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Journal d’un Voyageur pendant la guerre de 1870/03

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Journal d’un Voyageur pendant la guerre de 1870
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 92 (p. 417-445).
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JOURNAL D’UN VOYAGEUR


PENDANT LA GUERRE




DERNIÈRE PARTIE [1]




Nohant, 1er janvier 1871.

Pas trop battus aujourd’hui ; on se défend bien autour de Paris, Chanzy tient bon et fera, dit-on, sa jonction avec Faidherbe, que je sais être un homme de grand mérite. Bourbaki dispose de forces considérables. On se permet un jour d’espérance ! C’est peut-être le besoin qu’on a de respirer ; mais que peuvent d’héroïques efforts, si les causes profondes d’insuccès que personne n’ignore et que nul n’ose dire augmentent chaque jour ? — Et elles augmentent !

Pour mes étrennes, Aurore me fait une surprise ; elle me chante une romance que sa mère lui accompagne au piano, et elle la chante très bien. Que c’est joli, cette voix de cinq ans !

2 janvier.

On nous dit ce matin qu’une dépêche de M. Gambetta est dans les mains de l’imprimeur, qu’elle est très longue et contient des nouvelles importantes. Nous l’attendons avec impatience, lui faisant grâce de beaucoup de lieux-communs, pourvu qu’il nous annonce une victoire ou d’utiles réformes. Hélas ! c’est un discours qu’il a prononcé à Bordeaux et qu’il nous envoie comme étrennes. Ce discours est vide et froid. Il y a bien peu d’orateurs qui supportent la lecture. L’avocat est comme le comédien, il peut vous émouvoir, vous exalter même avec un texte banal. Il faut croire que M. Gambetta est un grand acteur, car il est un écrivain bien médiocre. Les nouvelles verbales ou par lettres sont déplorables.

4 janvier.

Lettre de Paris. — Nous voulons bien mourir, surtout mourir, disent-ils. Ce peu de mots en dit beaucoup : ils sont désespérés !… comme nous.

5 janvier.

Plus de nouvelles du tout. On nous annonce que pendant douze jours il n’y aura plus de communications à cause d’un grand mouvement de troupes. Nous allons donc voir des prodiges d’activité bien entendue ? Il serait temps. — Histoire non officielle, c’est maintenant la seule qui soit vraie : le général Bourbaki a refusé la direction militaire de la dictature et déclaré qu’il voulait agir librement ou se retirer.

6 janvier.

Échec à Bourgtheroulde. C’est près de Jumiéges. Ont-ils ravagé l’intéressante demeure et le musée de nos amis Cointet ? Les barbares respecteront-ils les ruines historiques ?

7.

Depuis douze jours, on bombarde Paris. Le sacrilège s’accomplit. La barbarie poursuit son œuvre : jusqu’ici elle est impuissante ; mais ils se rapprocheront du but. Ils sont les plus forts, et la France est ruinée, pillée, ravagée à la fois par l’ennemi implacable et les amis funestes.

8.

Tempête de neige qui nous force d’allumer à deux heures pour travailler. Toujours des combats partiels ; l’ennemi ne s’étend pas impunément. Les soldats que les blessures ou les maladies nous ramènent nous disent que le Prussien en personne n’est pas solide et ne leur cause aucune crainte. On court sur lui sans armes, il se laisse prendre armé. Ce qui démoralise nos pauvres hommes, c’est la pluie de projectiles venant de si loin qu’on ne peut ni l’éviter ni la prévoir. Notre artillerie, à nous, ne peut atteindre à grande distance et ne peut tenir de près. Il résulte de tout ce qu’on apprend que la guerre était impossible dès le début, que depuis tout s’est aggravé effroyablement, et qu’aujourd’hui le mal est irréparable. — Pauvre France ! il faudrait pourtant ouvrir les yeux et sauver ce qui reste de toi !

Lundi 9.

Neige épaisse, blanche, cristallisée, admirable. Les arbres, les buissons, les moindres broussailles sont des bouquets de diamans : à un moment, tout est bleu. Chère nature, tu es belle en vain ! Je te regarde comme te regardent les oiseaux, qui sont tristes parce qu’ils ont froid. Moi, j’ai encore un bon feu qui m’attend dans ma chambre, mais j’ai froid dans le cœur pour ceux qui n’ont pas de feu, et, chose bizarre, mon corps ne se réchauffe pas. Je me brûle les mains en me demandant si je suis morte, et si l’on peut penser et souffrir étant mort.

Rouen se justifie et donne un démenti formel à ceux qui l’ont accusé de s’être vendu. J’en étais sûre !

10 janvier.

C’est l’anniversaire d’Aurore. Sa sœur vient à bout de lui faire un bouquet avec trois fleurettes épargnées par la gelée dans la serre abandonnée. Triste bouquet dans les petites mains roses de Gabrielle ! Elles s’embrassent follement, elles s’aiment, elles ne savent pas qu’on peut être malheureux. Nos pauvres enfans ! nous tâcherons de vivre pour elles ; mais nous ne pourrions plus le leur promettre. Maurice ne veut à aucun prix s’éloigner du danger. Nous y resterons, lui et moi, car je ne veux pas le quitter. Je le lui promets pourtant, mais je ne m’en irai pas. Du moment que cela est décidé avec moi-même, je suis très calme.

On annonce des victoires sur tous les points. Faut-il encore espérer ? Nous le voulons bien, mon Dieu !

Mercredi 11.

La neige est toujours plus belle. Aurore en est très frappée et voudrait se coucher dedans ! Elle dit qu’elle irait bien avec les soldats pour jouir de ce plaisir-là. Comme l’enfance a des idées cruelles sans le savoir !

Elle entend dire qu’il faudrait cacher ce que l’on a de précieux ; elle passe la journée à cacher ses poupées. Cela devient un jeu qui la passionne.

Jeudi 12.

À présent ils bombardent réellement Paris. Les bombes y arrivent en plein. — Des malades, des femmes, des enfans tués. — Deux mille obus dans la nuit du 9 au 10, — sans sommation !

Vendredi 13.

Mauvaises nouvelles de Chanzy. Il a été héroïque et habile, tout l’affirme ; mais il est forcé de battre en retraite.

14.
Un ballon est tombé près de Châteauroux ; les aéronautes ont dit que hier le bombardement s’était ralenti. — Chanzy continue sa retraite.
15 janvier.

Rien, qu’une angoisse à rendre fou !

16.

La peste bovine nous arrive. Plus de marchés. Beaucoup de gens aisés ne savent avec quoi payer les impôts. Les banquiers ne prêtent plus, et les ressources s’épuisent rapidement. La gêne ou la misère est partout. Un de nos amis qui blâme les retardataires finit par nous avouer que ses fermiers ne le paient pas, que ses terres lui coûtent au lieu de lui rapporter, et que s’il n’eût fait durant la guerre un petit héritage, dont il mange le capital, il ne pourrait payer le percepteur. Tout le monde n’a pas un héritage à point nommé. Comme on le mangerait de bon cœur en ce moment où tant de gens ne mangent pas !

On admire la belle retraite de Chanzy, mais c’est une retraite !

17 janvier.

Notre ami Girerd, préfet de Nevers, est destitué pour n’avoir pas approuvé la dissolution des conseils-généraux. Il avait demandé au conseil de son département un concours qui lui a été donné par les hommes de toute opinion avec un patriotisme inépuisable. Il n’a pas compris pourquoi il fallait faire un outrage public à des gens si dévoués et si confians. On lui a envoyé sa destitution par télégramme. Il a répondu par télégramme avec beaucoup de douceur et d’esprit : « Mille remercîmens ! » Il n’a pas fait d’autre bruit, mais l’opinion lui tiendra compte de la dignité de sa conduite ; ces mesures révolutionnaires sont bien intempestives, et dans l’espèce parfaitement injustes. La délégation est malade, elle entre dans la phase de la méfiance.

Dégel, vent et pluie. Tous les arbustes d’ornement sont gelés. Les blés, si beaux naguère, ont l’air d’être perdus. Encore cela ? Pauvre paysan, pauvres nous tous !

Nous avons des nouvelles du camp de Nevers, qui a coûté tant de travail et d’argent. Il n’a qu’un défaut, c’est qu’il n’existe pas. Comme celui d’Orléans, il était dans une situation impossible. On en fait un nouveau, on dépense encore vingt-cinq millions pour acheter un terrain, le plus cher et le plus productif du pays. Le général, l’état-major, les médecins, sont là, logés dans les châteaux du pays ; mais il n’y a pas de soldats, ou il y en a si peu qu’on se demande à quoi sert ce camp. Les officiers sont dévorés d’ennui et d’impatience. Il y a tantôt trois mois que cela dure.

18.

Le bombardement de Paris continue ; on a le cœur si serré qu’on n’en parle pas, même en famille. Il y a de ces douleurs qui ne laissent pas de place à la réflexion, et qu’aucune parole ne saurait exprimer.

Jules Favre, assistant à l’enterrement de pauvres enfans tués dans Paris par les obus, a dit : « Nous touchons à la fin de nos épreuves. » Cette parole n’a pas été dite à la légère par un homme dont la profonde sensibilité nous a frappés depuis le commencement de nos malheurs. Croit-il que Paris peut être délivré ? Qui donc le tromperait avec cette illusion féroce ? ignore-t-il que Chanzy a honorablement perdu la partie, et que Bourbaki, plus près de l’Allemagne que de Paris, se heurte bravement contre l’ennemi et ne l’entame pas ? Je crois plutôt que Jules Favre voit la prochaine nécessité de capituler, et qu’il espère encore une paix honorable.

