Journal de la comtesse Léon Tolstoï/Tome II/Seconde partie/Chapitre IV-3

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2 octobre 1897.


Calme automnal. Les feuilles se dorent sous les rayons du soleil. Passé une bonne journée. Ce matin, j’ai lu Sénèque, Consolations à Marcia, et rangé les livres de la bibliothèque. Nous sommes allés après dîner à Kozlovka, — route abandonnée, ennuyeuse, parsemée de souvenirs. A quoi bon les souvenirs et les regrets ? Pourquoi les impressions de la vie restent-elles si profondément gravées dans mon âme ? En rentrant, j’ai appris que Liova était parti pour Krapivna et que Dora était seule. J’ai couru chez elle lui tenir compagnie. Puis Liovotchka m’ayant remis le chapitre X de son étude sur l’art, j’ai porté les corrections du premier exemplaire dans le second. Travail difficile, mécanique, mais qui exige une grande tension d’esprit. J’y ai consacré trois heures. J’ai constaté avec plaisir que Léon Nikolaïévitch gourmande les Décadents et condamne leurs erreurs. Il cite en exemple des vers totalement dépourvus de sens : Mallarmé, Griffine, Verhaeren, Mauréas et autres. Le soir, afin que je prisse un peu de mouvement, Léon Nikolaïévitch m’a invitée à faire une partie de volant et je lui ai demandé de jouer à quatre mains avec moi. Nous avons joué, pas mal du tout, un septuor de Beethoven. Comme tout est devenu bon, gai, facile après la musique ! Nous nous sommes couchés tard. Lu dans la Semaine une étude sur l’amour sexuel. On aura beau discuter sur cette question, nul au monde ne saura la résoudre.
Ce qu’il y a de plus fort, de meilleur, ce qui fait le plus souffrir, c’est l’amour et encore l’amour. C’est lui qui dirige tout, autour de lui tout gravite. A l’artiste, au savant, au philosophe, à la femme, à l’enfant même, à tous, l’amour donne l’élan, l’énergie, la force de travailler, l’inspiration, le bonheur. Je ne parle pas précisément de l’amour sensuel, mais de toutes sortes d’amour. Ainsi, c’est mon petit Vanitchka que j’ai aimé le mieux et avec le plus d’abnégation. D’ailleurs, mon attachement à mon mari et à d’autres êtres a toujours été psychique, artistique, intellectuel plutôt que physique. Bien que mon mari m’ait répugné physiquement par ses habitudes de malpropreté, son intempérance, ses mauvais penchants (purement physiques), j’ai pu, grâce à sa richesse morale, l’aimer durant sa vie entière et fermer les yeux sur tout le reste. — J’ai aimé Ourousov parce qu’il m’a introduite dans le monde de la philosophie en me lisant Marc-Aurèle, Épictète, Sénèque, etc… C’est bien lui qui le premier m’a initiée à ces hautes spéculations, dans lesquelles j’ai puisé tant de consolations. Je me suis attachée à Serge Ivanovitch, non pour son être physique, mais pour son étonnant et magnifique talent de musicien. C’est de son âme que jaillit cette musique si noble et si pure !
Parmi mes enfants, c’était Vanitchka que je préférais et pour la même raison : maigre, incorporel, il était tout âme, intuitif, tendre, aimant. C’était un être fin, trop immatériel pour la vie terrestre.
Dieu m’aide à sortir de ce monde physique et à passer, l’âme ennoblie et le cœur purifié, dans ces lieux où se trouve maintenant Vanitchka.

6 octobre 1897.


Je suis partie à Moscou avec Sacha et Mlle Aubert. Je me suis séparée hier de Liovotchka. Il y a longtemps que je n’avais pas éprouvé un tel regret de le quitter. Il est seul, vieux, courbé (il se courbe chaque jour davantage sans doute par suite de son existence sédentaire. Il écrit le dos courbé pendant des journées entières).
J’ai rangé son cabinet, mis de l’ordre dans ses affaires, dans son linge, lui ai préparé de la semoule d’avoine, du café, du miel, des pommes, des raisins, des biscuits, différentes petites casseroles, de la vaisselle, etc… Il m’a fait des adieux très tendres, presque timides. Il regrettait de devoir se séparer de moi. Mais je reviendrai dans six jours et nous irons ensemble à Pirogov, chez son frère. Tous mes espoirs reposent sur mon fils Liova et sur Dora, je compte qu’il veilleront sur Léon Nikolaïévitch. L’abcès que mon mari avait sur la joue est guéri, mais maintenant il souffre du nez, ce qui lui fait très peur. J’espère que ce n’est rien de grave.
Je suis allée ce matin chez le dentiste, chez Kolokoltzev, puis à la banque pour voir Dounaïev au sujet des affaires de Léon Nikolaïévitch. J’ai prié Dounaïev de remettre au prince Oukhtomskii la lettre de Léon Nikolaïévitch en faveur des Molokanes. Les Rouskié Viédomosti ayant refusé de la publier, Léon Nikolaïévitch veut la donner aux Peterbourgskié Viédomosti.
Je suis lasse. Ce que j’écris est décousu.

10 octobre 1897.


