Ivanhoé (Scott - Dumas)/XLIII

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Traduction par Alexandre Dumas.
Michel Lévy (Tome 1 et 2p. 258-272).

XLIII


Notre histoire nous oblige maintenant de revenir à l’extérieur du château ou préceptorerie de Templestowe, vers l’heure où allait être jeté le sanglant coup de dé qui devait décider de la vie ou de la mort de Rébecca.

C’était une scène de bruit et de mouvement, comme si tous les alentours avaient réuni leurs habitants à une assemblée de village ou à une fête champêtre ; mais le plaisir inhumain que produit la vue du sang et de la mort, n’appartient pas exclusivement à ces temps d’ignorance, quoique alors on fût habitué à voir les arènes de la chevalerie fréquemment ensanglantées, soit par les combats singuliers, soit par les combats généraux. Même de nos jours, où les principes de la morale sont mieux compris, une exécution capitale, un combat de boxeurs, une émeute ou une assemblée de réformateurs radicaux attire toujours la foule, et réunit à leurs risques et périls une multitude de spectateurs qui, pour la plupart, n’ont d’autre intérêt à l’événement que de voir comment les choses se passeront et si les héros du jour sont, pour employer le langage des tailleurs en émeute, des coqs ou des canards. Une foule considérable avait les yeux fixés sur la porte de la préceptorerie de Templestowe, dans le but de contempler la procession, tandis qu’un peuple encore plus nombreux entourait déjà le champ clos attenant à cet établissement.

Cet enclos se composait d’un plateau de terrain contigu à la préceptorerie, qu’on avait nivelé soigneusement pour le rendre propre aux jeux chevaleresques et aux exercices militaires. Ce champ clos occupait le bord d’une colline douce et facile, et était entouré de palissades ; et, comme les templiers appelaient volontiers des spectateurs pour être témoins de leur adresse dans les exercices de chevalerie, l’enclos était amplement garni de galeries et de bancs à leur usage.

Dans l’occasion actuelle, on avait érigé un trône à l’extrémité orientale pour le grand maître, entouré de sièges d’honneur pour les précepteurs et les chevaliers de l’ordre ; au-dessus de ces sièges flottait l’étendard sacré, appelé le Beauséant, qui était l’enseigne des templiers, et dont le nom leur servait de cri de guerre.

À l’autre extrémité de la lice était dressé un tas de fagots rangés autour d’un poteau fixé fortement en terre. La victime devait être amenée sur ce fatal bûcher pour être enchaînée au poteau par des entraves qui y restaient suspendues pour cet emploi. Près de ce terrible appareil se tenaient quatre esclaves noirs, dont le teint et les traits africains, alors si peu connus en Angleterre, effrayaient le peuple, qui les regardait comme des démons employés à leurs fonctions infernales ; ils étaient complètement immobiles, si ce n’est que, de temps à autre, ils faisaient un mouvement pour attiser et renouveler le combustible. Ils ne jetaient pas les yeux sur la foule ; ils semblaient insensibles à tout ce qui les entourait, sauf à l’accomplissement de leur horrible devoir ; et quand, se parlant les uns aux autres, ils ouvraient leurs lèvres épaisses et découvraient leurs dents blanches comme s’ils eussent souri d’avance à la scène tragique qu’ils attendaient, la populace épouvantée ne pouvait s’empêcher de croire que ce fussent là, en effet, ces esprits surnaturels avec lesquels la sorcière s’était entretenue, et qui, à l’expiration du temps qui leur avait été accordé sur terre, venaient assister à son terrible châtiment. Les assistants se parlaient à l’oreille et se communiquaient tous les faits que Satan avait accomplis pendant cette époque d’agitation et de malheur, ne manquant pas nécessairement de donner au diable un peu plus que ce qui lui était dû.

— Avez-vous entendu dire, père Dennet, demanda un jeune paysan à un vieillard, que le diable a emporté le corps du grand thane saxon Athelsthane de Coningsburg ?

— Oui ; mais il l’a ensuite rapporté, grâce à Dieu et à saint Dunstan.

