Journal des Goncourt/VIII/Année 1891

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome huitième : 1889-1891p. 197-291).


ANNÉE 1891

Jeudi 1er janvier 1891. — Toute la journée à la correction des épreuves. Et dans les moments de repos, une longue contemplation du profil en bronze de mon frère, posé sur la table de travail, de mon frère si ressemblant, par moment, sous des coups de jour cherchés par moi, et qui me le font revoir dans la vie de son joli et spirituel visage.

Je vais en faire fondre une seconde épreuve, par laquelle je remplacerai le Louis XV de mon balcon, et signerai de son effigie dans l’avenir, la maison où il est mort.

Ce soir, dîner chez Daudet, où sont réunies les deux familles des fiancés. Daudet qui a eu ce matin une affreuse crise d’estomac, et a lutté toute la journée, est obligé de se coucher, au moment où l’on se met à table.

Dimanche 4 janvier. — Huysmans donne aujourd’hui des détails sur les voleurs, les receleurs du Château-Rouge, et sur la fameuse maîtresse de Gamahut.

C’est curieux tout de même, cette maison de Gabrielle d’Estrées, devenue cet immonde garni, et où la chambre même de la maîtresse de Henri IV serait devenue la chambre des morts : la chambre où l’on superpose plusieurs couches d’ivrognes ivres-morts, les uns sur les autres, jusqu’à l’heure où on les balaye au ruisseau de la rue. Garni qui a pour patron, un hercule dans un tricot couleur sang de bœuf, ayant toujours à la portée de sa main deux nerfs de bœuf, et une semaine de revolvers. Et dans ce garni, d’étranges déclassés de tous les sexes : une vieille femme de la société, une absintheuse, se mettant sous la peau, dans un jour vingt-deux absinthes, de cette terrible absinthe, colorée avec du sulfate de zinc, une sexagénaire que son fils, avocat à la cour d’appel, n’a jamais pu faire sortir de là ; et qui, d’après la légende du quartier, se serait tué de désespoir et de honte.

Huysmans parle dans ce quartier Saint-Séverin d’un garni encore plus effroyable, du garni de Mme Alexandre.

Jean Lorrain qui vient après Huysmans, et qui connaît le Château-Rouge et ses habitués, rabaisse les scélérats de l’endroit, et affirme que ce sont des cabotins, des criminels de parade, que font voir les agents de police aux étrangers.

Daudet, ce soir, est repris de son idée de la fondation d’une revue qui s’appellerait la « Revue de Champrosay » où il serait prêt à mettre cent mille francs, et où il grouperait autour de lui notre monde, dont il payerait la copie, comme aucun directeur ne l’a fait jusqu’ici. Il voit dans des interview, des interview autres que ceux qui se font dans les journaux, un moyen de propagation intellectuelle tout nouveau, un moyen qu’il veut beaucoup employer, en ne le bornant pas seulement à l’interrogation de l’homme de lettres.

Et cette revue, en la fin de son existence, serait un exutoire pour son activité cérébrale.

L’idée est bonne, et avec le magasin d’idées que possède Daudet, il ferait un excellent directeur de revue. « Mais pourquoi le titre de « Revue de Champrosay » ? lui dis-je. Je trouve la dénomination un peu petite, pour un esprit de la grandeur du vôtre. » À quoi, il répond, en parlant de l’action de Voltaire à Ferney, de l’action de Gœthe à Weimar, et de l’indépendance littéraire, qui fait en dehors des centres de population, dans les petits coins.

Lundi 5 janvier. — Le jeune Philippe Sichel, auquel je demande qu’il m’indique ce qui lui ferait plaisir pour ses étrennes, me dit : « Une main de squelette. »

Mercredi 7 janvier. — Visite d’Heredia, qui me parle d’un volume qu’il fait dans ce moment sur Ronsard, pour la maison Hachette, sur ce poète qu’il dit avoir eu, en son temps, une popularité plus grande que Hugo n’en a eu dans ce siècle, de ce révolutionnaire, de la poésie française, qui avec lui n’est plus la poésie de Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Le curieux de cette révolution, me fait remarquer Heredia, c’est que le retour à la nature de Ronsard, est amené par l’étude et l’emploi dans son œuvre de l’antiquité : retour qui a lieu plus tard chez André Chénier par la même source et les mêmes procédés.

Puis Heredia me lit des vers de sa seconde fille, qu’il me peint avec une petite tête ; aux longs cheveux, un œil parfois un peu en dedans, l’ensemble d’une physionomie du Vinci : une fillette de quatorze ans qui joue encore à la poupée, et qui s’amuse seulement, quand il pleut, à faire ces vers tout à fait extraordinaires.

Et c’est l’occasion pour le père de s’étendre sur l’atavisme, de se demander si le style ne vient pas d’un certain mécanisme du cerveau qui se lègue, et dont sa fille a hérité, car elle a toutes ses qualités de fabrication, jointes à « une essence poétique » qu’il confesse ne pas avoir, et qui doit faire d’elle, si elle continue, un poète remarquable. Mais va te faire fiche… dans le moment elle ne fait plus du tout de vers. Il a eu la bêtise de lui acheter une guitare, et elle est toute à la guitare.

Jeudi 8 janvier. — À table je m’emballe, et me laisse aller à dire aux jeunes qui sont là, qu’ils sont des lâches littéraires, que Daudet et moi, nous nous battons toujours tout seuls, sans le secours du plus petit corps d’armée, qu’un livre comme l’IMMORTEL, n’a pas trouvé l’appui d’une seule plume amie, que la pièce de GERMINIE LACERTEUX a été défendue et soutenue seulement par des inconnus.

Samedi 10 janvier. — Je donne ce soir à dîner à Ajalbert, à Antoine, et à Janvier et à Mlle Nau, les deux premiers rôles de la FILLE ÉLISA.

Antoine arrive tout heureux. La réclamation de 8 000 de l’Assistance publique, sur la menace qu’il allait fermer son théâtre, et que la centaine de jeunes gens dont il avait reçu des pièces, allait prendre à partie dans tous les journaux l’institution dévoratrice, a fait tomber la réclamation de 8 000 francs à quelque chose comme 80 francs.