Voilà quatre jours que je n’ai rien noté dans mon journal ; j’ai vécu dans la fièvre et l’agitation : une multitude d’affaires. Ni musique, ni lecture, ni joies, rien. Que j’aime peu cette vie ! Passé beaucoup de temps à copier Léon Nikolaïévitch, porté les corrections d’un exemplaire dans l’autre ; transcrit très proprement toute la conclusion. Cherché pour Sacha des professeurs de russe ; mon choix s’est fixé sur S. N. Kachkina, la fille de l’ancien professeur de musique de Serge. Micha est tombé et s’est fait mal à la jambe. Voilà trois jours qu’il est au lit, ne va pas au lycée et ne fait absolument rien. Ennuis de domestiques [20].
Serge Ivanovitch a passé la soirée avec moi et je suis restée déçue. Il me semble que nous sommes devenus étrangers l’un à l’autre. L’entrevue avec lui n’était pas gaie, pas naturelle et, par instants, pénible. Est-ce parce que j’ai reçu de Léon Nikolaïévitch une lettre agréable et qu’en esprit et en pensée je me suis transportée auprès de lui à Iasnaïa Poliana ? Est-ce parce que j’ai des remords que l’entrée dans ma vie de Serge Ivanovitch n’ait apporté que chagrin et afflige peut-être encore actuellement mon mari ? Quelque chose a changé dans mon attitude envers Serge Ivanovitch, bien que j’aie bravé le mécontentement de Léon Nikolaïévitch et que je n’aie pas voulu renoncer à ma liberté d’action et de sentiment tant que je ne me sens pas coupable le moins du monde [19].
Demain concert tchèque. On jouera Beethoven, un quartetto de Tanéïev et du Haydn. Je me réjouis.

11 octobre 1897.


Reçu des lettres de Léon Nikolaïévitch, de Liova et de Dora. Tout le monde m’écrit que Léon Nikolaïévitch ne se porte pas très bien, aussi ai-je décidé de partir aujourd’hui même pour Iasnaïa Poliana. Concert magnifique ! Les artistes ont excellemment joué le quartetto de Beethoven. Le quartetto de Tanéïev a été un véritable triomphe. Quelle œuvre charmante ! C’est le dernier mot de la musique [13]. Je me suis délectée. On a rappelé Serge Ivanovitch deux fois et on l’a applaudi ainsi que les Tchèques qui ont irréprochablement exécuté le quartetto. Sous ces magnifiques impressions, j’ai regagné la maison, fait mes valises et, un quart d’heure avant le départ du train, j’étais à la gare. C’est l’âme joyeuse que j’ai fait le trajet en chemin de fer, parcouru la route qui mène à Kozlovka. Toute la première journée à Iasnaïa Poliana, je suis restée sous l’impression de la musique.
[Écrit après le 11.]

20 octobre 1897.


J’ai vécu à Iasnaïa Poliana avec Léon Nikolaïévitch du 12 au 18. La santé de mon mari est entièrement rétablie. Le 17 déjà, il est allé à cheval à Iasienka et a cessé de voire de l’eau d’Ems. Nous avons vécu en bas dans deux chambrettes. Je ne montais que pour m’habiller et me déshabiller dans ma chambre non chauffée. Aussi ai-je pris froid et suis-je tombée malade : des névralgies dans la tête, puis dans la main et l’épaule ; ensuite la grippe. Pendant cette semaine, la vie à Iasnaïa Poliana a été difficile et grise. Temps humide, morne, sombre. A la maison, le vide, le froid, la saleté. J’étais malade. J’ai copié des journées entières sans lever les yeux. Par instants, ma fatigue était si grande que j’aurais voulu rire, crier, pleurer. Porté les corrections d’un exemplaire dans l’autre ; ensuite beaucoup copié. Léon Nikolaïévitch s’est mis à modifier, à remanier, et à corriger ce que j’avais transcrit et il m’a fallu porter ses corrections sur le premier exemplaire. Il écrit sans soin, d’une écriture fine, confuse, il ne trace pas la fin des mots, ne met pas de signes de ponctuation. Comme il faut tendre l’esprit pour déchiffrer cet embrouillamini, les notes en marges, les différents signes et numéros…
Névralgies et rhume m’ont rendu le travail plus pénible encore. Mlle Schmidt est venue les deux derniers jours et m’a un peu aidée, en sorte que nous avons presque terminé. Pour tout service, nous n’avions qu’un gars du village, presque idiot, qui venait charger les poêles et préparer le samovar. Il m’est arrivé de préparer moi-même le samovar. Je le fais gauchement et non sans irritation — car faire tout soi-même, comme le préconise Léon Nikolaïévitch, me prive de la possibilité de l’aider et de copier pour lui. J’ai balayé les chambres, essuyé la poussière. C’est à peine si j’ai réussi à mettre en ordre ces deux pièces qui, pendant mon absence, avaient atteint au comble du désordre et de la saleté.
Nous allions prendre nos repas chez Liova et Dora qui sont installés dans les dépendances. Cela nous a paru tout d’abord étrange, puis, à la fin, cela nous a été agréable.
Mon mari m’a témoigné bonté et tendresse. J’ai été touchée de la manière dont il m’a appliqué des compresses sur la main et l’épaule malades, dont il m’a remerciée de mes travaux de copie et dont, en me disant adieu, il m’a baisé la main, ce qu’il n’avait pas fait depuis longtemps [105].
Je suis revenue à Moscou le 18. Le matin, j’ai couru pour affaires, essayé des robes. Le soir, je suis allée au premier concert symphonique [22].
Le mariage de Vania Raïevskii a été célébré le 19 [92].
Serge Ivanovitch est tombé, s’est fait mal à la jambe et garde le lit depuis quelques jours. Je n’ai pas pu y tenir et ai couru chez lui pour une minute, puis je me suis demandé si j’avais bien fait. Au concert symphonique, A. I. Maslova m’avait dit : « Allez tout simplement chez Serge Ivanovitch, il sera très content de vous voir. »
A-t-il été vraiment content ? Peut-être tout au contraire ? A. A. Maklakov était à son chevet ; tous deux jouaient aux échecs. Serge Ivanovitch était pâle et faisait peine à voir, comme un enfant puni. Il s’est plaint de ne pouvoir travailler, parce qu’il était privé d’air et de mouvement.
Des lettres de Tania et de Macha. Toujours ce même sentiment pénible au sujet de mes filles. Macha avec son gamin de mari, paresseux et déraisonnable. Tania avec son amour maladif pour Soukhotine. C’est comme si, d’un seul coup, j’avais perdu mes deux filles.
Sacha se donne beaucoup de peine et travaille bien avec sa nouvelle institutrice.
J’ai couru aujourd’hui faire des courses pour Dora. Celle-ci est enceinte. Elle est bonne, tendre, attentive envers Léon Nikolaïévitch et envers moi. Comme elle me fait peine avec cette grossesse et ces nausées !
J’ai passé la soirée avec oncle Kostia et Maklakov. Vide et inutile. Pourtant, ils sont meilleurs que beaucoup d’autres.