— Comment cela ? demanda un jeune homme bien découplé, habillé d’une tunique verte brodée d’or, et ayant à ses trousses un gars vigoureux qui portait sur son dos une harpe, indice de la profession de son maître, lequel ne paraissait pas un ménestrel d’un rang vulgaire, car, outre la splendeur de son pourpoint richement brodé, il portait à son cou une chaîne d’argent à laquelle était suspendue la clef dont il se servait pour accorder sa harpe ; une plaque d’argent était attachée à son bras droit ; mais, au lieu de porter, comme à l’ordinaire, l’enseigne de quelque baron à la famille duquel il aurait pu appartenir, on y lisait seulement le mot Sherwood.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda le galant ménestrel en se mêlant à la conversation des paysans. Je suis venu chercher ici un sujet de ballade, et, ma foi ! je serais content d’en trouver deux.

— Il est bien entendu, dit l’aîné des paysans, qu’après qu’Athelsthane de Coningsburg ait été mort pendant quatre semaines…

— Cela est impossible, s’écria le ménestrel ; je l’ai vu bien vivant à la passe d’armes d’Ashby-de-la-Zouche.

— Il était mort cependant, disparu du monde, dit le jeune paysan ; car j’ai entendu les moines de Saint-Edmond chanter pour lui l’hymne des morts, et, de plus, il y a eu un somptueux banquet funèbre au château de Coningsburg, comme de juste, et j’y serais bien allé, moi, sans Mabel Parkens, qui…

— Oui, Athelsthane était mort, dit le vieillard en secouant la tête, et c’est grand dommage, car le vieux sang saxon…

— Mais votre histoire, mes maîtres, votre histoire ? dit le ménestrel avec quelque impatience.

— Oui, oui, contez-nous l’histoire, dit à son tour un gros frère qui se tenait près d’eux appuyé sur un bâton ; contez-nous votre histoire, s’écria le robuste prêtre, et ne consumez pas la journée, nous n’avons pas de temps à perdre.

— S’il plaît à Votre Révérence, ajouta Dennet, un prêtre ivre était venu rendre visite au sacristain de Saint-Edmond…

— Il ne plaît pas à Ma Révérence, répondit l’ecclésiastique, qu’il y ait eu là un animal tel qu’un prêtre ivre, ou, s’il y en a eu, qu’un laïque le dépeigne comme tel. Sois poli, mon ami, et conclus de là que ce saint homme était abîmé dans une méditation qui rendait sa vue trouble et ses pieds chancelants comme s’il se fût gorgé de vin nouveau. Cela peut arriver, je le sais par expérience.

— Eh bien ! donc, répondit le père Dennet, un saint frère vint visiter le sacristain à Saint-Edmond ; ce visiteur était une espèce de prêtre champêtre qui tue à lui seul une moitié des daims qu’on vole dans la forêt ; qui préfère le glouglou de la pinte de bière au son de la cloche de son ermitage, et qui estime qu’une tranche de lard vaut dix pages de son bréviaire ; du reste, un bon gaillard, qui sait manier un bâton, tirer un arc et danser une ronde aussi bien que le meilleur homme du comté d’York.

— Cette dernière phrase, Dennet, lui dit le ménestrel à demi-voix, t’a sauvé plus d’une côte.

— Bah ! bah ! je ne le crains pas, l’ami, reprit Dennet ; je suis un peu vieux et mes membres sont roides ; mais quand j’ai combattu, à Doncaster, pour le bélier et la cloche…

— Mais l’histoire, l’histoire, mon ami ? dit encore une fois le ménestrel.

— Eh bien ! voici en deux mots ce que l’on raconte : Athelsthane de Coningsburg était enterré au couvent de Saint-Edmond…

— C’est un mensonge, un mensonge insigne ! dit le frère ; car je l’ai vu porter à son château de Coningsburg.

— Eh bien ! si vous savez l’histoire, contez-la vous-même, mon maître, dit Dennet en se tournant d’un air d’humeur vers son contradicteur obstiné.

Et ce ne fut pas sans peine que le rustre consentit à continuer son récit, à la prière du ménestrel.

— Ces deux sobres frères, dit-il enfin, puisque ce révérend veut qu’ils soient sobres, avaient continué de piquer leur bonne ale, leur vin et des liqueurs pendant presque tout un jour d’été, lorsqu’ils furent réveillés par un profond gémissement et un bruit de chaînes ; puis l’ombre d’Athelsthane pénétra dans l’appartement en leur criant : « Misérables pasteurs !… »

— Cela est faux ! s’écria le frère vivement ; il n’a pas prononcé un mot.