Ce mot honorable, qui est dans toutes les bouches, est, comme dans toutes les circonstances où un mot prend le dessus sur les idées, celui qui a le moins de sens. Nous ne pouvons pas faire une paix qui nous déshonore après une guerre d’extermination acceptée et subie si courageusement depuis cinq mois. Paris bombardé depuis tant de jours et ne voulant pas encore se rendre ne peut pas être déshonoré. Quand même le Prussien cynique y entrerait, la honte serait pour lui seul. La paix, quelle qu’elle soit, sera toujours un hommage rendu à la France, et plus elle sera dure, plus elle marquera la crainte que la France vaincue inspire encore à l’ennemi.

C’est ruineuse qu’il faut dire. Ils nous demanderont surtout de l’argent, ils l’aiment avec passion. On parle de trois, de cinq, de sept milliards. Nous aimerions mieux en donner dix que de céder des provinces qui sont devenues notre chair et notre sang. C’est là où l’on sent qu’une immense douleur peut nous atteindre. C’est pour cela que nous n’avons pas reculé devant une lutte que nous savions impossible, avec un gouvernement captif et une délégation débordée ; mais, fallût-il nous voir arracher ces provinces à la dernière extrémité, nous ne serions pas plus déshonorés que ne l’est le blessé à qui un boulet a emporté un membre.

Non, à l’heure qu’il est, notre honneur national est sauvé. Que l’on essaie encore pour l’honneur de perdre de nouvelles provinces, que les généraux continuent le duel pour l’honneur, c’est une obstination héroïque peut-être, mais que nous ne pouvons plus approuver, nous qui savons que tout est perdu. La partie ardente et généreuse de la France consent encore à souffrir, mais ceux qui répondent de ses destinées ne peuvent plus ignorer que la désorganisation est complète, qu’ils ne peuvent plus compter sur rien. Ils le reconnaissent entre eux, à ce qu’on assure.

Les optimistes sont irritans. Ils disent que la guerre commence, que dans six mois nous serons à Berlin ; peut-être s’imaginent-ils que nous y sommes déjà. Pourtant, comme ils disent tous la même chose, dans les mêmes termes, cela ressemble à un mot d’ordre de parti plus qu’à une illusion. Ériger l’illusion en devoir, c’est entendre singulièrement le patriotisme et l’amour de l’humanité. Je ne me crois pas forcée de jouer la comédie de l’espérance, et je plains ceux qui la jouent de bonne foi ; ils auront un dur réveil.

Il serait curieux de savoir par quelle fraction du parti républicain nous sommes gouvernés en ce moment, en d’autres termes à quel parti appartient la dictature des provinces. MM. Crémieux et Glais-Bizoin se sont renfermés jusqu’à présent dans leur rôle de ministres ; je ne les crois pas disposés à d’autres usurpations de pouvoir que celles qui leur seraient imposées par le gouvernement de Paris. Or le gouvernement de Paris paraît très pressé de se débarrasser de son autorité pour en appeler à celle du pays. Malgré les fautes commises, — l’abandon téméraire des négociations de paix en temps utile, le timide ajournement des élections à l’heure favorable, — on voit percer dans tout ce que l’on sait de sa conduite le sentiment du désintéressement personnel, la crainte de s’ériger en dictateur et d’engager l’avenir. La faiblesse que semblent lui reprocher les Parisiens, exaltés par le malheur, est probablement la forme que revêt le profond dégoût d’une trop lourde responsabilité, peut-être aussi une terreur scrupuleuse en face des déchiremens que pourrait provoquer une autorité plus accusée. A Bordeaux, il n’en est plus de même. Un homme sans lassitude et sans scrupule dispose de la France. C’est un honnête homme et un homme convaincu, nous le croyons ; mais il est jeune, sans expérience, sans aucune science politique ou militaire : l’activité ne supplée pas à la science de l’organisation. On ne peut mieux le définir qu’en disant que c’est un tempérament révolutionnaire. Ce n’est pas assez ; toutes les mesures prises par lui sont la preuve d’un manque de jugement qui fait avorter ses efforts et ses intentions.

Ce manque de jugement explique l’absence d’appréciation de soi-même. C’est un grand malheur de se croire propre à une tâche démesurée, quand on eût pu remplir d’une manière utile et brillante un moindre rôle. Il y a eu là un de ces enivremens subits que produisent les crises révolutionnaires, un de ces funestes hasards de situation que subissent les nations mortellement frappées, et qui leur portent le dernier coup ; mais à quel parti se rattache ce jeune aventurier politique ? Si je ne me trompe, il n’appartient à aucun, ce qui est une preuve d’intelligence et aussi une preuve d’ambition. Il a donné sa confiance, les fonctions publiques et, ce qui est plus grave, les affaires du pays à tous ceux qui sont venus s’offrir, les uns par dévoûment sincère, les autres pour satisfaire leurs mauvaises passions ou pour faire de scandaleux profits. Il a tout pris au hasard, pensant que tous les moyens étaient bons pour agiter et réveiller la France, et qu’il fallait des hommes et de l’argent à tout prix. Il n’a eu aucun discernement dans ses choix, aucun respect de l’opinion publique, et cela involontairement, j’aime à le croire, mais aveuglé par le principe « qui veut la fin veut les moyens. » Il faut être bien enfant pour ne pas savoir, après tant d’expériences récentes, que les mauvais moyens ne conduisent jamais qu’à une mauvaise fin. Comme il a cherché à se constituer un parti avec tout ce qui s’est offert, il serait difficile de dire quelle est la règle, quel est le système de celui qu’il a réussi à se faire ; mais ce parti existe et fait très bon marché des sympathies et de la confiance du pays. Il y a un parti Gambetta, et ceci est la plus douloureuse critique qu’on puisse faire d’une dictature qui n’a réussi qu’à se constituer un parti très restreint, quand il fallait obtenir l’adhésion d’un peuple. On ne fera plus rien en France avec cette étroitesse de moyens. Quand tous les sentimens sont en effervescence et tous les intérêts en péril, on veut une large application de principes et non le détail journalier d’essais irréfléchis et contradictoires qui caractérise la petite politique. J’espère encore, j’espère pour ma dernière consolation en cette vie que mon pays, en présence de tant de factions qui le divisent, prendra la résolution de n’appartenir à aucune et de rester libre, c’est-à-dire républicain. Il faudra donc que le parti Gambetta se range, comme les autres, à la légalité, au consentement général, ou bien c’est la guerre civile sans frein et sans issue, une série d’agitations et de luttes qui seront très difficiles à comprendre, car chaque parti a son but personnel, qu’il n’avoue qu’après le succès. Les gens de bonne foi qui ont des principes sincères sont ceux qui comprennent le moins des événemens atroces comme ceux des journées de juin. Plus ils sont sages, plus le spectacle de ces délires les déconcerte.

L’opinion républicaine est celle qui compte le plus de partis, ce qui prouve qu’elle est l’opinion la plus générale. Comment faire, quel miracle invoquer pour que ces partis ne se dévorent pas entre eux, et ne provoquent pas des réactions qui tueraient la liberté ? Quel est celui qui a le plus d’avenir et qui pourrait espérer se rallier tous les autres ? C’est celui qui aura la meilleure philosophie, les principes les plus sûrs, les plus humains, les plus larges ; mais le succès lui est promis à une condition, c’est qu’il sera le moins ambitieux de pouvoir personnel, et que nul ne pourra l’accuser de travailler pour lui et ses amis.

Le parti Gambetta ne présente pas ces chances d’avenir, d’abord parce qu’il ne se rattache à aucun corps de doctrines, ensuite parce qu’il s’est recruté indifféremment parmi ce qu’il y a de plus pur et ce qu’il y a de plus taré, et que dès lors les honnêtes gens auront hâte de se séparer des bandits et des escrocs. Ceux-ci disparaîtront quand l’ordre se fera, mais pour reparaître dans les jours d’agitation et se retrouver coude à coude avec les hommes d’honneur, qu’ils traiteront de frères et d’amis, au grand déplaisir de ces derniers. Ces élémens antipathiques que réunissent les situations violentes sont une prompte cause de dégoût et de lassitude pour les hommes qui se respectent. M. Gambetta, honnête homme lui-même, éclairé plus tard par l’expérience de la vie, sera tellement mortifié du noyau qui lui restera, qu’il aura peut-être autant de soif de l’obscurité qu’il en a maintenant de la lumière. En attendant, nous qui subissons le poids de ses fautes et qui le voyons aussi mal renseigné sur les chances d’une guerre à outrance que l’était Napoléon III en déclarant cette guerre insensée, nous ne sourions pas à sa fortune présente, et, n’était la politesse, nous ririons au nez de ceux qui s’en font les adorateurs intéressés ou aveugles. C’est un grand malheur que ce Gambetta ne soit pas un homme pratique, il eût pu acquérir une immense popularité et réunir dans un même sentiment toutes les nuances si tranchées, si hostiles les unes aux autres, des partisans de la république. Au début, nous l’avons tous accueilli avec cette ingénuité qui caractérise le tempérament national. C’était un homme nouveau, personne ne lui en voulait. On avait besoin de croire, on s’est mis à croire en lui. Il est descendu d’un ballon frisant les balles ennemies, incident très dramatique, propre à frapper l’imagination des paysans. Dans nos contrées, ils voulaient à peine y croire, tant ce voyage leur paraissait fantastique ; à présent, le prestige est évanoui. Ils ont ouï dire qu’une quantité de ballons tombaient de tous côtés, ils ont reçu par cette voie des nouvelles de leurs absens, ils ont vu passer dans les airs ces étranges messagers. Ils se sont dit que beaucoup de Parisiens étaient aussi hardis et aussi savans que M. Gambetta. Ils ont demandé avec une malignité ingénue s’ils venaient pour le remplacer. Au début, ils n’ont fait aucune objection contre lui. Tout le monde croyait à une éclatante revanche ; tout le monde a tout donné. De son côté, le dictateur semblait donner des preuves de savoir-faire en étouffant avec une prudence apparente les insurrections du midi ; les modérés se réjouissaient, car les modérés ont la haine et la peur des rouges dans des proportions maladives et tant soit peu furieuses. C’est à eux que le vieux Lafayette disait autrefois : « Messieurs, je vous trouve enragés de modération. » Les modérés gambettistes sont un peu embarrassés aujourd’hui que la dictature commence à casser leurs vitres, le moment étant venu où il faut faire flèche de tout bois. Les rouges d’ailleurs sont dans l’armée comme les légitimistes, comme les cléricaux, comme les orléanistes. Évidemment les rouges sont des hommes comme les autres, ils se battent comme les autres, et il faudra compter avec leur opinion comme avec celle des autres. Ce serait même le moment d’une belle fusion, si, par tempérament, les rouges n’étaient pas irréconciliables avec tout ce qui n’est pas eux-mêmes ; c’est le parti de l’orgueil et de l’infaillibilité. À cet effet, ils ont inventé le mandat impératif que des hommes d’esprit, Rochefort entre autres, ont cru devoir subir, sans s’apercevoir que c’était la fin de la liberté et l’assassinat de l’intelligence !

