Joseph Balsamo/Chapitre XXIV

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Michel Lévy frères (1p. 256-273).

Louis XV entra la tête haute, le jarret tendu, l’œil gai, le sourire aux lèvres.

On voyait sur son passage, par la porte ouverte à deux battants, une double haie de têtes inclinées et appartenant à des courtisans, une fois plus désireux encore d’être introduits, depuis qu’ils voyaient dans l’arrivée de Sa Majesté une occasion de faire à la fois leur cour à deux puissances.

Les portes se refermèrent. Le roi n’ayant fait signe à personne de le suivre, se trouva seul avec la comtesse et M. de Sartines.

Nous ne parlerons pas de la chambrière intime ni d’un petit négrillon ; ni l’un ni l’autre ne comptaient.

— Bonjour, comtesse, dit le roi en baisant la main de madame Du Barry. Dieu merci, sommes-nous fraîche ce matin ! Bonjour, Sartines. Est-ce qu’on travaille ici ? Bon Dieu ! que de papiers ! Cachez-moi cela, hein ! Oh ! la belle fontaine, comtesse !

Et avec sa curiosité versatile et ennuyée, les yeux de Louis XV se fixèrent sur une gigantesque chinoiserie qui ornait, depuis la veille seulement, un des angles de la chambre à coucher de la comtesse.

— Sire, répondit madame Du Barry, c’est, comme Votre Majesté peut le voir, une fontaine de Chine. Les eaux, en lâchant le robinet qui est derrière, font siffler des oiseaux de porcelaine et nager des poissons de verre ; puis les portes de la pagode s’ouvrent pour donner passage à un défilé de mandarins.

— C’est très joli, comtesse.

En ce moment, le petit négrillon passa, vêtu de cette façon fantastique et capricieuse dont on habillait à cette époque les Orosmane et les Othello. IL avait un petit turban à plumes droites planté sur l’oreille, une veste de brocard d’or qui laissait voir ses bras d’ébène, une culotte bouffante de salin blanc broché qui descendait jusqu’au genou, et une ceinture aux vives couleurs qui reliait cette culotte à un gilet brodé ; un poignard étincelant de pierreries était passé à sa ceinture.

— Peste ! s’écria le roi, comme Zamore est magnifique aujourd’hui !

Le nègre s’arrêta complaisamment devant une glace.

— Sire, il a une faveur à demander à Votre Majesté.

— Madame, dit Louis XV souriant avec le plus de grâce possible, Zamore me paraît bien ambitieux.

— Pourquoi cela, sire ?

— Parce que vous lui avez déjà accordé la plus grande faveur qu’il puisse désirer.

— Laquelle ?

— La même qu’à moi.

— Je ne comprends pas, sire.

— Vous l’avez fait votre esclave.

M. de Sartines s’inclina souriant et se mordit les lèvres à la fois.

— Oh ! vous êtes charmant, sire, s’écria la comtesse.

Puis, se penchant à l’oreille du roi :

— La France, je t’adore, lui dit-elle tout bas.

Louis sourit à son tour.

— Eh bien ! demanda-t-il, que désirez-vous pour Zamore ?

— La récompense de ses longs et nombreux services.

— Il a douze ans.

— De ses longs et nombreux services futurs.

— Ah ! ah !

— Ma foi oui, sire ; il me semble qu’il y a assez longtemps que l’on récompense les services passés, et qu’il serait temps de récompenser les services à venir ; on serait plus sûr de ne pas être payé d’ingratitude.

— Tiens ! c’est une idée cela, dit le roi ; qu’en pensez-vous, monsieur de Sartines ?

— Que tous les dévouements y trouveraient leur compte ; par conséquent je l’appuie, sire.

— Enfin, voyons, comtesse, que demandez-vous pour Zamore ?

— Sire, vous connaissez mon pavillon de Luciennes ?

— C’est-à-dire que j’en ai entendu parler seulement.

— C’est votre faute : je vous ai invité cent fois à y venir.

— Vous connaissez l’étiquette, chère comtesse ; à moins d’être en voyage, le roi ne peut coucher que dans les châteaux royaux.

— Justement, voilà la grâce que j’ai à vous demander. Nous érigeons Luciennes en château royal, et nous en nommons Zamore gouverneur.

— Ce sera une parodie, comtesse.

— Vous savez que je les adore, sire.

