Journal d’un Voyageur pendant la guerre de 1870/01

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Journal d’un Voyageur pendant la guerre de 1870
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JOURNAL D’UN VOYAGEUR


PENDANT LA GUERRE




Nohant, 15 septembre 1870.

Quelle année, mon Dieu ! et comme la vie nous a été rigoureuse ! La vie est un bien pourtant, un bien absolu, qui ne se perd ni ne diminue dans le sublime total universel. Les hommes de ce petit monde où nous sommes n’en ont encore qu’une notion confuse, un sentiment fiévreux, douloureux, étroit. Ils font un misérable usage des fugitives années où ils croient pouvoir dire moi, sans songer qu’avant et après cette passagère affirmation leur moi a déjà été et sera encore un moi inconscient peut-être de l’avenir et du passé, mais toujours plus affirmatif et plus accusé.

Des milliers d’hommes viennent de joncher les champs de bataille de leurs cadavres mutilés. Chers êtres pleurés ! une grande âme s’élève avec la fumée de votre sang injustement, odieusement répandu pour la cause des princes de la terre. Dieu seul sait comment cette âme magnanime se répartira dans les veines de l’humanité ; mais nous savons au moins qu’une partie de la vie de ces morts passe en nous et y décuple l’amour du vrai, l’horreur de la guerre pour la guerre, le besoin d’aimer, le sentiment de la vie idéale, qui n’est autre que la vie normale telle que nous sommes appelés à la connaître. De cette étreinte furieuse de deux races sortira un jour la fraternité, qui est la loi future des races civilisées. Ta mort, ô grand cadavre des armées, ne sera donc pas perdue, et chacun de nous portera dans son sein un des cœurs qui ont cessé de battre.

Ces réflexions me saisissent au lever du soleil, après quatre jours de fièvre que vient de dissiper ou plutôt d’épuiser une nuit d’insomnie. En ouvrant ma fenêtre, en aspirant la fraîcheur du matin et le profond silence d’une campagne encore matériellement tranquille, je me demande si tout ce que je souffre depuis six semaines n’est point un rêve. Est-il possible que ce matin bleu, cette verdure renouvelée après un été torride, ces nuages roses qui montent dans le ciel, ces rayons d’or qui percent les branches, ne soient pas l’aurore d’un jour heureux et pur ? Est-il possible que les héros de nos places de guerre souffrent mille morts à cette heure, et que Paris entende déjà peut-être gronder le canon allemand autour de ses murailles ? Non, cela n’est pas. J’ai eu le cauchemar, la fièvre a déchaîné sur moi ses fantômes, elle m’a brisée. Je m’éveille, tout est comme auparavant. Les vendangeurs passent, les coqs chantent, le soleil étend sur l’herbe ses tapis de lumière, les enfans rient sur le chemin. — Horreur ! voilà des blessés qui reviennent, des conscrits qui partent : malheur à moi, je n’avais pas rêvé !

Et devant moi se déroule de nouveau cette funeste demi-année dont j’ai bu l’amertume en silence, mon fils gravement malade pendant seize nuits que j’ai passées à son chevet, — attendant d’heure en heure, durant plusieurs de ces nuits lugubres, que ma belle-fille m’apportât des nouvelles de mes deux petits-enfans sérieusement malades aussi. Et puis quelques jours plus tard, quand le printemps splendide éclatait en pluie de fleurs sur nos têtes, vingt autres nuits passées auprès de mon fils malade encore. Et puis une grande fatigue, le travail en retard, un effort désespéré pour reprendre ma tâche au milieu d’un été que je n’ai jamais vu, que je ne croyais pas possible dans nos climats tempérés ; des journées où le thermomètre à l’ombre montait à 45 degrés, plus un brin d’herbe, plus une fleur au 1er juillet, les arbres jaunis perdant leurs feuilles, la terre fendue s’ouvrant comme pour nous ensevelir, l’effroi de manquer d’eau d’un jour à l’autre, l’effroi des maladies et de la misère pour tout ce pauvre monde découragé de demander à la terre ce qu’elle refusait obstinément à son travail, la consternation de sa fauchaison à peu près nulle, la consternation de sa moisson misérable, terrible sous cette chaleur d’Afrique qui prenait un aspect de fin du monde ! Et puis des fléaux que la science croyait avoir conjurés et devant lesquels elle se déclare impuissante, des varioles foudroyantes, horribles, l’incendie des bois environnans élevant ses fanaux sinistres autour de l’horizon, des loups effarés venant se réfugier le soir dans nos maisons ! Et puis des orages furieux brisant tout, et la grêle meurtrière achevant l’œuvre de la sécheresse !

Et tout cela n’était rien, rien en vérité ! Nous regrettons ce temps si près de nous dont il semble qu’un siècle de désastres nous sépare déjà. La guerre est venue, la guerre au cœur de la France, et aujourd’hui Paris investi ! Demain peut-être, pas plus de nouvelles de Paris que de Metz ! Je ne sais pas comment nos cœurs ne sont pas encore brisés. On ne se parle plus dans la crainte de se décourager les uns les autres.

17 septembre.

Aujourd’hui pas de lettres de Paris, pas de journaux. La lutte colossale, décisive, est-elle engagée ? Je me lève encore avec le jour sans avoir pu dormir un instant. Le sommeil, c’est l’oubli de tout, on ne peut plus le goûter qu’au prix d’une extrême fatigue, et nous sommes dans l’inaction ! On ne peut s’occuper des campagnes apparemment ; rien pour organiser ce qui reste au pays de volontés encore palpitantes, rien pour armer ce qui reste de bras valides. Il n’y en a pourtant plus guère ; on a déjà appelé tant d’hommes ! Notre paysan a pleuré, frémi, et puis il est parti en chantant, et le vieux, l’infirme, le patient est resté pour garder la famille et le troupeau, pour labourer et ensemencer le champ. Beauté mélancolique de l’homme de la terre, que tu es frappante et solennelle au milieu des tempêtes politiques ! Tandis que le riche, vaillant ou découragé, abandonne son bien-être, son industrie, ses espérances personnelles, pour fuir ou pour combattre, le vieux paysan, triste et grave, continue sa tâche et travaille pour l’an prochain. Son grenier est à peu près vide ; mais, fût-il plein, il sait bien que d’une manière ou de l’autre il lui faudra payer les frais de la guerre. Il sait que cet hiver sera une saison de misère et de privations ; mais il croit au printemps, lui ! La nature est toujours pour lui une promesse, et je l’ai trouvé moins affecté que moi en voyant mourir cet été le dernier brin d’herbe de son pré, la dernière fleurette de son sillon. J’avais un chagrin d’artiste en regardant périr la plante, la fleur, ce sourire pur et sacré de la terre, cette humble et perpétuelle fête de la saison de vie. Tandis que je me demandais si le sol n’était pas à jamais desséché, si la sève de la rose n’était pas à jamais tarie, si je retrouverais jamais l’ancolie dans les foins ou la scutellaire au bord de l’eau tarie, il ne se souciait, lui, que de ce qu’il pourrait faire manger à sa chèvre ou à son bœuf durant l’hiver ; mais il avait plus de confiance que moi dans l’inépuisable générosité du sol. Il disait : — Qu’un peu de pluie nous vienne, nous sèmerons vite, et nous recueillerons en automne. — Mon imagination me montrait un cataclysme là où sa patience ne constatait qu’un accident. Il ne s’apercevait guère du luxe évanoui, du bleuet absent des blés, du lychnis rose disparu de la haie. Il arrachait une poignée d’herbe avec l’a racine sèche, et après un peu d’étonnement, il disait : — L’herbe pourtant, l’herbe, ça ne peut pas mourir !

Il n’a pas la compréhension raisonnée, mais il a l’instinct profond, inébranlable, de l’impérissable vitalité. Le voilà en présence de la famine pour son compte, aux prises avec les aveugles éventualités de la guerre : comme il est calme ! Au milieu de ses préjugés, de ses entêtemens, de son ignorance, il a un côté vraiment grand. Il représente l’espèce avec sa persistante confiance dans la loi du renouvellement.

Boussac (Creuse), 20 septembre.

On dit que récapituler ses maux porte malheur. Cela est vrai pour nous aujourd’hui. La variole s’est déclarée foudroyante, épidémique autour de nous ; nous avons renvoyé les enfans et leur mère, et aujourd’hui force nous est de les rejoindre, car le fléau est installé pour longtemps peut-être, et nous ne pouvons vivre ainsi séparés. Nous voilà fuyant quelque chose de plus aveugle et de plus méchant encore que la guerre, après avoir tenté vainement d’y apporter remède ; hélas ! il n’y en a pas, le paysan chasse le médecin ou le voit arriver avec effroi. Partons donc ! Une balle n’est rien, elle ne tue que celui qu’elle frappe, mais ce mal subit qu’il faut absolument communiquer à l’être dévoué qui vous soigne, à votre enfant, à votre mère, à votre meilleur ami !… Il faut donc alors mourir en se haïssant soi-même, en se maudissant, en se reprochant comme un crime d’avoir vécu une heure de trop !

La chaleur est écrasante, la sécheresse va recommencer ; elle n’a pas cessé ici, dans ce pays granitique, littéralement cuit. Nous couchons dans une petite auberge très propre ; abondance de plats fortement épicés, pas d’eau potable. Le pays est admirable quand même. La couleur est morte sur les arbres, mais les belles formes et les beaux tons des masses rocheuses bravent le manque de parure végétale. Les bestiaux épars, cherchant quelques brins d’herbe sous la fougère, ont un grand air de tristesse et d’ennui ; leurs robes sont ternes, tandis que les flancs dénudés des collines brillent au soleil couchant comme du métal en fusion. Le soleil baisse encore, tout s’illumine, et les vastes brûlis de bruyère forment à l’horizon des zones de feu véritable qu’on ne distingue plus de l’embrasement général que par un ton cerise plus clair. Sommes-nous en Afrique ou au cœur de la France ? Hélas ! c’est l’enfer avec ses splendeurs effrayantes où l’âme navrée des souvenirs de la terre fait surgir les visions de guerre et d’incendie. Ailleurs on brûle tout de bon les villages, on tue les hommes, on emmène les troupeaux. Et ce n’est pas loin, ce qu’on ne voit pas encore ! Ce magnifique coucher de soleil, c’est peut-être la France qui brûle à l’horizon !

Saint-Loup (Creuse), 21 septembre.

Le Puy-de-Dôme et la fière dentelure des volcans d’Auvergne se sont découpés tantôt dans le ciel au-delà du plateau que nous traversions, premier échelon du massif central de la France. Quelle placidité dans cette lointaine apparition des sommets déserts ! Voilà le rempart naturel qu’au besoin la France opposerait à l’invasion ; qu’il est majestueux sous son voile de brume rosée ! Les plaines immenses qui s’échelonnent jusqu’à la base semblent le contempler dans un muet recueillement.

Ici tout est calme, encore plus qu’aux bords de l’Indre. Les gens sont pourtant plus actifs et plus industrieux ; ils ont plus de routes et de commerce, mais ils sont plus sobres et plus graves. Le paysan vit de châtaignes et de cidre, il sait se passer de pain et de vin ; sa vache et son bœuf ne sont pas plus difficiles que son âne. Ils mangent ce qu’ils trouvent, et sont moins éprouvés par la sécheresse que nos bêtes habituées à la grasse prairie. Ce pays-ci n’attirera pas la convoitise de l’étranger. La nature lui sera revêche, si l’habitant ne lui est pas hostile.

