Joseph Balsamo/Chapitre CLI

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Michel Lévy frères (5p. 213-231).

Après avoir transcrit, avec ce soin méticuleux qui le caractérisait, quelques pages de ses Rêveries d’un promeneur solitaire, Rousseau venait de terminer un frugal déjeuner.

Quoiqu’une retraite lui eût été offerte par M. de Girardin dans les délicieux jardins d’Ermenonville, Rousseau, hésitant à se soumettre à l’esclavage des grands, comme il disait à sa monomanie misanthropique, habitait encore ce petit logement de la rue Plâtrière que nous connaissons.

De son côté, Thérèse ayant achevé de mettre en ordre le petit ménage, venait de prendre son panier pour aller à la provision.

Il était neuf heures du matin.

La ménagère, selon son habitude, vint demander à Rousseau ce qu’il préférait pour le dîner du jour.

Rousseau sortit de sa rêverie, leva lentement la tête et regarda Thérèse comme fait un homme à moitié éveillé.

— Tout ce que vous voudrez, dit-il, pourvu qu’il y ait des cerises et des fleurs.

— On verra, dit Thérèse, si tout cela n’est pas trop cher.

— Bien entendu, dit Rousseau.

— Car enfin, continua Thérèse, je ne sais pas si c’est que ce que vous faites ne vaut rien, mais il me semble qu’on ne vous paie plus comme autrefois.

— Tu te trompes, Thérèse, on me paie le même prix, mais je me fatigue et travaille moins, et puis mon libraire est en retard avec moi d’un demi-volume.

— Vous verrez que celui-là vous fera encore banqueroute.

— Il faut espérer que non, c’est un honnête homme.

— Un honnête homme, un honnête homme ! Quand vous avez dit cela, vous croyez avoir tout dit.

— J’ai dit beaucoup, au moins, répliqua Rousseau en souriant, car je ne le dis pas de tout le monde.

— C’est pas étonnant : vous êtes si maussade !

— Thérèse, nous nous éloignons de la question.

— Oui, vous voulez vos cerises, gourmand ; vous voulez vos fleurs, sybarite !

— Que voulez-vous, ma bonne ménagère, répliqua Rousseau avec une patience d’ange, j’ai le cœur et la tête si malades, que, ne pouvant sortir, je me récréerai, du moins, à voir un peu de ce que Dieu jette à pleines mains dans les campagnes.

En effet, Rousseau était pâle et engourdi, et ses mains paresseuses feuilletaient un livre que ses yeux ne lisaient pas.

Thérèse secoua la tête.

— C’est bon, c’est bon, dit-elle, je sors pour une heure ; souvenez-vous bien que je mets la clef sous le paillasson, et que si vous en avez besoin…

— Oh ! je ne sortirai pas, dit Rousseau.

— Je sais bien que vous ne sortirez pas, puisque vous ne pouvez pas tenir debout ; mais je vous dis cela pour que vous fassiez un peu attention aux gens qui peuvent venir et que vous ouvriez si l’on sonne ; car, si l’on sonne, vous serez sûr que ce n’est pas moi.

— Merci, bonne Thérèse, merci ; allez.

La gouvernante sortit en grommelant selon son habitude, et le bruit de son pas lourd et traînant se fit encore entendre longtemps dans l’escalier.

Mais aussitôt que la porte fut refermée, Rousseau profita de son isolement pour s’étendre avec délices sur sa chaise, regarda les oiseaux qui becquetaient sur la fenêtre un peu de mie de pain, et respira tout le soleil qui filtrait entre les cheminées des maisons voisines.

Sa pensée, jeune et rapide, n’eut pas plus tôt senti la liberté qu’elle ouvrit ses ailes comme faisaient ces passereaux après leurs joyeux repas.

Tout à coup la porte d’entrée cria sur ses gonds, et vint arracher le philosophe à sa douce somnolence.

— Eh quoi ! se dit-il, déjà de retour !… me serais-je endormi quand je croyais rêver seulement ?

La porte de son cabinet s’ouvrit lentement à son tour. Rousseau tournait le dos à cette porte ; convaincu que c’était Thérèse qui rentrait, il ne se dérangea même pas.

Il se fit un moment de silence.

Puis au milieu de ce silence :

— Pardon, monsieur, dit une voix qui fit tressaillir le philosophe.

Rousseau se retourna vivement.

— Gilbert ! dit-il.

— Oui, Gilbert ; encore une fois pardon, monsieur Rousseau.

C’était Gilbert, en effet.