— Cela fera crier les autres gouverneurs.

— Ils crieront !

— Mais à raison, cette fois.

— Tant mieux : ils ont si souvent crié à tort ! Zamore, mettez-vous à genoux et remerciez Sa Majesté.

— Et de quoi ? demanda Louis XV.

Le nègre s’agenouilla.

— De la récompense qu’il vous donne, pour avoir porté la queue de ma robe et fait enrager, en la portant, les routiniers et les prudes de la cour.

— En vérité, dit Louis XV, il est hideux.

Et il éclata de rire.

— Relevez-vous, Zamore, dit la comtesse ; vous êtes nommé.

— Mais en vérité, madame…

— Je me charge de faire expédier les lettres, les brevets, les provisions, c’est mon affaire. La vôtre, sire, est de pouvoir, sans déroger, venir à Luciennes. À compter d’aujourd’hui, mon roi, vous avez un château royal de plus.

— Savez-vous un moyen de lui refuser quelque chose, Sartines ?

— Il existe peut-être, mais on ne l’a pas encore trouvé.

— Et si on le trouve, sire, je puis vous répondre d’une chose, c’est que ce sera M. de Sartines qui aura fait cette belle découverte.

— Comment cela, madame ? demanda le lieutenant de police tout frémissant.

— Imaginez-vous, sire, qu’il y a trois mois que je demande à M. de Sartines une chose, et que je la demande inutilement.

— Et quelle chose demandez-vous ? fit le roi.

— Oh ! il le sait bien.

— Moi, madame, je vous jure…

— Est-ce dans ses attributions ? demanda le roi.

— Dans les siennes ou dans celles de son successeur.

— Madame, s’écria M. de Sartines, vous m’inquiétez véritablement.

— Que lui demandez-vous ?

— De me trouver un sorcier.

M. de Sartines respira.

— Pour le faire brûler ? dit le roi. Oh ! il fait bien chaud ; attendez l’hiver.

— Non, sire, pour lui donner une baguette d’or.

— Ce sorcier vous a donc prédit un malheur qui ne vous est point advenu, comtesse ?

— Au contraire, sire, il m’a prédit un bonheur qui m’est arrivé.

— Arrivé de point en point ?

— Ou à peu près.

— Contez-moi cela, comtesse, dit Louis XV en s’étendant au fond d’un fauteuil et du ton d’un homme qui n’est pas bien sûr s’il va s’amuser ou s’ennuyer, mais qui se risque.

— Je veux bien, sire ; mais vous serez de moitié dans la récompense.

— De tout, s’il le faut.

— À la bonne heure, voilà une parole royale.

— J’écoute.

— M’y voici. Il était une fois…

— Cela commence comme un conte de fée.

— C’en est un, sire.

— Ah ! tant mieux, j’adore les enchanteurs.

— Vous êtes orfèvre, monsieur Josse. Il était donc une fois une pauvre jeune fille qui, à cette époque, n’avait ni pages, ni voiture, ni nègre, ni perruche, ni sapajou.

— Ni roi, dit Louis XV.

— Oh ! sire.

— Et que faisait celte jeune fille ?

— Elle trottait.

— Comment, elle trottait ?

— Oui, sire, par les rues de Paris, à pied comme une simple mortelle. Seulement elle trottait plus vite, parce qu’on prétendait qu’elle était gentille et qu’elle avait peur que cette gentillesse ne lui valût quelque sotte rencontre.

— Cette jeune fille était donc une Lucrèce ? demanda le roi.

— Votre Majesté sait bien que, depuis l’an… je ne sais combien de la fondation de Rome, il n’y en a plus.

— Oh ! mon Dieu ! comtesse, deviendriez-vous savante, par hasard ?

— Non, si je devenais savante, j’aurais dit une fausse date, mais j’en aurais dit une.

— C’est juste, dit le roi, continuez.

— Elle trottait donc, trottait donc, trottait donc, tout en traversant les Tuileries, lorsque tout a coup elle s’aperçut qu’elle était suivie.

— Ah ! diable ! fit le roi ; alors elle s’arrêta ?

— Ah ! bon Dieu ! que vous avez mauvaise opinion des femmes, sire. On voit bien que vous n’avez connu que des marquises, des duchesses et…

— Et des princesses, n’est-ce pas ?