— Oh ! oh ! frère Tuck, dit le ménestrel en le tirant à l’écart, tu laisses donc prendre le lièvre au gîte ? Tu t’es vendu toi-même.

— Je t’assure, Allan-a-Dale, reprit l’ermite, que j’ai vu Athelsthane de Coningsburg aussi bien que jamais yeux du corps ont pu voir un homme vivant. Il portait son linceul et répandait autour de lui une odeur de sépulcre. Un muid de vin des Canaries ne l’effacerait pas de ma mémoire.

— Bah ! répondit le ménestrel, tu plaisantes.

— Qu’on ne croie jamais un mot de moi, dit le frère, si je ne lui allongeai pas un coup de mon bâton qui aurait suffi pour assommer un bœuf, et si le coup ne lui glissa pas à travers le corps comme si c’eût été une colonne de fumée.

— Par saint Hubert, reprit le ménestrel, c’est un conte merveilleux et digne d’être mis en vers sur l’ancien air : La tristesse visita le vieux frère.

— Ris, si tu veux, dit le frère Tuck ; mais, si tu m’attrapes jamais à chanter sur un pareil sujet, que le premier spectre ou diable venu m’enlève sans tarder ! Non, non, j’ai pris sur-le-champ la résolution d’aider à quelque bonne œuvre, comme à la grillade d’une sorcière, à un combat judiciaire ou à quelque service pareil, et voilà pourquoi je suis ici.

Comme ils parlaient de la sorte, la lourde cloche de l’église de Saint-Michel de Templestowe, vénérable édifice qui s’élevait à quelque distance de la préceptorerie, vint couper court à leur contestation. Leurs oreilles furent successivement frappées par ces mornes vibrations, ne laissant que juste l’espace qu’il fallait à chacune d’elles pour se perdre dans le lointain avant que l’oreille se sentît remplie de nouveau par la répercussion du glas de l’airain. Ces sons lugubres, signal de la cérémonie attendue, glacèrent d’épouvante les cœurs de la foule assemblée, dont les yeux se fixèrent sur la préceptorerie, d’où allaient sortir le grand maître, le champion et la criminelle.

Enfin le pont-levis s’abaissa, les portes s’ouvrirent, et un chevalier, portant le grand étendard de l’ordre, sortit du château, précédé de six trompettes et suivi des chevaliers précepteurs marchant deux à deux ; le grand maître arriva le dernier, monté sur un coursier magnifique, mais dont le harnachement était des plus simples.

Ensuite venait Brian de Bois-Guilbert, armé de pied en cap d’une brillante armure ; ses deux écuyers portaient derrière lui sa lance, son écu et son bouclier.

Sa figure, quoique en partie cachée par un long panache flottant sur son casque, annonçait une agitation violente où l’orgueil semblait lutter avec l’irrésolution. Il était d’une pâleur mortelle, comme s’il eût passé plusieurs nuits sans fermer l’œil, et cependant il modérait les piaffements de son cheval de bataille avec la facilité et la grâce habituelles à la meilleure lance de l’Ordre du Temple. Il avait l’air fier et imposant ; mais, en le regardant avec attention, on voyait dans ses traits sombres une expression qui forçait à en détourner les yeux.

À ses côtés étaient Conrad de Montfichet et Albert de Malvoisin, qui remplissaient les fonctions de parrains du champion. Ils portaient le vêtement de paix, la robe blanche de l’ordre.

Après ceux-ci, venaient les autres chevaliers du Temple, avec un long cortège d’écuyers et de pages vêtus de noir, qui, à leur tour, aspiraient à l’honneur de devenir les chevaliers de l’ordre. À la suite de ces néophytes s’avançait une escorte de gardes à pied, au milieu desquels on distinguait la pâle figure de l’accusée, qui marchait, d’un pas lent mais assuré, vers le lieu où allait se décider son destin.