Mais Gilbert hâve et les cheveux épars, cachant mal, sous ses vêtements en désordre, ses membres amaigris et tremblotants ; Gilbert, en un mot, dont l’aspect fit frémir Rousseau et lui arracha une exclamation de pitié qui ressemblait à de l’inquiétude.

Gilbert avait le regard fixe et lumineux des oiseaux de proie affamés ; un sourire de timidité affectée contrastait avec ce regard, comme ferait, avec le haut d’une tête sérieuse d’aigle, le bas d’une tête railleuse de loup et de renard.

— Que venez-vous faire ici ? s’écria vivement Rousseau, qui n’aimait pas le désordre, et le regardait chez autrui comme un indice de mauvais dessein.

— Monsieur, répondit Gilbert, j’ai faim.

Rousseau frissonna en entendant le son de cette voix qui proférait le plus terrible mot de la langue humaine.

— Et comment êtes-vous entré ici ? demanda-t-il ; la porte était fermée.

— Monsieur, je sais que madame Thérèse met ordinairement la clef sous le paillasson ; j’ai attendu que madame Thérèse fût sortie, car elle ne m’aime pas, et aurait peut-être refusé de me recevoir ou de m’introduire près de vous ; alors, vous sachant seul, j’ai monté, j’ai pris la clef dans la cachette, et me voici.

Rousseau se souleva sur les deux bras de son fauteuil.

— Écoutez-moi, dit Gilbert, un moment, un seul moment, et je vous jure, monsieur Rousseau, que je mérite d’être entendu.

— Voyons, répondit Rousseau saisi de stupeur à la vue de cette figure qui n’offrait plus aucune expression des sentiments communs à la généralité des hommes.

— J’aurais dû commencer par vous dire que je suis réduit à une telle extrémité que je ne sais si je dois voler, me tuer, ou faire pis encore… Oh ! ne craignez rien, mon maître et mon protecteur, dit Gilbert d’une voix pleine de douceur, car je crois, en y réfléchissant, que je n’aurai pas besoin de me tuer et que je mourrai bien sans cela… Depuis huit jours que je me suis enfui de Trianon, je parcours les bois et les plaines sans manger autre chose que des légumes verts ou quelques fruits sauvages dans les bois. Je suis sans forces. Je tombe de fatigue et d’inanition. Quant à voler, ce n’est pas chez vous que je le tenterai ; j’aime trop votre maison, monsieur Rousseau. Quant à cette troisième chose, oh ! pour l’accomplir…

— Eh bien ? fit Rousseau.

— Eh bien ! il me faudrait une résolution que je viens chercher ici.

— Êtes-vous fou ? s’écria Rousseau.

— Non, monsieur, mais je suis bien malheureux, bien désespéré, et me serais noyé dans la Seine ce matin, sans une réflexion qui m’est venue.

— Laquelle ?

— C’est que vous avez écrit : « Le suicide est un vol fait au genre humain. »

Rousseau regarda le jeune homme comme pour lui dire :

— Avez-vous l’amour-propre de croire que c’est à vous que je pensais en écrivant cela ?

— Oh ! je comprends murmura Gilbert.

— Je ne crois pas, dit Rousseau.

— Vous voulez dire : « Est-ce que votre mort, à vous misérable qui n’êtes rien, qui ne possédez rien, qui ne tenez à rien, serait un événement ? »

— Ce n’est point de cela qu’il s’agit, dit Rousseau honteux d’être deviné ; mais vous aviez faim, je crois ?

— Oui, je l’ai dit.

— Eh bien, puisque vous saviez où est la porte, vous savez aussi où est le pain : allez au buffet, prenez du pain, et partez.

Gilbert ne bougea point.

— Si ce n’est pas du pain qu’il vous faut, mais de l’argent, je ne vous crois pas assez méchant pour maltraiter un vieillard qui fut votre protecteur, dans la maison même qui vous a donné asile. Contentez-vous donc de ce peu… Tenez.

Et, fouillant à sa poche, il lui présenta quelques pièces de monnaie.

Gilbert lui arrêta la main.

— Oh ! dit-il avec une douleur poignante, ce n’est ni d’argent ni de pain qu’il s’agit ; vous n’avez pas compris ce que je voulais dire quand je parlais de me tuer. Si je ne me tue pas, c’est que maintenant ma vie peut être utile à quelqu’un, c’est que ma mort volerait quelqu’un, monsieur. Vous qui connaissez toutes les lois sociales, toutes les obligations naturelles, est-il en ce monde un lien qui puisse rattacher à la vie un homme qui veut mourir ?

— Il en est beaucoup, dit Rousseau.

— Être père, murmura Gilbert, est-ce un de ces liens-là ? Regardez-moi en me répondant, monsieur Rousseau, que je voie la réponse dans vos yeux.