Nous voici chez d’adorables amis, dans une vieille maison très commode et très propre, aussi bien, aussi heureux qu’on peut l’être par ces temps maudits. L’air est sain et vif, le soleil a tout dévoré, et le danger de famine est bien plus effrayant encore que chez nous. Ils n’ont pas eu d’orage, pas une goutte d’eau depuis six mois ! Deux beaux petits garçons jouent au soleil, sous de pauvres acacias dénudés, avec nos deux petites filles, charmées du changement de place, un petit âne d’un bon caractère, et un gros chien qui flaire les nouveau-venus d’un air nonchalant. Les enfans rient et gambadent, c’est un heureux petit monde à part qui ne s’inquiète et n s’attriste de rien. Au commencement de la guerre, nous ne voulions pas qu’on en parlât devant nos filles ; nous avions peur qu’elles n’eussent peur. Nous les retrouvons déjà acclimatées à cette atmosphère de désolation ; elles ont voyagé, elles ont fait une vingtaine de lieues ; elles parlent bataille, elles jouent aux Prussiens avec ce garçons, qui se font des fusils avec des tiges de roseau. C’est un jeu nouveau, une fiction, cela n’est pas arrivé, cela n’arrivera pas. Les enfans décidément ne connaissent pas la peur du réel.

22 septembre.

Chez nous, j’étais physiquement très malade. Étais-je sous l’influence de l’air empesté du pauvre Nohant ? Aujourd’hui je me sens guérie, mais le cœur ne reprend pas possession de lui-même. On avait naguère, dans la tranquillité de la vie retirée et studieuse, cette petite joie intérieure qui est comme le sentiment de l’état de santé de la conscience personnelle. Aujourd’hui il n’y a plus du tout de personnalité possible ; le devoir accompli, toujours aimé, mais impuissant au-delà d’une étroite limite, ne console plus de rien. Voici les temps de calamité sociale où tout être bien organisé sent frémir en soi les profondes racines de la solidarité humaine. Plus de chacun pour soi, plus de chacun chez soi ! La communauté des intérêts éclate. L’avare qui compte sa réserve est effrayé de cette stérile ressource qui s’écoulera sans se renouveler. Il est malheureux, irrité ; il voudrait égorger l’inconnu, la crise, tout ce qui tombera sous sa main. Il cherche un lieu sûr pour cacher sa bourse, non pas tant pour la dérober à l’Allemand, avec lequel il se résigne à transiger, que pour se dispenser de nourrir son voisin affamé l’hiver prochain. Celui qui n’a pas la même préoccupation personnelle est malheureux autrement, sa souffrance est plus noble, mais elle est plus profonde et plus constante. Il ne se dit pas comme l’avare qu’il réussira peut-être, à force de soins, à ne pas trop manquer. Quand l’avare a saisi cette espérance, il s’endort rassuré. L’autre, celui qui fait bon marché de lui-même, ne réfléchit pas tant à son lendemain. Son sommeil est un rêve amer où l’âme se tord sous le poids du malheur commun. Pauvre soldat de l’humanité, il veut bien mourir pour les autres, mais il voudrait que les autres fussent assurés de vivre, et quand la voix de la vision crie à son oreille : Tout meurt ! il s’agite en vain, il étend ses mains dans le vide. Il se sent mourir autant de fois qu’il y a de morts sur la terre.

22 septembre.

Heureux ceux qui croient que la vie n’est qu’une épreuve passagère, et qu’en la méprisant ils gagneront une éternité de délices ! Ce calcul égoïste révolte ma conscience, et pourtant je crois que nous vivons éternellement, que le soin que nous prenons d’élever notre âme vers le vrai et le bien nous fera acquérir des forces toujours plus pures et plus intenses pour le développement de nos existences futures ; mais croire que le ciel est ouvert à deux battans à quiconque dédaigne la vie terrestre me semble une impiété. Une place nous est échue en ce monde ; purifions-la, si elle est malsaine. La vie est un voyage ; rendons-le utile, s’il est pénible. Des compagnons nous entourent au hasard ; quels qu’ils soient, voyageons à frais communs ; ne prions pas, plutôt que de prier seuls. Travaillons, marchons, déblayons ensemble. Ne disons pas devant ceux qui meurent en chemin qu’ils sont heureux d’être délivrés de leur tâche. Le seul bonheur qui nous soit assigné en ce monde, c’est précisément de bien faire cette tâche, et la mort qui l’interrompt n’est pas une dispense de recommencer ailleurs. Il serait commode, en vérité, d’aller s’asseoir au septième ciel pour avoir vécu une fois !

23 septembre.

Un soleil ardent traversant un air froid : ceci ressemble au printemps du midi ; mais la sécheresse des plantes nous rappelle que nous sommes au pays de la soif. On a grand’peine ici à se procurer de l’eau, et elle n’est pas claire ; une pauvre petite source hors du village alimente comme elle peut bêtes et gens. Les rivières ne coulent plus. On nous a menés aujourd’hui voir le gouffre de la Tarde. La Tarde est un torrent qui forme aux plateaux que nous traversons une ceinture infranchissable en hiver ; il est enfoui dans d’étroites gorges granitiques qui se bifurquent ou se croisent en labyrinthe, et il y roule une masse d’eau d’une violence extrême. Le gouffre, où nous sommes descendus, offre encore un profond réservoir d’eau morte sous les roches qui surplombent. Le poisson s’y est réfugié. À deux pas plus loin, la Tarde disparaît de place en place ; elle semble revivre, marcher avec le vent qui la plisse, mais elle s’arrête et se perd toujours. En mille endroits, on passe la furieuse à pied sec, sur des entassemens de roches brisées ou roulées qui attestent sa puissance évanouie. Rien n’est plus triste que cette eau dormante, enchaînée, trouble et morne, qui a conservé à ses rives escarpées un peu de fraîcheur printanière, mais qui semble leur dire : « Buvez encore aujourd’hui, demain je ne serai plus. »

J’avais un peu oublié nos peines. Il y avait de ces recoins charmans où quelques fleurettes vous sourient encore et où l’on rêve de passer tout seul un jour de far niente, sans souvenir de la veille, sans appréhension du lendemain. En face, un formidable mur de granit couronné d’arbres et brodé de buissons ; derrière soi, une pente herbeuse rapide, plantée de beaux noyers ; à droite et à gauche, un chaos de blocs dans le lit du torrent ; sous les pieds, on a cet abîme où, à la saison des pluies, deux courans refoulés se rencontrent et se battent à grand bruit, mais où maintenant plane un silence absolu. Un vol de libellules effleure l’eau captive et semble se rire de sa détresse. Une chèvre tond le buisson de la muraille à pic ; par où est-elle venue, par où s’en ira-t-elle ? Elle n’y songe pas ; elle vous regarde, étonnée de votre étonnement. Je contemplais la chèvre, je suivais le vol des demoiselles, je cueillais des scabieuses lilas ; quelqu’un dit près de moi : — Voilà une retraite assez bien fortifiée contre les Prussiens ! Tout s’évanouit, la nature disparaît. Plus de rêve, plus de contemplation. On se reproche de s’être amusé un instant. On n’a pas le droit d’oublier, Va-t’en, poésie, tu n’es bonne à rien !

Mon âme est-elle plus en détresse que celle des autres ? Il y a si longtemps que j’ai abandonné à ma famille les soins de la vie pratique, que je suis redevenue enfant. J’ai vécu au-dessus du possible immédiat, ne tenant bien compte que du possible éternel. Certes j’étais dans le vrai absolu, mais non dans le vrai relatif. Je le savais bien ; je me disais que le relatif, auquel je suis impropre, ne me regardait pas, que je n’y pouvais faire autorité, et qu’il était d’une sage modestie de ne plus m’en mêler. Aujourd’hui je vois que la réflexion qui s’étend à l’ensemble des faits humains est méconnue dans toute l’Europe, que les nations sont régies par la loi brutale de l’égoïsme, qu’elles sont insensibles à l’égorgement d’une civilisation comme la nôtre, que l’Allemagne prend sa revanche de nos victoires, comme si un demi-siècle écoulé depuis ne l’avait pas initiée à la loi du progrès et à la notion de solidarité, que la faute d’un prince aveugle lui sert de prétexte pour nous détruire, que c’est bien l’Allemagne qui veut anéantir la France ! Tout le monde agit pour arriver à l’issue violente de cette lutte monstrueuse, et moi, je suis ici à m’étonner encore, en proie à une stupeur où je sens que mon âme expire !

24 septembre.

S… est une de ces supériorités enfoncées dans la vie pratique, qui s’y font un milieu restreint, et ne se doutent pas qu’elles pourraient s’étendre indéfiniment. Doué d’une activité à la fois ardente et raisonnée, il s’intitule simple paysan, et pourrait être ministre d’état mieux que bien d’autres qui l’ont été. Il a su faire, d’une terre en friche, une propriété relativement riche. Pour qui sait l’histoire de la terre dans ces pays ingrats, réussir sans enfouir dans le sol plus d’argent qu’il n’en peut rendre est un problème ardu. Cela s’est fait par lui sans capitaux, sans risques, avec ardeur, gaîté, douceur paternelle. Sa femme est sa véritable moitié : similitude de goûts, d’opinions, de caractère ; deux êtres dont les forces s’unissent et s’augmentent sous le lien d’une tendresse infinie. Couple rare, d’une touchante simplicité et d’une valeur qu’il ignore !

Ils ont beau dire, ils ne sont point paysans. Ils appartiennent à la bonne bourgeoisie, à la vraie, celle qui identifie sa tâche à celle du laboureur et le considère comme son égal ; mais cette égalité n’est pas la similitude. On a beau défendre au paysan d’appeler mon maître le propriétaire du champ qu’il cultive, il veut que la possession soit une autorité. Il ne voit dans la société qu’une hiérarchie de maîtrises à conserver, car il est maître aussi chez lui, et il n y a pas longtemps qu’il admet sa femme à sa table. Il a de la maîtrise cette notion qu’elle n’est pas donnée par le travail et pour le travail seulement. Il veut qu’elle soit de tous les instans et s’étende à tous les actes de la vie. C’est en vain que le bourgeois éclairé lui dit : — Je ne suis que le patron, celui qui dirige l’emploi des forces. Quand la charrue est rentrée, quand le bœuf est à retable, je n’ai plus d’autorité ; vous êtes mon semblable, nous pouvons manger ensemble ou séparément, nous pouvons penser, agir, voter, chacun à sa guise. En dehors de la fonction spéciale qui nous lie à la terre par un contrat passé entre nous, chacun de nous s’appartient. — Le paysan comprend fort bien ; mais il ne veut pas qu’il en soit ainsi. Il ne veut pas être l’égal du maître, parce qu’il ne veut pas, sur l’échelon infime qu’il occupe, admettre un pouvoir égal au sien. Il prend la société pour un régiment où la consigne est de toutes les heures. Aussi se plie-t-il au régime militaire avec une prodigieuse facilité. Là où le bourgeois porte une notion de dévoûment à la patrie qui lui fait accepter les amertumes de l’esclavage, le paysan porte la croyance fataliste que l’homme est fait pour obéir. On s’assemble sur la place du village, on fait l’exercice avec quelques fusils de chasse et beaucoup de bâtons. Il y a là encore de beaux hommes qui seront pris par la prochaine levée et qui n’y croient pas encore. On sort du village, on apprend à marcher ensemble, à se taire dans les rangs, à se diviser, à se masser. L’un d’eux disait : Je n’ai pas peur des Prussiens.

— Alors, répond un voisin, tu es décidé à te battre ?

— Non. Pourquoi me battrais-je ?

— Pour te défendre. S’ils prennent ta vache, qu’est-ce que tu feras ?

— Rien. Ils ne me la prendront pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils n’en ont pas le droit.

Sancta simplicitas ! Toute la logique du paysan est dans cette notion du tien et du mien, qui lui paraît une loi de nature imprescriptible. Ils n’en ont pas le droit ! — Le mot, rapporté à table, nous a fait rire, puis je l’ai trouvé triste et profond. Le droit) cette convention humaine, qui devient une religion pour l’homme naïf, que la société méconnaît et bouleverse à chaque instant dans ses mouvemens politiques ! Quand viendra l’impôt forcé, l’impôt terrible, inévitable, des frais de guerre, tous ces paysans vont dire que l’état n’a pas le droit ! Quelle résistance je prévois, quelles colères, quels désespoirs au bout d’une année stérile ! Comment organiser une nation où le paysan ne comprend pas et domine la situation par le nombre ?

25 septembre.