On avait dépouillé Rébecca de ses ornements, de crainte qu’il ne s’y trouvât quelques-unes de ces amulettes que Satan, à ce qu’on supposait, donnait à ses victimes pour les priver du pouvoir de faire des aveux, même sous la force de la torture. Ses vêtements orientaux avaient fait place à une robe blanche de la forme la plus simple ; cependant il y avait un mélange si exquis de courage et de résignation dans son regard, que, même sous cet habit, et sans autre ornement que ses longues tresses noires, tous les yeux pleuraient en la regardant, et le fanatique le plus endurci déplorait le sort qui convertissait une fille si aimable en un instrument nuisible et en une esclave du démon.

La marche était fermée par un groupe de personnages d’un rang subalterne appartenant à la préceptorerie, marchant dans un ordre parfait, les bras croisés et les regards baissés vers la terre.

Cette procession monta la pente douce au sommet de laquelle se trouvait le champ clos, et entra dans la lice, dont elle fit le tour de droite à gauche. Quand il eut parcouru le cercle entier, le cortège fit halte. Il y eut alors un moment d’agitation, tandis que le grand maître et toute sa suite, à l’exception du champion et de ses parrains, mettaient pied à terre et que leurs chevaux étaient emmenés hors de l’enceinte par les écuyers.

La malheureuse Rébecca fut conduite à une chaise peinte en noir, placée auprès du bûcher. En jetant le premier regard sur les préparatifs qu’on avait faits pour une mort aussi épouvantable à l’esprit qu’elle était douloureuse au corps, on la vit frémir et fermer les yeux en priant sans doute intérieurement, car sa lèvre remuait, bien qu’aucun son ne sortît de sa bouche.

Au bout d’une minute, elle rouvrit les yeux, regarda fixement le bûcher comme pour familiariser son esprit avec cette vue ; puis, par un mouvement lent et naturel, elle détourna la vue.

Cependant le grand maître s’était assis ; et, lorsque les chevaliers de son ordre furent placés autour de lui, chacun selon son rang, une fanfare de trompettes, bruyante et prolongée, annonça que la cour siégeait pour le jugement. Alors Malvoisin, comme parrain du champion, s’avança et déposa aux pieds du grand maître le gant de la juive, gage du combat.

— Vaillant seigneur et révérend père, dit-il, voici le brave chevalier Brian de Bois-Guilbert, chevalier précepteur de l’Ordre du Temple, qui, en recevant le gage de bataille déposé aux pieds de Votre Révérence, s’est engagé à faire son devoir dans le combat d’aujourd’hui, pour maintenir que cette fille juive, nommée Rébecca, a justement mérité la sentence rendue contre elle par un chapitre du très saint Ordre du Temple de Sion, la condamnant à mourir comme sorcière ; le voici, dis-je, prêt à soutenir le combat honorablement et en brave chevalier, si telle est votre sainte et noble volonté.

— A-t-il prêté serment, demanda le grand maître, que sa cause est juste et honorable ? Faites apporter le crucifix et le Te igitur.

— Très révérend père, dit Malvoisin vivement, notre frère a déjà affirmé par serment la vérité de l’accusation entre les mains du brave chevalier Conrad de Montfichet, et il n’est pas tenu de prêter d’autre serment, son adversaire étant une infidèle qui ne pourrait être admise à prêter serment à son tour.

Cette explication parut suffire à Beaumanoir, à la grande joie d’Albert, car l’astucieux chevalier avait prévu la grande difficulté ou plutôt l’impossibilité de déterminer Brian de Bois-Guilbert à faire un pareil serment en face de l’assemblée, et il avait imaginé ce subterfuge pour le soustraire à cette nécessité.

Le grand maître, ayant déclaré que la formalité du serment avait été remplie, ordonna à un héraut d’armes de s’avancer et de faire son devoir.

Les trompettes sonnèrent de nouveau, et un héraut d’armes, venant se placer au milieu des lices, proclama à haute voix :

— Oyez, oyez, oyez ! Voici le brave chevalier Brian de Bois-Guilbert prêt à combattre contre tout chevalier de naissance noble qui voudra soutenir la cause de la jeune Rébecca, à qui il a été permis, en légitime essoine, de combattre par champion, auquel champion le révérend et valeureux grand maître, ici présent, accordera un bon champ et un partage égal au soleil et au vent, et tout ce qui peut assurer l’égalité des armes.