21 octobre 1897.


Je suis allée prendre des nouvelles de Serge Ivanovitch [22]. Comme toujours, nous avons conversé sérieusement, simplement, avec calme [6]. Je lui ai parlé des œuvres des Décadents dont j’avais fait quelques extraits à Iasnaïa Poliana. Puis nous nous sommes entretenus de musique, de Beethoven sur la vie duquel il m’a conté quelques détails et dont il m’a donné une biographie en deux volumes. Comme de coutume, après un entretien avec Serge Ivanovitch, j’éprouve un sentiment agréable, de calme satisfaction. Il m’a vivement priée de revenir le voir ; je ne sais si je m’y déciderai. Je suis allée chez Natacha Den, qui n’était pas chez elle. J’ai vu son misérable gîte. Toutes nos filles acceptent une vie pauvre pour se donner et se dévouer à l’homme qu’elles aiment. Pourtant, elles ont vécu dans de vastes demeures où il y avait de nombreux domestiques, une bonne nourriture, etc… Certes, rien n’est plus précieux que l’amour [16] ! Passé la soirée chez mon frère Sacha avec ma sœur Lise. La préoccupation des choses matérielles, l’absence de tout intérêt intellectuel et artistique m’effrayent chez ma sœur Lise [15]. Bref, journée inutile qui ne laissera pas la moindre trace.
Reçu de Léon Nikolaïévitch une lettre froide, distante. Il tâche de me manifester de la tendresse et n’y a pas réussi. Peut-être est-il fâché que je vive à Moscou et non à Iasnaïa Poliana où j’aurais copié pour lui du matin au soir. Mais, je n’en puis plus, je n’en puis plus ! Je me rappelle la semaine que j’ai passée là-bas : la boue dehors, la saleté dans ces deux pièces où Léon Nikolaïévitch et moi avons vécu, les souricières dont le volant se refermait sans cesse sur une souris prise. Des souris, des souris à n’en plus finir ! Une maison froide et déserte, un ciel gris, une pluie fine, l’obscurité, ces allées et venues à la lumière de la lanterne pour déjeuner et dîner chez Liova ; des copies, des copies du matin jusqu’à la nuit ; le samovar qui fumait, l’absence de domestiques, un silence mortel. Grise, terrible fut ma vie à Iasnaïa Poliana. Ici, c’est mieux, mais il faut se rendre utile et avoir une existence plus pleine.

23 octobre 1897.


Allée de bon matin chez le dentiste ; tout est à refaire. Chez tante V. A., j’ai beaucoup bavardé avec Macha Sverbéïéva et j’ai eu tort. Oncle Kostia est venu dîner et nous sommes allés ensemble voir Serge Ivanovitch. Gênant et ennuyeux. Je crois que je n’y irai plus. Nous n’y sommes restés que quelques instants. Pendant que nous étions là est arrivée A. I. Maslova, facétieuse, aux allures dégagées, et la visite est devenue plus ennuyeuse et plus gênante encore. Entendu au concert deux quintettes de Broms. Fastidieux, j’ai même sommeillé.
J’ai l’âme lourde : la nouvelle qu’Andrioucha est malade, sans doute très grièvement, me tourmente beaucoup. J’ai longuement pensé à Tania : il a dû lui arriver quelque chose aujourd’hui, car j’ai tout spécialement pensé à elle. Reçu une lettre de M. A. Schmidt qui me dit que Léon Nikolaïévitch est en train, se porte bien, que des moujiks sont venus prendre le thé chez lui, etc… Il nous est facile de vivre séparés, — ce n’était pas le cas jadis. Mais ce qui m’est difficile, c’est d’être privée d’amis, d’un être qui s’intéresserait à moi, avec qui je pourrais être en communion spirituelle. Quant à Léon Nikolaïévitch, il ne m’a été uni que par le corps, il ne m’a aimée que d’un amour charnel. Lorsque la sensualité s’est éteinte, alors s’est éteint aussi le désir de vivre avec moi.
Lu la biographie de Mendelssohn et pris les deux tomes de la vie de Beethoven. Mais que valent les biographies ? Qui connaît l’âme d’un être humain ? L’artiste crée avec son âme et l’art vit de la vie spirituelle de celui qui l’a créé. Quant à la vie matérielle de l’artiste, elle est souvent mauvaise ou insignifiante.
Qu’y a-t-il d’intéressant dans la vie de Léon Nikolaïévitch, dans celle de Serge Ivanovitch ? On les aime, non pour eux, non pour leur vie ou leur extérieur, mais pour ce rêve profond, infini d’où jaillit leur création.
Je ne suis ni normale, ni équilibrée. Aujourd’hui, mon angoisse a atteint un tel paroxysme que j’aurais été capable de me tuer ou de faire quelque chose de tout à fait incohérent.