Les rouges ! c’est encore un mot vide de sens. Il faut le prendre pour ce qu’il est : un drapeau d’insurrection ; mais dans les rangs de ce parti il y a des hommes de mérite et de talent qui devraient être à sa tête et le contenir pour lui conserver l’avenir, car ce parti en a, n’en déplaise aux modérés, c’est même probablement celui qui en a le plus, puisqu’il se préoccupe de l’avenir avec passion, sans tenir compte du présent. Qu’on fasse entrer dans ses convictions et dans ses mœurs, un peu trop sauvages, le respect matériel de la vraie légalité, et de la confusion d’idées folles ou généreuses qu’il exhale, pêle-mêle sortiront des vérités qui sont déjà reconnues par beaucoup d’adhérens silencieux, ennemis, non de leurs doctrines, mais de leurs façons d’agir. Une société fondée sur le respect inviolable du principe d’égalité, représenté par le suffrage universel et par la liberté de la presse, n’aurait jamais rien à craindre des impatiens, puisque leur devise est liberté, égalité : je ne sais s’ils ajoutent fraternité : dans ces derniers temps, ils ont perdu par la violence, la haine et l’injure, le droit de se dire nos frères.

N’importe ! une société parfaitement soumise au régime de l’égalité et préservée des excès par la liberté de parler, d’écrire et de voter, aurait dès lors le droit de repousser l’agression de ceux qui ne se contenteraient pas de pareilles institutions, et qui revendiqueraient le droit monstrueux de guerre civile. Il faut que les modérés y prennent garde ; si les insurrections éclatent parfois sans autre cause que l’ambition de quelques-uns ou le malaise de plusieurs, il n’en est pas de même des révolutions, et les révolutions ont toujours pour cause la restriction apportée à une liberté légitime. Si, par crainte des émeutes, la société républicaine laisse porter atteinte à la liberté de la parole et de l’association, elle fermera la soupape de sûreté, elle ouvrira la carrière à de continuelles révolutions. M. Gambetta paraît l’avoir compris en prononçant quelques bonnes paroles à propos de la liberté des journaux dans ce trop long et trop vague discours du 1er janvier, dont je me plaignais peut-être trop vivement l’autre jour. S’il a cette ferme conviction que la liberté de la presse doit être respectée jusque dans ses excès, s’il désavoue les actes arbitraires de quelques-uns de ses préfets, il respectera sans doute également le suffrage universel. Ceci ne fera pas le compte de tous ses partisans, mais j’imagine qu’il n’est pas homme à sacrifier les principes aux circonstances.

Je lui souhaite de ne pas perdre la tête à l’heure décisive, et je regrette de le voir passer à l’état de fétiche, ce qui est le danger mortel pour tous les souverains de ce monde.

19 janvier.

On a des nouvelles de Paris du 16. Le bombardement nocturne continue. — Nocturne est un raffinement. On veut être sûr que les gens seront écrasés sous leurs maisons. On assure pourtant que le mal n’est pas grand. Lisez qu’il n’est peut-être pas proportionné à la quantité de projectiles lancés et à la soif de destruction qui dévore le saint empereur d’Allemagne ; mais il est impossible que Paris résiste longtemps ainsi, et il est monstrueux que nous le laissions résister, quand nous savons que nos armées reculent au lieu d’avancer.

Du côté de Bourbaki, l’espoir s’en va complètement malgré de brillans faits d’armes qui tournent contre nous chaque fois.

20.

Nos généraux ne combattent plus que pour jouter. Il n’ont pas la franchise de d’Aurelle de Paladines, qui a osé dire la vérité pour sauver son armée. Ils craignent qu’on ne les accuse de lâcheté ou de trahison. La situation est horrible, et elle n’est pas sincère !

Le temps est doux, on souffre moins à Paris ; mais les pauvres ont-ils du charbon pour cuire leurs alimens ? — On est surpris qu’ils aient encore des alimens. Pourquoi donc a-t-on ajourné l’appel au pays il y a trois mois, sous prétexte que Paris ne pouvait supporter vingt et un jours d’armistice sans ravitaillement ? Le gouvernement ne savait donc pas ce que Paris possédait de vivres à cette époque ? Que de questions on se fait, qui restent forcément sans réponse !

21.

Tours est pris par les Prussiens.

22 et 23.

Toujours plus triste, toujours plus noir, Paris toujours bombardé ! on a le cœur dans un étau. Quelle morne désespérance ! on aurait envie de prendre une forte dose d’opium pour se rendre indifférent par idiotisme. — Non ! on n’a pas le droit de ne pas souffrir. Il faut savoir, il faudra se souvenir. Il faut tâcher de comprendre à travers les ténèbres dont on nous enveloppe systématiquement. À en croire les dépêches officielles, nous serions victorieux tous les jours et sur tous les points. Si nous avions tué tous les morts qu’on nous signale, il y a longtemps que l’armée prussienne serait détruite ; mais, à la fin de toutes les dépêches, on nous glisse comme un détail sans importance que nous avons perdu encore du terrain. Quel régime moral que le compte-rendu journalier de cette tuerie réciproque ! Il y a des mots atroces qui sont passés dans le style officiel : — nos pertes sont insignifiantes, — nos pertes sont peu considérables. Les jours de désastre, on nous dit avec une touchante émotion : nos pertes sont sensibles, mais pour nous consoler on ajoute que celles de l’ennemi sont sérieuses, et le pauvre monde, à l’affût des nouvelles, va se coucher content, l’imagination calmée par le rêve de ces cadavres qui jonchent la terre de France !

24 janvier.

Nos trois corps d’armée sont en retraite. Les Prussiens ont Tours, Le Mans ; ils auront bientôt toute la Loire. Ils paient cher leurs avantages, ils perdent beaucoup d’hommes. Qu’importe au roi Guillaume ? l’Allemagne lui en donnera d’autres. Il la consolera de tout avec le butin, l’Allemand est positif ; on y perd un frère, un fils, mais on reçoit une pendule, c’est une consolation.

Paris se bat, sorties héroïques désespérées. — Mon Dieu, mon Dieu ! nous assistons à cela. Nous avons donné, nous aussi, nos enfans et nos frères. Varus, qu’as-tu fait de nos légions ?

Encore une nomination honteuse dans les journaux ; l’impudeur est en progrès.

25 janvier.
Succès de Garibaldi à Dijon. Il y a là, je ne sais où, mais sous les ordres du héros de l’Italie, un autre Italien moins enfant, moins crédule, moins dupe de certains associés, le doux et intrépide Frapolli, grand-maître de la maçonnerie italienne, qui, dès le commencement de la guerre, est venu nous apporter sa science, son dévoûment, sa bravoure. Personne ne parle de lui, c’est à peine si un journal l’a nommé. Il n’a pas écrit une ligne, il ne s’est même pas rappelé à ses amis. Modeste, pur et humain comme Barbès, il agit et s’efface, — et il y a eu dans certains journaux des éloges pour de certains éhontés qu’on a nommés à de hauts grades en dépit des avertissemens de la presse mieux renseignée. Malheur ! tout est souillé, tout tombe en dissolution. Le mépris de l’opinion semble érigé en système.
26 janvier.

Encore une levée, celle des conscrits par anticipation. On a des hommes à n’en savoir que faire, des hommes qu’il faut payer et nourrir, et qui seront à peine bons pour se battre dans six mois ; ils ne le seront jamais, si on continue à ne pas les exercer et à ne les armer qu’au moment de les conduire au feu. Mon troisième petit-neveu vient de s’engager.

27.

Visites de jeunes officiers de mobilisés, enfans de nos amis du Gard. Ils sont en garnison dans le pays on ne peut plus mal, et ne faisant absolument rien, comme les autres. Châteauroux regorge de troupes de toutes armes qui vont et viennent, on ne saura certainement jamais pourquoi. À La Châtre, on a de temps en temps un passage annoncé ; on commande le pain, il reste au compte des boulangers. L’intendance a toujours un règlement qui lui défend de payer. D’autres fois la troupe arrive à l’improviste, on n’a reçu aucun avis, le pain manque. Heureusement les habitans de La Châtre pratiquent l’hospitalité d’une manière admirable ; ils donnent le pain, la soupe, le vin, la viande à discrétion : ils coucheraient sur la paille plutôt que de ne pas donner de lit à leur hôte. Ils n’ont pas été épuisés ; mais dans les villes à bout de ressources les jeunes troupes souffrent parfois cruellement, et on s’étonne de leur résignation ! Le découragement s’en mêle. Subir tous les maux d’une armée en campagne et ne recevoir depuis trois et quatre mois aucune instruction militaire, c’est une étrange manière de servir son pays en l’épuisant et s’épuisant soi-même.