S… veut nous arracher à la tristesse ; il nous fait voir le pays. La région qui entoure Saint-Loup est triste : les arbres, très nombreux, sont moitié plus petits et plus maigres que ceux du Berry, déjà plus petits de moitié que ceux de la Normandie. Ainsi on pourrait dire que la Creuse ne produit que des quarts d’arbres. Elle se rachète au point de vue du rapport par la quantité, et on appelle le territoire où nous sommes la Limagne de la Marche. Triste Limagne, sans grandeur et sans charme, manquant de belles masses et d’accidens heureux ; mais au-delà de ce plateau sans profondeur de terre végétale, les arbres s’espacent et se groupent, des versans s’accusent, et dans les creux la végétation trouve pied. Les belles collines de Boussac, crénelées de puissantes pierres druidiques, reparaissent pour encadrer la partie ouest. À l’est, les hauteurs de Chambon font rebord à la vaste cuve fertile, coupée encore de quelques landes rétives et semée au fond de vastes étangs, aujourd’hui desséchés en partie et remplis de sables blancs bordés de joncs d’un vert sombre. Un seul de ces étangs a encore assez d’eau pour ressembler à un lac. Le soleil couchant y plonge comme dans un miroir ardent. Ma petite-fille Aurore, qui n’a jamais vu tant d’eau à la fois, croît qu’elle voit la mer, et le contemple en silence tant qu’elle peut l’apercevoir à travers les buissons du chemin.

L’abbaye de Beaulieu est située dans une gorge, au bord de la Tarde, qui y dessine les bords d’un vallon charmant. Là il y a des arbres qui sont presque des arbres. Cette enceinte de fraîches prairies et de plantations déjà anciennes, car elles datent du siècle dernier, a conservé de l’herbe et du feuillage à discrétion. Le ravin lui fait une barrière étroite, mais bien mouvementée, couverte de bois à pic et de rochers revêtus de plantes. Ce serait là, au printemps, un jardin naturel pour la botanique ; mais je ne vois plus rien qu’un ensemble, et on dit encore autour de moi : Les Prussiens ne s’aviseront pas de venir ici ! — Toujours l’ennemi, le fléau devant les yeux ! Il se met en travers de tout ; c’est en vain que la terre est belle et que le ciel sourit. Le destructeur approche, les temps sont venus. Une terreur apocalyptique plane sur l’homme, et la nature s’efface.

On organise la défense ; s’ils nous en laissent le temps, la peur fera place à la colère. Ceux qui raisonnent ne sont pas effrayés du fait, et j’avoue que la bourrasque de l’invasion ne me préoccupe pas plus pour mon compte que le nuage qui monte à l’horizon dans un jour d’été. Il apporte peut-être la destruction aussi, la grêle qui dévaste, la foudre qui tue ; le nuage est même plus redoutable qu’une armée ennemie, car nul ne peut le conjurer et répondre par une artillerie terrestre à l’artillerie céleste. Pourtant notre vie se passe à voir passer les nuages qui menacent ; ils ne crèvent pas tous sur nos têtes, et l’on se soucie médiocrement du mal inévitable. La vie de l’homme est ainsi faite qu’elle est une acceptation perpétuelle de la mort ; oubli inconscient ou résignation philosophique, l’homme jouit d’un bien qu’il ne possède pas et dont aucun bail ne lui assure la durée. Que l’orage de mort passe donc ! qu’il nous emporte plusieurs ou beaucoup à la fois ! Y songer, s’en alarmer sans cesse, c’est mourir d’avance, c’est le suicide par anticipation.

Mais la tristesse que l’on sent est plus pénible que la peur. Cette tristesse, c’est la contagion de celle des autres. On les voit s’agiter diversement dans un monde près de finir, sans arriver à la reconstruction d’un monde nouveau. On m’écrit de divers lieux et de divers points de vue : Nous assistons à l’agonie des races latines ! — Ne faudrait-il pas dire plutôt que nous touchons à leur renouvellement ?

Quelques-uns disent même que la transmission d’un nouveau sang dans la race vaincue modifiera en bien ou en mal nos instincts, nos tempéramens, nos tendances. Je ne crois pas à cette fusion physique des races. La guerre n’amène pas de sympathie entre le vainqueur et le vaincu. La brutalité cosaque n’a pas implanté en France une monstrueuse génération de métis dont il y ait eu à prendre note. En Italie, pendant une longue occupation étrangère, la fierté, le point d’honneur patriotique, n’ont permis avec l’ennemi que des alliances rares et réputées odieuses. Nos courtisanes elles-mêmes y regarderont à deux fois avant de se faire prussiennes, et d’ailleurs la bonne nature, qui est logique, ne permet pas aux courtisanes d’être fécondes.

Ce n’est donc pas de là que viendra le renouvellement. Il viendra de plus haut, et la famille teutonne sera plus modifiée que la nôtre par ce contact violent que la paix, belle ou laide, rendra plus durable que la guerre. Quel est le caractère distinctif de ces races ? La nôtre n’a pas assez d’ordre dans ses affaires, l’autre en a trop. Nous voulons penser et agir à la fois, nous aspirons à l’état normal de la virilité humaine, qui serait de vouloir et de pouvoir simultanément. Nous n’y sommes point arrivés, et les Allemands nous surprennent dans un de ces paroxysmes où la fièvre de l’action tourne au délire, par conséquent à l’impuissance. Ils arrivent froids et durs comme une tempête de neige, implacables dans leur parti-pris, féroces au besoin, quoique les plus doux du monde dans l’habitude de la vie. Ils ne pensent pas du tout, ce n’est pas le moment ; la réflexion, la pitié, le remords, les attendent au foyer. En marche, ils sont machines de guerre inconscientes et terribles. Cette guerre-ci particulièrement est brutale, sans âme, sans discernement, sans entrailles. C’est un échange de projectiles plus ou moins nombreux, ayant plus ou moins de portée, qui paralyse la valeur individuelle, rend nulles la conscience et la volonté du soldat. Plus de héros, tout est mitraille. Ne demandez pas où sera la gloire des armes, dites où sera leur force, ni qui a le plus de courage ; il s’agit bien de cela ! demandez qui a le plus de boulets.

C’est ainsi que la civilisation a entendu sa puissance en Allemagne. Ce peuple positif a supprimé jusqu’à nouvel ordre la chimère de l’humanité ! Il a consacré dix ans à fondre des canons. Il est chez nous, il nous foule, il nous ruine, il nous décime. Nous contemplons avec stupeur sa splendeur mécanique, sa discipline d’automates savamment disposés. C’est un exemple pour nous, nous en profiterons ; nous prendrons des notions d’ordre et d’ensemble. Nous aurons épuisé les efforts désordonnés, les fantaisies périlleuses, les dissensions où chacun veut être tout. Une cruelle expérience nous mûrira : c’est ainsi que l’Allemagne nous fera faire un pas en avant. Dussions-nous être vaincus par elle en apparence, nous resterons le peuple initiateur qui reçoit une leçon et ne la subit pas. Ce refroidissement qu’elle doit apporter à nos passions trop vives ne sera donc pas une modification de notre tempérament, un abaissement de chaleur naturelle comme l’entendrait une physiologie purement matérialiste ; ce sera un accroissement de nos facultés de réflexion et de compréhension. Nous reconnaîtrons qu’il y a chez ce peuple un stoïcisme de volonté qui nous manque, une persistance de caractère, une patience, un savoir étendu à tout, une décision sans réplique, une vertu étrange jusque dans le mal qu’il croit devoir commettre. Si nous gardons contre lui un ressentiment politique amer, notre raison lui rendra justice à un point de vue plus élevé.

Quant à lui, en cet instant sans doute, il s’arroge le droit de nous mépriser. Il ne se dit pas qu’en frappant nos paysans de terreur il est le criminel instigateur des lâchetés et des trahisons. Il dédaigne ce paysan qui ne sait pas lire, qui ne sait rien, qui a puisé dans le catholicisme tout ce qui tendait à l’abrutir par la fausse interprétation du christianisme. L’Allemand, à l’heure qu’il est, raille le désordre, l’incurie, la pénurie de moyens où l’empire a laissé la France. Il nous traite comme une nation déchue, méritant ses revers, faite pour ramper, bonne à détruire ; mais les Allemands ne sont pas tous aveuglés par l’abus de la force. Il y a des nuances de pays et de caractère dans cette armée d’invasion. Il y a des officiers instruits, des savans, des hommes distingués, des bourgeois jadis paisibles et humains, des ouvriers et des paysans honnêtes chez eux, épris de musique et de rêverie. Ce million d’hommes que l’Allemagne a vomi sur nous ne peut pas être la horde sauvage des innombrables légions d’Attila. C’est une nation différente de nous, mais éclairée comme nous par la civilisation et notre égale devant Dieu. Ce qu’elle voit chez nous, beaucoup le comprendront, et l’ivresse de la guerre fera place un jour à de profondes réflexions. Il me semble que j’entends un groupe d’étudians de ce docte pays s’entretenir en liberté dans un coin de nos mornes campagnes. Des gens de Boussac qui ont l’imagination vive prétendaient ces jours-ci avoir vu trois Prussiens, le casque en tête, assis au clair de la lune, sur les pierres jaumâtres, ces blocs énormes qui surmontent le vaste cromlech du mont Barlot.

Ils ont pu les voir ! Leurs âmes effarées ont vu trois âmes pensives que la rêverie faisait flotter sur les monumens druidiques de la vieille Gaule, et qui devisaient entre elles de l’avenir et du passé. Qui sait le rôle de l’idée quand elle sort de nous pour embrasser un horizon lointain dans le temps et dans l’espace ? Elle prend peut-être alors une figure que les extatiques perçoivent, elle prononce peut-être des paroles mystérieuses qu’une autre âme rêveuse peut seule entendre.

Donc supposons ; Ils étaient trois : un du nord de l’Allemagne, un du centre, un du midi. Celui du nord disait : Nous tuons, nous brûlons, comme nous avons été tués et brûlés par la France. C’est justice, c’est la loi du retour, la peine du talion. Vive notre césar qui nous venge !

Celui du midi disait : Nous avons voulu nous séparer du césar du midi ; nous tuons et brûlons pour inaugurer le césar du nord !

Et l’Allemand du centre disait : Nous tuons et brûlons pour n’être pas tués et brûlés par le césar, du-nord ou par celui du midi.

Alors de la grande pierre jadis consacrée, dit-on, aux sacrifices humains, sortit une voix sinistre qui disait : Nous avons tué et brûlé pour apaiser le dieu de la guerre. Les césars de Rome nous ont tués et brûlés pour étendre leur empire.

— Les césars sont dieux ! s’écria le Prussien.

— Craignons les césars ! dit le Bavarois.

— Servons les césars ! ajouta le Saxon.

— Craignez la Gaule ! reprit la voix de la pierre ; c’est la terre où les vivans sont mangés par les morts.

— La Gaule est sous nos pieds, dirent en riant les trois Allemands en frappant la pierre antique du talon de leurs bottes.

— Mais la voix répondit : Le cadavre est sous vos pieds ; l’âme plane dans l’air que vous respirez, elle vous pénètre, elle vous possède, elle vous embrasse et vous dompte. Attachée à vous, elle vous suivra ; vous l’emporterez chez vous vivante comme un remords, navrante comme un regret, puissante comme une victime inapaisable que rien ne réduit au silence. A tout jamais dans la légende des siècles, une voix criera sur vos tombes : Vous avez tué et brûlé la France, qui ne voulait plus de césars, pour faire à ses dépens la richesse et la force d’un césar qui vous détruira tous !

Les trois étrangers gardèrent le silence ; puis ils ôtèrent leurs casques teutons, et la lune éclaira trois belles figures jeunes et douces, qui souriaient en se débarrassant d’un rêve pénible. Ils voulaient oublier la guerre et rêvaient encore. Ils se croyaient transportés dans leur patrie, à l’ombre de leurs tilleuls en fleurs, tandis que leurs fiancées préparaient leurs pipes et rinçaient leurs verres. Il leur semblait qu’un siècle s’était écoulé depuis un rude voyage à travers la France. Ils disaient : — Nous avons été bien cruels !

— La France le méritait.