24 octobre.


De nouveau chez le dentiste. Levée tard ; j’éprouve cette angoisse automnale qui m’est familière. On dirait qu’autour de moi, les fils se sont rompus, que je suis seule, sans occupations, sans but, qu’aucun lien ne me rattache à aucun être et que je ne suis nécessaire à personne. Ce soir, Maklakov a amené Plévako, le célèbre avocat. Comme tous les gens exceptionnels, il est intéressant. On voit qu’il n’y a pas besoin de lui rien expliquer, il a de l’intuition, il comprend tout. Une tête large, un front aux bosses saillantes, puissant, plutôt sympathique bien qu’on dise du mal de lui.
J’ai commencé ce soir le premier chapitre de ma nouvelle. Je sens que ça ira bien. Mais à qui la soumettrai-je ? J’aurais envie de l’écrire et de la publier en secret.
Je souffre d’un œil. Je me couche chaque jour vers 3 heures du matin. Aucune nouvelle des miens. J’ai écrit hier à tout le monde. Expédié de l’argent. Je tâche de ne pas m’inquiéter afin de ne pas dépenser mes forces inutilement. Nulle part, je ne trouve ni quiétude, ni joie.

25 octobre 1897.


Terriblement envie de voir Léon Nikolaïévitch, j’ai été en mal de lui tout le jour. Joué du piano quatre heures durant pour me distraire. Bien que le dentiste m’ait torturée, mes fausses dents continuent de me faire mal. Dire qu’il a fallu en arriver à mettre de fausses dents, j’en avais si peur !
Je suis allée voir Macha Kolokoltzéva à qui j’ai parlé de mes filles, Tania et Macha. Mon cœur est rongé par les soucis qu’elles me causent. Pomérantzev et Igoumnov sont venus dans la soirée. Igoumnov a joué longtemps : son ouverture, des œuvres de Skriabine, une fugue de Bach (pour orgues) et quelque chose de Pabst. Il a joué aussi des romances de Tanéïev et de Pomérantzev. Mais aujourd’hui, je suis fermée à la musique. J’ai envie d’aller lundi voir Léon Nikolaïévitch et de me rendre avec lui à Pirogov.

26 octobre 1897.


Accompagné Sacha et Sonia Kolokoltzéva à un concert populaire en l’honneur de Tchaïkovskii. De là, nous sommes allées au Musée d’Histoire où sont exposées des œuvres des peintres russes. Rien de remarquable. On est frappé par l’abondance des paysages d’automne. En effet, cette année, l’automne a été magnifique, les feuilles ont tenu longtemps, il y a eu de nombreuses journées ensoleillées. Un automne doré. Serge est arrivé. Comme toujours, ma tendresse pour lui est contenue par un certain sentiment de gêne. J’ai envie de le caresser, de lui dire combien je souffre de ses peines. Le soir, visites de Goldenweiser, de Natacha Den et de son mari. Goldenweiser a excellemment joué, avec une élégance et un goût consommés [9]. Cela m’a fait un grand plaisir. Tant d’art aujourd’hui, cela m’a fait du bien.

27 octobre 1897.


La neige. Le jardin, sous ce blanc vêtement, brille au soleil. Mais, déjà, je n’éprouve plus cet élan, cette joie simple et ingénue de la première neige.
Fait des courses, un peu de musique. Départ pour Iasnaïa Poliana.

Moscou, 2 novembre 1897.