Un peu de fantaisie vient égayer un instant notre soirée, c’est une histoire qui court le pays. Trois Prussiens (toujours trois !) ont envahi le département, c’est-à-dire qu’ils en ont franchi la limite pour demander de la bière et du tabac dans un cabaret. De plus, ils ont demandé le nom de la localité. En apprenant qu’ils étaient dans l’Indre, ils se sont retirés en toute hâte, disant qu’il leur était défendu d’y entrer, et que ce département ne serait pas envahi à cause du château de Valençay, le duc ayant obtenu de la Prusse, où ses enfans sont au service du roi, qu’on respecterait ses propriétés.

Il y a déjà quelque temps que cette histoire court dans nos villages. Les habitans de Valençay ont dit que, si les Prussiens respectaient seulement les biens de leur seigneur et ravageaient ceux du paysan, ils brûleraient le château.

Il y a quelque chose qu’on dit être vrai au fond de ce roman, c’est que le duc de Valençay aurait écrit de Berlin à son intendant d’emballer et de faire partir les objets précieux du château, et que, peu après il aurait donné l’ordre de tout laisser en place. Qu’on lui ait promis en Prusse de respecter son domaine seigneurial, cela est fort possible ; mais que cette promesse se soit étendue au département, c’est ce que nous ne croirons jamais, malgré la confiance qu’elle inspire aux amateurs de merveilleux.

28 janvier.

Lettres de Paris du 15. Morère est bien vivant, Dieu merci ! Par une chance inespérée, à cette date nous n’avions ni morts ni malades parmi nos amis ; mais depuis treize jours de bombardement, de froid et peut-être de famine de plus ! — Mon bon Plauchut m’écrit qu’il mange sa paillasse, c’est-à-dire que le pain de Paris est fait de paille hachée. Il me donne des nouvelles de tous ceux qui m’intéressent. Il m’en donne aussi de mon pied-à-terre de Paris, qui a reçu un obus dans les reins. Le 15, on jouait François le Champi au profit d’une ambulance. Cette pièce, jouée pour la première fois en 49, sous la république, a la singulière destinée d’être jouée encore sous le bombardement. Une bergerie !

Mes pauvres amis sont héroïques, ils ne veulent pas se plaindre, ils ne veulent souffrir de rien. J’ai des nouvelles des Lambert. Leur cher petit enfant mord à belles dents dans les mets les plus étranges. On a été forcé de l’emporter la nuit dans un autre quartier. Les bombes leur sifflaient aux oreilles. Berton, père et fils, ont été de toutes les sorties comme volontaires. D’autres excellens artistes sont aussi sur la brèche, les hommes aux remparts, les femmes aux ambulances. Tous sont déjà habitués aux obus et les méprisent. Les gamins courent après. Paris est admirable, on est fier de lui !

28 au soir.

Mais les exaltés veulent le mater, le livrer peut-être. Il y a encore eu une tentative contre l’Hôtel de Ville, et cette fois des gardes nationaux insurgés ont tiré sur leurs concitoyens. Ce parti, si c’en est un, se suicide. De telles provocations dans un pareil moment sont criminelles et la première pensée qui se présente à l’esprit est qu’elles sont payées par la Prusse. On saura plus tard si ce sont des fous ou des traîtres. Quels qu’ils soient, ils tuent, ils provoquent la tuerie : ce ne sont pas des Français, ou ce ne sont pas des hommes.

On parle d’armistice et même de capitulation. Ces émeutes rendent peut-être la catastrophe inévitable. Les journaux anglais annoncent la fin de la guerre. Le gouvernement de Bordeaux s’en émeut et nous défend d’y croire. Ne lui en déplaise, nous n’y croyons que trop. La misère doit sévir à Paris. On a beau nous le cacher, nos amis ont beau nous le dissimuler, cela devient évident. Le bois manque, le pain va manquer. L’exaltation des clubs va servir de prétexte à ce qui reste de bandits à Paris, — et il en reste toujours, — pour piller les vivres et peut-être les maisons. La majorité de la garde nationale parait irritée et blâme la douceur du général Trochu. Le général Vinoy est nommé gouverneur de Paris à sa place. Est-ce l’énergie, est-ce la patience qui peuvent sauver une pareille situation ? — Elle est sans exemple dans l’histoire. Les Prussiens sont-ils appelés à la résoudre en brûlant Paris ? On ne ferme pas l’œil de la nuit, on voudrait être mort jusqu’à demain, — et peut-être que demain, ce sera pire !

Dimanche 29 janvier.

C’en est fait ! Paris a capitulé, bien qu’on ne prononce pas encore ce mot-là. Un armistice est signé pour vingt et un jours. Convocation d’une assemblée de députés à Bordeaux : c’est Jules Favre qui a traité à Versailles. On va procéder, à la hâte aux élections. On ne sait rien de plus. Y aura-t-il ravitaillement pour le pauvre Paris affamé ? car il est affamé, la chose est claire à présent ! La paix sortira-t-elle de cette suspension d’armes ? Pourrons-nous communiquer avec Paris ? À quelles conditions a-t-on obtenu ce sursis au bombardement ? Il est impossible que l’ennemi n’ait pas exigé la reddition d’un ou de plusieurs forts. Il n’y a pas d’illusion à conserver ! Cela devait finir ainsi ! L’émeute a dû être plus grave qu’on ne l’a avoué. Les Prussiens en profitent. Malheureux agitateurs ! que le désastre, la honte et le désespoir du pays vous étouffent, si vous avez une conscience !

Le désordre et le dégoût où l’on a jeté la France, rendaient notre perte inévitable. Mais fallait-il laisser dire à nos ennemis : Ce peuple insensé se livre lui-même ! Les haines qui le divisent ont fait plus que nos boulets, plus que la famine elle-même !

Ah ! mécontens de Paris, vous qui accusez vos chefs de trahison, et vous aussi qui les abandonnez parce qu’ils veulent épargner la vie des émeutiers, si les choses sont comme elles paraissent, vous êtes tous bien coupables, mais si malheureux qu’on vous plaint tous et qu’on tâchera d’arracher de son cœur cette page de votre histoire pour ne se rappeler que cinq mois de patience, d’union, d’héroïsme véritable !

On vous plaint et on vous aime tous quand même : vous n’êtes plus écrasés par les bombes, vos pauvres enfans vont avoir du pain. On respire en dépit d’une douleur profonde, et on veut la paix, — oui, la paix au prix de notre dernier écu, pourvu que vous échappiez à cette torture ! Quant à moi, il était au-dessus de mes forces de la contempler plus longtemps, et j’avoue qu’en ce moment je suis irritée contre ceux qui reprochent à votre gouvernement d’avoir cédé devant l’horreur de vos souffrances. On réfléchira demain, aujourd’hui on pleure et on aime : arrière ceux qui maudissent !

30 janvier.

À présent nous savons pourquoi Paris a dû subir si brusquement son sort. Encore une fois nous n’avons plus d’armée ! Tandis que celles de l’ouest et du nord sont en retraite, celle de l’est est en déroute. Le malheureux Bourbaki, harcelé, dit-on, par les exigences, les soupçons et les reproches de la dictature de Bordeaux, s’est brûlé la cervelle. Aucune dépêche ne nous en a informés, les journaux que nous pouvons nous procurer le disent timidement dans un entrefilet. Mais on le sait trop à Versailles, et devant l’évidence Jules Favre a dû perdre tout espoir.

Ce nouveau drame est navrant. Celui-là ne trahissait pas qui s’est tué pour ne pas survivre à la défaite !

31 janvier.

Dépêche officielle. — Alea jacta est ! La dictature de Bordeaux rompt avec celle de Paris. Il ne lui manquait plus, après avoir livré par ses fautes la France aux Prussiens, que d’y provoquer la guerre civile par une révolte ouverte contre le gouvernement dont il est le délégué ! Peuple, tu te souviendras peut-être cette fois de ce qu’il faut attendre des pouvoirs irresponsables ! Tu en as sanctionné un qui t’a jeté dans cet abîme, tu en as subi un autre que tu n’avais pas sanctionné du tout et qui t’y plonge plus avant, grâce au souverain mépris de tes droits. Deux malades, un somnambule et un épileptique, viennent de consommer ta perte. Relève-toi, si tu peux !

« L’occupation des forts de Paris par les Prussiens, dit cette curieuse dépêche, semble indiquer que la capitale a été rendue en tant que place forte. La convention qui est intervenue semble avoir surtout pour objet la formation et la nomination d’une assemblée.

« La politique soutenue et pratiquée par le ministre de l’intérieur et de la guerre est toujours la même : guerre à outrance, résistance jusqu’à complet épuisement ! » — Entends-tu et comprends-tu, pauvre peuple ? Le complet épuisement est prévu, inévitable, et le voilà décrété !

« Employez-donc toute votre énergie, dit la dépêche en s’adressant à ses préfets, à maintenir le moral des populations ! » — Le moyen est sublime ! Promettez-leur le complet épuisement ! Voilà tout ce que vous avez à leur offrir. Eh bien ! c’est déjà fait. Vous avez tout pris, et cela ne vous a servi à rien. Il faut aviser au moyen de vider deux fois chaque bourse vide et de tuer une seconde fois chaque homme mort !