— Oui, balbutia Rousseau ; oui, bien certainement. À quoi bon cette question de votre part ?

— Monsieur, vos paroles vont être un arrêt pour moi, dit Gilbert ; pesez-les donc bien, je vous en conjure, monsieur, je suis si malheureux que je voudrais me tuer ; mais… mais, j’ai un enfant !

Rousseau fit un bond d’étonnement sur son fauteuil.

— Oh ! ne me raillez pas, monsieur, dit humblement Gilbert ; vous croiriez ne faire qu’une égratignure à mon cœur, et vous l’ouvririez comme avec un poignard : je vous le répète, j’ai un enfant.

Rousseau le regarda sans lui répondre.

— Sans cela, je serais déjà mort, continua Gilbert ; dans cette alternative, je me suis dit que vous me donneriez un bon conseil, et je suis venu.

— Mais, demanda Rousseau, pourquoi donc ai-je des conseils à vous donner, moi ? est-ce que vous m’avez consulté quand vous avez fait la faute ?

— Monsieur, cette faute…

Et Gilbert, avec une expression étrange, s’approcha de Rousseau.

— Eh bien ? fit celui-ci.

— Cette faute, reprit Gilbert, il y a des gens qui l’appellent un crime.

— Un crime ! raison de plus alors pour que vous ne m’en parliez pas. Je suis un homme comme vous, et non un confesseur. D’ailleurs, ce que vous me dites ne m’étonne point, j’ai toujours prévu que vous tourneriez mal ; vous êtes une méchante nature.

— Non, monsieur, répondit Gilbert en secouant mélancoliquement la tête. Non, monsieur, vous vous trompez ; j’ai l’esprit faux ou plutôt faussé ; j’ai lu beaucoup de livres qui m’ont prêché l’égalité des castes, l’orgueil de l’esprit, la noblesse des instincts ; ces livres, monsieur, étaient signés de si illustres noms, qu’un pauvre paysan comme moi a bien pu s’égarer… Je me suis perdu.

— Ah ! ah ! je vois où vous voulez en venir, monsieur Gilbert.

— Moi ?

— Oui ; vous accusez ma doctrine ; n’avez-vous pas le libre arbitre ?

— Je n’accuse pas, monsieur, je vous dis ce que j’ai lu ; ce que j’accuse, c’est ma crédulité, j’ai cru, j’ai failli ; il y a deux causes à mon crime : vous êtes la première et je viens d’abord à vous, j’irai ensuite à la seconde, mais à son tour et quand il en sera temps.

— Enfin, voyons, que me demandez-vous ?

— Ni bienfait, ni abri, ni pain même, quoique je sois abandonné, affamé ; non, je vous demande un soutien moral, je vous demande une sanction de votre doctrine, je vous demande de me rendre par un mot toute ma force, qui s’est brisée, non pas par l’inanition, en mes bras et en mes jambes, mais par le doute, en ma tête et en mon cœur. Monsieur Rousseau, je vous adjure donc de me dire si ce que j’éprouve depuis huit jours est la douleur de la faim, dans les muscles de mon estomac, ou si c’est la torture du remords, dans les organes de ma pensée. J’ai engendré un enfant, monsieur, en commettant un crime ; eh bien ! maintenant, dites-moi, faut-il que je m’arrache les cheveux dans un désespoir amer et que je me roule sur le sable en criant : « Pardon ! » ou faut-il que je rie, comme la femme de l’Écriture, en disant : « J’ai fait comme fait le monde ; s’il en est parmi les hommes un meilleur que moi, qu’il me lapide ? » En un mot, monsieur Rousseau, vous qui avez dû éprouver ce que j’éprouve, répondez à cette question. Dites, dites, est-il naturel qu’un père abandonne son enfant ?

Gilbert n’eut pas plus tôt prononcé cette parole, que Rousseau devint plus pâle que Gilbert ne l’était lui-même, et que perdant toute contenance :

— De quel droit me parlez-vous ainsi ? balbutia-t-il.

— C’est parce qu’étant chez vous, monsieur Rousseau, dans cette mansarde où vous m’aviez donné l’hospitalité, j’ai lu ce que vous écriviez sur ce sujet ; parce que vous avez déclaré que les enfants nés dans la misère sont à l’État, qui doit en prendre soin ; parce qu’enfin vous vous êtes toujours regardé comme un honnête homme, bien que vous n’ayez pas reculé devant l’abandon des enfants qui vous étaient nés.

— Malheureux, dit Rousseau, tu avais lu mon livre, et tu viens me tenir un pareil langage !