— Je suis trop polie pour contredire Votre Majesté. Mais ce qui l’effrayait surtout, c’est qu’il tombait du ciel un brouillard qui, de seconde en seconde, devenait plus épais.

— Sartines, savez-vous ce qui fait le brouillard ?

Le lieutenant de police, pris à l’improviste, tressaillit.

— Ma foi non, sire.

— Eh bien ! ni moi non plus, dit Louis XV. Continuez, chère comtesse.

— Elle avait donc pris ses jambes à son cou ; elle avait franchi la grille, elle se trouvait sur la place qui a l’honneur de porter le nom de Votre Majesté, lorsque tout à coup l’inconnu qui la suivait, et dont elle se croyait débarrassée, se trouva en face d’elle. Elle jeta un cri.

— Il était donc bien laid !

— Au contraire, sire, c’était un beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, au visage brun, aux yeux dilatés, à la parole sonore.

— Et votre héroïne avait peur, comtesse ? Peste ! elle était bien effrayée.

— Elle le fut un peu moins quand elle le vit, sire. Cependant, la situation n’était pas rassurante : grâce au brouillard, si cet inconnu avait eu de mauvaises intentions, il n’y avait pas moyen d’espérer de secours ; aussi, joignant les mains :

« — Oh ! monsieur, dit la jeune fille, je vous supplie de ne point me faire de mal.

« L’inconnu secoua la tête avec un charmant sourire.

« — Dieu m’est témoin que ce n’est pas mon intention, dit-il.

« — Que voulez-vous donc ?

« — Obtenir de vous une promesse.

« — Que puis-je vous promettre ?

« — De m’accorder la première faveur que je vous demanderai quand…

« — Quand ? répéta la jeune fille avec curiosité.

« — Quand vous serez reine. »

— Et que fit la jeune fille ?

— Sire, elle croyait ne s’engager à rien. Elle promit.

— Et le sorcier ?

— Il disparut.

— Et M. de Sartines refuse de retrouver le sorcier ? Il a tort.

— Sire, je ne refuse pas, je ne peux pas.

— Ah ! monsieur le lieutenant, voici un mot qui ne devrait pas être dans le dictionnaire de la police, dit la comtesse.

— Madame, on est sur sa trace.

— Ah ! oui, la phrase sacramentelle.

— Non pas, c’est la vérité. Mais, vous comprenez, c’est un bien faible renseignement que vous donnez là.

— Comment ! jeune, beau, le teint brun, les cheveux noirs, des yeux magnifiques, une voix sonore.

— Peste ! comme vous en parlez, comtesse. Sartines, je vous défends de retrouver ce gaillard-là.

— Vous avez tort, sire, car je n’ai à lui demander qu’un simple renseignement.

— C’est donc de vous qu’il est question ?

— Sans doute.

— Eh bien ! qu’avez-vous à lui demander encore ? sa prédiction s’est accomplie.

— Vous trouvez ?

— Sans doute. Vous êtes reine.

— À peu près.

— Il n’a donc plus rien à vous dire.

— Si fait. Il a à me dire quand cette reine sera présentée. Ce n’est pas le tout que de régner la nuit, sire, il faut bien régner aussi un peu le jour.

— Cela ne regarde pas le sorcier, dit Louis XV allongeant les lèvres en homme qui voit passer la conversation sur un terrain malencontreux.

— Et de qui cela dépend-il donc ?

— De vous.

— De moi ?

— Oui, sans doute. Trouvez une marraine.

— Parmi vos bégueules de la cour ! Votre Majesté sait bien que c’est impossible ; elles sont toutes vendues aux Choiseul, aux Praslin.

— Allons, je croyais qu’il était convenu que nous ne parlerions plus ni de l’un ni de l’autre.

— Je n’ai pas promis cela, sire.

— Eh bien ! je vous demande une chose.

— Laquelle ?

— C’est de les laisser où ils sont, et de rester où vous êtes. Croyez-moi, la meilleure place est à vous.

— Pauvres affaires étrangères ! pauvre marine !

— Comtesse, au nom du ciel ! ne faisons pas de politique ensemble.

— Soit, mais vous ne pourrez pas m’empêcher d’en faire toute seule.

— Oh ! toute seule, tant que vous voudrez.

La comtesse étendit la main vers une corbeille pleine de fruits, y prit deux oranges, et les fit sauter alternativement dans sa main.