— Au début, oui, peut-être, elle était insolente et faible ; mais le châtiment a été trop loin, et sa faiblesse matérielle est devenue une force morale que nous n’avons su ni respecter ni comprendre.

— Ces Français, dit le troisième, sont les martyrs de la civilisation ; elle est leur idéal. Ils souffrent tout, ils s’exposent à tout pour connaître l’ivresse de l’esprit ; que ce soit empire ou république, libre disposition de soi-même ou démission de la volonté personnelle, ils sont toujours en avant sur la route de l’inconnu. Rien ne dure chez eux, tout se transforme, et, qu’ils se trompent ou non, ils vont jusqu’au bout de leur illusion. C’est un peuple insensé, ingouvernable, qui échappe à tout et à lui-même. Ne nous reprochons pas trop de l’avoir foulé. Il est si frivole qu’il n’y songe déjà plus.

— Et si vivace qu’il ne l’a peut-être pas senti !

Ils burent tous trois à l’unité et à la gloire de la vieille Allemagne ; mais la grande pierre du mont Barlot trembla, et, ne sachant plus où ils étaient, tombant d’un rêve dans un autre, ils s’éveillèrent enfin, où ?… peut-être à l’ambulance, où tous trois gisaient blessés, peut-être à la lueur d’un feu de bivac, et comme c’étaient trois jeunes hommes intelligens et instruits, fatigués ou souffrans, dégrisés à coup sûr des combats de la veille, puisqu’ils pouvaient penser et rêver, ils se dirent que cette guerre était un cauchemar qui prenait les proportions d’un crime dans les annales de l’humanité, que le vainqueur, quel qu’il fût, aurait à expier par des siècles de lutte ou de remords l’appui prêté à l’ambition des princes de la terre. Peut-être rougirent-ils, sans se l’avouer, du rôle de dévastateurs et de pillards que leur faisait jouer l’ambition des maîtres ; peut-être éprouvèrent-ils déjà l’expiation du repentir en voyant la victime qu’on leur donnait à dévorer, si héroïque dans sa détresse, si ardente à mourir, si éprise de liberté, que vingt ans d’aspirations refoulées n’ont fait qu’amener une explosion de jeunesse et de vie là où l’Allemagne s’attendait à trouver l’épuisement et l’indifférence.

Ce qui est assuré, ce que l’on peut prédire, c’est qu’un temps n’est pas loin où la jeunesse allemande se réveillera de son rêve. Plongée aujourd’hui dans l’erreur que nous venons de subir, et qui consiste à croire que la grandeur d’une race est dans sa force matérielle et peut se personnifier dans la politique d’un homme, elle reconnaîtra que nul homme ne peut être investi du pouvoir absolu sans en abuser. L’empereur des Français n’a pas su porter le lourd fardeau qu’il avait assumé sur lui. Mieux conseillé par un homme d’action pure, le roi Guillaume est au sommet de la puissance de fait ; il n’en est pas moins condamné, quelle que soit l’intelligence de son ministre, quelque réglée et assurée que soit sa force, quelque habile et obstinée que semble sa politique, à voir s’écrouler son prestige. Les temps sont mûrs ; ce qui se passe aujourd’hui chez nous est le glas des monarchies absolues : nous aurons été près de périr par la faute d’un seul, n’est-ce pas un enseignement dont l’Allemagne sera frappée ? Si nous nous relevons, ce sera par le réveil de l’énergie individuelle et par la conviction de l’universelle solidarité. Guillaume continue en ce moment la partie que Napoléon III vient de perdre. Plus valide, plus lucide, mieux préparé, il semble triompher de l’Europe anéantie. Il brave toutes les puissances, il arrive à cette ivresse fatale qui marque la fin des empires. Détrompés les premiers, nous expions les premiers, comme toujours ! Dans vingt ans, si nous avons réussi à écarter, la chimère du règne, nous serons un grand peuple régénéré. Dans vingt ans, si l’Allemagne s’endort sous le sceptre, elle sera ce que nous étions hier, un peuple trompé, corrompu, désarmé.

26 septembre.

On nous dit qu’il y a de bonnes et grandes nouvelles. Nous n’y croyons pas. Ces pays éloignés de la scène sont comme les troisièmes dessous d’un théâtre, où le signal qui doit avertir les machinistes ne résonnerait plus. Paris investi, les lignes télégraphiques coupées, nous sommes plus loin de l’action que l’Amérique. Mes enfans et nos amis s’en vont à trois lieues d’ici pour savoir si quelque dépêche est arrivée. Je reste seule à la maison ; il y a une bibliothèque de vieux livres de droit et de médecine. Je trouve l’ancien recueil des Causes célèbres. J’essaie de lire. Toutes ces histoires doivent être intéressantes quand on a l’esprit libre. Dans la disposition où est le mien, je ne saurais rien juger ; de plus il me semble que juger sans appel est impossible à tous les points de vue, et que tous ces grands procès jugés ne condamnent personne au tribunal de l’avenir. Peu de faits réputés authentiques sont absolument prouvés, et lorsque la torture était un moyen d’arracher la vérité, les aveux ne prouvaient absolument rien ; mais je ne m’arrête pas aux causes tragiques. Ces épisodes de la vie humaine paraissent si petits quand tout est drame vivant et tragédie sanglante dans le monde ! Je cherche quelque intérêt dans les causes civiles rapportées dans ce recueil : des enfans méconnus, désavoués, qui forcent leurs parens à les reconnaître ou qui parviennent à se faire attribuer leur héritage ; des personnages disparus qui reparaissent et réussissent ou ne réussissent pas à recouvrer leur état civil, les uns condamnés comme imposteurs, les autres réintégrés dans leurs noms et dans leurs biens ; des arrêts rendus pour et contre dans les mêmes causes, des témoignages qui se contredisent, des faits qui, dans l’esprit du lecteur, disent en même temps oui et non : où est la vérité dans ces aventures romanesques, souvent invraisemblables à force d’être inexplicables ? Où est l’impartialité possible quand c’est quelquefois le méchant qui semble avoir raison du doux et du faible ? Où est la certitude pour le magistrat ? A-t-elle pu exister pour lui, quand la postérité impartiale ne démêle pas, au milieu de ces détails minutieux, le mensonge de la vérité ?

Les enquêtes réciproques sont suscitées par la passion ; elles dévoilent ou inventent tant de turpitudes chez les deux parties qu’on arrive à ne rien croire ou à ne s’intéresser à personne. Cette lecture ne me porte pas à rechercher le réalisme dans l’art, non pas tant à cause du manque d’intérêt du réel qu’à cause de l’invraisemblance. Il est étrange que les choses arrivées soient généralement énigmatiques. Les actions sont presque toujours en raison inverse des caractères. Toute la logique humaine est annulée quand, au lieu de s’élever au-dessus des intérêts matériels, l’homme fait de ces intérêts le mobile absolu de sa conduite. Il tombe alors sous la loi du hasard, car il appartient à des éventualités qui ne lui appartiennent pas, et si sa destinée est folle et bizarre, il semble devenir bizarre et fou lui-même.

Les nouvelles d’hier, c’est la démarche de Jules Favre auprès de M. de Bismarck. De quelque façon qu’on juge cette démarche au point de vue pratique, elle est noble et humaine, elle a un caractère de sincérité touchante. Nous en sommes émus, et nos cœurs repoussent avec le sien la paix honteuse qui nous est offerte.

Ce n’est pas l’avis de tout le monde. On voudrait généralement dans nos provinces du centre la paix à tout prix. Il n’y a pas à s’arrêter aux discussions quand on n’a affaire qu’à l’égoïsme de la peur ; mais tous ne sont pas égoïstes et peureux, tant s’en faut. Il y a grand nombre d’honnêtes gens qui s’effraient de la tâche assumée par le gouvernement de la défense nationale et de l’effroyable responsabilité qu’il accepte en ajournant les élections. Il s’agit, disent-ils, de faire des miracles ou d’être voués au mépris et à l’exécration de la France. S’ils ne font que le possible, nous pouvons succomber, et on les traitera d’insensés, d’incapables, d’ambitieux, de fanfarons. Ils auront aggravé nos maux, et, quand même ils se feraient tuer sur la brèche, ils seront maudits à jamais. Voilà ce que pensent, non sans quelque raison, des personnes amies de l’institution républicaine et sympathiques aux hommes qui risquent tout pour la faire triompher. L’émotion, l’enthousiasme, la foi, leur répondent : — Oui, ces hommes seront maudits de la foule, s’ils succombent ; mais ils triompheront. Nous les aiderons, nous voulons, nous pouvons avec eux ! S’il faut des miracles, il y en aura. Ne vous inquiétez pas de ce premier effroi où nous sommes, il se dissipera vite. En France, les extrêmes se touchent. Ce peuple tremblant et consterné va devenir héroïque en un instant !

C’est beaucoup promettre. Entre la foi et l’illusion, il y a un abîme. Que la France se relève un jour, je n’en doute pas. Qu’elle se réveille demain, je ne sais. Le devoir seul a raison, et le devoir, c’était de refuser le démembrement ; l’honneur ne se discute pas.

Mais retarder indéfiniment les élections, ceci n’est pas moins risqué que la lutte à outrance, et il ne me paraît pas encore prouvé que le vote eût été impossible. Le droit d’ajournement ne me paraît pas non plus bien établi. Je me tais sur ce point quand on m’en parle. Nous ne sommes pas dans une situation où la dispute soit bonne et utile ; je n’ai pas d’ailleurs l’orgueil de croire que je vois plus clair que ceux qui gouvernent le navire à travers la tempête. Pourtant la conscience intérieure a son obstination, et je ne vois pas qu’il fût impossible de procéder aux élections, même après l’implacable réponse du roi Guillaume. Nous appeler tous à la résistance désespérée en nous imposant les plus terribles sacrifices, c’est d’une audace généreuse et grande ; nous empêcher de voter, c’est dépasser la limite de l’audace, c’est entrer dans le domaine de la témérité.

Ou bien encore c’est, par suite d’une situation illogique, le fait d’une illogique timidité. On nous juge capables de courir aux armes un contre dix, et on nous trouve incapables pour discuter par la voix de nos représentans les conditions d’une paix honorable. Il y a là contradiction flagrante : ou nous sommes dignes de fonder un gouvernement libre et fier, ou nous sommes des poltrons qu’il est dérisoire d’appeler à la gloire des combats.

Ne soyez pas surpris, si vos adversaires vous crient que vous êtes plus occupés de maintenir la république que de sauver le pays. Vos adversaires ne sont pas tous injustes et prévenus. Je crois que le grand nombre veut la délivrance du pays ; mais plus vous proclamez la république, plus ils veulent, en vertu de la liberté qu’elle leur promet, se servir de leurs droits politiques. Sommes-nous donc dans une impasse ? Le trouble des événemens est-il entré dans les esprits d’élite comme dans les esprits vulgaires ? L’égoïsme est-il seul à savoir ce qu’il lui faut et ce qu’il veut ?

27 septembre.

Nous sommes difficiles à satisfaire en tout temps, nous autres Français. Nous sommes la critique incarnée, et dans les temps difficiles la critique tourne à l’injure. En vertu de notre expérience, qui est terrible, et de notre imagination, qui est dévorante, nous ne voulons confier nos destinées qu’à des êtres parfaits ; n’en trouvant pas, nous nous éprenons de l’inconnu, qui nous leurre et nous perd. Aussi tout homme qui s’empare du pouvoir est-il entouré du prestige de la force ou de l’habileté. Qu’il fasse autrement que les autres, c’est tout ce qu’on lui demande, et on ne regarde pas au commencement si c’est le mal ou le bien. Admirer, c’est le besoin du premier jour, estimer ne semble pas nécessaire, éplucher est le besoin du lendemain, et le troisième jour on est bien près déjà de haïr, ou de mépriser.

Un gouvernement d’occasion à plusieurs têtes ne répond pas au besoin d’aventures qui nous égare. Quels que soient le patriotisme et les talens d’un groupe d’hommes choisis d’avance par l’élection pour représenter la lutte contre le pouvoir absolu, ce groupe ne peut fonctionner à souhait qu’en vertu d’une entente impossible à contrôler. On suppose toujours que des idées contradictoires le paralysent, et le paysan dit : Comment voulez-vous qu’ils s’entendent ? Quand nous sommes trois au coin du feu à parler des affaires publiques, nous nous disputons !