Janvier, lui, ce jeune acteur d’un si grand talent, gagne cent francs par mois, dans une compagnie d’assurances, et comme on le pousse à quitter sa compagnie, et qu’on lui prédit qu’il lui sera impossible de ne pas faire sa carrière du théâtre, il s’y refuse doucement, disant qu’il ne veut pas faire trop de peine à son père, qui peut très bien ne connaître rien aux choses d’art, mais qui l’aime beaucoup, et qu’il veut le laisser tranquillement évoluer, persuadé, qu’un jour, il le laissera jouer, mais alors sans trop de répugnance.

Lundi 12 janvier. — Un détail qu’on me donnait sur le métier de couvreur, et qui fait froid dans le dos. On me disait qu’on leur retenait par mois 50 centimes, pour la civière dans laquelle on les transporterait, le jour où ils tomberaient d’un toit.

Vendredi 16 janvier. — Eugène Carrière, qui vient dîner à Auteuil, avec Geffroy, m’apporte pour la collection de « Mes Modernes » un portrait dudit Geffroy, sur le parchemin blanc de son bouquin : NOTES D’UN JOURNALISTE, un portrait ayant une étroite parenté avec les belles choses enveloppées des grands peintres italiens du passé.

Carrière et Geffroy me parlent du projet de faire ensemble un Paris, par de petits morceaux amenés sous le coup de la vision, sans l’ambition de le faire tout entier : un Paris fragmentaire, où se mêleraient les dessins du peintre à la prose photographique de l’écrivain.

Dimanche 18 janvier. — La femme, l’idée du plaisir que cet être énigmatique pour un enfant, pouvait apporter à un homme, m’a été suggérée pour la première fois par mon père, disant à un compagnon d’armes devant moi — je n’avais pas plus de dix ans, — disant qu’à la suite de je ne sais quelle affaire en Autriche, il avait été fait prisonnier, et envoyé sur la frontière de la Turquie, et que jamais il n’avait été plus heureux, que le vin y était excellent, et qu’on avait, tant qu’on voulait, des femmes charmantes.

Lundi 19 janvier. — C’est typique, ces femmes scandinaves, ces femmes d’Ibsen, c’est un mélange de naïveté de nature, de sophistique de l’esprit, et de perversité du cœur.

J’étais en train d’écrire, que je craignais la réponse de la censure, quand on m’apporte une dépêche d’Ajalbert, m’annonçant que la FILLE ÉLISA était interdite : « Vraiment dans la vie, je ne suis pas l’homme des choses qui réussissent ! »

Mardi 20 janvier. — Ajalbert m’arrive, la mine consternée. Il me représente la première, s’annonçant comme un succès, il me parle de 140 fauteuils d’orchestre déjà loués hier, puis il me peint la désolation des femmes jouant dans la pièce, la désolation de cette pauvre Nau, qui n’était pas venue à la première répétition, et à laquelle on annonçait dans le décor de la FILLE ÉLISA, que c’était la MORT DU DUC D’ENGHIEN qu’on allait y répéter.

Ah ! le théâtre, c’est vraiment trop une boite à émotions, et une succession de courants d’espérance et de désespérance par trop homicide. Voici, après dîner, mon deuil fait de l’interdiction, une dépêche d’Antoine m’annonçant qu’il m’apportera une grande nouvelle dans la soirée.

Au fond, je crois que la nouvelle ne viendra pas, et que je veille pour rien.

Jeudi 22 janvier. — Après les hauts et les bas d’espérance et de désespérance de ces jours-ci, je reçois une lettre d’Ajalbert, m’écrivant que Bourgeois, le ministre de l’Intérieur, oppose un refus formel à la levée de l’interdiction, et que Millerand doit l’interpeller samedi. Et dans son interpellation, il doit lire le passage du livre sur la prostitution de Yves Guyot, faisant l’éloge de la FILLE ÉLISA, — et cet Yves Guyot, est ministre de quelque chose dans le ministère actuel.

Vendredi 23 janvier. — Ici, je retrouve Sarcey tout entier : après avoir fait un assez bénin compte rendu de la FILLE ÉLISA, le voilà rédigeant l’article le plus éreinteur de la pièce, pour noblement fournir au ministre et à la censure, des armes pour l’interdiction. Ah la belle âme !

Aujourd’hui, où je sais un interviewer à la cantonade, je jette rapidement sur le papier les idées que je veux développer.

L’INTERVIEWER. — Ça vous a étonné cette interdiction ?

Moi. — Non… et cependant, tenez… sous un régime monarchique c’était logique, mais sous un gouvernement républicain, l’ironie de la chose est vraiment amusante pour un sceptique… Mais examinons de haut la question… Nous avons comme président, un président qui peut être un parfait honnête homme, mais qui est la personnification du néant, et qui n’a dû sa nomination qu’à la constatation par tous de ce néant, et par là-dessus c’est un président très pudibard… Maintenant nous avons une Chambre qui est la représentation de la médiocratie intellectuelle de la province… car à l’heure qu’il est, Paris est sous le joug de l’obscurantisme des prétendus grands hommes de chefs-lieux… Autrefois, du temps où il y avait plus de Parisiens à la Chambre, il y en avait certes de médiocres dans le nombre, mais le Parisien médiocre ressemble un peu à nos jeunes gens sans grande intelligence de la diplomatie, qui au bout d’un certain nombre d’années, par la fréquentation de l’humanité supérieure des grandes capitales ou ils passent, ont dépouillé quelque chose de leur médiocrité.

Or, ce monsieur du pouvoir exécutif, et ces médiocrates de province, ont le chauvinisme de la tragédie, du personnage noble. Mais comme l’intérêt est passé des Empereurs, des Rois de l’antiquité, aux marquis des XVIIe et XVIIIe siècles, puis des marquis aux gros bourgeois du XIXe siècle, ils entendent qu’on s’arrête à ce personnage noble de l’heure présente, et qu’on ne descende pas plus bas.