Le son des trompettes retentit de nouveau, et un silence solennel régna pendant quelques minutes.

— Nul champion ne se présente pour l’appelante ? dit le grand maître. Héraut, allez lui demander si elle attend quelqu’un pour combattre pour elle !

Le héraut s’avança vers la chaise sur laquelle Rébecca était assise, Bois-Guilbert, dirigeant soudainement son cheval vers cette extrémité des lices, en dépit des observations de Malvoisin et de Montfichet, se trouva près de Rébecca en même temps que le héraut d’armes.

— Cela est-il régulier et conforme à la loi du combat ? demanda Malvoisin en s’adressant au grand maître.

— Oui, Albert de Malvoisin, répondit Beaumanoir ; car, dans cet appel au jugement de Dieu, on ne doit point empêcher les parties intéressées d’avoir, l’une avec l’autre, des communications qui peuvent tendre à la manifestation de la vérité.

Cependant le héraut s’adressait en ces termes à Rébecca :

— Damoiselle, notre honorable et révérend grand maître demande si tu as un champion pour livrer bataille aujourd’hui à ta place et pour ta cause, ou si tu te reconnais justement et légalement condamnée à mort.

— Dites au grand maître, répondit Rébecca, que je maintiens mon innocence, et que je ne reconnais pas la justice de la sentence qui m’a condamnée, ne voulant pas que mon sang retombe sur ma tête. Dites-lui que je demande tel délai que ses lois permettent de m’accorder, afin de voir si Dieu, dont la bonté suprême vient souvent à notre secours au dernier moment, me suscitera un libérateur. À l’expiration de ce délai, que sa sainte volonté soit faite !

Le héraut porta cette réponse au grand maître.

— À Dieu ne plaise, répondit Lucas de Beaumanoir, que juif ou païen eût à nous accuser d’injustice ! Jusqu’à ce que les ombres descendent de l’occident à l’orient, nous attendrons pour voir s’il se présentera un champion pour cette femme malheureuse. Passé ce délai, qu’elle se prépare à la mort.

Le héraut redit à Rébecca les paroles du grand maître ; elle inclina la tête en signe de soumission, croisa les mains sur sa poitrine, et, les yeux levés au ciel, semblait attendre de là un secours qu’elle ne pouvait guère espérer des hommes.

En ce moment de terrible attente, la voix de Bois-Guilbert vint frapper son oreille. Ce n’était qu’un murmure, et cependant cette voix la fit tressaillir plus que ne l’avait fait la sommation du héraut.

— Rébecca, dit le templier, m’entends-tu ?

— Je n’ai rien à entendre de vous, homme cruel et farouche, répondit la jeune fille.

— Tu m’entends cependant, et le son de ma voix m’épouvante moi-même. Je sais à peine où nous sommes, ou dans quel dessein on nous a conduits ici. Ce champ clos, cette chaise funèbre, ce fatal bûcher !… Je connais leur emploi, et cependant tout cela m’apparaît comme un rêve, comme le tableau terrible d’une vision qui épouvante mes sens, mais qui ne peut convaincre ma raison.

— Mon esprit et mes sens sont également convaincus, répondit Rébecca. Ils me disent que ce bûcher est destiné à consumer ma dépouille mortelle et à m’ouvrir un chemin douloureux, mais court, vers un monde meilleur.

— Ce sont là des illusions, Rébecca, reprit le templier, de vagues rêveries que rejettent même tes sages sadducéens. Écoute-moi, Rébecca, dit-il d’un ton plus animé ; la vie et la liberté sont encore entre tes mains. Monte en croupe sur mon coursier, sur Zamor, le vaillant cheval qui jamais ne fit défaut à son cavalier. Je l’ai conquis en combat singulier contre le sultan de Trébizonde. Monte, te dis-je, et en peu d’instants nous serons à l’abri de toute poursuite. Un nouveau monde de plaisirs s’ouvrira pour toi ; pour moi, une nouvelle carrière de renommée. Qu’ils prononcent leur sentence, je la méprise ; qu’ils effacent le nom de Bois-Guilbert de leurs listes d’esclaves monastiques, je laverai dans le sang la tache qu’ils oseront faire à mon écusson.