— Eh bien ? fit Gilbert.

— Eh bien, tu n’es qu’un mauvais esprit joint à un mauvais cœur.

— Monsieur Rousseau !

— Tu as mal lu dans mes livres, comme tu lis mal dans la vie humaine ! tu n’as vu que la surface des feuillets, comme tu ne vois que celle du visage ! Ah ! tu crois me rendre solidaire de ton crime en me citant les livres que j’ai écrits ; en me disant : Vous avouez avoir fait ceci, donc, je puis le faire ! Mais, malheureux ! ce que tu ne sais pas, ce que tu n’as pas lu dans mes livres, ce que tu n’as point deviné, c’est que la vie entière de celui que tu as pris pour exemple, cette vie de misère et de souffrances, je pouvais l’échanger contre une existence dorée, voluptueuse, pleine de faste et de plaisir. Ai-je moins de talent que M. de Voltaire, et ne pouvais-je pas produire autant que lui ? En m’appliquant moins que je le fais, ne pouvais-je pas vendre mes livres aussi cher qu’il vend les siens, et forcer l’argent à venir rouler dans mon coffre, en tenant sans cesse un coffre à moitié plein à la disposition de mes libraires ? L’or attire l’or : ne le sais-tu pas ? J’aurais eu une voiture pour promener une jeune et belle maîtresse, et, crois-le bien, ce luxe n’eût point tari en moi la source d’une intarissable poésie. N’ai-je plus de passions ? Dis ! Regarde bien mes yeux qui, à soixante ans, brillent encore des feux de la jeunesse et du désir ? Toi qui as lu ou copié mes livres, voyons, ne te rappelles-tu pas que malgré le déclin des ans, malgré des maux très réels et très graves, mon cœur, toujours jeune, semble avoir hérité, pour mieux souffrir, de toutes les forces du reste de mon organisation ? Accablé d’infirmités qui m’empêchent de marcher, je me sens plus de vigueur et de vie pour absorber la douleur que je n’en eus jamais dans la fleur de mon âge pour accueillir les rares félicités que j’ai reçues de Dieu.

— Je sais tout cela, monsieur, dit Gilbert. Je vous ai vu de près et vous ai compris.

— Alors, si tu m’as vu de près, alors, si tu m’as compris, ma vie n’a-t-elle pas pour toi une signification qu’elle n’a pas pour les autres ? Cette abnégation étrange qui n’est pas dans ma nature ne te dit-elle pas que j’ai voulu expier…

— Expier ! murmura Gilbert.

— N’as-tu pas compris, continua le philosophe, que cette misère m’ayant forcé tout d’abord de prendre une détermination excessive, je n’avais plus trouvé ensuite d’autre excuse à cette détermination que le désintéressement et la persévérance dans la misère ? N’as-tu pas compris que j’ai puni mon esprit par l’humiliation ? Car c’était mon esprit qui était coupable ; mon esprit, qui avait eu recoure aux paradoxes pour se justifier, tandis que, d’un autre côté, je punissais mon cœur par la perpétuité du remords.

— Ah ! s’écria Gilbert, c’est ainsi que vous me répondez ! c’est ainsi que vous autres philosophes, qui jetez des préceptes écrits au genre humain, vous nous plongez dans le désespoir, en nous condamnant si nous nous irritons. Eh ! que m’importe, à moi, votre humiliation, du moment qu’elle est secrète, votre remords, dès qu’il est caché. Oh ! malheur, malheur à vous, malheur ! et que les crimes commis en votre nom retombent sur votre tête !

— Sur ma tête, dites-vous, la malédiction et le châtiment à la fois, car vous oubliez le châtiment, oh ! ce serait trop ! Vous qui avez péché comme moi, vous condamnez-vous aussi sévèrement que moi !

— Plus sévèrement encore, dit Gilbert, car ma punition, à moi, sera terrible ; car à présent que je n’ai plus foi en rien, je me laisserai tuer par mon adversaire, ou plutôt par mon ennemi ; suicide que ma misère me conseille, que ma conscience me pardonne ; car, maintenant, ma mort n’est plus un vol fait à l’humanité, et vous avez écrit là une phrase que vous ne pensiez pas.

— Arrête, malheureux ! dit Rousseau, arrête ; n’as-tu pas fait assez de mal avec l’imbécile crédulité ? Faut-il que tu en fasses plus encore avec le scepticisme stupide ? Tu m’as parlé d’un enfant ? Tu m’as dit que tu étais ou que tu allais être père ?

— Je l’ai dit, répéta Gilbert.