Je suis allée à Iasnaïa Poliana auprès de Léon Nikolaîévitch. Le 28 octobre, je suis partie en traîneau de Kozlovka, j’étais pleine d’entrain, de courage et prête à aider Léon Nikolaïévitch. La matinée était ensoleillée, la neige brillait. Une lune énorme descendait à l’horizon tandis que le soleil se levait : une matinée d’une beauté féerique.
A peine arrivée à Iasnaïa Poliana, la malchance m’a coupé les ailes. Léon Nikolaïévitch était sec et ne m’a pas témoigné la moindre tendresse. Puis des désagréments : j’ai fait notre chambre, tendu les souricières ; l’une d’elles s’est brusquement refermée et le volet m’a frappé l’œil ; j’ai cru que j’allais devenir borgne.
Au lieu de copier pour Léon Nikolaïévitch, j’ai dû rester étendue un jour et demi avec une compresse sur l’œil. Le lendemain, par une température de — 15°, Léon Nikolaïévitch est allé à cheval à Toula, ce qui n’a pas laissé que de m’inquiéter, et moi je suis restée tout le jour seule, couchée, les yeux clos à ressasser de sombres pensées [12].
De temps à autre, je me levais pour écrire. Bien que je ne visse que d’un œil, j’ai copié petit à petit tout le douzième chapitre sur l’art. J’ai pris mes repas à l’annexe, chez Liova et Dora où je me suis sentie bien à l’aise.
Le lendemain je suis allée avec Léon Nikolaïévitch chez son frère à Pirogov. Mais la veille de notre départ, est survenu un incident désagréable qui a fait une entaille à notre sentiment et ne peut que séparer davantage l’un de l’autre des gens qui se sont aimés. Qu’est-il arrivé ? C’est indéfinissable. Vraiment rien. Le fait est qu’une fois de plus, j’ai senti dans son cœur cette même glace qui si souvent m’a fait frissonner ; j’ai senti en lui une indifférence totale envers moi, envers les enfants. Lorsque je lui ai demandé s’il viendrait à Moscou et quand il y viendrait, il m’a répondu d’une manière vague et imprécise ; quand je lui ai exprimé le désir d’avoir avec lui des liens plus étroits, plus amicaux, de l’aider dans ses travaux de copie, de l’entourer, de veiller sur lui, sur son régime végétarien, il m’a répondu avec dégoût qu’il n’avait besoin de personne, qu’il jouissait de sa solitude, ne demandait rien, qu’il n’était pas nécessaire que l’on copiât pour lui, bref il a fait tout ce qu’il a pu pour me priver de la joie de penser que je lui suis utile pour ne pas dire agréable. Et, nous autres femmes, n’avons rien de plus précieux que de sentir que nous pouvons être utiles ou agréables aux personnes qui nous sont proches.
J’ai pleuré tout d’abord, puis j’ai eu une crise d’hystérie. Mon désespoir était tel que je ne désirais plus rien d’autre que la mort.
Le pire, c’est cette glaciale froideur de Léon Nikolaïévitch qui fait naître dans mon cœur un puissant besoin de me lier à quelqu’un d’autre, de combler ce vide que laisse dans l’âme une tendresse repoussée par celui que l’on peut aimer légalement et simplement. Voilà la grande tragédie que les maris n’admettent et ne comprennent pas.
Quand, à force de chagrin et de larmes, j’étais sur le point de devenir folle, nous nous sommes réconciliés tant bien que mal, et dès le lendemain, à Pirogov, j’ai copié tout le jour pour Léon Nikolaïévitch. Alors tout est redevenu nécessaire : un bonnet que j’avais songé à apporter, des fruits, des dattes, mon corps, mon travail de copie ; tout cela a paru plus qu’indispensable. Mon Dieu, aidez-moi à accomplir mon devoir envers mon mari jusqu’à la fin de sa vie, c’est-à-dire à le servir avec patience, douceur et humilité. Pourtant, je ne puis étouffer dans mon âme ce besoin de relations amicales, sereines, attentives qui devraient exister entre proches.
Malgré tout le mal que m’avait fait Léon Nikolaïévitch, je me suis tourmentée pour lui et j’ai eu peur qu’en faisant à cheval ces trente-cinq verstes, il ne se fatiguât et ne prît froid. Il est resté à Pirogov, chez son frère, et moi je suis revenue à Moscou. Assisté à un magnifique concert symphonique. Une sérénade en ut majeur de Tchaïkovskii pour instruments à cordes et un concerto de Schumann. J’ai vu beaucoup de monde, mais Serge Ivanovitch n’était pas là ; il continue à souffrir de la jambe.
Avec Sacha, tout va bien, seulement elle ne s’accorde pas avec Mlle Aubert. Micha m’a avoué qu’il avait toujours de mauvaises notes, cela m’a fâchée, émue plutôt, et je lui ai fait des reproches. Il a haussé la voix et a été désagréable.
J’ai été fort troublée hier que Serge soit allé voir sa femme qui l’avait appelé. Il a vu aussi son petit garçon. Quand je lui ai demandé ce qui s’était passé entre sa femme et lui, il m’a répondu « tout et rien », mais il s’est refusé à me conter en détail leur entrevue. Pourtant, il me semble qu’il est plus calme.
Macha tousse ; elle va partir à Cannes.
Ici à Moscou, je mène une vie plus paisible et meilleure, mais je retourne aujourd’hui à Pirogov. De là, j’irai à Iasnaïa Poliana où je passerai un jour, celui de l’anniversaire de naissance de Dora, puis le jeudi 6, je reviendrai à Moscou où je resterai. Léon Nikolaïévitch désire vivre loin de moi, c’est son affaire. Quant à moi, je dois veiller sur l’éducation de Sacha, diriger Micha. Non, je ne veux plus vivre à Iasnaïa Poliana. Auparavant, lorsque mes enfants étaient là-bas, ma vie était remplie, bonne, utile, maintenant n’être plus que l’esclave de Léon Nikolaïévitch qui, par-dessus le marché, ne m’aime pas (il n’aime personne), être privée de travail personnel, de vie et d’intérêts qui me soient propres, — je ne le puis déjà plus. Je suis lasse de la vie.