Viennent ensuite des ordres relatifs à la discipline. « Les troupes devront être exercées tous les jours pendant de longues heures pour s’aguerrir. » — Il est temps d’y songer, à présent que celles qui savaient se battre sont prisonnières ou cernées, et que celles qui ne savent rien sont démoralisées par l’inaction et décimées par les maladies ! Ferez-vous repousser les pieds gelés que la gangrène a fait tomber dans vos campemens infects ? Ressusciterez-vous les infirmes, les phthisiques, les mourans que vous avez fait partir et qui sont morts au bout de vingt-quatre heures ? Rétablirez-vous la discipline dont vous vous êtes préoccupé tout récemment et que vous avez laissée périr comme une chose dont l’élément civil n’avait aucun besoin ?

Mais voici le couronnement du mépris pour les droits de la nation. Après avoir décrété la guerre à outrance, le ministre de l’intérieur et de la guerre, l’homme qui n’a pas reculé devant cette double tâche, ajoute : « Enfin, il n’est pas jusqu’aux élections qui ne puissent et ne doivent être mises à profit. » — Et puis, tout de suite, vient l’ordre d’imposer la volonté gouvernementale, j’allais dire impériale, aux électeurs de la France. — Ce qu’il faut à la France, c’est une assemblée qui veuille la guerre et soit décidée à tout.

« Le membre du gouvernement qui est attendu arrivera sans doute demain matin. » Le ministre, — c’est de lui-même que parle M. Gambetta, — le ministre s’est fixé un délai qui expire demain à trois heures, c’est-à-dire que, si l’on tarde à lui céder, il passera outre et régnera seul. Le tout finit par un refrain de cantate.

« Donc, patience ! fermeté ! courage ! union et discipline ! »

Voilà comme M. Gambetta entend ces choses ! Quand il a apposé beaucoup de points d’exclamation au bas de ses dépêches et circulaires, il croit avoir sauvé la patrie.

Nous voilà bien et dûment avertis que Paris ne compte pas, que c’est une place forte comme une autre, qu’on peut ne pas s’en soucier et continuer l’épuisement rêvé par la grande âme du ministre pendant que l’ennemi, maître des forts, réduira en cendres la capitale du monde civilisé. Il n’entre pas dans la politique, si modestement suivie et pratiquée par le ministre, de s’apitoyer sur une ville qui a eu la lâcheté de succomber sans son aveu !

Ce déplorable enivrement d’orgueil qui conduit un homme, fort peu guerrier, à la férocité froide et raisonnée, est une note à prendre et à retenir. Voilà ce que le pouvoir absolu fait de nous ! Dépêchez-vous de vous donner des maîtres, pauvres moutons du Berry !

1er février.

Aujourd’hui le ministre refait sa thèse. Il change de ton à l’égard de Paris. C’est une ville sublime, qui ne s’est défendue que pour lui donner le temps de sauver la France, et il nous assure qu’elle est sauvée, vu qu’il a formé « des armées jeunes encore, mais auxquelles il n’a manqué jusqu’à présent que la solidité qu’on n’acquiert qu’à la longue. » Il absout Paris, mais il accuse le gouvernement de Paris, dont apparemment il ne relève plus. « On a signé à notre insu, sans nous avertir, sans nous consulter, un armistice dont nous n’avons connu que tardivement la coupable légèreté, qui livre aux troupes prussiennes des départemens occupés par nos soldats, et qui nous impose l’obligation de rester trois semaines au repos pour réunir, dans les tristes circonstances où se trouve le pays, une assemblée nationale. Cependant personne ne vient de Paris, et il faut agir. »

On s’imagine qu’après avoir ainsi tancé la légèreté coupable de son gouvernement, le ministre va lui résister ? Il l’avait annoncé hier, il s’était fixé un délai. Le délai est expiré, et il n’ose ! Il va obéir et s’occuper d’avoir une assemblée vraiment nationale. Pardonnons-lui une heure d’égarement, passons-lui encore cette proclamation illisible, impertinente, énigmatique. Espérons qu’il n’aura pas de candidats officiels, bien qu’il semble nous y préparer. Espérons que, pour la première fois depuis une vingtaine d’années, le suffrage universel sera entièrement libre, et que nous pourrons y voir l’expression de la volonté de la France.

Ce retard du délégué de Paris, qui offense et irrite le délégué de Bordeaux, nous inquiète, nous autres. Paris aurait-il refusé de capituler malgré l’occupation des forts ? Paris croit-il encore que nos armées sont à dix lieues de son enceinte ? On l’a nourri des mensonges du dehors, et c’est là un véritable crime. Nos anxiétés redoublent. Peut-être qu’au lieu de manger on s’égorge. — Le ravitaillement s’opère pourtant, et on annonce qu’on peut écrire des lettres ouvertes et envoyer des denrées.

2 février.

J’ai écrit quinze lettres, arriveront-elles ? — Il fait un temps délicieux ; j’ai écrit la fenêtre ouverte. Les bourgeons commencent, à se montrer, le perce-neige sort du gazon ses jolies clochettes blanches rayées de vert. Les moutons sont dans le pré du jardin, mes petites-filles les gardent en imitant, à s’y tromper, les cris et appels consacrés des bergères du pays. Ce serait une douce et heureuse journée, s’il y avait encore de ces journées-là ; mais le parti Gambetta nous en promet encore de bien noires. Il a pris le mot d’ordre ; il veut la guerre à outrance et le complet épuisement. Pour quelques-uns, c’est encore quelques mois de pouvoir ; pour les désintéressés, c’est la satisfaction sotte d’appartenir au parti qui domine la situation et fait trembler la volaille, c’est-à-dire les timides du part opposé ; — mais le paysan et l’ouvrier ne tremblent pas tant qu’on se l’imagine ! Le paysan surtout est très calme, il sourit et se prépare à voter, quoi ? — La paix à outrance peut-être ; on l’y provoque en le traitant de lâche et d’idiot. L’autre jour, un vieux disait : « Ils s’y prennent comme ça ? On leur fera voir qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. »

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils se prononceront ici en masse contre le complet épuisement, et ils n’auront pas tort. — Avec quoi, disent-ils, nourrira-t-on ceux que l’ennemi a ravagés, si on ravage le reste ? Ils n’ignorent pas que les provinces défendues souffrent autant des nationaux que des ennemis, et, comme le vol des prétendus fournisseurs et le pillage des prétendus francs-tireurs entrent à présent sans restriction et sans limite dans nos prétendus moyens de défense, ils ne veulent plus se défendre avec un gouvernement qui ne les préserve de rien et les menace de tout.

Vendredi 3 février.

Le mal augmente. La menace se dessine. Le ministre de Bordeaux décrète de son chef des incompatibilités que la république ne doit pas connaître. Il exclut non-seulement de l’éligibilité les membres de toutes les familles déchues du trône, mais encore les anciens candidats officiels, les anciens préfets de l’empire, auxquels, par une logique d’un nouveau genre, il substitue les siens. On ne pourra pas élire les préfets d’il y a six mois ; en revanche, on pourra élire les préfets actuellement en fonctions ! C’est le coup d’état de la folie ; il y a des gens pour l’admirer et en accepter les conséquences. — Que fait donc le gouvernement de Paris, qui, on le sait, ne veut pas accepter cette modification à la première, à la plus sacrée des lois républicaines ? L’ennemi l’empêche-t-il de communiquer avec la délégation ? Ce serait de la part de M. de Bismarck une nouvelle et, sanglante perfidie que de vouloir outrager et avilir le suffrage universel.

Beaucoup de préfets n’oseront pas, j’espère, afficher l’outrage au peuple sur les murs des villes. Ce serait le signal de grands désordres. Les maires ne l’oseront pas dans les campagnes. Dieu nous préserve des colères de la réaction, si stupidement provoquées et si cruellement aveugles quand elles prennent leur revanche ! Que la soupape de sûreté s’ouvre vite, que le gouvernement de Paris répare la faute de son ex-collègue, et que le peuple vote librement ! Tout est perdu sans cela. Une guerre civile, et c’est maintenant que la paix avec l’étranger devient à jamais honteuse pour la France.

Vendredi soir.

Enfin ! Jules Simon est arrivé à Bordeaux avec un décret signé de tous les membres du gouvernement de Paris, donnant un démenti formel aux prétentions du délégué. Se prononcera-t-il aussi contre la mesure qui vient de faire un si grand scandale, et dont le ministre de la justice a endossé la cruelle responsabilité ? L’atteinte portée ces jours-ci à l’inamovibilité de la magistrature a été pour nous, qui aimons et respectons Crémieux, une douloureuse stupéfaction. Certes les magistrats frappés par cette mesure n’ont pas nos sympathies ; mais détruire un principe pour punir quelques coupables, et se résoudre à un tel acte au moment de perdre le pouvoir, c’est inexplicable de la part d’un homme dont l’intelligence et la droiture d’intentions n’ont jamais été mises en doute, que je sache. Que s’est-il donc passé ? Cette verte vieillesse s’est-elle affaissée tout d’un coup sous la pression des exaltés ?

Le parti Gambetta était donc fermement convaincu que la guerre commençait, qu’il fallait entrer dans la voie des grandes mesures dictatoriales pour donner un nouvel élan à la France, et qu’on avait un an de lutte acharnée, ou une prochaine série de grandes victoires pour arriver au consulat ?

À Paris, on est triste, mais résigné ; il n’y a pas eu le moindre trouble, bien qu’on ait beaucoup donné à entendre pour nous effrayer. Il y a un système à la fois réactionnaire et républicain pour nous brouiller avec Paris ; les meneurs des deux partis s’y acharnent.