— Sais-tu bien ce que c’est, murmura Rousseau à voix basse, que d’entraîner avec soi, non pas dans la mort, mais dans la honte, des créatures nées pour respirer librement et purement le grand air de la vertu que Dieu donne pour dot à tout homme sortant du sein de sa mère ? Écoute cependant combien ma situation est horrible : quand j’ai abandonné mes enfants, j’ai compris que la société, que toute supériorité blesse, allait me jeter cette injure à la face comme un reproche infamant ; alors je me suis justifié avec des paradoxes ; alors j’ai employé dix ans de ma vie à donner des conseils aux mères pour l’éducation de leurs enfants, moi qui n’avais pas su être père ; à la patrie pour la formation des citoyens forts et honnêtes, moi qui avais été faible et corrompu. Puis, un jour, le bourreau qui venge la société, la patrie et l’orphelin, le bourreau ne pouvant s’en prendre à moi, s’en est pris à mon livre, et l’a brûlé comme une honte vivante pour le pays dont ce livre avait empoisonné l’air. Choisis, devine, juge ; ai-je bien fait dans l’action ? Ai-je fait mal dans les préceptes ? Tu ne réponds pas ; Dieu lui-même serait embarrassé ; Dieu qui tient en ses mains l’inflexible balance du juste et de l’injuste. Eh bien, moi, j’ai un cœur qui résout la question, et ce cœur me dit là, au fond de ma poitrine : « Malheur à toi, père dénaturé qui as abandonné tes enfants ; malheur à toi si tu rencontres la jeune prostituée qui rit impudemment le soir au coin d’un carrefour, car c’est peut-être ta fille abandonnée que la faim a poussée à l’infamie ; malheur à toi si tu rencontres dans la rue le voleur qu’on arrête, rouge encore de son larcin, car celui-là est peut-être ton fils abandonné ; que la faim a poussé au crime ! »

À ces mots, Rousseau, qui s’était soulevé, retomba dans son fauteuil.

—— Et, cependant, continua-t-il d’une voix brisée qui avait l’accent d’une prière, moi, je n’ai point été coupable autant qu’on pourrait le croire ; moi, j’ai vu une mère sans entrailles, de moitié dans ma complicité, oublier, comme font les animaux, et je me suis dit : « Dieu a permis que la mère oublie, c’est donc qu’elle doit oublier. » Eh bien, je me suis trompé à ce moment, et aujourd’hui que tu m’as entendu dire à toi ce que je n’ai jamais dit à personne, aujourd’hui tu n’as plus le droit de t’abuser.

— Ainsi, demanda le jeune homme en fronçant le sourcil, vous n’eussiez jamais abandonné vos enfants si vous aviez eu de l’argent pour les nourrir ?

— Seulement le strict nécessaire, non, jamais, je le jure, jamais !

Et Rousseau étendit solennellement sa main tremblante vers le ciel.

— Vingt mille livres, demanda Gilbert, est-ce assez pour nourrir son enfant ?

— Oui, c’est assez, dit Rousseau.

— Bien, dit Gilbert, merci, monsieur ; maintenant, je sais ce qui me reste à faire.

— Et, dans tous les cas, jeune comme vous l’êtes, avec votre travail, vous pouvez nourrir votre enfant, dit Rousseau. Mais vous avez parlé de crime ; on vous cherche, on vous poursuit peut-être…

— Oui, monsieur.

— Eh bien, cachez-vous ici, mon enfant, le petit grenier est toujours libre.

— Vous êtes un homme que j’aime, mon maître ! s’écria Gilbert, et l’offre que vous me faites me comble de joie ; je ne vous demande en effet qu’un abri ; quant à mon pain, je le gagnerai, vous savez que je ne suis pas un paresseux.

— Eh bien, dit Rousseau d’un air inquiet, si la chose est convenue ainsi, montez là-haut, que madame Rousseau ne vous voie pas ici ; elle ne monte plus au grenier, puisque depuis votre départ nous n’y serrons plus rien ; votre paillasse y est restée, arrangez-vous du mieux possible.

— Merci, monsieur ; cela étant ainsi, je serai plus heureux que je ne le mérite.

— Maintenant, est-ce là tout ce que vous désirez ? dit Rousseau en poussant du regard Gilbert hors de la chambre.

— Non, monsieur ; mais encore un mot, s’il vous plaît.

— Dites.

— Vous m’avez un jour, à Luciennes, accusé de vous avoir trahi, je ne trahissais personne, monsieur, je suivais mon amour.

— Ne parlons plus de cela. Est-ce tout ?

— Oui ; maintenant, monsieur Rousseau, quand on ne sait pas l’adresse de quelqu’un à Paris, est-il possible de se la procurer ?