Aussi le simple, qui compose la masse illettrée, veut toujours un maître ; il a le monothéisme du pouvoir. La culture de l’esprit amène l’analyse et la réflexion, qui donnent un résultat tout contraire. La raison nous enseigne qu’un homme seul est un zéro, que la sagesse a besoin du concours de plusieurs, et que le droit s’appuie sur l’assentiment de tous. Un homme sage et grand à lui tout seul est une si rare exception, qu’un gouvernement fondé sur le principe du monothéisme politique est fatalement une cause de ruine sociale. Pour faire idéalement l’homme sage et fort qui est un être de raison, il faut la réunion de plusieurs hommes relativement forts et sages, travaillant, sous l’inspiration d’un principe commun, à se compléter les uns les autres, à s’enrichir mutuellement de la richesse intellectuelle et morale que chacun apporte au conseil.

Ce raisonnement, qui entre aujourd’hui dans toutes les têtes dégrossies par l’éducation, n’est pas encore sensible à l’ignorant ; il part de lui-même, de sa propre ignorance, pour décréter qu’il faut un plus savant que lui pour le conduire, et au-dessus de celui-là un plus savant encore pour conduire l’autre, et toujours ainsi, jusqu’à ce que le savoir se résume dans un fétiche qu’il ne connaîtra jamais, qu’il ne pourra jamais comprendre, mais qui est né pour posséder le savoir suprême. Celui qui juge ainsi est toujours l’homme du moyen âge, le fataliste qui se refuse aux leçons de l’expérience ; il ne peut profiter des enseignemens de l’histoire, il ne sait rien de l’histoire. Pauvre innocent, il ne sait pas encore que les castes en se confondant ont cessé de représenter des réserves d’hommes pour le commandement ou la servitude, qu’il n’y a plus de races prédestinées à fournir un savant maître pour les foules stupides, que le savoir s’est généralisé sans égard aux privilèges, que l’égalité s’est faite, et que lui seul, l’ignorant, est resté en dehors du mouvement social. Louis Blanc avait eu une véritable révélation de l’avenir, lorsqu’en 1848 il opinait pour que le suffrage universel ne fût proclamé qu’avec cette restriction : l’instruction gratuite obligatoire est entendue ainsi, que tout homme ne sachant pas lire et écrire dans trois où cinq ans à partir de ce jour perdra son droit d’électeur. — Je ne me rappelle pas les termes de la formule, mais je ne crois pas me tromper sur le fond. Cette sage mesure nous eût sauvés des fautes et des égaremens de l’empire, si elle eût été adoptée. Tout homme qui se fût refusé au bienfait de l’éducation se fût déclaré inhabile à prendre part au gouvernement, et on eût pu espérer que la vérité se ferait jour dans les esprits.

27 au soir.

Nous avons été voir un vieil ami à Chambon. Cette petite ville, qui m’avait laissé de bons souvenirs, est toujours charmante par sa situation ; mais le progrès lui a ôté beaucoup de sa physionomie : on a exhaussé ou nivelé, suivant des besoins sanitaires bien entendus, le rivage de la Vouèze, ce torrent de montagne qui se répandait au hasard dans la ville. De là, beaucoup d’arbres abattus, beaucoup de lignes capricieuses brisées et rectifiées. On n’est plus à même la nature comme autrefois. Le torrent est emprisonné, et comme il n’est pas méchant en ce moment-ci, il paraît d’autant plus triste et humilié. Mon Aurore s’y promène à pied sec là où jadis il passait en grondant et se pressait en flots rapides et clairs. Aujourd’hui des flaques mornes irisées par le savon sont envahies par les laveuses ; mais la gorge qui côtoie la ville est toujours fraîche, et les flancs en sont toujours bien boisés. Nous avions envie de passer là quelques jours, c’était même mon projet quand j’ai quitté Nohant. Je m’assure d’une petite auberge adorablement située où en été l’on serait fort bien ; mais nos amis ne veulent pas que nous les quittions : le temps se refroidit sensiblement, et ce lieu-ci est particulièrement froid. Je crains pour nos enfans, qui ont été élevées en plaine, la vivacité de cet air piquant. J’ajourne mon projet. Je fais quelques emplettes, et suis étonnée de trouver tant de petites ressources dans une si petite ville. Ces Marchois ont plus d’ingéniosité dans leur commerce, par conséquent dans leurs habitudes, que nos Berrichons.

Notre bien cher ami le docteur Paul Darchy est installé là depuis quelques années. Son travail y est plus pénible que chez nous ; mais il est plus fructueux pour lui, plus utile pour les autres. Le paysan marchois semble revenu des sorciers et des remegeux. Il appelle le médecin, l’écoute, se conforme à ses prescriptions, et tient à honneur de le bien payer. La maison que le docteur a louée est bien arrangée et d’une propreté réjouissante. Il a un petit jardin d’un bon rapport, grâce à un puits profond et abondant qui n’a pas tari et au fumier de ses deux chevaux. Nous sommes tout étonnés de voir des fleurs, des gazons verts, des légumes qui ne sont pas étiolés, des fruits qui ne tombent pas avant d’être mûrs. Ce petit coin de terre bordé de murailles a caché là et conservé le printemps avec l’automne.

Il me vint à l’esprit de dire au docteur : — Cher ami, lorsqu’il y a dix ans la mort me tenait doucement endormie, pourquoi les deux amis fidèles qui me veillaient nuit et jour, toi et le docteur Vergne de Cluis, m’avez-vous arrachée à ce profond sommeil où mon âme me quittait sans secousse et sans déchirement ? Je n’aurais pas vu ces jours maudits où l’on se sent mourir avec tout ce que l’on aime, avec son pays, sa famille et sa race !

Il est spiritualiste ; il m’eût fait cette réponse : qu’en savez-vous ? les âmes des morts nous voient peut-être, peut-être souffrent-elles plus que nous de nos malheurs ; — ou celle-ci : elles souffrent d’autre chose pour leur compte ; le repos n’est point où est la vie. — Je ne l’ai donc pas grondé de m’avoir conservé la vie, sachant, comme lui, que c’est un mal et un bien dont il n’est pas possible de se débarrasser.

Boussac, 28 septembre.

Nous sommes venus ici ce matin pour apporter du linge et des provisions à notre hôte Sigismond, installé depuis quelques jours comme sous-préfet, tandis que nous occupons avec sa femme et ses enfans sa maison de Saint-Loup, à sept lieues de Boussac. Il espérait que la paix mettrait une fin prochaine à cette situation exceptionnelle, et qu’après avoir fait acte de dévoûment il pourrait donner vite sa démission et retourner à ses champs pour faire ses semailles et oublier à jamais les splendeurs du pouvoir. Il n’en est point ainsi, le voilà rivé à une chaîne : il ne s’agit plus de faire activer les élections et de faire respecter la liberté du vote ; il s’agit d’organiser la défense et de maintenir l’ordre en inspirant la confiance. Il serait propre à ce rôle sur un plus grand théâtre, il préfère ce petit coin perdu où il a réellement l’estime et l’affection de tous ; mais comme il s’ennuie d’être là sans sa famille ! C’est une âme tendre et vivante à toute heure. Aussi nous lui promettons de lui ramener tout son clan, et, puisqu’il est condamné à cet exil, de le partager quelques jours avec lui. Sa femme et ma belle-fille s’occupent donc de notre prochaine installation à Boussac, et je prends deux heures de repos sur un fauteuil, car nous sommes parties de bonne heure, et depuis quelques nuits une toux nerveuse opiniâtre m’interdit le sommeil.

Il fait très chaud aujourd’hui, le ciel est chargé d’un gros orage. La chambre qui m’est destinée est celle où je me trouve. C’est la seule du château qui ne soit pas glaciale, elle est même très chaude parce qu’elle est petite et en plein soleil. J’essaie d’y dormir un instant les fenêtres ouvertes ; mais ma somnolence tourne à la contemplation. Ce vieux manoir des seigneurs de Boussac, occupé aujourd’hui par la sous-préfecture et la gendarmerie, est un rude massif assez informe, très élevé, planté sur un bloc de roches vives presque à pic. La Petite-Creuse coule au fond du ravin et s’enfonce à ma droite et à ma gauche dans des gorges étroites et profondes qui sont, avec leurs arbres mollement inclinés et leurs prairies sinueuses, de véritables Arcadies. En face, le ravin se relève en étages vastes et bien fondus pour former un large mamelon cultivé et couronné de hameaux heureusement groupés. Un troisième ravin coupe vers la gauche le flanc du mamelon, et donne passage à un torrent microscopique qui alimente une gentille usine rustique, et vient se jeter dans la Petite-Creuse. Une route qui est assez étroite et assez propre pour figurer une allée de jardin anglais passe sur l’autre rive, contourne la colline, monte gracieusement avec elle et se perd au loin après avoir décrit toute la courbe de ce mamelon, que couronne le relèvement du mont Barlot avec sa citadelle de blocs légendaires, les fameuses pierres jaumâtres. C’est là qu’il faut aller, la nuit de Noël, pendant la messe, pour surprendre et dompter l’animal fantastique qui garde les trésors de la vieille Gaule. C’est là que les grosses pierres chantent et se trémoussent à l’heure solennelle de la naissance du Christ ; apparemment les antiques divinités étaient lasses de leur règne, puisqu’elles ont pris l’habitude de se réjouir de la venue du Messie, à moins que leur danse ne soit un frémissement de colère et leur chant une source de malédiction. Les légendes se gardent bien d’être claires ; en s’expliquant, elles perdraient leur poésie.

Le tableau que je contemple est un des plus parfaits que j’aie rencontrés. Il m’avait frappée autrefois lorsque, visitant le vieux château, j’étais entrée dans cette chambre, alors inhabitée, autant que je puis m’en souvenir. Je ne me rappelle que la grande porte-fenêtre vitrée, ouvrant sur un balcon vertigineux dont la rampe en fer laissait beaucoup à désirer. Je m’assure aujourd’hui qu’elle est solide et que l’épaisse dalle est à l’épreuve des stations que je me promets d’y faire. Y retrouverai-je l’enchantement que j’éprouve aujourd’hui ? cette beauté du pays n’est-elle pas due à l’éclat cuivré du soleil qui baisse dans une vapeur de pourpre, à l’entassement majestueux et comme tragique des nuées d’orage qui, après avoir jeté quelques gouttes de pluie dans le torrent altéré, se replient lourdes et menaçantes sur le mont Barlot ? Elles ont l’air de prononcer un refus implacable sur cette terre qui verdit encore un peu, et qui semble condamnée à ne boire que quand le soleil et le vent l’auront tout à fait desséchée ; entre ces strates plombées du ciel, les rayons du couchant se glissent en poussière d’or. Les arbres jaunis étincellent, puis s’éteignent peu à peu à mesure que l’ombre gagne ; une rangée de peupliers trempe encore ses cimes dans la chaude lumière et figure une rangée de cierges allumés qui expirent un par un sous le vent du soir. Là-bas, dans la fraîche perspective des gorges, les berges des pâturages brillent comme l’émeraude, et les vaches sont en or bruni. Là-haut, les pierres jaumâtres deviennent aussi noires que l’Érèbe, et on distingue leurs ébréchures sur l’horizon en feu. Tout près du précipice que je domine, des maisonnettes montrent discrètement leurs toits blonds à travers les rideaux de feuillage ; des travaux neufs, des ponts et chaussées toujours très pittoresques dans les pays accidentés, dissimulent leur blancheur un peu crue sous un reflet rosé, et projettent des ombres à la fois fermes et transparentes sur la coupure hardie des terrains. A la déclivité du ravin, sous le rocher très âpre qui porte le manoir, la terre végétale reparaît en zones étagées où se découpent de petits jardins enclos de haies et remplis de touffes de légumes d’un vert bleu. Tout cela est chatoyant de couleur, et tout cela se fond rapidement dans un demi-crépuscule plein de langueur et de mollesse.