Ils ne se doutent pas, ces gens, qu’il y a cent cinquante ans, au moment où Marivaux publiait le roman de MARIANNE, on lui disait que les aventures de la noblesse pouvaient seules intéresser le public, et Marivaux était obligé d’écrire une préface, où il proclamait l’intérêt qu’il trouvait, dans ce que l’opinion publique dénommait l’ignoble des aventures bourgeoises, et affirmait que les gens qui étaient un peu philosophes et non dupes des distinctions sociales ne seraient pas fâchés d’apprendre ce qu’était la femme, chez une marchande de toile.

Eh bien, à cent cinquante années de là, il est peut-être permis, à un esprit un peu philosophe, dans le genre de Marivaux, de descendre à une bonne et à une basse prostituée. Et je le dis en dépit de l’interdiction de la FILLE ÉLISA, et du mauvais vouloir du chef du gouvernement pour GERMINIE LACERTEUX, ces deux pièces seront jouées avant vingt ans, tout aussi bien que les pièces à Empereurs, à marquis, à gros bourgeois.

Samedi 14 janvier. — Dans quelle bataille je vis, pendant que Millerand interpelle le ministre Bourgeois à propos de l’interdiction de la FILLE ÉLISA, moi je travaille à ma préface à l’encontre de Renan.

Mais au fond de moi, j’ai un regret de n’avoir pas accepté l’invitation d’Ajalbert, et de ne pas me trouver à la Chambre. La séance devait me fournir une belle note.

À cinq heures, Ajalbert et Mlle Nau tombent chez moi, sortant de la séance. Mlle Nau y était entrée, en faisant passer une carte à Millerand portant : la fille Élisa. Cela s’est passé, comme ça devait se passer. L’interpellation a été enterrée au milieu de l’effarouchement pudibond de la Chambre, et après une réplique d’un assez bon goût du ministre Bourgeois.

Je ne suis décidément pas aimé des hommes politiques, et je le mérite par mon mépris pour eux. L’un d’un disait à Millerand, sur un ton qu’on ne peut pas définir : « Vous êtes donc l’ami de ce de Goncourt ? »

Dimanche 25 janvier. — Vraiment, m’avoir refusé aux Français la PATRIE EN DANGER, cette pièce impartiale, où j’avais opposé au royalisme de mon comte et de ma chanoinesse, le beau républicanisme du jeune général, où j’avais fait de mon guillotineur, un espèce de fou humanitaire, le sauvant de l’horreur de son rôle de sang, pour accepter cette pièce irritante de THERMIDOR, pour accepter cette pièce écrite dans cette langue : « Et le colosse désarmé par un hoquet, vaincu par une phrase, étranglé par une sonnette. »

Jeudi 29 janvier. — Voici mes idées sur la réglementation et la police des théâtres, que j’exposais ce soir, chez Daudet. Pas de censure et pas d’interdiction préventive. Une pièce amenant des batailles, pas interdite tout d’abord, mais suspendue. Au bout de huit jours, après une semaine donnée aux passions, aux animosités, aux colères, pour se calmer, une seconde représentation, ou si les batailles recommençaient, alors seulement l’interdiction formelle.

Samedi 31 janvier. — La FILLE ÉLISA, le drame interdit par la censure, a obtenu un succès considérable. Il a assourdi Paris, sous la criée des camelots, pendant plusieurs jours, et un premier tirage de 300 000 épuisé, la Lanterne à dû le faire retirer.

Mercredi 4 février. — Aujourd’hui j’achète chez Hayashi une poche à tabac de Gamboun, le figurateur spécialiste de la fourmi au Japon : un objet de la vie intime, au caractère d’un objet de sauvage, mais fabriqué par le sauvage le plus artiste de la terre.

C’est extraordinaire la jouissance que procure à un amateur la possession d’un objet parfait : c’est si rare le bibelot qui vous satisfait complètement.

Lundi 9 février. — Ce soir, M. Villard soutenait que la qualité du Français et sa supériorité sur tous les autres Européens, étant l’ordre, la méthode, l’économie, on ne savait pourquoi, dans tout l’univers, sa grande réputation était sa légèreté.

Mardi 10 février. — Les Daudet ont signé, ce matin, le contrat de mariage de leur fils Léon avec Jeanne Hugo.

Jeudi 12 février. — À cinq heures et demie, les Montégut et Nicolle viennent me chercher dans le landau officiel des noces, et me mènent avenue Victor-Hugo.

Le cortège est organisé. On monte en voiture. Malgré une petite pluie fine, une population grouillante autour de la mairie de Passy, comme un jour d’émeute… C’est effrayant le monde dans la salle, c’est tout le monde politique, tout le monde littéraire, tout le monde élégant, enfin tous les mondes de Paris. Un moment de houle dans cette foule pressée, tassée, devant un bouquet monstre aux rubans tricolores, qu’une députation pénétrant de force dans la salle, veut porter à la mariée. Mais ce n’est qu’une minute de tumulte. Bientôt tout se tait, tout s’apaise et commence la cérémonie du mariage civil, suivi d’un discours de Marmottan.

Après Marmottan, Jules Simon adresse à la mariée une allocution charmante, la vraie allocution d’un mariage civil.

Le défilé, un défilé d’une heure.

Enfin sur le coup de huit heures, les gens qui dînent chez les Lockroy sont de retour, avenue Victor-Hugo. Et là, est revenu avec nous le docteur Potain, le second témoin de Léon, qui malgré les sollicitations de tout le monde, se refuse à dîner et s’en va, ayant pour principe, que si une fois il dînait en ville, il serait obligé d’y dîner d’autres fois, et que son travail du soir serait complètement perdu.

Les dîneurs sont Schoelcher, le ménage Jules Simon, les Ernest Daudet, les deux frères Montégut, Nicolle, etc., etc.