— Saute, Praslin ; saute, Choiseul, dit-elle ; saute, Praslin ; saute, Choiseul.

— Eh bien ! dit le roi, que faites-vous ?

— J’use de la permission que m’a donnée Votre Majesté, sire, je fais sauter le ministère.

En ce moment, Dorée entra, et dit un mot à l’oreille de sa maîtresse.

— Oh ! certainement ! s’écria celle-ci.

— Qu’y a-t-il ? demanda le roi.

— Chon, qui arrive de voyage, sire, et qui demande à présenter ses hommages à Votre Majesté.

— Qu’elle viehne, qu’elle vienne ! En effet, depuis quatre ou cinq jours, je sentais qu’il me manquait quelque chose, sans savoir quoi.

— Merci, sire, dit Chon en entrant.

Puis s’approchant de l’oreille de la comtesse :

— C’est fait, dit-elle.

La comtesse ne put retenir un petit cri de joie.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? demanda Louis XV.

— Rien, sire ; je suis heureuse de la revoir, voilà tout.

— Et moi aussi. Bonjour, petite Chon, bonjour.

— Votre Majesté permet que je dise quelques mots à ma sœur ? demanda Chon.

— Dis, dis, mon enfant. Pendant ce temps-là je vais demander à Sartines d’où tu viens.

— Sire, dit M. de Sartines, qui voulait esquiver la demande, Votre Majesté voudra-t-elle m’accorder un instant ?

— Pour quoi faire ?

— Pour parler de choses de la dernière importance, sire.

— Oh ! j’ai bien peu de temps, monsieur de Sartines, dit Louis XV en bâillant d’avance.

— Sire, deux mots seulement.

— Sur quoi ?…

— Sur ces voyants, ces illuminés, ces déterreurs de miracles.

— Ah ! des charlatans. Donnez-leur des patentes de jongleurs et ils ne seront plus à craindre.

— Sire, j’oserai insister pour dire à Votre Majesté que la situation est plus grave qu’elle ne le croit. À chaque instant, il s’ouvre de nouvelles loges maçonniques. Eh bien ! sire, ce n’est déjà plus une société, c’est une secte, une secte à laquelle s’affilient tous les ennemis dé la monarchie : les idéologues, les encyclopédistes, les philosophes. On va recevoir en grande cérémonie M. de Voltaire.

— Il se meurt.

— Lui ? Oh ! que non, sire, pas si niais.

— Il s’est confessé.

— C’est une ruse.

— En habit de capucin.

— C’est une impiété. Sire ! tout cela s’agite, écrit, parle, se cotise, correspond, intrigue, menace. Quelques mots même, échappés à des frères indiscrets, indiquent qu’ils attendent un chef.

— Eh bien ! Sartines, quand ce chef sera venu, vous le prendrez, vous le mettrez à la Bastille, et tout sera dit.

— Sire, ces gens-là ont bien des ressources.

— En aurez-vous moins qu’eux, monsieur, vous, lieutenant de police d’un royaume ?

— Sire, on a obtenu de Votre Majesté l’expulsion des jésuites ; c’est celle des philosophes qu’on aurait dû demander.

— Allons, vous voilà encore avec vos tailleurs de plumes.

— Sire, ce sont de dangereuses plumes que celles qu’on taille avec le canif de Damiens.

Louis XV pâlit.

— Ces philosophes que vous méprisez, sire… continua M. de Sartines.

— Eh bien ?

— Eh bien ! je vous le dis, ils perdront la monarchie.

— Combien leur faut-il de temps pour cela, monsieur ?

Le lieutenant de police regarda Louis XV avec des yeux étonnés.

— Mais, sire, puis-je savoir cela ? quinze ans, vingt ans, trente ans peut-être.

— Eh bien ! mon cher ami, dit Louis XV, dans quinze ans je n’y serai plus ; allez parler de cela à mon successeur.

Et le roi se retourna vers madame du Barry.

Celle-ci semblait attendre ce moment.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle avec un grand soupir, que me dis-tu là, Chon !

— Oui, que dit-elle ? demanda le roi ; vous avez toutes deux des airs funèbres.

— Ah ! sire, dit la comtesse, il y a bien de quoi.

— Voyons, parlez, qu’est-il arrivé ?

— Pauvre frère !

— Pauvre Jean !