— Retire-toi, tentateur, dit Rébecca ; retire-toi ! même dans cette extrémité, tu ne me feras pas faire un pas vers toi. De tous mes oppresseurs, c’est toi que je regarde comme le plus cruel. Arrière, au nom du Dieu vivant !

Albert de Malvoisin, impatient et alarmé de la durée de leur conférence, s’avançait en ce moment pour l’interrompre.

— La jeune fille a-t-elle confessé son crime, demanda-t-il à Bois-Guilbert, ou est-elle toujours résolue à le nier ?

— Elle est résolue en effet, répondit Bois-Guilbert.

— Reviens donc, mon noble frère, reprit Malvoisin, reprendre ta place pour attendre l’événement. L’ombre s’avance sur le cercle des heures… Viens, brave BoisGuilbert ! viens, l’espoir de notre saint ordre et bientôt son chef !

Tout en parlant de ce ton consolateur, il porta la main à la bride de Zamar, comme pour le reconduire à sa place.

— Misérable hypocrite ! s’écria Brian en fureur, comment oses-tu porter la main sur les rênes de mon cheval ?

Et, repoussant son compagnon de manière à lui faire lâcher prise, il regagna au galop l’autre extrémité des lices,

— Il ne manque pas de chaleur, dit Malvoisin à demi-voix à Montfichet, si elle était bien dirigée ; mais, comme le feu grégeois, il brûle tout ce qu’il touche.

Les juges étaient déjà depuis deux heures dans les lices, attendant vainement l’arrivée d’un champion.

— Il y a de bonnes raisons pour cela, dit le frère Tuck à un de ses voisins, c’est qu’elle est juive ; et cependant, par mon ordre ! c’est dommage qu’une fille si jeune et si belle périsse sans qu’un seul coup soit donné pour la sauver ! Serait-elle dix fois sorcière, si elle était tant soit peu chrétienne, mon bâton sonnerait midi sur le casque d’acier de ce farouche templier avant qu’il l’emportât ainsi.

Cependant l’opinion générale était que personne ne pouvait ni ne voulait paraître pour soutenir la cause d’une juive accusée de sorcellerie, et les chevaliers, à l’instigation de Malvoisin, se disaient tous bas les uns aux autres qu’il était temps de déclarer que Rébecca n’avait pas racheté son gage.

En ce moment, un chevalier, poussant son cheval à toute bride, parut dans la plaine, se dirigeant vers le champ clos. Aussitôt cent voix s’écrient :

— C’est un champion ! c’est un champion !

Et, en dépit des préventions et des préjugés de la multitude, il fut accueilli par des acclamations unanimes lorsqu’il pénétra dans les lices.

Mais le second coup d’œil détruisit l’espoir que son arrivée avait fait naître. Son cheval, qui venait de faire plusieurs lieues à franc étrier, paraissait chanceler de fatigue, et le cavalier, malgré l’audace avec laquelle il se présentait dans la lice, soit faiblesse, soit fatigue, soit par ces causes réunies, semblait à peine capable de se soutenir en selle.

À la sommation du héraut, qui lui demanda son nom, son rang et la cause de sa présence dans les lices, le cavalier étranger répondit vivement avec hardiesse :

— Je suis noble et bon chevalier, et je viens ici soutenir par la lance et l’épée la cause juste et légale de cette damoiselle Rébecca, fille d’Isaac d’York ; déclarer la sentence prononcée contre elle fausse et calomnieuse, et défier sire Brian de Bois-Guilbert, comme traître, meurtrier et menteur, ainsi que je le prouverai en combattant corps contre corps avec lui, à l’aide de Dieu, de Notre-Dame et de Mgr saint Georges le bon chevalier.

— Il faut avant tout, dit Malvoisin, que l’étranger justifie qu’il est bon chevalier et de noble lignage. Le Temple ne laisse pas combattre ses champions contre des hommes sans nom.

— Mon nom, s’écria le chevalier en levant la visière de son casque, est mieux connu, mon lignage plus pur que le tien, Malvoisin. Je suis Wilfrid d’Ivanhoé.

— Je ne combattrai point en ce moment contre toi, dit le templier d’une voix sombre et altérée ; va faire guérir tes blessures, procure-toi un meilleur cheval, et peut-être alors daignerai-je consentir à châtier tes puériles bravades.