7 novembre 1897.


Je n’ai pas pu mettre à exécution tous mes projets : je suis allée à Pirogov lundi matin et nous n’en sommes repartis qu’hier jeudi. La vie chez le frère de Léon Nikolaïévitch a été pénible. Serge Nikolaïévitch est un vieillard de soixante et onze ans, à l’esprit assez frais, mais despotique et misanthrope. Il lit beaucoup, s’intéresse à tout, mais dit du mal de tout le monde, sauf de la noblesse. Il n’a à la bouche que des mots comme ceux-ci : les professeurs, des fils de chienne, des misérables : les marchands, des brigands, des voleurs ; le peuple, mais on n’en peut rien dire et il invective contre le peuple ; le monde musical, il se compose d’idiots et de mauvais sujets… C’est terrible avec Serge Nikolaïévitch. Sa famille vit pauvrement et se nourrit très mal. Les filles, qui gardent le silence devant leur despote de père, cherchent, dans ce trou perdu, la société d’êtres humains. Viéra montre aux enfants des paysans la lanterne magique, leur enseigne l’anglais. Avec les moujiks, les selliers, les menuisiers, elles s’entretiennent de questions religieuses et philosophiques. C’est le père qui en a d’abord pris ombrage et maintenant, c’est au tour de la mère (la tzigane) de s’indigner. Ces trois jeunes filles ont un cheval et deux vaches qu’elles traient et dont elles boivent le lait. Elles sont végétariennes.
Là-bas, Léon Nikolaïévitch a continué à écrire et moi j’ai copié pour lui des journées entières. Parfois, le soir, je jouais du piano et cela faisait la joie générale. Il y avait longtemps qu’ils n’avaient pas entendu de musique.
Nous aurions voulu partir lundi, mais il pleuvait, il y avait du verglas et nous sommes restés. Le lendemain s’est élevé un vent terrible ; je craignais que Léon Nikolaïévitch ne prît froid et de nouveau nous avons différé notre départ. Mais hier, mon angoisse ayant atteint au paroxysme, nous avons décidé de regagner Iasnaïa Poliana. Le vent soufflait avec violence. Léon Nikolaïévitch a fait allégrement à cheval ces trente-cinq verstes que j’ai parcourues en traîneau. Il y a longtemps que je ne m’étais pas autant inquiétée pour lui ! Combien m’ont paru insignifiants tous autres intérêts, tous liens, toutes fantaisies, devant la terreur que mon mari ne prît froid, ne tombât malade et devant la possibilité de le perdre.
Nous avons fait le trajet en trois heures et, grâce à Dieu, Léon Nikolaïévitch n’a pas pris froid. A Iasnaïa Poliana, qui m’a semblé un paradis après Pirogov, nous avons été accueillis par Liova et Dora chez qui nous avons pris nos repas. Le soir, nous avons allumé notre poêle. Léon Nikolaïévitch a corrigé encore les douzième et treizième chapitres et m’a priée de porter ses corrections sur le second exemplaire.
Nous avons bu gaiement le thé en tête à tête. Liovotchka a lui-même préparé le lit et après cette chevauchée de trente-cinq verstes, il était encore assez vert pour me témoigner de la passion… je note cela comme une preuve de sa remarquable vigueur, il a soixante-dix ans. Ce matin, il est tombé une neige molle et duvetée, pas de vent. L’air est pur.
Nous avons bu le café, fait nos chambres, reçu des lettres de presque tous les enfants, ce qui nous a fait plaisir. Nous avons parcouru les journaux, après quoi je me suis rendue à la gare de Iasnaïa Poliana où j’ai pris le train pour Moscou. J’ai dit un amical au revoir à Léon Nikolaïévitch qui est allé jusqu’à me remercier de l’avoir tant aidé en recopiant son étude sur l’art. On a expédié aujourd’hui à Mod les douzième et treizième chapitres, afin qu’on les traduise. Avec mon mari sont restés Liova, Dora et son vieux scribe, Alexandre Pétrovitch Ivanov, un lieutenant en retraite qui, il y a dix-neuf ans, était venu demander la charité et, après sa conversion, est resté auprès de Léon Nikolaïévitch pour copier ses œuvres.
En wagon, j’ai lu tout le long du chemin la biographie de Beethoven qui m’a extraordinairement intéressée. C’est un de ces êtres pour qui le centre du monde est leur génie, leur création, dont tout le reste n’est qu’un accessoire. Grâce à Beethoven, j’ai mieux compris l’égoïsme et l’indifférence de Léon Nikolaïévitch. Pour lui aussi, le monde n’est que le cadre qui entoure son génie, sa création ; de tout ce qui l’entoure, il ne prend que ce qui peut servir à son talent, à son travail. Tout le reste, il le rejette. De moi, par exemple, il prend le travail de copie, les soins que je donne à sa personne physique, mon corps… Quant à ma vie spirituelle, il ne s’y intéresse absolument pas et n’en a pas besoin, aussi n’a-t-il jamais tâché de l’approfondir. Tant que ses filles étaient à son service, il s’est intéressé à elles et ses fils lui sont totalement étrangers. Nous souffrons de cela, mais le monde s’incline devant des êtres tels que ceux-là.
Beaucoup de choses à faire à Moscou : les éditions, la banque ; des ennuis de toute sorte. Sacha et Micha se sont vivement réjouis de mon arrivée, mais ils travaillent mal et Sacha continue à être grossière avec les gouvernantes.
Ce soir, j’ai trouvé le temps de faire un peu de musique.