— Sans doute, quand cette personne est connue.

— Celle dont je veux parler est fort connue.

— Son nom ?

— M. le comte Joseph de Balsamo.

Rousseau frissonna ; il n’avait pas oublié la séance de la rue Plâtrière.

— Que voulez-vous à cet homme ? demanda-t-il.

— Une chose toute simple. Je vous avais accusé, vous, mon maître, d’être moralement la cause de mon crime, puisque je croyais n’avoir obéi qu’à la loi naturelle.

— Et je vous ai détrompé ? s’écria Rousseau tremblant à l’idée de cette responsabilité.

— Vous m’avez éclairé, du moins.

— Eh bien, que voulez-vous dire ?

— Que mon crime a non seulement eu une cause morale, mais une cause physique.

— Et ce comte de Balsamo est la cause physique, n’est-ce pas ?

— Oui. J’ai copié des exemples, j’ai saisi une occasion, et, en cela, je le reconnais maintenant, j’ai agi en animal sauvage, et non en homme. L’exemple, c’est vous ; l’occasion, c’est M. le comte de Balsamo. Où demeure-t-il, le savez-vous ?

— Oui.

— Donnez-moi son adresse, alors.

— Rue Saint-Claude, au Marais.

— Merci, je vais chez lui de ce pas.

— Prenez garde, mon enfant, s’écria Rousseau en le retenant, c’est un homme puissant et profond.

— Ne craignez rien, monsieur Rousseau, je suis résolu, et vous m’avez appris à me posséder.

— Vite, vite, montez là-haut, s’écria Rousseau, j’entends se fermer la porte de l’allée ; c’est sans doute madame Rousseau qui rentre ; cachez-vous dans ce grenier jusqu’à ce qu’elle soit revenue ici, ensuite vous sortirez.

— La clef, s’il vous plaît ?

— Au clou, dans la cuisine, comme d’habitude.

— Adieu, monsieur, adieu.

— Prenez du pain, je vous préparerai du travail pour cette nuit.

— Merci !

Et Gilbert s’esquiva si légèrement, qu’il était déjà dans son grenier avant que Thérèse n’eût monté le premier étage.

Muni du précieux renseignement que lui avait donne Rousseau, Gilbert ne fut pas long à exécuter son projet.

En effet, Thérèse n’eut pas plutôt refermé la porte de son appartement, que le jeune homme, qui, de la porte de la mansarde, avait suivi tous ses mouvements, descendit l’escalier avec autant de rapidité que s’il n’eut pas été affaibli par un long jeûne. Il avait la tête pleine d’idées d’espérance, de rancunes, et derrière tout cela planait une ombre vengeresse qui l’aiguillonnait de ses plaintes et de ses accusations.

Il arriva rue Saint-Claude dans un état difficile à décrire.

Comme il entrait dans la cour de l’hôtel, Balsamo reconduisait jusqu’à la porte le prince de Rohan, qu’un devoir de politesse avait amené chez son généreux alchimiste.

Or, comme le prince en sortait, s’arrêtant une dernière fois pour renouveler ses remerciements à Balsamo, le pauvre enfant, déguenillé, s’y glissait comme un chien, n’osant regarder autour de lui de peur de s’éblouir.

Le carrosse du prince Louis l’attendait au boulevard ; le prélat traversa lestement l’espace qui le séparait de sa voiture, qui partit avec rapidité, dès que la portière fut refermée sur lui.

Balsamo l’avait suivi d’un regard mélancolique, et quand la voiture eut disparu, il se tourna vers le perron.

Sur ce perron était une espèce de mendiant dans l’attitude de la supplication.

Balsamo marcha à lui ; quoique sa bouche fût muette, son regard expressif interrogeait.

— Un quart d’heure d’audience, s’il vous plaît, monsieur le comte, dit le jeune homme aux habits déguenillés.

— Qui êtes-vous, mon ami ? demanda Balsamo avec une suprême douceur.

— Ne me reconnaissez-vous pas ? demanda Gilbert.

— Non, mais n’importe, venez, répliqua Balsamo sans s’inquiéter de la mine étrange du solliciteur, non plus que de ses vêtements et de son importunité.

Et marchant devant lui, il le conduisit dans la première chambre, où s’étant assis, sans changer de ton et de visage :

— Vous demandiez si je vous reconnaissais ? dit-il.

— Oui, monsieur le comte.

— En effet, il me semble vous avoir vu quelque part.

— À Taverney, monsieur, lorsque vous y vîntes la veille du jour du passage de la dauphine.

— Que faisiez-vous à Taverney ?

— J’y demeurais.