— Crois-tu qu’il faudra le lui couper ?

— On espère que non.

— Lui couper quoi ? demanda Louis XV.

— Le bras, sire.

— Couper le bras du vicomte ! et pour quoi faire ?

— Parce qu’il est blessé grièvement.

— Grièvement blessé au bras ?

— Oh ! mon Dieu, oui, sire.

— Au milieu de quelque bagarre, chez quelque baigneur, dans quelque tripot !…

— Non, sire, c’est sur la grand-route.

— Mais comment cela est-il venu ?

— Cela est venu qu’on a voulu l’assassiner, voilà tout.

— Ah ! pauvre vicomte ! s’écria Louis XV, qui plaignait fort peu les gens, mais qui savait merveilleusement avoir l’air de les plaindre ; assassiné ! ah ! mais voilà qui est sérieux, dites donc, Sartines.

M. de Sartines, beaucoup moins inquiet que le roi, en apparence, mais beaucoup plus ému en réalité, s’approcha des deux sœurs.

— Est-il possible qu’un pareil malheur soit arrivé, mesdames ? demanda-t-il avec anxiété.

— Malheureusement oui, monsieur, cela est possible, dit Chon toute larmoyante.

— Assassiné !… Et comment cela ?

— Dans un guet-apens.

— Dans un guet-apens !… Ah ! çà, mais Sartines, dit le roi, il me semble que ceci est une affaire de votre ressort.

— Racontez-nous cela, madame, dit M. de Sartines. Mais, je vous en supplie, que votre juste ressentiment n’exagère pas les choses. Nous serons plus sévères étant plus justes, et les faits vus de près et froidement perdent souvent de leur gravité.

— Oh ! l’on ne m’a pas dit, s’écria Chon, j’ai vu la chose, de mes yeux vu.

— Eh bien ! qu’as-tu vu, grande Chon ? demanda le roi.

— J’ai vu qu’un homme s’est jeté sur mon frère, l’a forcé de mettre l’épée à la main et l’a blessé grièvement.

— Cet homme était-il seul ? demanda M. de Sartines.

— Pas du tout, il en avait six autres avec lui.

— Ce pauvre vicomte ! dit le roi, regardant toujours la comtesse pour juger du degré précis de son affliction et régler là-dessus la sienne. Pauvre vicomte ! forcé de se battre !

Il vit dans les yeux de la comtesse qu’elle ne plaisantait nullement.

— Et blessé ! ajouta-t-il d’un ton apitoyé.

— Mais à quel propos est venue cette rixe ? demanda le lieutenant de police, essayant toujours de voir la vérité dans les détours qu’elle faisait pour lui échapper.

— Le plus frivole, monsieur ; à propos de chevaux de poste qu’on disputait au vicomte, qui était pressé de me ramener près de ma sœur, à qui j’avais promis de revenir ce matin.

— Ah ! mais cela crie vengeance, dit le roi, n’est-ce pas, Sartines ?

— Mais, je le crois, sire, répondit le lieutenant de police, et je vais prendre des informations. Le nom de l’agresseur, madame, s’il vous plaît ? sa qualité, son état ?

— Son état ? C’était un militaire, un officier aux gendarmes-dauphin, je crois. Quant à son nom, il s’appelle Baverney, Faverney, Taverney ; oui, c’est cela, Taverney.

— Madame, dit M. de Sartines, il couchera demain à la Bastille.

— Oh ! que non ! dit la comtesse, qui jusque-là avait gardé le plus diplomatique silence, oh ! que non !

— Comment cela, oh ! que non ? dit le roi. Et pourquoi, je vous prie, n’emprisonnerait-on pas le drôle ? Vous savez bien que les militaires me sont insupportables.

— Et moi, sire, répéta la comtesse avec la même assurance, je vous dis, moi, que l’on ne fera rien à l’homme qui a assassiné monsieur du Barry.

— Ah ! par exemple, comtesse, répliqua Louis XV, voilà qui est particulier ; expliquez-moi cela, je vous prie.

— C’est facile. Quelqu’un le défendra.

— Quel est ce quelqu’un ?

— Celui à l’instigation duquel il a agi.

— Ce quelqu’un-là le défendra contre nous ? Oh ! oh ! c’est fort ce que vous dites-là, comtesse.