Nous apprenons enfin que l’armée de Bourbaki a passé en Suisse au moment d’être cernée et détruite. L’ignorait-on à Bordeaux ? À coup sûr, M. de Bismarck ne l’a pas laissé ignorer à Paris.

Le pauvre général Bourbaki n’est pas mort, bien qu’il se soit mis réellement une balle dans la tête. Les uns disent qu’il est légèrement blessé, d’autres qu’il l’est mortellement. Quoi qu’il en soit, il a voulu mourir ; c’est le seul général qui ait manqué de philosophie devant la défaite. Tous les autres se portent bien. Tant mieux pour ceux qui se sont bien battus !

4 février.

Les feuilles poussent aux arbres, mais nos beaux blés sont rentrés sous terre. La campagne, si charmante chez nous en cette saison, est d’un ton affreux. Des espaces immenses sont rasés par la gelée. Il est dit que nous perdrons tout, même l’espérance. M. de Bismarck nous envoie des dépêches ! Il déclare qu’il n’admet pas les incompatibilités de M. Gambetta. C’est lui qui nous protège contre notre gouvernement. C’est la scène grotesque passant à travers le drame sombre.

Lettres du midi. Ils sont effrayés. Le coup d’état les menace, disent-ils, de grands malheurs. Beaucoup de bons républicains vont voter pour les conservateurs. C’est une combinaison fortuite amenée par la situation.

Ici tout se passera en douceur comme de coutume, mais la liste républicaine aura si peu de voix que le parti Gambetta paiera cher la faute de son chef. Il y a là des noms aimés ; mais, pour défendre le système qu’ils s’obstinent à représenter, il faudrait fausser sa propre conscience, et peu de gens estimables s’y décideront. Il y en aura pourtant ; il y a toujours des politiques purs qui font bon marché de leurs scrupules et de leurs répugnances pour obéir à un système convenu ; c’est même cela qu’ils appellent la conduite politique. J’avoue que j’ai toujours eu de l’aversion pour cette stratégie de transaction.

Dans sa proclamation dernière, M. Gambetta disait en finissant une parole énigmatique. « Pour atteindre ce but sacré (la guerre à outrance représentée par le choix des candidats), il faut y dévouer nos cœurs, nos volontés, notre vie, et, sacrifice difficile peut-être, laisser là nos préférences. Aux armes ! aux armes ! etc. »

Le parti entend sans doute son chef à demi-mot. Pour nous, simples mortels sans malice, nous nous posons des questions devant le texte mystérieux. Ne serait-ce pas l’annonce d’une évolution politique comme celle de ces républicains du midi qui m’écrivaient hier : « Devant l’ennemi du suffrage universel, nous passerons à l’ennemi de l’ennemi ! » M. Gambetta, passant à l’alliance avec les rouges qu’il a contenus jusqu’ici dans les villes agitées par eux, serait plus logique ; jusqu’ici ses préférences ont été pour ses confrères de Paris qui lui ont confié nos destinées, faisant en cela, selon nous, acte d’énorme légèreté. A présent, le dictateur va sans doute donner sa confiance et son appui aux ennemis d’hier, et je ne vois pas pourquoi ils ne s’entendraient pas, puisqu’ils sont aussi friands que lui de dictature et de coups d’état.

5 février.

Ni lettres, ni journaux pour personne ; on est en si grande défiance qu’on croit ce silence commandé. On s’inquiète de ce qui se passe à Bordeaux entre Jules Simon et la dictature.

6.

Pas plus de nouvelles qu’hier ; nous n’avons que les journaux d’avant-hier, qui disent que l’armistice, mal réglé ou mal compris, a amené de nouveaux malheurs pour nos troupes. Nous sommes inquiets d’une partie de nos mobilisés qui a été conduite au feu, comme nous le redoutons, sans avoir appris à tenir un fusil, et qui s’est trouvée à l’affaire de la reprise du faubourg de Blois. Ils s’y sont jetés comme des fous, traversant la Loire en désordre sur un pont miné, tombant dans la rivière, sortant de là en riant pour aller droit aux Prussiens embusqués dans les maisons, tirant au hasard leurs mauvais fusils qui éclataient dans leurs mains, et vers le soir se tuant les uns les autres faute de se reconnaître et faute de direction. Le lendemain, nos pauvres enfans étaient cernés ; la retraite leur était absolument coupée, et ils attendaient l’écrasement final lorsque, après six heures d’attente dans la boue, l’arme au pied, leur colonel fut obligé de leur laisser connaître l’armistice, mais en leur déclarant qu’il ne l’acceptait pas. Si Gambetta dure, ce colonel intelligent sera décoré ou général. — Avec de tels chefs, l’épuisement désiré ira vite, et le pouvoir de ceux qui sacrifient ainsi la jeunesse d’un pays ne sera pas d’aussi longue durée qu’ils l’espèrent.

Mardi 7 février.

On raconte enfin la lutte entre Jules Simon et M. Gambetta ; elle a été vive, et tous les journaux qui se sont permis de publier le décret du gouvernement de Paris relatif à la liberté des élections ont été saisis à Bordeaux. Le coup d’état est complet !

Une lettre nous apprend ce soir que Jules Simon l’emporte, qu’il a dû montrer une fermeté qui n’a pas été sans péril pour lui, que M. Gambetta se décide à donner sa démission, et que le décret de Paris qui annule le sien sera publié demain

Demain ! c’est le jour du vote ! On aura commencé à voter, et dans beaucoup de localités on aura fini de voter sans savoir qu’on est libre de choisir son candidat ; mais en revanche les préfets en fonctions pourront être élus dans les localités qu’ils administrent encore. On promène déjà partout des listes officielles qu’on appelle listes républicaines. Ainsi le premier appel au peuple fait par cette république-là aura suivi la forme impériale et admis des incompatibilités inconnues sous l’empire. C’est une honte ! mais qu’elle retombe sur ceux qui l’acceptent !

Rendons justice au gouvernement de Paris, il a fait cette fois son devoir autant qu’il l’a pu, et oublions vite ce mauvais rêve d’un coup de dictature avorté. Le vote sera libre quand même, grâce à la ferme volonté que montrent les masses d’exercer leur droit dans toute son étendue.

Il y a ici diverses listes de conciliation qui ne nuiront pas à la principale, la liste dite libérale, celle de la paix, comme l’appellent les paysans. L’autre, c’est celle de la guerre. Ils ne s’y tromperont pas.

Aucun symptôme de bonapartisme ni de cléricalisme dans les esprits autour de nous. Je ne connais aucun des candidats qui représentent pour eux le vote pour la paix ; je vis cloîtrée, je ne vois même presque jamais les paysans de la nouvelle génération.

Ils ont beaucoup grandi en fierté et en bien-être, ces paysans de vingt à quarante ans ; ils ne demandent jamais rien. Quand on les rencontre, ils n’ôtent plus leur chapeau. S’ils vous connaissent, ils viennent à vous et vous tendent la main. Tous les étrangers qui s’arrêtent chez nous sont frappés de leur bonne tenue, de leur aménité et de l’aisance simple, amicale et polie de leur attitude. Vis-à-vis des personnes qu’ils estiment, ils sont, comme leurs pères, des modèles de savoir-vivre ; mais plus que leurs pères, qui en avaient déjà le sentiment, ils ont la notion et la volonté de l’égalité : c’est le droit de suffrage qui leur a fait monter cet échelon. Ceux qui les traitent tout bas de brutes n’oseraient les braver ouvertement. Il n’y ferait pas bon.

Il y a bien eu quelques menaces dans quelques communes d’alentour. Dans la nôtre et dans les plus voisines, nous savons qu’il y a eu accord et engagement pris d’observer le plus grand calme, de n’échanger avec personne un seul mot irrité ou irritant, de ne pas s’enivrer, de partir tous ensemble et de revenir de même, sans se mêler à aucune querelle, à aucune discussion. Ils ont tous leur bulletin en poche. Ceux qui ne savent pas lire connaissent au moins certaines lettres qui les guident, ou, s’ils ne les connaissent pas, ils en remarquent la forme et l’arrangement avec la sûreté d’observation qui aide le sauvage à retrouver sa direction dans la forêt vierge. Ils ne disent jamais chez nous d’avance pour qui ils voteront, ils se soucient fort peu des noms propres à l’heure qu’il est. Ils ne connaissent pas plus que moi les candidats qui passent pour représenter leur opinion. S’ils font quelques questions, c’est sur la profession et la situation des candidats ; le mot avocat les met en défiance. Avocat est une injure au village. Ils aiment les gros industriels, les agriculteurs éclairés, en général tous ceux qui réussissent dans leurs entreprises. Ils rejettent certains noms qu’ils aiment personnellement en disant : « Que voulez-vous ? il n’a pas su faire ses affaires, il ne saurait pas faire celles des autres ! » Et ceci est une question d’ordre, d’économie, de sagesse et d’intelligence, ce n’est pas une question de clocher. Le paysan n’a rien à gagner chez nous au changement de personnes. Etant d’un des départemens les plus noirs sur la carte de l’instruction, il est au moins préservé de l’ambition par son ignorance. Il n’aspire à aucun emploi, il sait qu’il n’y en a pas pour qui ne sait pas lire. Il ne désire pas sortir de son pays, où il est propriétaire, c’est-à-dire un citoyen égal aux autres, pour aller dans des villes où son ignorance le placerait au-dessous de beaucoup d’autres. L’instruction partielle n’a d’ailleurs pas toujours de bons résultats, elle détache l’homme de son état et de son milieu parce qu’elle le différencie de ses égaux. Il faut qu’elle soit donnée à tous pour être un bien commun dont personne n’ait lieu d’abuser.