— Comme serviteur de la famille ?

— Non pas ; comme commensal.

— Vous avez quitté Taverney ?

— Oui, monsieur, voilà près de trois ans.

— Et vous êtes venu ?…

— À Paris, où d’abord j’ai étudié chez monsieur Rousseau, après quoi j’ai été placé dans les jardins de Trianon en qualité d’aide-jardinier-fleuriste, par la protection de M. de Jussieu.

— Voilà de beaux noms que vous me citez là, mon ami. Que me voulez-vous ?

— Je vais vous le dire.

Et, faisant une pause, il fixa sur Balsamo un regard qui ne manquait pas de fermeté.

— Vous rappelez-vous, continua-t-il, être venu à Trianon pendant la nuit du grand orage, il y aura vendredi six semaines ?

Balsamo devint sombre, de sérieux qu’il était.

— Oui, je me souviens, dit-il ; m’auriez-vous vu, par hasard ?

— Je vous ai vu.

— Alors, vous venez pour vous faire payer le secret ? dit Balsamo d’un ton menaçant.

— Non, monsieur ; car ce secret, j’ai plus d’intérêt encore que vous à le garder.

— Alors, vous êtes celui qu’on nomme Gilbert ? dit Balsamo.

— Oui, monsieur le comte.

Balsamo enveloppa de son regard profond et dévorant le jeune homme dont le nom emportait une accusation si terrible.

Il fut surpris, lui qui se connaissait en hommes, de l’assurance de son maintien, de la dignité de sa parole.

Gilbert s’était posé devant une table sur laquelle il ne s’appuyait pas ; une de ses mains effilées, blanches même malgré l’habitude des travaux rustiques, était cachée dans sa poitrine ; l’autre tombait avec grâce à son côté.

— Je vois à votre contenance, dit Balsamo, ce que vous venez faire ici ; vous savez qu’une dénonciation terrible a été faite contre vous par mademoiselle de Taverney, qu’avec l’aide de la science j’ai forcée de dire la vérité ; vous venez me reprocher ce témoignage, n’est-ce pas ? cette évocation d’un secret qui, sans moi, fût resté enveloppé dans les ténèbres comme dans une tombe ?

Gilbert se contenta de secouer la tête.

— Vous auriez tort cependant, continua Balsamo ; car en admettant que j’eusse voulu vous dénoncer sans y être forcé par mon intérêt, à moi que l’on accusait ; en admettant que je vous eusse traité en ennemi, que je vous eusse attaqué tandis que je me contentais de me défendre ; en admettant, dis-je, tout cela, vous n’avez le droit de rien dire, car, en vérité, vous avez commis une lâche action.

Gilbert froissa rudement sa poitrine avec ses ongles, mais il ne répondit encore rien.

— Le frère vous poursuivra, et la sœur vous fera tuer, reprit Balsamo, si vous avez l’imprudence de vous promener comme vous faites dans les rues de Paris.

— Oh ! quant à cela, peu m’importe, dit Gilbert.

— Comment, peu vous importe ?

— Oui ; j’aimais mademoiselle Andrée ; je l’aimais comme elle ne sera aimée de personne ; mais elle m’a méprisé, moi qui avais des sentiments si respectueux pour elle ; elle m’a méprisé, moi qui déjà deux fois l’avais tenue entre mes bras, sans même oser approcher mes lèvres du bas de sa robe.

— C’est cela, et vous lui avez fait payer ce respect : vous vous êtes vengé de ses mépris, par quoi ? par un guet-apens.

— Oh ! non, non ; le guet-apens ne vient pas de moi ; une occasion de commettre le crime m’a été fournie.

— Par qui ?

— Par vous.

Balsamo se redressa comme si un serpent l’eût piqué.

— Par moi ? s’écria-t-il.

— Par vous, oui, monsieur, par vous, répéta Gilbert ; monsieur, vous avez endormi mademoiselle Andrée ; puis, vous vous êtes enfui ; à mesure que vous vous éloigniez, les jambes lui manquaient ; elle a fini par tomber. Je l’ai prise dans mes bras alors pour la reporter dans sa chambre ; un marbre fût devenu vivant !… moi, qui aimais, j’ai cédé à mon amour. Suis-je donc aussi criminel qu’on le dit, monsieur ? Je vous le demande à vous, à vous la cause de mon malheur.

Balsamo reporta sur Gilbert son regard chargé de tristesse et de pitié.

— Tu as raison, enfant, dit-il, c’est moi qui ai causé ton crime et l’infortune de cette jeune fille.

— Et au lieu d’y porter remède, vous qui êtes un homme si puissant et qui devriez être si bon, vous avez aggravé le malheur de la jeune fille, vous avez suspendu la mort sur la tête du coupable.