10 novembre 1897.


Je suis revenue aujourd’hui de Tver où j’étais allée prendre des nouvelles d’Andrioucha. Andrioucha est venu au-devant de moi sur le seuil de la porte ; il m’attendait depuis le matin. Il exprime toujours tendrement sa joie de me voir. Il s’est brûlé et a dû garder le lit trois semaines ; maintenant, la plaie est cicatrisée. Nous avons passé ensemble une journée excellente. Il m’a tenu compagnie pendant que je travaillais, nous avons parlé de beaucoup de choses intimes et de choses le concernant personnellement. La vie semble l’avoir un peu dégrisé et développé. Il est frais, ne boit pas, mène une vie rangée. Il est en train et agréable. Sur ses insistances, je fais des démarches pour qu’il soit rattaché au régiment de Soumski à Moscou.
La route eût été terriblement fatigante sans cette biographie de Beethoven que je lis avec toujours plus de plaisir. La vie de chaque homme est intéressante, à plus forte raison, la vie d’un tel génie.
Reçu une lettre et un télégramme de Tania qui est retenue à Ialta par la maladie inopinée de mon petit-fils Andrioucha. Je me réjouis de la prochaine arrivée de Viéra Kouzminskaïa.
J’ai reçu une lettre de Léon Nikolaïévitch qui m’écrit qu’il est sur le point de terminer son étude sur l’art et veut entreprendre un nouveau travail. Il écrit encore : j’ai pensé à toi, je t’ai comprise et j’ai eu pitié de toi. Premièrement, comment m’a-t-il comprise ? Il n’a jamais essayé de me comprendre et il ne me connaît pas du tout. Lorsque je l’ai prié de me dire ce que je pouvais lire, il m’a indiqué, non des œuvres qui auraient pu m’intéresser ou m’être utiles, mais bien celles qui l’intéressaient lui. Pour la lecture, c’est feu prince Ourousov qui m’a beaucoup aidée et maintenant, je suis guidée par Serge Ivanovitch. Lorsque j’avais un chagrin quelconque, Léon Nikolaïévitch l’attribuait au mauvais fonctionnement de mon estomac (j’ai cet organe parfaitement sain) ; lorsque je désirais quelque chose, ou bien il n’en voulait rien savoir ou bien il prétendait que j’étais capricieuse et de mauvaise humeur. Et voilà que soudain il m’a comprise et me plaint. Cette pitié me blesse, je n’en ai nul besoin. Il ne me faut rien d’autre qu’un amour véritable, amical et pur, je suis devenue plus forte, je trouverai seule la joie de vivre et le sens de la vie.

11 novembre 1897.


Allée au lycée au sujet de Micha ; je n’ai entendu que reproches touchant sa paresse et sa mauvaise conduite. Que je suis malheureuse ! Je suis condamnée à entendre toute ma vie les professeurs et les proviseurs se plaindre de mes fils.
Pourtant, il y a des mères fortunées qui, au contraire, entendent louer leurs enfants. A la maison, nouvelle discussion pénible avec Micha, j’ai décidé de faire tout le possible pour le mettre complètement au lycée. Il se révolte à cette idée, mais je tâcherai de maintenir mon point de vue.
Fait des courses ; neige fondue, vent. Le soir, j’ai joué avec intérêt deux sonates de Beethoven. Je continue à lire avec délectation la biographie de ce grand génie. Depuis l’arrivée de Viéra Kouzminskaïa, je me sens moins seule. D’ailleurs, je ne suis pas seule : tout un monde nouveau s’est ouvert pour moi et je n’ai besoin que de distractions. Je suis contente de voir les miens, contente que Tania et Léon Nikolaïévitch soient revenus, mais ils ajoutent peu à mon bonheur intime. Hélas ! bien au contraire…

12 novembre 1897.


Assisté avec Sacha à une soirée musicale au Conservatoire. Pas fatigant, mais agréable. Il se forme là-bas d’excellents pianistes. Le directeur, Safonov, a été fort aimable avec moi. A l’entr’acte, il m’a offert le bras et invitée dans son bureau. Il m’a présenté un étranger, professeur de musique du nom de Ritter à qui j’ai dû parler allemand. Reçu la visite de Mme Den. Je suis allée ce matin à la banque. Je ne vois pour ainsi dire personne et n’ai envie de voir personne.

13 novembre 1897.


Fait des commissions pour Dora à qui j’ai écrit une lettre. Pris chez miss Welsh ma première leçon de musique. Aujourd’hui, je m’ennuie et je voudrais la société amicale et tendre d’un être que j’aime.
Viéra Tolstaïa est arrivée. Viéra Kouzminskaïa souffre beaucoup d’être en mauvais termes avec son père. Micha est au théâtre. Sacha prépare ses leçons. Je vais monter faire de la musique et tout deviendra plus facile. Sans cela, j’ai l’âme inquiète.
Joué toute la soirée. Quelle jouissance infinie procure la musique de Beethoven !

14 novembre 1897.