Enfin ! nous verrons demain si tout se passera sans désordre et sans vexation. On est très bon dans notre pays, et nous avons un excellent sous-préfet, qui, sous l’empire tout comme aujourd’hui, a professé et professe un grand respect pour la liberté des opinions. Si on se querelle, ce ne sera pas sa faute.

Un de nos mobilisés a écrit ; malgré l’armistice, ils couchent plus que jamais dans la boue, et malgré l’espoir et l’annonce de la reprise prochaine des hostilités, moins que jamais on ne les exerce. Il y a eu des morts et des blessés, il y a surtout des malades. Un médecin de La Châtre, le docteur Boursault, malgré son âge assez avancé et sa fortune assez médiocre, s’est attaché gratuitement au service du bataillon.

Je donnerais beaucoup pour être sûre que le dictateur a remis sa démission. Je commençais à le haïr pour avoir fait tant souffrir et mourir inutilement. Ses adorateurs m’irritaient en me répétant qu’il nous a sauvé l’honneur. Notre honneur se serait fort bien sauvé sans lui. La France n’est pas si lâche qu’il lui faille avoir un professeur de courage et de dévoûment devant l’ennemi. Tous les partis ont eu des héros dans cette guerre, tous les contingens ont fourni des martyrs. Nous avons bien le droit de maudire celui qui s’est présenté comme capable de nous mener à la victoire et qui ne nous a menés qu’au désespoir. Nous avions le droit de lui demander un peu de génie, il n’a même pas eu de bon sens.

Que Dieu lui pardonne ! Je vais me dépêcher de l’oublier, car la colère et la méfiance composent un milieu où je ne vivrais pas mieux qu’un poisson sur un arbre. Ceux qui ne sont pas contens du dictateur disent qu’il aura des comptes sévères à rendre à la France, et que son avenir n’est pas riant. Je souhaite qu’on le laisse tranquille. S’il faut qu’une enquête se fasse sur sa probité, que je ne révoque point en doute, les exaltés ne sont pas cupides, dès qu’il se sera justifié, qu’on lui pardonne tout, en raison de la raison qui lui manque. Le chauffeur maladroit qui fait éclater la chaudière n’est pas punissable quand il saute avec elle.

Il pleut, le vent souffle en foudre. Il y a dans l’air une détente qui ne sera pas sans influence sur notre espèce nerveuse et impressionnable. Non ! on ne se battra pas demain.

8 février.

Dès le matin, les paysans des deux sections de la commune étaient réunis devant l’église. Les vieux et les infirmes voulaient se traîner au chef-lieu de canton, qui est à six kilomètres. Mon fils fait atteler pour eux un grand chariot qu’on accepte, et il s’en va à pied avec les jeunes. Sur la route, on rencontre les autres communes marchant en ordre avec leurs vieillards conduits par les voitures des voisins, qui, sans s’être concertés, ont tous eu l’idée de fournir des moyens de transport, et de se servir de leurs jambes plutôt que de laisser un électeur privé de son droit. Pas une abstention ! Ce vote au chef-lieu de canton a paru une espèce de défi qu’on a voulu accepter. — Dans la journée, on vient nous dire que tout est calme, qu’il n’y a pas eu l’ombre d’une querelle, et notre village rentre sans avoir manqué à sa parole.

Les journaux confirment la démission Gambetta, et annoncent l’arrivée à Bordeaux de plusieurs membres du gouvernement de Paris. — Je reçois de Paris une première lettre par la poste ; mais, comme les Prussiens veulent lire notre pensée, on ne se la dit pas et on est moins bien informé que par les ballons.

Jeudi 9 février.

J’ai attendu Maurice, qui est rentré à trois heures du matin. Il avait été cloué à un bureau de dépouillement. La liste libérale l’emporte jusqu’ici chez nous dans la proportion de cent contre un.

On m’assure que les choix de notre département sont réellement libéraux et même républicains, qu’en tout cas ils ne sont nullement réactionnaires. Dieu veuille qu’il en soit ainsi dans toute la France, et que les hommes du passé ne profitent pas trop de l’irritation produite dans les masses par la tentative d’étouffement du vote. J’ai de l’espérance aujourd’hui ; notre pauvre France a appelé le bon sens à son aide, et elle est disposée à l’écouter. Ce n’est pas une majorité restauratrice que le bon sens demande, c’est une majorité réparatrice. Se sentira-t-elle le pouvoir et les moyens de continuer la guerre ? Je ne le crois pas ; mais, s’il est constaté qu’elle les a encore, espérons qu’elle ne sera pas lâche, et qu’elle usera de ce pouvoir et de ces moyens.

Quoi qu’il arrive, l’équilibre rompu entre la France et son expression va se rétablir. C’était la première condition pour nous rendre compte de notre situation, qu’on nous défendait de connaître et que nous allons pouvoir juger en famille. On avait exclu du conseil les principaux intéressés, ceux qui supportent les plus lourdes charges ; il était temps de se rappeler qu’ils n’appartiennent pas plus à un parti qu’ils ne doivent appartenir à un souverain. Puisque, grâce à la révolution de 89, tout homme est un citoyen, il est indispensable de reconnaître que tout citoyen est un homme, que par conséquent nul ne peut disposer des biens et de la vie de son semblable sans le consulter. Ce n’est pas parce que l’empire en a disposé par surprise qu’une république a le droit d’agir de même et de sacrifier l’homme à l’idée, l’homme fût-il stupide et l’idée sublime.

Une guerre continuée ainsi ne pouvait produire l’élan miraculeux des guerres patriotiques. D’ailleurs les choses de fait sont entrées dans une nouvelle phase de développement. En même temps que la science appliquée a l’industrie nous donnait l’emploi de la vapeur, de l’électricité, et tant d’autres découvertes merveilleuses et fécondes, elle accomplissait fatalement le cercle de son activité, elle trouvait des moyens de destruction dont nous n’avons pas pu nous pourvoir à temps, et qui ont mis à un moment donné la force matérielle au-dessus de la force morale. Nous subissons un accident terrible, ce n’est rien de plus. L’homme qui eût pu rendre immédiatement applicable un engin de guerre supérieur à tous les engins connus eût plus fait pour notre salut que tout un parti avec des paroles vides et un système d’excitations inutiles. M. Ollivier nous avait bien déjà parlé d’un rempart de poitrines humaines, parole féroce, si elle n’eût été irréfléchie. Les poitrines humaines ont beau battre pour la patrie, le canon les traverse, et jamais un ingénieur militaire ne les assimilera à des moellons. L’homme de cœur ne peut entendre les métaphores de l’éloquence sans éprouver un déchirement profond. Le paysan, à qui on prend ses fils pour faire des fortifications avec sa chair et son sang, a raison de ne pas aimer les avocats.

10 février.

À présent que les communications régulières sont rétablies ou vont l’être, je n’ai plus besoin de mes propres souvenirs et de mes propres impressions pour vivre de la vie générale. Je cesserai donc ce journal, qui devient inutile à moi et à ceux de mes amis qui le liront avec quelque intérêt. Dans l’isolement plus ou moins complet où la guerre a tenu beaucoup de provinces, il n’était pas hors de propos de résumer chaque jour en soi l’effet du contre-coup des événemens extérieurs. Très peu parmi nous ont eu durant cette crise le triste avantage de la contempler sans égarement d’esprit et sans catastrophe immédiate. Je dis que c’est un triste avantage, parce que, dans cette inaction forcée, on souffre plus que ceux qui agissent. Je le sais par expérience ; en aucun temps de ma vie, je n’ai autant souffert !

Je n’ai pas voulu faire une page d’histoire, je ne l’aurais pas pu ; mais toute émotion soulevée par l’émotion générale appartient quand même à l’histoire d’une époque. J’ai traversé cette tourmente comme dans un îlot à chaque instant menacé d’être englouti par le flot qui montait. J’ai jugé à travers le nuage et l’écume les faits qui me sont parvenus ; mais j’ai tâché de saisir l’esprit de la France dans ces convulsions d’agonie, et à présent je voudrais pouvoir lui toucher le cœur pour savoir si elle est morte.

On ne peut juger que par induction, je tâte mon propre cœur et j’y trouve encore le sentiment de la vie. Si ce n’est pas l’espoir, c’est toujours la foi, et si ce n’était même plus la foi, ce serait encore l’amour ; tant qu’on aime, on n’est pas mort. La France ne peut pas se haïr elle-même, plus que jamais elle est la nation qui aime et qu’on aime. Si le gouvernement qui jurait de la sauver ou de mourir avec elle n’a su faire ni l’un ni l’autre, quelque espérance que nous ayons fondée sur ce gouvernement, quelques sympathies qu’il ait pu nous inspirer ou qu’il nous inspire encore, accusons-le plutôt que de condamner la France. Repoussons avec indignation le système de défense de ceux qui nous disent qu’elle est perdue, parce qu’elle n’a pas voulu être sauvée. Ce serait le même mensonge qui a été prononcé à Sedan lorsqu’on nous a lâchement accusés d’avoir voulu la guerre. Dire que la France ne peut plus enfanter de braves soldats ni de bons citoyens, parce qu’elle a été bonapartiste, c’est un blasphème. Elle a proclamé la république à Paris avec un enthousiasme immense, elle l’a acceptée en province avec une loyauté unanime. Le premier cri a été partout « vive la patrie, » et tout le monde était debout ce jour-là. La France de toutes les opinions a offert ou donné sans hésitation le sang qu’elle avait dans les veines, l’argent qu’elle avait dans les mains. Le paysan le plus encroûté a marché comme les autres. Les sujets les plus impropres aux fatigues s’y sont traînés quand même, des mères ont vu partir leurs trois fils, des fermiers tous leurs gars ; des hommes mariés ont quitté leurs jeunes enfans, des soldats qui avaient fait sept ans de service ont repris le sac et le fusil. Je ne parle pas des riches qui ont quitté avec orgueil leurs affections et leur bien-être, des industriels, des savans et des artistes qui ont fait si bon marché de leurs précieuses vies, et qui se sont volontairement dévoués, des jeunes gens engagés dans des carrières honorables ou lucratives qui ont tout sacrifié pour servir la grande cause : je parle de ceux qu’on accuse, qu’on méconnaît et qu’on méprise, je parle des ignorans et des simples qui croyaient encore à l’empereur trahi, vieille légende des temps passés, et qui n’aimaient pas du tout la république, parce que rien ne va sans un maître. Je ne peux pas sans douleur entendre maudire ce pauvre d’esprit qui est allé se faire tuer, ou, ce qui est pis, mourir de froid, de faim et de misère dans la neige et la boue des campemens. Si Jésus revenait au monde, il écrirait avec notre sang sur le sable de nos chemins. : En vérité, je vous le dis, celui qui ne comprend pas et qui marche avec vous est le meilleur d’entre vous.