Schoelcher, une tête de casse-noisette, non le casse-noisette méchant, mais le bon. Une chaîne d’or qui dépasse son gilet, lui fait demander ce que c’est. Il se défend un moment de le dire, se plaignant d’avoir un gilet qui l’a laissée à découvert, puis il avoue que c’est une chaîne d’or, au bout de laquelle, il y a un médaillon contenant des cheveux de son père, et je l’entends à la fin du dîner discuter avec Daudet, et soutenir que l’homme de maintenant vaut mieux que l’homme d’il y a deux cents ans.

Sur le coup de onze heures, on s’embrasse et on se quitte, et Montégut et Nicolle me font la conduite, Nicolle, un garçon du plus grand talent, mais incontestablement le plus grand bavard scientifique, que je connaisse, me parlant dans le roulement de la voiture, sans relâche et sans miséricorde, de l’adaptation de l’œil de l’aigle et de l’œil du sauvage pour la vision des grands espaces, et de la myopie produite par la civilisation, me parlant des microbes du tétanos qu’on trouve en quantité dans la terre des Hébrides, où les sauvages n’ont qu’à enfoncer leurs flèches pour qu’elles soient empoisonnées, me parlant de je ne sais quoi encore, quand la voiture s’est arrêtée devant ma porte.

Mardi 17 février. — J’ai envoyé ce matin ma préface à Magnard, en réponse à Renan, et j’attends sa réponse pour savoir, si elle passera dans le Figaro. Et je ne suis en train de rien faire, et ayant besoin d’être absent de chez moi, et un peu de moi-même, je m’en vais au Musée du Louvre, remiser mon esprit dans du vieux passé.

Ah ! cette vieille Grèce vert-de-grisée ! Ah ! ces miroirs de Corinthe ! Ah ! toutes ces choses de la vie usuelle, rongées par la rouille des siècles, et où survit et se détache dans un fragment de métal pourri, la fière ronde bosse et le puissant relief d’un corps de femme emporté sur la croupe d’un animal, galopant dans l’espace… De la Grèce, et sa sculpture dans la tête, en ma promenade hallucinée, presque aussitôt tomber sur les portraits à la mine de plomb de M. Ingres, sur ces crayonnages, peinés, pinochés d’un pauvre dessinateur, qui expose dans un cadre, rue de la Paix… Alors, fuyant ces choses, se trouver soudainement devant les pylônes du Palais d’Artaxerxès Mnémon, soutenus par ces hiératiques lions rosâtres sur la vétusté pâle des murs, se trouver devant la Frise des archers de la salle du trône de Darius, avec ces troublantes silhouettes de noirs guerriers de profil, aux yeux de face, à la barbe verte !

En rentrant, je trouve la réponse de Magnard qui me dit qu’il accepte, et quoique je l’aie désiré, je me trouve maintenant avoir un peu peur de cette publicité.

Mercredi 18 février. — C’est bien tout à fait, ce roman de Huysmans de l’Écho de Paris. C’est de la prose qu’on ne trouve pas d’ordinaire au bas d’un journal, et qui vous fait plaisir à lire, au réveil. Oui, c’est de la plantureuse écriture, avec derrière de la pensée outrancière.

Jeudi 19 février. — Carrière, qui dînait chez Daudet, après dîner, est venu s’asseoir à côté de moi, et dans une longue, vague et diffuse conversation, ressemblant à sa peinture, et avec sa voix étoupée, m’a entretenu longtemps de son mépris pour le chatoyant en peinture, et de ses efforts et de son ambition pour attraper les fugitivités de l’expression d’une figure, de son travail enfin, acharné et sans cesse recommençant, pour tâcher de fixer un peu du moral d’un être sur une toile.

Puis il nous entretient de ses longs mois de captivité à Dresde, et est amusant dans la peinture de ses camarades, qu’il nous représente en leur blouse bleue et leurs sabots, tout semblables à des facteurs ruraux l’été — et cela pendant qu’il gelait à pierre fendre. Il nous renseigne aussi sur la médiocre nourriture qu’on leur donnait dans les premiers temps, qui était de la soupe au millet. Il a dans le récit un comique froid, particulier et assez désarçonnant pour les interrogations ingénues, et comme il déclarait qu’au fond les prisonniers n’avaient pas eu à se plaindre des Allemands, et qu’une dame, qui se trouvait là, lui disait : « — Alors on a été très aimable avec vous ? — Oh ! Madame, on n’est pas aimable avec 25 000 hommes ! »

Mardi 24 février. — Ce matin, à propos du patriotisme de Renan, je reçois une carte postale signée : « Un patriote français vainqueur à Coulmiers (9 novembre 1870) me disant : « L’article du 15 septembre 1870 de la Revue des Deux Mondes, signé Renan, connu plus tôt, eût, peut-être empêché son élection à l’Académie française, car cet article antifrançais, n’était pas fait pour encourager les soldats de l’armée de la Loire, qui, comme moi l’ont lu à Orléans, avant de marcher à l’ennemi. »

Mercredi 25 février. — À midi, enfin arrive une dépêche de la comtesse Greffulhe, qui m’annonce d’une manière positive, que l’Impératrice de Prusse ne viendra pas décidément chez moi, ce qui me comble de joie, vu que dans l’état des esprits et le mouvement d’éreintement de ma personne, cette visite aurait fait demander ma tête.

Samedi 28 février. — Au milieu de l’embêtement de ces jours-ci, une petite satisfaction, je lis dans un journal d’art, qu’à Londres, dans la galerie de Burlington Fine Arts club, est exposée une collection d’eaux-fortes françaises, où parmi les œuvres des aqua-fortistes les plus illustres, figurent les eaux-fortes de mon frère, et où se trouve le « Taureau » de Fragonard.

Dimanche 1er mars. — Dire dans ce moment, que parmi ces directeurs du boulevard, au bord d’une faillite, je n’en ai pas trouvé un qui ait eu l’idée de jouer sa dernière carte sur la PATRIE EN DANGER, et tenté l’aventure d’opposer une pièce à THERMIDOR.

Mardi 3 mars. — Dîner d’hommes politiques chez Charpentier.

Constans raconte sur son séjour en Chine, des choses assez curieuses. Je me rappelle cette anecdote. Son cocher ayant insulté le marquis Tseng, eut le choix entre une amende ridicule et cinquante coups de bambou. En sa qualité d’humain exotique, dénué de système nerveux, il préféra les coups de bambou.