— Madame, balbutia M. de Sartines, qui voyait s’approcher le coup et qui lui cherchait en vain une parade.

— Contre vous, oui, contre vous ; et il n’y a pas de oh ! oh ! Est-ce que vous êtes le maître, vous ?


Le roi sentit le coup qu’avait vu venir M. de Sartines et se cuirassa.

— Ah ! bien, dit-il, nous allons nous jeter dans les raisons d’État, et chercher à un pauvre duel des motifs de l’autre monde. —

— Ah ! vous voyez bien, dit la comtesse, voilà déjà que vous m’abandonnez, et que cet assassinat de tout à l’heure n’est plus qu’un duel, maintenant que vous vous doutez d’où il nous vient.

— Bon ! nous y voici, dit Louis XV en lâchant le robinet de la fontaine, qui se mit à jouer, faisant chanter les oiseaux, faisant nager les poissons, faisant sortir les mandarins.

— Vous ne savez pas d’où vient le coup ? demanda la comtesse en chiffonnant les oreilles de Zamore, couché à ses pieds.

— Non, ma foi, dit Louis XV.

— Vous ne vous en doutez pas ?

— Je vous jure. Et vous, comtesse ?

— Eh bien ! moi je le sais, et je vais vous le dire, et je ne vous apprendrai rien de nouveau, j’en suis bien certaine.

— Comtesse, comtesse, dit Louis XV, essayant de prendre sa dignité, savez-vous que vous donnez un démenti au roi ?

— Sire, peut-être suis-je un peu vive, c’est vrai ; mais si vous croyez que je laisserai tranquillement M. de Choiseul me tuer mon frère…

— Bon ! voilà que c’est M. de Choiseul ! dit le roi avec un éclat de voix, comme s’il ne s’attendait pas à ce nom, que depuis dix minutes il redoutait de voir figurer dans la conversation.

— Ah ! dame ! si vous vous obstinez à ne pas voir qu’il est mon plus cruel ennemi, moi je le vois et clairement, car il ne se donne point la peine de cacher la haine qu’il me porte.

— Il y a loin de haïr les gens à les assassiner, chère comtesse.

— Pour les Choiseul, toutes choses se touchent.

— Ah ! chère amie, voici encore les raisons d’État qui reviennent.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! voyez donc si ce n’est pas damnant, monsieur de Sartines.

— Mais non, si ce que vous croyez…

— Je crois que vous ne me défendez pas, voilà tout, et même, je dirai plus, je suis sûre que vous m’abandonnez ! s’écria la comtesse avec violence.

— Oh ! ne vous fâchez pas, comtesse, dit Louis XV. Non seulement vous ne serez pas abandonnée, mais encore vous serez défendue, et si bien…

— Si bien ?

— Si bien, qu’il en coûtera cher à l’agresseur de ce pauvre Jean.

— Oui, c’est cela, on brisera l’instrument et on serrera la main.

— N’est-ce pas juste de s’en prendre à celui qui a fait le coup, à ce M. Taverney ?

— Sans doute, c’est juste, mais ce n’est que juste ; ce que vous faites pour moi, vous le feriez pour le premier marchand de la rue Saint-Honoré qu’un soldat battrait au spectacle. Je vous en préviens, je ne veux pas être traitée comme tout le monde. Si vous ne faites pas plus pour ceux que vous aimez que pour les indifférents, j’aime mieux l’isolement et l’obscurité de ces derniers, ils n’ont pas d’ennemis qui les assassinent au moins.

— Ah ! comtesse, comtesse, dit tristement Louis XV, moi qui me suis par hasard levé si gai, si heureux, si content, comme vous me gâtez ma charmante matinée !

— Voilà qui est adorable, par exemple. Elle est donc jolie ma matinée à moi, à moi dont on massacre la famille ?

Le roi, malgré la crainte intérieure que lui inspirait l’orage grondant autour de lui, ne put s’empêcher de sourire au mot massacre.

La comtesse se leva furieuse.

— Ah ! voilà comme vous me plaignez ? dit-elle.

— Eh ! là, là, ne vous fâchez pas.

— Mais je veux me fâcher, moi.

— Vous avez tort ; vous êtes ravissante quand vous souriez, tandis que la colère vous enlaidit.

— Que m’importe à moi ? ai-je besoin d’être belle, puisque ma beauté ne m’empêche pas d’être sacrifiée à des intrigues ?