Je me demande toujours pourquoi tel paysage, même revêtu de la magie de l’effet solaire, est inférieur à un autre que l’on traverse par un temps gris et morne. Je crois que la nature des accidens terrestres a rendu ici la forme irréprochable. Le sol rocheux ne présente pas de gerçures trop profondes, bien qu’il en offre partout et ne se repose nulle part. Le granit n’y a pas ces violentes attitudes qui émeuvent fortement dans les vraies montagnes. Les bancs, quoique d’une dureté extrême, ne semblent pas s’être soulevés douloureusement. On dirait qu’une main d’artiste a composé à loisir, avec ces matériaux cruels, un décor de scènes champêtres. Toutes les lignes sont belles, amples dans leur développement ; elles s’enchaînent amicalement. Si elles ont à se heurter, elles se donnent assez de champ pour se préparer par d’adorables caprices à changer de mode. La lyre céleste qui a fait onduler ici l’écorce terrestre a passé du majeur au mineur avec une science infinie. Tout semble se construire avec réflexion, s’étager et se développer avec mesure. Quand il faut que les masses se précipitent, elles aiment mieux se laisser tomber ; elles repoussent l’effroi et se disposent pour former des abris au lieu d’abîmes. L’œil pénètre partout, et partout il pénètre sans terreur et sans tristesse. Oui, décidément je crois que, de ce château haut perché, j’aurai sous les yeux, même dans les jours sombres, un spectacle inépuisable.

Tout s’est éteint, on m’appelle pour dîner. Je n’ai pas dormi, j’ai fait mieux, j’ai oublié… Il faut se souvenir du Dieu des batailles, prêt à ravager peut-être ce que le Dieu de la création a si bien soigné, et ce que l’homme, son régisseur infatigable, a si gracieusement orné ! — Maudit soit le kabyre ! Allons-nous recommencer l’âge odieux des sacrifices humains ?

29 septembre.

Nous sommes reparties hier soir à neuf heures ; nous avons traversé les grandes landes et les bois déserts sans savoir où nous étions. Un brouillard sec, blanc, opaque comme une exhalaison volcanique, nous a ensevelies pendant plusieurs lieues. Mon vieux cocher Sylvain était le seul homme de la compagnie. Ma fille Lina dormait, Léonie s’occupait à faire dormir chaudement son plus jeune fils. Je regardais le brouillard autant qu’on peut voir ce qui empêche de voir. Fatiguée, je continuais à me reposer dans l’oubli du réel. Nous sommes rentrées à Saint-Loup vers minuit, et là Léonie nous a dit qu’elle avait eu peur tout le temps sans vouloir en rien dire. Comme c’est une femme brave autant qu’une vaillante femme, je me suis étonnée. — Je ne sais, me dit-elle, pourquoi je me suis sentie effrayée par ce brouillard et l’isolement. On a maintenant des idées noires qu’on n’avait jamais. On s’imagine que tout homme qui paraîtrait doit être un espion qui prépare notre ruine, ou un bandit chassé des villes qui cherche fortune sur les chemins. Cette idée m’est quelquefois venue aussi dans ces derniers temps. On a cru que les inutiles et les nuisibles chassés de Paris allaient inonder les provinces. On a signalé effectivement à Nohant un passage de mendians d’allure suspecte et de langage impérieux quelques jours après notre départ ; mais tout cela s’est écoulé vite, et jamais les campagnes n’ont été plus tranquilles. C’est peut-être un mauvais signe. Peut-être les bandits, pour trouver à vivre, se sont-ils faits tous espions et pourvoyeurs de l’ennemi. On dît que les trahisons abondent, et on ne voit presque plus de mendians. Il est vrai que la peur des espions prussiens s’est répandue de telle sorte que les étrangers les plus inoffensifs, riches ou pauvres, sont traqués partout, chassés ou arrêtés sans merci. Il ne fait pas bon de quitter son endroit, au risque de coucher en prison plus souvent qu’à l’auberge.

Ces terreurs sont de toutes les époques agitées. Mon fils me rappelait tantôt qu’il y a une vingtaine d’années il avait été arrêté à Boussac précisément ; j’avais oublié les détails, il les raconte à la veillée. Ils étaient partis trois, juste comme les trois Prussiens vus en imagination ces jours-ci sur les pierres jaumâtres, et c’est aux pierres jaumâtres qu’ils avaient été faire une excursion. Autre coïncidence bizarre, un des deux compagnons de mon fils était Prussien. — Comment ? dit Léonie, un Prussien !

— Un Prussien dont l’histoire mérite bien d’être racontée. C’était le docteur M…, qui, à l’âge de dix-neuf ou vingt ans, avait été condamné à être roué vif pour cause politique. Les juges voulurent bien, à cause de sa jeunesse, prononcer qu’il serait roué de haut en bas. Le roi fit grâce, c’est-à-dire qu’il commua la peine en celle de la prison à perpétuité, et quelle prison ! Après dix ans de carcere duro, — je ne sais comment cela s’appelle en allemand, — M… fut compris dans une sorte d’amnistie et accepta l’exil avec joie. Il vint en France, où il passa plusieurs années, dont une chez nous, et c’est à cette époque qu’en compagnie de Maurice Sand et d’Eugène Lambert, ce digne et cher ami faillit encore tâter de la prison… à Boussac ! A cette époque-là, on ne songeait guère aux Prussiens. Une série inexpliquée d’incendies avait mis en émoi, on s’en souvient, une partie de la France. On voyait donc partout des incendiaires et on arrêtait tous les passans. Justement M… avait sur lui un guide du voyageur, et les deux autres prenaient des croquis tout le long du chemin. Ils avaient tiré de leurs sacoches un poulet froid, un pain et une bouteille de vin ; ils avaient déjeuné sur la grosse pierre du mont Barlot, ils avaient même allumé un petit feu de bruyères pour invoquer les divinités celtiques, et Lambert y avait jeté les os du poulet pour faire honneur, disait-il, aux mânes du grand chef que l’on dit enseveli sous la roche. On les observait de loin, et, comme ils rentraient pour coucher à leur auberge, ils furent appréhendés par six bons gendarmes et conduits devant le maire, qui en reconnaissant mon fils se mit à rire. Il n’en eut pas moins quelque peine à délivrer ses compagnons ; les bons gendarmes étaient de mauvaise humeur. Ils objectaient que le maire pouvait bien reconnaître un des suspects, mais qu’il ne pouvait répondre des deux autres. Je crois que le sous-préfet dut s’en mêler et les prendre sous sa protection.

J’ai enfin dormi cette nuit. L’orage a passé ici sans donner une goutte d’eau, tout est plus sec que jamais. L’eau à boire devient tous les jours plus rare et plus trouble. Le soleil brille toujours plus railleur, et le vent froid achève la besogne. Ce climat-ci est sain, mais il me fait mal à moi ; j’adore les hauteurs, mais je ne puis vivre que dans les creux abrités. Peut-être aussi l’eau devient-elle malfaisante, tous mes amis me trahissent, car j’aime l’eau avec passion, et le vin me répugne.

Nous lisons tout au long la relation de Jules Favre, son entrevue avec M. de Bismarck. C’est une belle page d’histoire ; c’est grand, c’est ému ; puis le talent du narrateur aide à la conviction. Bien dire, c’est bien sentir. Il n’y a donc pas de paix possible. Une voix forte crie dans le haut de l’âme : « il faut vaincre ; » une voix dolente gémit au fond du cœur : « il faut mourir ! »

30 septembre.

Les enfans nous forcent à paraître tranquilles. Ils jouent et rient autour de nous. Aurore vient prendre sa leçon, et pour récompense elle veut que je lui raconte des histoires de fées. Elle n’y croit pas, les enfans de ce temps-ci ne sont dupes de rien ; mais elle a le goût littéraire, et l’invention la passionne. Je suis donc condamnée à composer pour elle chaque jour pendant une heure ou deux les romans les plus inattendus et les moins digérés. Dieu sait si je suis en veine ! L’imagination est morte en moi, et l’enfant est là qui questionne, exige, réveille la défunte à coups d’épingle. L’amusement de nos jours paisibles me devient un martyre. Tout est douleur à présent, même ce délicieux tête-à-tête avec l’enfance qui retrempe et rajeunit la vieillesse. N’importe, je ne veux pas que la bien-aimée soit triste, ou que, livrée à elle-même, elle pense plus que son âge ne doit penser. Je me fais aider un peu par elle en lui demandant ce qu’elle voit dans ce pays de rochers et de ravins, qui ressemble si peu à ce qu’elle a vu jusqu’à présent. Elle y place des fées, des enfans qui voyagent sous la protection des bons esprits, des animaux qui parlent, des génies qui aiment les animaux et les enfans. Il faut alors raconter comme quoi le loup n’a pas mangé l’agneau qui suivait la petite fille, parce qu’une fée très blonde est venue enchaîner le loup avec un de ses cheveux qu’il n’a jamais pu briser. Une autre fois il faut raconter comment la petite fille a dû monter tout en haut de la montagne pour secourir une fourmi blanche qui lui était apparue en rêve, et qui lui avait fait jurer de venir la sauver du bec d’une hirondelle rouge fort méchante. Il faut que le voyage soit long et circonstancié, qu’il y ait beaucoup de descriptions de plantes et de cailloux. On demande aussi du comique. Les nains de la caverne doivent être fort drôles. Heureusement l’avide écouteuse se contente de peu. Il suffit que les nains soient tous borgnes de l’œil droit comme les calenders des Mille et une Nuits, ou que les sauterelles de la lande soient toutes boiteuses de la jambe gauche, pour que l’on rie aux éclats. Ce beau rire sonore et frais est mon paiement ; l’enfant voit quelquefois des larmes dans mes yeux, mais, comme je tousse beaucoup, je mets tout sur le compte d’un rhume que je n’ai pas.

Encore une fois, nous sommes au pays des légendes. J’aurais beau en fabriquer pour ma petite-fille, les gens d’ici en savent plus long. Ce sont les facteurs de la poste qui, après avoir distribué les choses imprimées, rapportent les on dit du bureau voisin. Ces on dit, passant de bouche en bouche, prennent des proportions fabuleuses. Un jour nous avons tué d’un seul coup trois cent mille Prussiens ; une autre fois le roi de Prusse est fait prisonnier ; mais la croyance la plus fantastique et la plus accréditée chez le paysan, c’est que son empereur a été trahi à Sedan par ses généraux, qui étaient tous républicains !

1er octobre 1870.

Je suis tout à fait malade, et mon bon Darchy arrive en prétendant comme toujours qu’il vient par hasard. Mes enfans l’ont averti, et, pour ne pas les contrarier, je feins d’être dupe. Au reste, sitôt que le médecin arrive, la peur des médicamens fait que je me porte bien. Il sait que je les crains et qu’ils me sont nuisibles. Il me parle régime, et je suis d’accord avec lui sur les soins très simples et très rationnels qu’on peut prendre de soi-même ; mais le moyen de penser à soi à toute heure dans le temps où nous sommes !

Nous faisons nos paquets. Léonie transporte toute sa maison à Boussac. Ce sera l’arrivée d’une smala.

Boussac, dimanche 2 octobre.

C’est une smala en effet. Sigismond nous attend les bras ouverts au seuil du château ; ce seuil est une toute petite porte ogivale, fleuronnée, qui ouvre l’accès du gigantesque manoir sur une place plantée d’arbres et des jardins abandonnés. Notre aimable hôte a travaillé activement et ingénieusement à nous recevoir. La sous-préfecture n’avait que trois lits, peu de linge et de la vaisselle cassée. Des personnes obligeantes ont prêté ou loué le nécessaire, nous apportons le reste. On prend possession de ce bizarre séjour, ruiné au dehors, rajeuni et comfortable au dedans.