Toute la journée, des comptes fastidieux avec le commis. A. Maklakov est venu le soir ; j’ai fait avec lui de la musique à quatre mains, mais il joue par trop mal [24].
Andrioucha est arrivé pour deux jours. Il s’est senti si seul et s’est tant ennuyé après mon départ de Tver qu’il a demandé à son capitaine une permission pour venir ici. Une bonne lettre de Léon Nikolaïévitch.
Hier, Viéra Kouzminskaïa a reçu une lettre de sa mère qui lui annonce le mariage de M… qu’elle a aimé. Elle souffre et me fait peine. Elle est en mauvais termes avec son père et elle a pleuré hier en lisant la lettre qu’elle venait de recevoir de lui.
Il gèle — 10°, puis — 7°. Du vent. Je ne suis pas sortie aujourd’hui. Demain, concert symphonique.

15 novembre 1897.


Journée de musique sans grande satisfaction. Ce matin, Viéra et Sacha ont assisté avec moi à la répétition. J’avais fort peu envie de me lever et d’y aller, mais je l’ai fait pour eux. Au cours de la journée, j’ai fait des exercices de piano. Micha Olsoufiev m’a questionnée au sujet de Tania et de Soukhotine. Je lui ai répondu que Tania avait refusé d’épouser Soukhotine. Nous avons parlé de Tania, mais par allusions. Micha était très ému. A-t-il jamais songé à l’épouser ? Sans doute, y a-t-il pensé et ne s’y est-il pas décidé. « Vos filles sont très passionnées, intéressantes, elles ont beaucoup de talent, mais on a peur de les épouser, » a-t-il dit. Cet entretien m’a aussi vivement émue.
Boratinskaïa et oncle Kostia ont dîné chez nous. Les amis de Micha sont venus le soir et moi je suis allée au concert symphonique [15]. En somme concert ennuyeux ! Micha continue à m’être désagréable par sa faiblesse de caractère. Qu’adviendra-t-il ? Que tout est pénible, pénible !
Je suis affligée et irritée que Léon Nikolaïévitch ne vienne pas. Je ne vois pas Serge Ivanovitch ; il a mal à la jambe et je ne vais pas chez lui pour ne pas faire de peine à Léon Nikolaïévitch. Pourquoi mon mari qui vit loin de moi et jouit de sa solitude se mêle-t-il de mes attachements et de ce que je fais ? Cela devrait lui être égal puisqu’il n’est pas avec moi.

16 novembre 1897.


Encore une journée de musique. Ce matin, écrit et fait des comptes, puis joué deux heures et demie sans pouvoir venir à bout de la huitième invention de Beethoven. Visites de Goldenweiser, de Dounaïev et de Varia Nagornova. Dounaïev nous a lu un conte de Tchékhov. Goldenweiser a très bien joué la sonate Apassionata de Beethoven, des préludes et des nocturnes de Chopin. J’aime son jeu intelligent et élégant bien que je me sois souvenue de l’interprétation que Tanéïev donne de ces œuvres : c’est comme la terre et le ciel. Comme je voudrais réentendre Tanéïev ! Se pourrait-il que je sois à jamais privée de ce plaisir ? Après le départ de Goldenweiser, Varia et moi avons essayé de jouer la symphonie tragique de Schubert ; dès le commencement, nous avons été emportés et avons joué plutôt d’inspiration. D’où avons-nous pris cette faculté ? Nous étions toutes deux dans l’enthousiasme. Charmante Varia ! si pleine d’instinct, de talent, d’intuition pour tout ce qui est beau.
Andrioucha est parti, je le regrette. Micha est allé à un concert de tziganes. Sacha a couru et joué avec Sonia Kolokoltzéva. Aucune nouvelle de personne. Je ne suis pas sortie. La neige. 0°.

19 novembre 1897.


J’ai pris avec miss Welsh ma deuxième leçon de musique. Je ne pouvais quitter le piano et, après ma leçon, j’ai joué encore durant quatre heures. J’ai grande envie de faire de la musique à quatre mains et de jouer la Symphonie inachevée de Schubert, mais avec qui ? Viéra Kouzminskaïa, dans l’état d’hystérie où elle se trouve, me fait grande pitié. Serge et mon frère Stiopa veulent acheter une propriété et ce projet me déplaît extrêmement. Reçu une lettre de Léon Nikolaïévitch. Il écrit qu’il s’ennuie sans moi, mais qu’il lui faut la solitude pour travailler, d’autant plus qu’il ne lui reste que peu de temps à vivre et à écrire. Pour l’humanité, ces arguments ont peut-être une grande valeur, mais pour moi personnellement, il me faut faire un grand effort pour admettre que la composition d’une étude est plus importante que ma vie, mon amour et le désir d’être auprès de mon mari.
Le soir, je suis allée voir tante Chidlovskaïa qui a soixante-douze ans et je me suis beaucoup ennuyée avec elle. Je songe souvent qu’un jour viendra où moi aussi j’aurai cet âge et serai seule. C’est terrible.
Du verglas, on a peine à marcher sur les pavés glissants. Hier soir, il a plu. Aujourd’hui, tout est gelé et le verglas brille au soleil ; clair de lune.
Je viens de me faire les cartes. La mort est sortie à deux reprises. J’ai terriblement peur de mourir et il y a si peu de temps, je désirais la mort. Je m’en remets à la volonté divine. Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela n’a pas d’importance.



FIN


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