La pensée de Constans est que la Cochinchine, bien administrée, rapporterait dans quelques années cent millions ; mais il nous donne connaissance de mesures extraordinaires, d’ordres imbéciles venus de Paris, et imposés par des tout-puissants du ministère, ne se doutant pas ce que c’est un pays de là-bas.

Constans méridional, Floquet méridional, Daudet méridional, le musicien Chabrier, qui dînait, méridional… Ah ! ce pauvre Nord est-il battu en ce moment par le Midi !

Dimanche 8 mars. — Daudet me confiait qu’il avait cherché ces jours-ci à retrouver dans sa mémoire son enfance, et que la légende qui faisait de lui, à cette époque, un catholique fervent, était une légende. C’était, disait-il, le coquet surplis avec lequel il servait la messe, l’élégante calotte qu’il avait sur ses cheveux bouclés, les compliments sur sa charmante petite personne, les louanges sur sa jolie voix de ténorino, qui lui donnaient l’air d’un enfant confit en dévotion.

Mardi 10 mars. — Hayashi m’apporte aujourd’hui une traduction des passages importants des MAISONS VERTES d’Outamaro.

Je lui parle des biographies, avec lesquelles je voudrais faire mon art japonais du XVIIIe siècle, lui citant les noms de Ritzouo et de Gakutei.

De Ritzouo, il me raconte ceci. Il a débuté en vendant, sur le pont de Riôgoku (le Pont Neuf de la Soumida à Yedo) des bouts de bois ornementés, mais d’une ornementation très économique, parce qu’il manquait absolument d’argent. Et en même temps il faisait des dessins en plein air. Un jour qu’il avait sa petite exposition devant lui, passait le prince de Tsugarou, qui regardait l’étalage, et lui disait d’envoyer chez lui tous ses morceaux de bois. Et il travaillait un temps pour le prince, ornant alors ses travaux de bois, de belles et riches matières, et en faisant de somptueux objets d’art que collectionnait le prince, et dont il faisait cadeau aux daïmio, ses amis. Et le prince le prenait en telle affection, qu’il voulait en faire son ronin. Mais arrêté dans son désir par le caractère de ses œuvres, qui étaient les œuvres d’un artisan, et non d’un poète ou d’un savant, il lui demandait une fois, s’il n’avait pas un autre talent que celui d’ornemaniste. Ritzouo, à la demande du prince, répondait qu’il était un savant militaire, un tacticien. Le prince le faisait alors interroger par le tacticien attaché à sa maison, qui venait trouver le prince, tout stupéfait de la science militaire de Ritzouo, et lui demandait de le prendre comme tacticien en titre, heureux d’être son second.

De Gakutei, de l’artiste des sourimono, du dessinateur de la femme sacerdotale, Hayashi me raconte cela. C’était un littérateur, un littérateur donnant ses inspirations à Hokousai, et qui à la fin fut si charmé, si séduit par son talent, qu’il devint peintre et se fit son élève.

Jeudi 12 mars — En rentrant chez moi, enfin une lettre qui m’apporte une bonne nouvelle, une lettre de l’Odéon me demandant des brochures, pour commencer les répétitions de la reprise de GERMINIE LACERTEUX.

Vendredi 13 mars — Je lis ce soir, dans un journal, la mort de ce vieux camarade de lettres, de Banville. Diable, diable, les gens de mon âge s’en vont autour de moi. Il faut cette année pousser les préparatifs de sa sortie de scène. Au fond, malgré du froid arrivé entre nous, je lui suis resté et lui reste toujours reconnaissant de son article sur mon frère.

Samedi 14 mars. — Ce matin, chez Bing, été voir l’exposition Burty. Le feu a l’air d’être à la vente. Voici, je crois, le japonisme lancé, et qui va partir pour les gros prix, comme j’ai vu partir l’estampe et le dessin français du XVIIIe siècle.

Aujourd’hui se vend ma collection de livres dans la vente Burty. J’avoue que j’aurais aimé assister à la vacation, mais c’est vraiment gênant de se voir vendre. Et cependant je me demande, avec une certaine anxiété, ce qu’a pu se vendre le manuscrit de MADAME GERVAISAIS que j’avais donné à Burty, le seul manuscrit qui existe des romans des deux frères : les autres ayant été brûlés par nous. Je sais que Gallimard a donné une commission de 3000 fr. à Conquet.

Dimanche 15 mars. — Une nuit d’insomnie. Ce matin, un moment d’endormement trouble, dans lequel j’ai rêvé ceci. Je me trouvais avoir couché dans une localité inconnue de la banlieue, et j’avais besoin le matin d’assister à un enterrement à Paris, — c’était sans doute la préoccupation de l’enterrement de Banville. — En descendant l’escalier, pendant que je me demandais, où je pourrais trouver une voiture, je me rappelais qu’il me semblait avoir vu le bas de la maison occupé par un loueur. Et, en effet, comme si je l’avais demandé, au moment où je posais le pied sur la dernière marche, un vieux landau s’engageait à reculons devant moi, dans l’allée resserrée entre de hauts murs, et si étroite que je ne pouvais voir l’attelage, — et l’allée, longue, longue, ne finissait pas. Enfin, à la sortie de l’allée, alors que le landau tournait dans la rue, et que la portière m’était ouverte, je m’apercevais que le landau était attelé de huit cochons noirs, qu’avec de grandes guides, et un peu à la façon de la voiture des chèvres des Champs-Élysées, menaient deux hommes ayant, moitié l’aspect de postillons de Longjumeau, moitié l’aspect de toréadors. Et j’avais une terrible dispute avec ces hommes qui soutenaient que j’avais pris la voiture, tandis que moi, avec un peu de la lâcheté qu’on a dans les rêves, je m’excusais en disant, que j’avais cru que la voiture était attelée avec des chevaux, et que ce serait trop ridicule d’arriver à un enterrement devant la porte de l’église, avec un attelage comme le leur.