Comfortable en apparence ! Il y a une belle salle à manger où l’on gèle faute de feu, un vaste salon assez bien meublé où l’on grelotte au coin du feu, des chambres immenses qui ont bon air, mais où mugissent les quatre vents du ciel. Toutes les cheminées fument. On est très sensible aux premiers froids du soir après ces journées de soleil, et nous disons du mal des châtelains du temps passé, qui amoncelaient tant de pierres pour être si mal abrités ; mais on n’a pas le temps d’avoir froid. Sigismond attend demain Nadaud, qui a donné sa démission de préfet de la Creuse, et qui est désigné comme candidat à la députation par le parti populaire et le parti républicain du département. Il représente, dit-on, les deux nuances qui réunissent ici, au lieu de les diviser, les ouvriers et les bourgeois avancés. Sigismond a fait en quelques jours un travail prodigieux. Il a fait déblayer la salle des gardes, qui était abandonnée à tous les animaux de la création, où les chouettes trônaient en permanence dans les bûches et les immondices de tout genre entassées jusqu’au faîte. On ne pouvait plus pénétrer dans cette salle, qui est la plus vaste et la plus intéressante du château. Elle est à présent nettoyée et parfumée de grands feux de genévrier allumés dans les deux cheminées monumentales surmontées de balustrades découpées à jour. Le sol est sablé. Une grande estrade couverte de tapis attend l’orateur, des fauteuils attendent les dignitaires de l’endroit. Toute la garde nationale peut être à l’abri sous ce plafond à solives noircies. Nous visitons ce local, qui ne nous avait jamais été ouvert, et qui est un assez beau vestige de la féodalité. Il est bâti comme au hasard ainsi que tout le château, où les notions de symétrie paraissent n’avoir jamais pénétré. Le carré est à angles inégaux, le plafond s’incline en pente très sensible. Les deux cheminées sont dissemblables d’ornemens, ce qui n’est point un mal ; l’une occupe le fond, l’autre est située sur le côté, dont on n’a nullement cherché le milieu. Les portes sont, comme toujours, infiniment petites, eu égard à la dimension du vaisseau. Les fenêtres sont tout à fait placées au hasard. Malgré ces vices volontaires ou fortuits de construction, l’ensemble est imposant, et porte bien l’empreinte de la vie du moyen âge. Une des cheminées qui a cinq mètres d’ouverture et autant d’élévation présente une singularité. Sous le manteau, près de l’âtre, s’ouvre un petit escalier qui monte dans l’épaisseur du mur. Où conduisait-il ? Au bout de quelques marches, il rencontre une construction plus récente qui l’arrête.

3 octobre.

Ma petite chambre, si comfortable en apparence, est comme les autres lézardée en mille endroits. Dans le cabinet de toilette, le vent éteint les bougies à travers les murs. L’alcôve seule est assez bien close, et j’y dors ; enfin le changement me réussit toujours.

Dans la nuit pourtant je me rappelle que j’ai oublié au salon une lettre à laquelle je tiens. Le salon est là, au bout d’un petit couloir sombre. J’allume une bougie, j’y pénètre. Je referme la porte derrière moi sans la regarder. Je trouve sur la cheminée l’objet cherché. Le grand feu qu’on avait allumé dans la soirée continue de brûler, et jette une vive lueur. J’en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de tapisserie du xve siècle qui sont classés dans les monumens historiques. La tradition prétend qu’ils ont décoré la tour de Bourganeuf durant la captivité de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu’ils représentent des épisodes du roman de la Dame à la licorne. C’est probable, car la licorne est là, non passante ou rampante comme une pièce d’armoirie, mais donnant la réplique, presque la patte, à une femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu’escorte une toute jeune fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est blanche et de la grosseur d’un cheval. Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette ; dans un autre, elle joue de l’orgue ; dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassans, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière. Cette dame blonde et ténue est très mystérieuse, et tout d’abord elle a présenté hier à ma petite-fille l’aspect d’une fée. Ses costumes très variés sont d’un goût étrange, et j’ignore s’ils ont été de mode ou s’ils sont le fait du caprice de l’artiste. Je remarque une aigrette élevée qui n’est qu’un bouquet des cheveux rassemblés dans un ruban, comme une queue à pinceau plantée droit sur le front. Si nous étions encore sous l’empire, il faudrait proposer cette nouveauté aux dames de la cour, qui ont cherché avec tant de passion dans ces derniers temps des innovations désespérées. Tout s’épuisait, la fantaisie du costume comme les autres fantaisies. Comment ne s’est-on pas avisé de la queue de cheveux menaçant le ciel ? Il faut venir à Boussac, le plus petit chef-lieu d’arrondissement qui soit en France, pour découvrir ce moyen de plaire. En somme, ce n’est pas plus laid que tant de choses laides qui ont régné sans conteste, et d’ailleurs l’harmonie de ces tons fanés de la tapisserie rend toujours agréable ce qu’elle représente.

Ayant assez regardé la fée, je veux retourner à ma chambre. Le salon a cinq portes bien visibles. Celle que j’ouvre d’abord me présente les rayons d’une armoire. J’en ouvre une autre et me trouve en présence de sa majesté Napoléon III, en culotte blanche, habit de parade, la moustache en croc, les cheveux au vent, le teint frais et l’œil vif : âge éternel, vingt-cinq ans. C’est le portrait officiel de toutes les administrations secondaires. La peinture vaut bien- cinquante francs, le cadre un peu plus. Ce portrait ornait le salon. C’est le sous-préfet sortant qui, au lendemain de Sedan, a eu peur d’exciter les passions en laissant voir l’image de son souverain. Sigismond voulait la remettre à son clou, disant qu’il n’y a pas de raison pour détruire un portrait historique ; mais celui-ci est si mauvais et si menteur qu’il ne mérite pas d’être gardé, et je lui ai conseillé de le laisser où l’a mis son prédécesseur, c’est-à-dire dans un passage où personne ne lui dira rien. En attendant, ce portrait n’est pas placé dans la direction de ma chambre, et je referme la porte entre lui et moi. La troisième porte conduit à l’escalier en vis qui remplit la tour pentagonale. La quatrième donne sur la salle à manger ; la cinquième mène à la chambre de mon fils. Me voilà stupéfaite, cherchant une sixième porte dont je ne devine pas l’emplacement et qui doit être la mienne. Le château serait-il enchanté ? Après bien des pas perdus dans cette grande salle, je découvre enfin une porte invraisemblablement placée dans la boiserie sur un des Paris de la profonde embrasure d’une fenêtre, et je me réintègre dans mon appartement sans autre aventure.

À neuf heures, on déjeune avec Nadaud, que Sigismond a été chercher dès sept heures au débarcadère de La Vaufranche. Je l’avais vu, il y a quelques années, lors d’un voyage qu’il fit en France. Il a vieilli, ses cheveux et sa barbe ont blanchi, mais il est encore robuste. C’est un ancien maçon, élevé comme tous les ouvriers, mais doué d’une remarquable intelligence. Doux, grave et ferme, exempt de toute mauvaise passion, il fut élu en 1848 à la constituante par ses compatriotes de la Creuse. En Berry, comme partout, ce que l’on dédaigne le plus, c’est le voisin. Aussi a-t-on fort mauvaise opinion chez nous du Marchois. On l’accuse d’être avide et trompeur ; mais on reconnaît que, quand il est bon et sincère, il ne l’est pas à demi. Nadaud est un bon dans toute la force du mot. Exilé en 1852, il passa en Angleterre, où il essaya de reprendre la truelle ; mais les maçons anglais lui firent mauvais accueil et lui surent méchant gré de proscrire de ses habitudes l’ivresse et le pugilat. Ils se méfièrent de cet homme sobre, recueilli dans un silence modeste, dont ils ne comprenaient d’ailleurs pas la langue. Ils comprenaient encore moins le rôle qu’il avait joué en France ; ils lui eussent volontiers cherché querelle. Il se retira dans une petite chambre pour apprendre l’anglais tout seul. Il l’apprit si bien qu’en peu de temps il le parla comme sa propre langue, et ouvrit des cours d’histoire et de littérature française en anglais, s’instruisant, se faisant érudit, critique et philosophe avec une rapidité d’intuition et un acharnement de travail extraordinaires chez un homme déjà mûr. Sa dignité intérieure rayonne doucement dans ses manières, qui sont celles d’un vrai gentleman. Il ne dit pas un mot, il n’a pas une pensée qui soient entachés d’orgueil ou de vanité, de haine ou de ressentiment, d’ambition ou de jalousie. Il est naïf comme les gens sincères, absolu comme les gens convaincus. On peut le prendre pour un enfant quand il interroge, on sent revenir la supériorité de nature quand il répond. Il était arrivé d’Angleterre en habit de professeur : il a repris le paletot de l’ouvrier ; mais ce n’est ni un ouvrier ni un monsieur comme l’entend le préjugé : c’est un homme, et un homme rare qu’on peut aborder sans attention, qu’on ne quitte pas sans respect.

Boussac étant une des stations de sa tournée électorale, c’est pour le mettre en rapport avec les hommes du pays que Sigismond a préparé la grande salle aux gardes. Boussac y entasse ses mille cinquante habitans ; les gens de la campagne affluent sur la place du château, qui domine le ravin ; les enfans grimpent sur les balustrades vertigineuses. Tous les maires des environs sont plus ou moins assis à l’intérieur. Les pompiers sont sous les armes, la garde nationale, organisée tant bien que mal, maintient l’ordre, et Nadaud parle d’une voix douce qui se fait bien entendre. Il est timide au début, il se méfie de lui-même ; il m’avait fait promettre de ne pas l’écouter, de ne pas le voir parler. J’ai tenu parole. Il est venu ensuite causer avec moi dans ma chambre. C’est dans l’intimité qu’on se connaît, et je crois maintenant que je le connais bien. Il est digne entre les plus dignes de représenter les bonnes aspirations du peuple et du tiers. Nous nous sommes résumés ainsi ; n’ayons pas d’illusions qui passent, ayons la foi qui demeure.

À trois heures, on l’a convoqué à une nouvelle séance publique. Tout le monde des environs n’était pas arrivé pour la première, et les gens de l’endroit voulaient encore entendre et comprendre. Il leur parlait une langue ancienne qui leur paraissait nouvelle, bravoure, dévoûment et sacrifice ; il n’était plus question de cela depuis vingt ans. On ne parlait que du rendement de l’épi et du prix des bestiaux. « Il faut savoir ce que veut de nous cet homme qui est un pauvre, un rien du tout, comme nous, et qui ne parait pas se soucier de nos petits intérêts. » Je n’ai pas assisté non plus à la reprise de cet enseignement de famille ; Sigismond me le raconte. La première audition avait été attentive, étonnée, un peu froide. Nadaud parle mal au commencement ; il a un peu perdu l’habitude de la langue française, les mots lui viennent en anglais, et pendant quelques instans il est forcé de se les traduire à lui-même. Cet embarras augmente sa timidité naturelle ; mais peu à peu sa pensée s’élève, l’expression arrive, l’émotion intérieure se révèle et se communique. Il a donc gagné sa cause ici, et l’on s’en va en disant : « C’est un homme tout à fait bien. » Simple éloge, mais qui dit tout. Le soir venu, il remonte en voiture avec Sigismond et une escorte improvisée de garde nationale à cheval. Les pompiers et les citoyens font la haie avec des flambeaux. On se serre les mains ; Nadaud prononce encore quelques paroles affectueuses et d’une courtoisie recherchée. La voiture roule, les cavaliers piaffent ; ceux qui restent crient vive l’ouvrier ! La noire façade armoriée du manoir de Jean de Brosse ne s’écroule pas à ce cri nouveau du xixe siècle. Les chouettes, stupéfiées par la lumière, reprennent silencieusement leur ronde dans la nuit grise.

4 octobre.

En somme, nous avons parlé doctrine et nullement politique. Est-il, ce que les circonstances réclament impérieusement, un homme pratique ? Je ne sais. Je ne serais pas la personne capable de le juger. Les opinions sont si divisées qu’en voulant faire pour le mieux on doit se heurter à tout et peut-être heurter tout le monde.

Le beau temps, qui est aujourd’hui synonyme de temps maudit, continue à tout dessécher. L’eau est encore plus rare ici qu’à Saint-Loup ; on va la chercher à une demi-lieue sur une côte rocheuse où les chevaux ont grand’peine à monter et à descendre les tonneaux. Nous l’économisons, quoiqu’elle ne le mérite guère ; elle est blanche et savonneuse.

