il portait sur un bouclier blanc la tête d’un taureau noir, presque effacé par les nombreuses rencontres qu’il avait soutenues, et sur lequel se lisait cette arrogante devise : Cave, adsum.

Le chevalier Déshérité obtint sur cet adversaire un avantage léger mais décisif. Les deux chevaliers brisèrent leurs lances également ; mais Front-de-Bœuf, qui avait quitté un étrier dans le choc, fut jugé comme ayant eu le désavantage.

Dans sa troisième rencontre, contre Philippe de Malvoisin, l’étranger fut également heureux ; il frappa ce baron si vigoureusement au casque, que les courroies se rompirent, et Malvoisin, qui serait tombé s’il n’eût pas perdu son casque, fut déclaré vaincu comme ses compagnons.

Dans son quatrième combat, contre Grandmesnil, le chevalier Déshérité fit preuve d’autant de courtoisie qu’il avait jusque-là déployé de courage et d’adresse. Le cheval de Grandmesnil, jeune et ardent, se dressa sur ses pieds de derrière et se cabra en fournissant sa carrière, de manière à détourner le coup de son cavalier, et l’étranger, dédaignant de profiter de cet accident, leva sa lance et, passant près de son adversaire sans le toucher, fit faire une volte à son cheval et regagna sa place dans la lice, faisant offrir à son ennemi par un héraut la chance d’un second combat.

Grandmesnil refusa d’en profiter, s’avouant vaincu autant par la courtoisie que par l’adresse de son adversaire.

Ralph de Vipont vint terminer la liste des triomphes du vainqueur : il fut lancé à terre avec une telle force, que le sang jaillit de son nez et de sa bouche, et qu’on l’emporta évanoui dans sa tente.

Les acclamations de plusieurs milliers de spectateurs saluèrent la décision unanime du prince et des maréchaux, annonçant que les honneurs de cette journée étaient dévolus au chevalier Déshérité.

  1. Ces lignes font partie d’un poëme inédit de Coleridge, dont la muse nous taquine si souvent avec des fragments qui indiquent sa puissance, tandis que la manière dont elle les prodigue trahit son caprice ; cependant, ces esquisses inachevées prouvent plus de talent que les chefs-d’œuvre des autres.
  2. Ce terme de chevalerie, transmis à la loi, nous a donné l’expression d’être atteint de trahison.