Au Grenier, on cause de Huysmans qui se dit malade, inquiété par des espèces d’attouchements frigides le long de son visage, presque alarmé par l’appréhension de se sentir entouré par quelque chose d’invisible. Est-ce qu’il serait par hasard victime du succubat qu’il est en train de décrire dans son roman ? Puis une terreur secrète est en lui, de ce que son chat qui couchait sur son lit, ne veut plus y monter, et semble fuir son maître.

Le chanoine de Lyon qui lui a donné des renseignements sur la messe noire, dit-il, lui a écrit que ces choses devaient lui arriver, et chaque jour, il lui mande ce qui suivra le lendemain, avec accompagnement d’ordonnances anti-sataniques pour s’en défendre.

Lundi 16 mars. — Un article de Mirbeau dans l’Écho de Paris, prenant ma défense contre M. de Bonnières, un article du tact le plus délicat et de la méchanceté la plus distinguée. C’est à l’heure qu’il est, le seul valeureux dans les lettres, le seul prêt à compromettre un peu de la tranquillité de son esprit, le seul prêt à se donner un coup de torchon. Ç’a été mon seul défenseur, mon seul champion, quant aux habitués de mon Grenier, pas un n’a dépensé pour moi une plumée d’encre.

Vendredi 20 mars. — Dernière répétition de GERMINIE LACERTEUX. Très grand caractère, le nouveau décor du cimetière Montmartre, exécuté d’après l’aquarelle de mon frère. Je ne sais décidément pas si la pièce est bonne ou mauvaise, mais pour moi, c’est un fort emmagasinement d’émotions dramatiques.

Ce soir, au dîner des Spartiates, on soutenait que l’homme de l’Occident, était une individualité plus entière, plus détachée, plus en relief sur la nature, moins mangée par l’ambiance des milieux, par cela même une individualité plus déteneuse d’une volonté propre que l’homme de l’Orient, dont l’individualité est comme perdue, fondue, noyée, dans le grand Tout, en son exubérance de végétalité et d’animalité, et faisant de l’homme de là-bas la proie du nirwanisme, de cette lâche et souriante veulerie d’une volonté, qui semble avoir donné sa démission, devant le rien qu’est l’humanité en ces contrées exotiques.

Et un dîneur disait à ce sujet une chose curieuse. Il déclarait que lui, resté un fervent catholique, sur cette terre, il sentait un peu mourir chez lui l’idée religieuse, ne croyant plus que Dieu pût s’intéresser à la prière de l’animalcule qu’il lui semblait être, en cette poussée incessante et ce fourmillement de création !

Samedi 21 mars. — À huit heures et demie, nous partons avec les Daudet, pour assister à la reprise de GERMINIE LACERTEUX. J’avoue que j’ai une petite émotion, et un peu peur que la bataille de la première ne recommence. Non, les tableaux défilent, et pas un oh ! pas un mouvement de répulsion, pas un timide chuchotement, pas un sifflet. Des trois rappels à chaque acte. Il n’y a de désapprobateur dans la salle, que la grosse tête de Sarcey jouant l’ennui.

Du reste, sauf le tableau du bal, qui manque de cohésion, jamais GERMINIE LACERTEUX n’a été jouée comme cela. Dumény est tout à fait entré dans la peau et la canaillerie de Jupillon. Mme Crosnier qui ne laisse plus tomber les pénultièmes de ses mots a apporté dans son rôle, une énergie, une verdeur, une puissance qu’elle n’avait pas encore déployées. Réjane a été admirable : elle a dit la scène de l’apport de l’argent comme la plus grande artiste dramatique, ainsi que l’aurait pu dire Rachel.

Lundi 23 mars. — Le raccrochage sur les quais l’hiver.

Une femme noire, immobilisée par le froid, sous un ciel, où la lune met un rayonnement blême dans le moutonnement des nuages couleur de suie, près de cette eau morne aux lueurs saumonées, trémolente sur la fluctuation lente du fleuve, — près de cette eau de suicide, qui semble appeler à elle.

Mardi 24 mars. — C’est un épanouissement, une gaîté, une joie à l’Odéon, qui descend de l’auteur aux machinistes. Ah ! le succès au théâtre, quelle atmosphère, ça fait, quelle griserie, ça apporte à tout le monde. Puis cette salle autrefois si rétractile, si éplucheuse des mots elle applaudit, à tout rompre. Crosnier qui a joué médiocrement ce soir, me disait, avant le tableau du concierge : « Ah ! il y a des jours, où on joue comme on ne joue qu’une fois… samedi, aux applaudissements de la salle, j’ai eu le sentiment que je jouais, comme je n’avais jamais joué… Quand je suis rentrée dans ma loge, j’avais les yeux tout brillants, et ma fille m’a dit : « Ah ! tu sais, maman, il ne faut pas te donner toute, ainsi que tu l’as fait ce soir… » Eh bien ! aujourd’hui, non, c’est vrai, je ne suis pas la femme de samedi ! »

Jeudi 26 mars. — Au cimetière, où je vois poser la dalle de granit sur la tombe de mon frère.

Ce soir, Rosny qui vient de lire, chez Antoine, NELL HORN, faite en collaboration avec son frère, nous parle de ce frère. Il nous le peint comme un esprit de la même famille que le sien, comme un mystique, mais avec une touche mélancolieuse, venant d’une santé plus frêle, d’une nature plus délicate. Il a pris un moment une autre carrière que la littérature, mais cette carrière ne lui allait pas, et il est revenu à la littérature, mais il n’a voulu collaborer avec Rosny, que lorsqu’il s’en est trouvé digne. Rosny ajoute que les deux frères ne pouvaient se faire la guerre, c’est-à-dire travailler, chacun de leur côté, et que cela l’a décidé à lui donner l’hospitalité dans son talent.

Vendredi 27 mars. — Ah ! qu’on est malheureux, d’être comme je suis, d’avoir des nerfs qui me font tout percevoir du dedans des gens qui m’entourent, ainsi qu’un corps souffreteux reçoit inconsciemment l’impression des températures ambiantes, en leurs moindres variations. Ainsi je sens parfaitement, au son de la voix de mes amis, les choses dites pour m’annoncer de vraies et positives bonnes nouvelles, et les choses dites pour m’être agréable, pour panser des blessures, les choses de gentille amabilité qui sont des compliments à côté de la vérité.