— Voyons, comtesse.

— Non, choisissez de moi ou de votre Choiseul.

— Chère belle, impossible de choisir, vous m’êtes nécessaires tous deux.

— Alors je me retire.

— Vous ?

— Oui, je laisse le champ libre à mes ennemis. Oh ! j’en mourrai de chagrin, mais M. de Choiseul sera satisfait et cela vous consolera.

— Eh bien ! moi je vous jure, comtesse, qu’il ne vous en veut pas le moins du monde, et qu’il vous porte dans son cœur. C’est un galant homme après tout, ajouta le roi, en ayant soin que M. de Sartines entendît bien ces dernières paroles.

— Un galant homme ! vous m’exaspérez, sire. Un galant homme qui fait assassiner les gens !

— Oh ! dit le roi, nous ne savons pas encore.

— Et puis, se hasarda de dire le lieutenant de police, une querelle entre gens d’épée est si piquante, si naturelle !

— Ah ! ah ! répliqua la comtesse ; et vous aussi, monsieur de Sartines.

Le lieutenant comprit la valeur de ce tu quoque, et il recula devant la colère de la comtesse. Il y eut un moment de silence sourd et menaçant.

— Vous voyez, Chon, dit le roi au milieu de cette consternation générale, vous voyez, voilà votre ouvrage.

Chon baissa les yeux avec une tristesse hypocrite.

— Le roi pardonnera, dit-elle, si la douleur de la sœur l’a emporté sur la force d’âme de la sujette.

— Bonne pièce ! murmura le roi… Voyons, comtesse, pas de rancune.

— Oh ! non, sire, je n’en ai pas… Seulement, je vais à Luciennes, et de Luciennes à Boulogne.

— Sur mer ? demanda le roi.

— Oui, sire, je quitte un pays où le ministre fait peur au roi.

— Madame ! dit Louis XV offensé.

— Eh bien ! sire, permettez que, pour ne pas manquer plus longtemps de respect à Votre Majesté, je me retire.

La comtesse se leva, observant du coin de l’œil l’effet que produisait son mouvement. Louis XV poussa son soupir de lassitude, soupir qui signifiait :

—- Je m’ennuie considérablement ici.

Chon devina le sens du soupir et comprit qu’il serait dangereux pour sa sœur de pousser plus loin la querelle.

Elle arrêta sa sœur par sa robe, et allant au roi :

— Sire, dit-elle, l’amour que ma sœur porte au pauvre vicomte l’a entraînée trop loin… c’est moi qui ai commis la faute, c’est à moi de la réparer… Je me mets au rang de la plus humble sujette de Sa Majesté ; je lui demande justice pour mon frère ; je n’accuse personne : la sagesse du roi saura bien distinguer.

— Eh ! mon Dieu ! c’est tout ce que je demande, moi, la justice ; oui, mais que ce soit la justice juste. Si un homme n’a pas commis un crime, qu’on ne lui reproche pas ce crime ; s’il l’a commis, qu’on le châtie.

Et Louis XV regardait la comtesse en disant ces paroles, essayant de rattraper, s’il était possible, les bribes de la joyeuse matinée qu’il s’était promise, et qui finissait d’une si lugubre façon.

La comtesse était si bonne qu’elle eut pitié de ce désœuvrement du roi qui le faisait triste et ennuyé partout excepté près d’elle.

Elle se retourna à moitié, car déjà elle avait commencé de marcher vers la porte.

— Est-ce que je demande autre chose, moi ? dit-elle avec une adorable résignation ; mais qu’on ne repousse pas mes soupçons, quand je les manifeste.

— Vos soupçons, ils me sont sacrés, comtesse, s’écria le roi ; et qu’ils se changent un peu en certitude, vous verrez. Mais j’y songe, un moyen bien simple.

— Lequel, sire ?

— Que l’on mande ici M. de Choiseul.

— Oh ! Votre Majesté sait bien qu’il n’y vient jamais. Il dédaigne d’entrer dans l’appartement de l’amie du roi. Sa sœur n’est pas comme lui ; elle ne demanderait pas mieux, elle.

Le roi se mit à rire.

— M. de Choiseul singe M. le dauphin, continua la comtesse encouragée. On ne veut pas se compromettre.

— M. le dauphin est un religieux, comtesse.