— C’est vrai, répliqua Balsamo, et tu parles sagement. Depuis quelque temps, vois-tu, jeune homme, je suis une créature maudite, et tous mes desseins, en sortant de mon cerveau, prennent des formes menaçantes et nuisibles ; cela tient à des malheurs que moi aussi j’ai subis, et que tu ne comprends pas. Toutefois, ce n’est point une raison pour que je fasse souffrir les autres : que demandes-tu ? Voyons.

— Je vous demande le moyen de tout réparer, monsieur le comte, crime et malheur.

— Tu aimes cette jeune fille ?

— Oh ! oui.

— Il y a bien des sortes d’amour. De quel amour l’aimes-tu ?

— Avant de la posséder je l’aimais avec délire ; aujourd’hui je l’aime avec fureur. Je mourrais de douleur si elle me recevait avec colère ; je mourrais de joie si elle me permettait de baiser ses pieds.

— Elle est fille noble, mais elle est pauvre, dit Balsamo réfléchissant.

— Oui.

— Cependant, son frère est un homme de cœur que je crois peu entiché du vain privilège de la noblesse. Qu’arriverait-il si tu demandais à ce frère d’épouser sa sœur ?

— Il me tuerait, répondit froidement Gilbert ; cependant, comme je désire plutôt la mort que je ne la crains, si vous me conseillez de faire cette demande, je la ferai.

Balsamo réfléchit.

— Tu es un homme d’esprit, dit-il, et l’on dirait encore que tu es un homme de cœur, bien que tes actions soient vraiment criminelles, ma complicité à part. Eh bien, va trouver, non pas M. Philippe de Taverney, le fils, mais le baron de Taverney, son père, et dis-lui, dis-lui, entends-tu bien, que le jour où il t’aura permis d’épouser sa fille, tu apporteras une dot à mademoiselle Andrée.

— Je ne puis pas dire cela, monsieur le comte : je n’ai rien.

— Et moi je te dis que tu lui porteras en dot cent mille écus que je te donnerai pour réparer le malheur et le crime, ainsi que tu le disais tout à l’heure.

— Il ne me croira pas, il me sait pauvre.

— Eh bien, s’il ne te croit pas, tu lui montreras ces billets de caisse, et, en les voyant, il ne doutera plus.

En disant ces mots, Balsamo ouvrit le tiroir d’une table, et compta trente billets de caisse de dix mille livres chacun.

Puis il les remit à Gilbert.

— Et c’est de l’argent, cela ? demanda le jeune homme.

— Lis.

Gilbert jeta un avide regard sur la liasse qu’il tenait à la main, et reconnut la vérité de ce que lui disait Balsamo.

Un éclair de joie brilla dans ses yeux.

— Il serait possible ! s’écria-t-il. Mais non, une pareille générosité serait trop sublime.

— Tu es défiant, dit Balsamo ; tu as raison ; mais habitue-toi à choisir tes sujets de défiance. Prends donc ces cent mille écus, et va chez M. de Taverney.

— Monsieur, dit Gilbert, tant qu’une pareille somme m’aura été donnée sur une simple parole, je ne croirai pas à la réalité de ce don.

Balsamo prit une plume et écrivit :

« Je donne en dot à Gilbert, le jour où il signera son contrat de mariage avec mademoiselle Andrée de Taverney, la somme de cent mille écus que je lui ai remise d’avance, dans l’espoir d’une heureuse négociation.

« Joseph Balsamo. »

— Prends ce papier, va, et ne doute plus.

Gilbert reçut le papier d’une main tremblante.

— Monsieur, dit-il, si je vous dois un pareil bonheur, vous serez le dieu que j’adorerai sur la terre.

— Il n’y a qu’un Dieu qu’il faille adorer, répondit gravement Balsamo, et ce n’est pas moi. Allez mon ami.

— Une dernière grâce, monsieur ?

— Laquelle ?

— Donnez-moi cinquante livres.

— Tu me demandes cinquante livres quand tu en tiens trois cent mille entre tes mains ?

— Ces trois cent mille livres ne seront à moi, dit Gilbert, que le jour où mademoiselle Andrée consentira à m’épouser.

— Et pour quoi faire ces cinquante livres ?

— Afin que j’achète un habit décent avec lequel je puisse me présenter chez le baron.

— Tenez, mon ami, voilà, dit Balsamo.

Et il lui donna les cinquante livres qu’il désirait.

Là-dessus il congédia Gilbert d’un signe de tête, et du même pas lent et triste il rentra dans ses appartements.