Jeudi 2 avril. — Après un morceau sur les érotiques japonais, ainsi qu’après tous les morceaux que je travaille un peu, il me semble ressentir comme une déperdition cérébrale, comme un vide laissé dans ma tête par quelque chose qui en serait sorti, et aurait été pompé par le papier de la copie.

Dîner chez Zola, dîner qu’il donne pour l’anniversaire de sa naissance. Il a aujourd’hui 51 ans.

Un moment, Daudet a été joliment verveux. Il a dit le remarquable marchand de bonheur qu’il ferait ; assurant qu’il savait très bien le bonheur qu’il fallait à chaque homme, après l’avoir interrogé sur son tempérament, ses goûts, son milieu.

Samedi 4 avril. — Je crois vraiment, que lorsqu’on sait regarder, découvrir tout ce qu’il y a dans une image, on n’a pas besoin d’aller dans les pays à images. Ainsi aujourd’hui, ayant sous les yeux une image de Toyokouni, représentant le bureau d’une Maison Verte, d’une maison de prostitution, et me faisant donner une explication japonaise de tous les objets, grands ou petits, garnissant ce bureau, j’avais la conviction que j’apporterais au lecteur, avec ma description, une sensation du rendu de l’endroit, tout aussi photographique, que la donnerait une description d’après nature de Loti.

Dimanche 5 avril — C’est curieux, pendant que vous êtes à travailler dans votre cabinet, en le silence de cette banlieue endormie, le rappel qui se fait soudain, dans votre cervelle occupée ailleurs, qu’on joue GERMINIE LACERTEUX à l’Odéon, avec ce sentiment complexe, où se mêle à la fois du regret et de la satisfaction de n’y être pas.

Mardi 7 avril. — Oui, elle persiste même chez les vieux, l’allégresse intérieure, éprouvée en se couchant, après une bonne journée de travail.

Vendredi 10 avril. — Dans ce moment, une vie absolument en dehors de la vie réelle, et toute remplie par la contemplation de l’objet et de l’image d’art, produisant une espèce d’onanisme de la rétine et de la cervelle, un état physique d’absence et de griserie, où l’on échappe aux embêtements moraux et aux malaises physiques.

Samedi 11 avril. — La liberté et le bon marché de la vie, c’est ce que devrait nous payer un gouvernement républicain.

Or, le gouvernement républicain de l’heure actuelle en fait de liberté, a adopté les mesures liberticides des anciens gouvernements. Je ne citerai que la censure théâtrale… Quant au bon marché de la vie, l’existence à Paris, et même en province, a presque décuplé depuis Louis-Philippe, en grande partie par la grande prépondérance donnée par le gouvernement à la société juive, et cela parallèlement à la diminution de la rente, à la baisse des fermages : les deux capitaux et les deux revenus des Français, qui ne sont pas juifs, qui ne sont pas tripoteurs d’argent.

Dimanche 12 avril. — Ce soir, à dîner, la conversation est allée, je ne sais comment, au NEVEU DE RAMEAU, et témoignant mon admiration pour cette merveilleuse improvisation dans cette langue grisée, avec ces changements de lieux, ces brisements de récits, ces interruptions brusques et soudaines de l’intérêt, je comparais ce livre, au livre de Pétrone, au festin de Trimalcion, avec ses trous, ses lacunes, ses pertes de texte.

Je trouvais Daudet triste, très triste, et il me disait que tant qu’il a eu des jambes, tant qu’il pouvait aller, marcher, quoi qu’il pût craindre, il y avait chez lui une tranquillité d’esprit, parce qu’il tenait si peu à sa peau… mais que maintenant, il se sentait mal à l’aise moralement, inquiet, tourmenté par l’idée de ne plus se sentir le défenseur de sa maison, le protecteur des siens.

Mercredi 15 avril. — Paul Alexis, de retour de sa province, vient m’apporter un exemplaire sur papier de Hollande de MADAME MEURIOT. Le pauvre garçon n’a pas hérité. Le peu qui lui est échu de son père, il l’a laissé à sa mère, et le voilà condamné, le paresseux et lambin plumitif, à gagner sa vie ainsi qu’auparavant.

Il m’entretient de ses projets littéraires. Il veut d’abord sous le titre du COUSIN TINTIN, faire une nouvelle, puis une pièce pour Baron, de l’histoire d’un faux testament fabriqué par la sœur d’un défunt. Il roule encore dans son esprit le roman d’une jeune fille, élevée au Sacré-Cœur, un Sacré-Cœur de province, un roman documenté par les conversations de sa mère et de sa sœur, et dont le premier chapitre lui aurait été inspiré par la morphinomane, assassinée ces jours-ci. Oui, il montrerait la mère amenant l’enfant au couvent, et abrégeant les adieux par la hâte qu’elle a de se morphiner… Alors viendrait l’étude de l’élevage de la jeune fille, puis sa sortie, le jour où sa mère serait assassinée, puis sa rentrée au couvent : une existence qui n’aurait qu’un jour de la vie du monde.

Dimanche 19 avril. — À propos de son livre sur la Bonté, qu’annonce Rosny, Daudet me parle ce soir, de la privation grande qu’il éprouve maintenant à ne plus faire la charité, depuis qu’il ne marche plus : « Oui, dit-il, en répondant à sa femme qui lui rappelle les bonnes œuvres qu’ils font ensemble, oui, c’est vrai, mais ce n’est plus cela, dans ces bonnes œuvres, je ne joue plus le rôle de la Providence, de l’être surnaturel, si tu le veux, apparaissant au miséreux, au routier que je rencontre sur mon chemin. »

Et il raconte alors, de la manière la plus charmante, avec de l’esprit donné par le cœur, l’affalement, la nuit tombée, du routier éreinté devant la fontaine faisant face à la maison de son beau-père, à Champrosay, et son incertitude angoisseuse en tête des deux chemins du carrefour, interrogeant du regard, l’un et l’autre, et se demandant celui au bout duquel il y avait l’espérance de manger et de coucher, puis, son aventurement dans l’un, puis dans l’autre, et son retour découragé au bout de quelques pas… Alors, dans ce moment, Daudet penché derrière les persiennes fermées, mettait une pièce de cent sous dans du papier, et la jetait. Vous voyez la stupéfaction du malheureux devant la grosse pièce d’argent trouvée dans le papier, et son interrogation de la maison noire et silencieuse, et les coups de casquette saluant au hasard les fenêtres, et son décampement, sa subite disparition dans le premier chemin venu, de peur qu’on ne se soit trompé et qu’on ne le rappelle.

