Journal des Dames/Janvier 1759/Vers de Madame du Boccage
Quoique cette Piéce ait déja paru dans un Ouvrage Périodique, je ne crois pas être blâmé de personne en l’insérant ici. L’événement qui y a donné lieu, doit être consacré dans ce Journal. Chez le Peuple de l’Europe le plus poli, le plus saillant, le plus fécond en productions agréables, le plus soumis au pouvoir du Sexe, chez nous autres François, enfin, les femmes, par un effet des contradictions de l’esprit humain, furent jusqu’aujourd’hui sévérement excluses des Académies. Il étoit réservé à l’illustre du Bocage de vaincre ce préjugé bizarre ; & il est glorieux pour l’Académie de Lyon d’avoir donné un exemple qui, s’il est suivi, ne pourra que contribuer aux progrès de la belle Littérature parmi nous.
Au lieu où le Rhône amoureux,
Vers le midi fuyant sa source,
D’une Nayade [1] suit la course :
Que de biens ! quel climat heureux !
L’industrie en fait l’opulence,
Les disciples [2] de Ciceron
Y renouvellent l’éloquence :
Sur ces bords voisins du Lignon
Bory [3] tire de sa Guittarre
Des sons dignes d’Anacréon :
Le goût y regne, & l’Hélicon
Trouve un émule [4] de Pindare.
Le temps y ramene un Platon. [5]
Le Chroniqueur de la contrée,
Abbé sçavant [6] dit que Lyon
Bien plus antique qu’Ilion,
Fleurissoit au siécle d’Astrée :
Par les Druïdes inhumains,
Si le culte de ce bel âge
Y devint cruel & sauvage,
Plancus y porta des Romains
Les vertus, les arts, le courage :
Les Goths gâterent son ouvrage :
Mais dans le temps des Amadis
Vénus y fit régner son fils,
De lui naquit sur ce rivage
(Chez un Peuple qui l’encensa)
L’esprit galant qui me plaça
Dans leur célébre Aréopage.