— Et M. de Choiseul est un tartufe, sire.

— Je vous dis, chère amie, que vous aurez le plaisir de le voir ici ; car je vais l’y appeler. C’est pour service d’État, il faudra bien qu’il vienne, et nous le ferons s’expliquer en présence de Chon qui a tout vu.. Nous confronterons, comme on dit au Palais, n’est-ce pas, Sartines ? Qu’on aille me chercher M. de Choiseul.

— Et moi, que l’on m’apporte mon sapajou, Dorée ; mon sapajou ! mon sapajou ! cria la comtesse.

À ces mots, qui s’adressaient à la femme de chambre rangeant dans un cabinet de toilette, et qui purent être entendus de l’antichambre, puisqu’ils furent prononcés juste au moment où la porte s’ouvrait devant l’huissier envoyé chez M. de Choiseul, une voix cassée répondit en grasseyant :

— Le sapajou de madame la comtesse, ce doit être moi ; je me présente, j’accours, me voilà !

Et l’on vit moelleusement entrer un petit bossu vêtu de la plus grande magnificence.

— Le duc de Tresmes ! s’écria la comtesse impatientée, mais je ne vous ai pas fait appeler, duc.

— Vous avez demandé votre sapajou, madame, dit le duc tout en saluant le roi, la comtesse et M. de Sartines, et comme je n’ai pas vu parmi tous les courtisans de plus laid singe que moi, je suis accouru.

Et le duc rit en montrant de si longues dents, que la comtesse ne put s’empêcher de rire aussi.

— Resterai-je ? demanda le duc, comme si c’eut été la faveur ambitionnée de toute sa vie.

— Demandez au roi, il est maître ici, monsieur le duc.

Le duc se tourna vers le roi d’un air suppliant.

— Restez, duc, restez, dit le roi, enchanté d’accumuler les distractions autour de lui.

En ce moment l’huissier de service ouvrit la porte.

— Ah ! dit le roi avec un léger nuage d’ennui, est-ce déjà M. de Choiseul ?

— Non, sire, répondit l’huissier, c’est monseigneur le dauphin, qui voudrait parler à Votre Majesté.

La comtesse fit un bond de joie, car elle croyait que le dauphin se rapprochait d’elle ; mais Chon, qui pensait à tout, fronça le sourcil.

— Eh bien ! où est-il, M. le dauphin ? demanda le roi impatienté.

— Chez Sa Majesté. M. le dauphin attendra que Sa Majesté rentre chez elle.

— Il est dit que je ne serai jamais tranquille un instant, gronda le roi.

Puis, tout à coup, comprenant que cette audience demandée par le dauphin lui épargnait, momentanément du moins, sa scène avec M. de Choiseul, il se ravisa.

— J’y vais, dit-il, j’y vais. Adieu, comtesse. Voyez comme je suis malheureux, voyez comme on me tiraille.

— Votre Majesté s’en va, s’écria la comtesse, au moment où M. de Choiseul va venir ?

— Que voulez-vous ! le premier esclave c’est le roi. Ah ! si messieurs les philosophes savaient ce que c’est que d’être roi, et roi de France surtout !

— Mais, sire, restez.

— Oh ! je ne puis pas faire attendre le dauphin. On dit déjà que je n’aime que mes filles.

— Mais, enfin, que dirai-je à M. de Choiseul ?

— Eh bien ! vous lui direz de venir me trouver chez moi, comtesse.

Et pour briser court à toute observation, le roi baisa la main de la comtesse frémissante de colère, et disparut en courant, comme c’était son habitude, chaque fois qu’il craignait de perdre le fruit d’une bataille gagnée par ses temporisations et son astuce de bourgeois.

— Oh ! il nous échappe encore ! s’écria la comtesse en frappant ses deux mains avec dépit.

Mais le roi n’entendit pas même cette exclamation. La porte s’était déjà refermée derrière lui, et il traversait l’antichambre en disant :

— Entrez, messieurs, entrez. La comtesse consent à vous recevoir. Seulement vous la trouverez bien triste de l’accident arrivé à ce pauvre Jean.

Les courtisans se regardèrent étonnés. Ils ignoraient quel accident pouvait être arrivé au vicomte. Beaucoup espéraient qu’il était mort.

Ils se composèrent un visage de circonstance. Les plus joyeux se firent les plus tristes et ils entrèrent.