Finissons-en avec ces récriminations contre l’ignorance, avec cette malédiction sur le suffrage universel, avec ces projets, ces désirs ou ces menaces de méconnaître son autorité. La paix est maintenant inévitable, l’exaltation de parti la repousse et cherche à nous entretenir d’illusions funestes. Elle a promis ce qu’elle n’a pu tenir, elle ne veut pas en avoir le démenti, elle sacrifierait des millions d’hommes plutôt que de s’avouer impuissante ou impopulaire. Il est temps que le gros bon sens intervienne. Il ne saura pas juger le différend, il le fera cesser. Je vois aux prises une impitoyable machine de guerre, la Prusse, et un homme nu, blessé, héroïque, la France militaire. Cet homme, exaspéré par l’inégalité de la lutte, veut mourir, il se jette en désespéré sous les roues de la machine. Debout, Jacques Bonhomme ! place entre ce sublime malheureux et la machine aveugle ta lourde main, plus solide que tous les engins de la royauté. Arrête le vainqueur et sauve le vaincu, dût-il te maudire et t’insulter. Tu veux qu’il vive, toi, paysan qui par métier sèmes la vie sur la terre. Tu veux que le blé repousse, et que la France renaisse. Voici tantôt le moment de ressemer ton champ gelé. On va crier que tu as tué l’honneur. Tu laisseras dire, toi qui portes toujours tous les fardeaux, tu porteras encore celui-ci. L’ingrate patrie est bien heureuse que tu ne connaisses pas le point d’honneur, et que tu te trouves là, dans les situations extrêmes, pour trancher sans scrupule et sans passion les questions insolubles !

Et à présent faisons une fervente prière au génie de la France. Puisse-t-il nous bien inspirer et faire entrer dans tous les esprits la notion du droit ! Il est si clair et si précis, ce droit acquis et payé si cher par nos révolutions ! Liberté de la parole écrite ou orale, liberté de réunion, liberté du vote, liberté de conscience, liberté de réunion et d’association, — que peut-on vouloir de plus, et quelles théories particulières peuvent primer ces droits inaliénables ? N’est-ce pas donner l’essor à toutes les idées que d’assurer les droits de là discussion ? Si nous savons maintenir ces droits, ne sera-ce pas un véritable attentat contre l’humanité que la conspiration et l’usurpation, de quelque part qu’elles viennent ?

L’orgueil des partis ne veut pas souffrir le contrôle de tous : sachons distinguer les vanités exubérantes des convictions sincères, n’imposons silence à personne, mais apprenons à juger, et que l’abandon soit le châtiment des écoles qui veulent s’imposer par la voie de fait, l’injure et la menace. Ne subissons l’entraînement ni des vieux partis ni des nouveaux. Le véritable républicain n’appartient à aucun, il les examine tous, il les discute, il les juge. Son opinion ne doit jamais être arrêtée systématiquement, car l’intelligence qui ne fonctionne plus est une intelligence morte ; qui n’apprend plus rien ne compte plus. Observons le rayonnement des idées nouvelles à mesure qu’elles se produiront, et sachons si elles sont étoiles ou bolides, c’est-à-dire éclosion de vie ou débris de mort. La France a le sens critique si développé et tant d’organes éminens de cette haute puissance, qu’il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour s’éclairer sur la valeur des offres de salut qui lui sont faites de toutes parts. Cette discussion, à la condition d’être loyale et sérieuse, fera aisément justice du mandat impératif, qui n’est autre chose que la tyrannie de l’ignorance, si bien exploitée par le parti de l’empire. Faisons des vœux pour que la distinction du droit et de la fonction déléguée soit bien comprise et bien établie par nos écrivains, nos assemblées, nos publicistes de tout genre. Ils auront beaucoup à faire à ce moment de réveil général, qui va suivre, à la grande surprise des autres nations, l’espèce d’agonie où elles nous voient tombés. Il sera urgent de démontrer que le mandat impératif est une idée sauvage, et qu’il y aurait erreur funeste à en accepter l’outrage pour conquérir la popularité. Le droit du peuple à choisir ses représentans est absolu et doit être illimité. Le droit du représentant à consulter sa raison et sa conscience doit l’être également, ou bien la représentation n’est plus qu’une lutte aveugle, un conflit stupide entre les esclaves de tous les partis. Il serait temps de se défaire de ces erremens de l’empire. Nés fatalement dans son atmosphère, espérons qu’ils finiront avec lui.

Il y aura certainement aussi à éclairer l’assemblée constituante qui succédera prochainement à celle-ci sur un point essentiel, le droit de plébiscite. Il ne faut pas que ce droit, devenu monstrueux, établisse la volonté du peuple au-dessus de celle des assemblées élues par lui ; si le peuple est souverain, ce n’est pas un souverain absolu qu’il faille rendre indépendant de tout contrôle, priver de tout équilibre. Le plébiscite peut être la forme expéditive que prendra, dans un avenir éloigné, la volonté d’une nation arrivée à l’âge de maturité ; mais longtemps encore il sera un attentat à la liberté du peuple lui-même, puisqu’il est, par sa forme absolue et indiscutable, une sorte de démission qu’il peut donner de sa propre autorité. Je crois que, si ce droit n’est pas supprimé, il pourra être modifié par une loi qui en soumettra l’exercice aux décisions des assemblées. En temps normal et régulier, il ne faut jamais qu’un pouvoir exécutif puisse en appeler de l’assemblée au peuple et réciproquement. Je ne sais même pas s’il est des cas exceptionnels où cet appel ne serait point un crime contre la raison et la justice.

Mais ce ne sont pas là mes affaires, dit la fourmi, et je ne suis qu’une fourmi dans ce chaos de montagnes écroulées et de volcans qui surgissent ; je fais des rêves, des vœux, et j’attends.

Chers amis, que je vais enfin retrouver, aurez-vous tous été logiques avec vous-mêmes sous cette dictature compliquée d’une guerre atroce ? Quelles vont être vos élections de Paris ?

Je n’ai qu’un désir : c’est qu’elles soient l’expression de toutes les idées qui vous agitent dans tous les sens. Un parti trop prédominant serait un malheur en ce moment où il faut que la lumière se fasse.

Si je dois encore une fois assister à la mort de la république, j’en ressentirai une profonde douleur. On ne voit pas sans effroi et sans accablement le progrès faire fausse route, l’avenir reculer, l’homme descendre, la vie morale s’éclipser ; mais, si cette amertume nous est réservée, ô mes amis, ne maudissons pas la France, ne la boudons pas, ne nous croyons pas autorisés à la mépriser ; elle passe par une si forte épreuve ! Ne disons jamais qu’elle est finie, qu’elle va devenir une Pologne ; est-ce que la Pologne n’est pas destinée à renaître ?

L’Allemagne aussi renaîtra ; riche et fière aujourd’hui, elle sera demain plus malade que nous de ces grandes maladies des nations nécessaires à leur renouvellement. Il y a encore en Allemagne de grands cœurs et de grands esprits qui le savent et qui attendent, tout en gémissant sur nos désastres ; ceux-là engendreront par la pensée la révolution qui précipitera les oppresseurs et les conquérans. Sachons attendre aussi, non une guerre d’extermination, non une revanche odieuse comme celle qui nous frappe ; attendons au contraire une alliance républicaine et fraternelle avec les grandes nations de l’Europe. On nous parle d’amasser vingt ans de colère et de haine pour nous préparer à de nouveaux combats ! Si nous étions une vraie, noble, solide et florissante république, il ne faudrait pas dix ans pour que notre exemple fût suivi, et que nous fussions vengés sans tirer l’épée !

Le remède est bien plus simple que nous ne voulons le croire. Tous les bons esprits le voient et le sentent. Allons-nous nous déchirer les entrailles, quand une bonne direction donnée par nous-mêmes à nos cœurs et à nos consciences aurait plus de force que tous les canons dont la Prusse menace la civilisation continentale ? Croyez bien qu’elle le sait, la Prusse ! La paix que l’on va négocier n’éteindra pas la guerre occulte qu’elle est résolue à faire à notre république. Quand elle ne nous tiendra plus par la violence, elle essaiera de nous tenir encore par l’intrigue, la corruption, la calomnie, les discordes intérieures. Serrons nos rangs et méfions-nous de l’étranger ! Il est facile à reconnaître : c’est celui qui se dit plus Français que la France.

George Sand.
Nohant, nuit du 9 au 10 février.
  1. Voyez la Revue des 1er et 15 mars.