Promenade dans les ravins. Je craignais de les trouver moins jolis d’en bas que d’en haut. Ils sont charmans partout et à toute heure : c’est un adorable pays. Après avoir longé la rivière, nous avons remonté au manoir par un escalier étourdissant : une centaine de mètres en zigzag, tantôt sur le roc, tantôt sur des gradins de terre soutenus par des planches, tantôt sur de vieilles dalles avec une sorte de rampe ; ailleurs un fil de fer est tendu d’un arbre à l’autre en cas de vertige. A chaque étage, de belles croupes de rocher ou de petits jardins en pente rapide, des arbres de temps en temps faisant berceau sur l’abîme. Ces gentils travaux sont, je crois, l’ouvrage des gendarmes, qui vivent dans une partie réservée du château et se livrent au jardinage et à l’élevage des lapins. Ce sont peut-être les mêmes gendarmes qui ont autrefois arrêté Maurice. Quoi qu’il en soit, nous vivons aujourd’hui en bons voisins, et ils nous permettent d’admirer leurs légumes. Mes petites-filles grimpent très bien et sans frayeur cette échelle au flanc du précipice. Moi je m’en tire encore bien, mais je suis éprouvée par cet air trop vif. On ne place pas impunément son nid, sans transition, à trois cents mètres plus haut que d’habitude.

Nous avons fait une trouvaille au fond du ravin. Sous un massif d’arbres, il y a à nos pieds une maisonnette rouge que nous ne voyions pas ; c’est un petit établissement de bains, très rustique, mais très propre. Outre l’eau de la Creuse, qui n’est pas tentant, en ce moment, la bonne femme qui dirige toute seule son exploitation possède un puits profond et abondant encore ; l’eau est belle et claire. Nous nous faisons une fête de nous y plonger demain ; nous n’espérions pas ce bien-être à Boussac. Ces Marchois nous sont décidément très supérieurs.

5 octobre.

Grâce au bain, à la belle vue et surtout aux excellens amis qui nous comblent de soins et d’affection, nous resterions volontiers ici à attendre la fin de l’épidémie, qui ne cesse pas à Nohant : les nouvelles que nous en recevons sont mauvaises ; mais nous avons un homme avec nous, un homme inoccupé qui veut retourner au moins à La Châtre pour n’avoir pas l’air de fuir le danger commun. Puisque le danger approche, il voulait nous mener, mère, femme et enfans, dans le midi ; nous disions oui, pensant qu’il y viendrait avec nous, et attendrait là qu’on le rappelât au pays en cas de besoin. Par malheur, les événemens vont vite, et quiconque s’absente en ce moment a l’air de déserter. Comme à aucun prix nous ne voulons le quitter avant qu’on ne nous y oblige, nous renonçons au midi, et nous nous occupons, par correspondance, de louer un gîte quelconque à La Châtre.

6 octobre.

À force d’être poète à Boussac, on est très menteur ; on vient nous dire ce matin que la peste noire est dans la ville, la variole purpurale, celle qui nous a fait quitter Nohant. On s’informe ; la nouvelle fait des petits. Il y a des cadavres exposés devant toutes les portes ; c’est là, — à deux pas, vous verrez bien ! — Maurice ne voit rien, mais il s’inquiète pour nous et veut partir. Comme nous comptions partir en effet dimanche, je consens, et je reboucle ma malle ; mais Sigismond nous traite de fous, il interroge le maire et le médecin. Personne n’est mort depuis huit jours, et aucun cas de variole ne s’est manifesté. Je défais ma malle, et j’apprends une autre nouvelle tout aussi vraie, mais plus jolie. La nuit dernière, trois revenans, toujours trois, sont venus chanter sur le petit pont de planches qui est juste au-dessous de ma fenêtre, et que je distingue très bien par une éclaircie des arbres ; ils ont même fait entendre, assure-t-on, une très belle musique. Et moi qui n’ai rien vu, rien entendu ! J’ai dormi comme une brute, au lieu de contempler une scène de sabbat par un si beau clair de lune, et dans un site si bien fait pour attirer les ombres !

7 octobre.

Promenade à Chissac, c’est le domaine de Sigismond, dans un pays charmant. Prés, collines et torrens. La face du mont Barlot, opposée à celle que nous voyons de Boussac, ferme l’horizon. Nous suivons les déchirures d’un petit torrent perdu sous les arbres, et nous faisons une bonne pause sous des noyers couverts de mésanges affairées et jaseuses que nous ne dérangeons pas de leurs occupations. Ce serait un jour de bonheur, si l’on pouvait être heureux à présent. Est-ce qu’on le sera encore ? Il me semble qu’on ne le sera plus ; on aura perdu trop d’enfans, trop d’amis ! — Et puis on s’aperçoit qu’on pense à tout le monde comme à soi-même, que tout nous est famille dans cette pauvre France désolée et brisée !

Les nouvelles sont meilleures ce soir. Le midi s’apaise, et sur le théâtre de la guerre on agit, on se défend. Et puis le temps a changé, les idées sont moins sombres. J’ai vu, à coup sûr, de la pluie pour demain dans les nuages, que j’arrive à très bien connaître dans cette immensité de ciel déployée autour de nous. L’air était souple et doux tantôt ; à présent, un vent furieux s’élève : c’est le vent d’ouest. Il nous détend et nous porte à l’espérance.

8 octobre.

La tempête a été superbe cette nuit. D’énormes nuages effarés couraient sur la lune, et le vent soufflait sur le vieux château comme sur un navire en pleine mer. Depuis Tamaris, où nous avons essuyé des tempêtes comparables à celle-ci, je ne connaissais plus la voix de la bourrasque. À Nohant, dans notre vallon, sous nos grands arbres, nous entendons mugir ; mais ici c’est le rugissement dans toute sa puissance, c’est la rage sans frein. Les grandes salles vides, délabrées et discloses, qui remplissent la majeure partie inhabitée du bâtiment, servent de soufflets aux orgues de la tempête, les tours sont les tuyaux. Tout siffle, hurle, crie ou grince. Les jalousies de ma chambre se défendent un instant ; bientôt elles s’ouvrent et se referment avec le bruit du canon. Je cherche une corde pour les empêcher d’être emportées dans l’espace. Je reconnais que je risque fort de les suivre en m’aventurant sur le balcon. J’y renonce, et comme tout désagrément qu’on ne peut empêcher doit être tenu pour nul, je m’endors profondément au milieu d’un vacarme prodigieusement beau.

Nous faisons nos paquets, et nous partons demain sans savoir si nous trouverons un gîte à La Châtre. Les lettres mettent trois ou quatre jours pour faire les dix lieues qui nous séparent de notre ville. Ce n’est pas que la France soit déjà désorganisée par les nécessités de la guerre, cela a toujours été ainsi, et on ne saura jamais pourquoi. — Ce soir, je dis adieu de ma fenêtre au ravissant pays de Boussac et à ses bons habitans, qui m’ont paru, ceux que j’ai vus, distingués et sympathiques. J’ai passé trois semaines dans ce pays creusois, trois semaines des plus amères de ma vie, sous le coup d’événemens qui me rappellent Waterloo, qui n’ont pas la grandeur de ce drame terrible, et qui paraissent plus effrayans encore. Toute une vie collective remise en question ! — On dit que cela peut durer longtemps encore. L’invasion se répand, rien ne semble préparé pour la recevoir. Nous tombons dans l’inconnu, nous entrons dans La phase des jours sans lendemain ; nous nous faisons l’effet de condamnés à mort qui attendent du hasard le jour de l’exécution, et qui sont pressés d’en finir parce qu’ils ne s’intéressent plus à rien. Je ne sais si je suis plus faible que les autres, si l’inaction et un état maladif m’ont rendue lâche. J’ai fait bon visage tant que j’ai pu ; je me suis abstenue de plaintes et de paroles décourageantes, mais je me suis sentie, pour la première fois depuis bien des années, sans courage intérieur. Quand on n’a affaire qu’à soi-même, il est facile de ne pas s’en soucier, de s’imposer des fatigues, des sacrifices, de subir des contrariétés, de surmonter des émotions. La vie ordinaire est pleine d’incidens puérils dont on apprend avec l’âge à faire peu de cas ; on est trahi ou leurré, on est malade, on échoue dans de bonnes intentions, on a des séries d’ennuis, des heures de dégoût. Que tout cela est aisé à surmonter ! On vous croit stoïque parce que vous êtes patient, vous êtes tout simplement lassé de souffrir des petites choses. On a l’expérience du peu de durée, l’appréciation du peu de valeur de ces choses ; on se détache des biens illusoires, on se réfugie dans une vie expectante, dans un idéal de progrès dont on se désintéresse pour son compte, mais dont on jouit pour les autres dans l’avenir. Oui, oui, tout cela est bien facile et n’a pas de mérite. Ce qu’il faudrait, c’est le courage des grandes crises sociales, c’est la foi sans défaillance, c’est la vision du beau idéal remplaçant à toute heure le sens visuel des tristes choses du présent ; mais comment faire pour ne pas souffrir de ce qui est. souffert dans le monde, à un moment donné, avec tant de violence et dans de telles proposions ? Il faudrait ne point aimer, et il ne dépend pas de moi de n’avoir pas le cœur brisé.

En changeant de place et de milieu, vais-je changer de souffrance comme le malade qui se retourne dans son lit ? Je sais que je retrouverai ailleurs d’excellens amis. Je regrette ceux que je quitte avec, une tendresse effrayée, presque pusillanime. Il semble à présent, quand on s’éloigne pour quelques semaines, qu’on s’embrasse pour la dernière fois, et comme il est dans la nature de regretter les lieux eût l’on a souffert, je regrette le vieux manoir, le dur rocher, le torrent sans eau, le triste horizon des pierres jaumâtres, le vent qui menace de nous ensevelir sous les ruines, les oiseaux de nuit qui pleurent sur nos têtes, et les revenans qui auraient peut-être fini par se montrer.
La Châtre, 9 octobre.

J’ai quitté mes hôtes le cœur gros. Je n’ai jamais aimé comme à présent ; j’avais envie de pleurer. Ils sont si bons, si forts, si tendres, ces deux êtres qui ne voulaient pas nous laisser partir ! Leur, courage, leurs beaux momens de gaîté nous soutenaient. — Leur famille et la nôtre ne faisaient qu’une, les enfans étaient comme une richesse en commun. Pauvres chers enfans ! cent fois par jour, on se dit : Ah ! s’ils n’étaient pas nés ! si j’étais seul au monde, comme je serais vite consolé par une belle mort de cette mort lente dont nous savourons l’amertume ! — Toujours cette idée de mourir pour ne plus souffrir se présente à l’esprit en détresse. Pourquoi cette devise de la sagesse antique : plutôt souffrir que mourir ? Est-ce une raillerie de la faiblesse humaine qui s’attache à la vie en dépit de tout ? Est-ce un précepte philosophique pour nous prouver que la vie est le premier des biens ? — Moi, j’en reviens toujours à cette idée, qu’il est indifférent et facile de mourir quand on laisse derrière soi la vie possible aux autres, mais que mourir avec sa famille, son pays et sa race, est une épreuve au-dessus du stoïcisme.

Nous revenons dans l’Indre avec la pluie. D’autres bons amis nous donnent l’hospitalité. Mon vieux Charles et sa femme nous ouvrent les bras. Ils ne sont point abattus ; ils fondent leur espérance sur le gouvernement. Moi, j’espère peu de la province et de l’action possible de ce gouvernement, qui n’a pas la confiance de la majorité. Il faut bien ouvrir les yeux, le pays n’est pas républicain. Nous sommes une petite fraction partout, même à Paris, où le sentiment bien entendu de la défense fait taire l’opinion personnelle. Si cette admirable abnégation amène la délivrance, c’est le triomphe de la forme républicaine ; on aura fait cette dure et noble expérience de se gouverner soi-même et de se sauver par le concours de tous ; — mais Paris peut-il se sauver seul ? et si la France l’abandonne !… on frémit d’y penser.

George Sand.
(La deuxième partie au prochain n°)