— Ah ! fier templier, dit Ivanhoé, as-tu donc oublié que deux fois tu as succombé sous cette lance ? Souviens-toi des lices d’Acre, souviens-toi de la passe d’armes d’Ashby, souviens-toi de tes orgueilleuses vanteries dans la salle de Rotherwood, et du gage que tu as déposé, ta chaîne d’or contre mon reliquaire, que tu combattrais contre Wilfrid d’Ivanhoé pour recouvrer ton honneur perdu. Par ce reliquaire et par la sainte relique qu’il renferme, je jure de te proclamer lâche dans toutes les cours de l’Europe, dans toutes les préceptoreries de ton ordre, si tu ne te mesures avec moi à l’instant même.

Bois-Guilbert se tourna d’abord vers Rébecca d’un air irrésolu ; puis il s’écria en regardant Ivanhoé d’un air farouche :

— Chien de Saxon ! saisis ta lance et prépare-toi à la mort.

— Le grand maître m’accorde-t-il le combat ? demanda Ivanhoé.

— Je ne puis vous le refuser, répondit le grand maître, si cette jeune fille vous accepte pour champion. Cependant, je voudrais vous voir plus en état de combattre. Vous avez toujours été un ennemi de notre ordre ; néanmoins je désire agir honorablement avec vous.

— Je demande le combat à l’instant, répondit Ivanhoé, c’est le jugement de Dieu. Je me confie à sa bonne garde. Rébecca, continua-t-il en s’approchant de la chaise fatale, m’acceptes-tu pour champion ?

— Oui, oui, dit-elle agitée par une émotion que la crainte de la mort n’avait pu produire en elle, je t’accepte comme le champion qui m’est envoyé par le Ciel. Mais non, non ; tes blessures ne sont pas guéries ; ne combats pas cet homme cruel ; pourquoi périr avec moi ?

Mais déjà Ivanhoé était à son poste ; il avait fermé sa visière et saisi sa lance. Bois-Guilbert en fit autant, et son écuyer remarqua, en attachant sa visière, que son visage, qui durant toute la matinée avait été couvert d’une pâleur mortelle s’était subitement couvert d’un rouge sanglant.

Le héraut, voyant les deux champions en place, éleva la voix et répéta trois fois :

Faites votre devoir, preux chevaliers !

Après le troisième cri, il se retira sur un des côtés de la lice, et proclama de nouveau que personne, sous peine de mort, n’osât, par des paroles, par des cris ou par des gestes, interrompre ou déranger le combat. Le grand maître, qui tenait en main le gage de la bataille, le gant de Rébecca, le jeta dans l’arène, et prononça le fatal signal :

Laissez aller !

Les trompettes sonnèrent, et les chevaliers s’élancèrent l’un contre l’autre. Le cheval épuisé d’Ivanhoé et son cavalier non moins épuisé par la fatigue ne purent résister à la lance bien dirigée du templier et à la vigueur de son coursier. Les assistants avaient prévu ce résultat ; mais, quoique la lance d’Ivanhoé eût à peine atteint le bouclier de Bois-Guilbert, celui-ci, au grand étonnement de tous, chancela sur sa selle, perdit les étriers et roula dans l’arène.

Ivanhoé se releva sur-le-champ et mit l’épée à la main ; mais son adversaire ne se releva pas. Le pied sur la poitrine et la pointe de son épée sur la gorge, Wilfrid lui ordonna de se rendre s’il ne voulait recevoir le coup de la mort.

Mais Bois-Guilbert ne répondit pas.

— Ne le tuez pas sans confession, sire chevalier, cria le grand maître ; ne faites pas périr à la fois son corps et son âme ! Nous le déclarons vaincu.

Il descendit dans la lice et ordonna de dénouer le casque du champion terrassé. Ses yeux étaient fermés et le sang affluait encore à son visage. Les spectateurs, qui contemplaient Bois-Guilbert avec étonnement, virent ses yeux se rouvrir, mais ils restèrent fixes et ternes. Le sang se retira tout à coup et fit place à la pâleur de la mort.

Sans être touché par la lance de son ennemi, il était mort victime de la violence de ses passions.

— C’est véritablement le jugement de Dieu, dit le grand maître en levant les yeux au ciel. Fiat voluntas tua !