Lundi 20 avril. — Les Japonais même intelligents très intelligents, n’ont pas le sentiment de la construction, de la composition d’un livre historique. Ainsi pour mon travail sur Outamaro, quand j’ai demandé pour la première fois à Hayashi : « Est-ce qu’il existe un portrait d’Outamaro ? — Non, » m’a-t-il répondu tout d’abord. Ce n’est que lorsque je suis revenu à ma demande, qu’une fois il m’a dit : « Mais je crois en avoir vu chez vous, dans un recueil que vous avez. » Et c’est comme cela, que j’arrivais à faire connaître ce fameux portrait de l’artiste, authentiqué par son nom sur sa robe, et par l’inscription du poteau auquel il est adossé et qui porte : Sur une demande, Outamaro a peint lui-même son élégant visage. Dans le livre des MAISONS VERTES, je voyais une planche représentant des femmes du Yoshiwara, en contemplation devant la lune, par une belle nuit d’été, et l’écrivain du livre affirmait que ces femmes avaient un très remarquable sentiment poétique. Cette affirmation m’amenait à demander à Hayashi, si par hasard il n’existerait pas quelque part des poésies imprimées de ces femmes : à quoi il me répondait que si, qu’il y avait un gros recueil très connu, et sur ma demande m’en traduisait quatre ou cinq caractéristiques, — ce qu’il n’aurait jamais songé à faire, si c’était lui qui avait fait le travail que j’ai fait, et ainsi de tout.

Mardi 21 avril. — Le baron Larrey me parlait de la connaissance qu’il avait faite de Dumas père, pour l’avoir présenté à son père, auquel il avait demandé la permission de le mettre en scène, dans une pièce sur Bonaparte.

À quelque temps de là, à une représentation du Théâtre-Français, il tombait, dans un coin, sur la bonne tête et la grosse lippe de Dumas, qui s’offrait à lui montrer les coulisses. Et il était présenté à Rachel, qui après lui avoir donnée une poignée de main, prenait son rôle, et c’étaient des heu, heu, à la fin de quoi elle s’écriait : « Ça y est… ça y est ! » absolument comme une petite fille expédie son catéchisme. C’était pour lui une désillusion sur la grande artiste, et en sortant, il jetait à Dumas : « Je ne vous remercie pas ! »

Il a été témoin de ce fait. Un jour que Dumas l’avait fait appeler, se croyant souffrant, et qu’il était au lit, on introduisait un pauvre journaliste nécessiteux de Marseille, qui venait lui demander des recommandations pour des journaux de Paris. Il lui promettait quand il serait levé, ajoutant : « Mais en attendant que ça réussisse, il faut vivre, n’est-ce pas, Monsieur ? Eh bien, il y a trente francs sur la cheminée, prenez-en quinze. »

Jeudi 23 avril. — J’ai dans mon bassin, un petit poisson malade, que tous les autres viennent, à deux ou trois, faire chavirer sur le côté, et enfoncent férocement au fond de l’eau, lui faisant une agonie abominable. Je l’ai retiré pour qu’il mourût en paix dans un bain de pied. La mise à mort du malade, ce n’est donc pas seulement chez les poules, c’est chez tous les animaux, et encore chez le sauvage, et un peu chez le paysan.

Ce soir, je causais avec Carrière, et comme il me parlait de l’importance de l’enveloppe des contours d’une figure, à ce propos je lui disais la place donnée à la beauté des joues dans les descriptions de l’antiquité, et dans le modelage de caresse de la sculpture grecque, puis du rien, pour lequel elle est comptée aujourd’hui dans nos deux arts. Trouverait-on, à l’heure qu’il est, dans une description de figure de femme de n’importe quel roman, la mention de la délicatesse, de l’élégance d’une joue ?

Vendredi 24 avril. — Le sculpteur Lenoir, me parlait aujourd’hui de l’état de délaissement, où était tombée la pauvre Joséphine, en ses vieux jours, et me contait que son père, déjeunant avec son grand-père à la Malmaison, le sel manquant sur la table, la ci-devant Impératrice avait été obligée de dire à son père, encore jeunet : « Mon petit, lève-toi, et dis à Jean d’apporter le sel. »

Samedi 25 avril. — Hier, visite à la comtesse Greffulhe. On m’a fait monter dans un grand salon aux boiseries dorées, égayé par un admirable meuble de Beauvais, aux bouquets de fleurs les plus papillotantes sur un fond crème, un meuble au nombre incroyable de fauteuils, de chaises, de grands canapés, de délicieux petits canapés pour tête-à-tête. Dans la pièce éclairée à giorno, la comtesse arrive bientôt décolletée, dans une robe noire, aux espèces d’ailes volantes derrière elle, et coiffée les cheveux très relevés sur la tête, et surmontés d’un haut peigne en écaille blonde, dont la couronne de boules fait comme un peigne héraldique. Là dedans, au milieu de ce mobilier d’un autre siècle, l’ovale délicat de son pâle visage, ses yeux noirs doux et profonds, la sveltesse de sa personne longuette, lui donnent quelque chose d’une apparition, d’un séduisant et souriant fantôme ; caractère que je retrouve dans son portrait pastellé par Helleu.

Elle est très au courant de ce qui s’imprime, et de ce qui s’imprime de très littéraire, et elle en parle avec simplicité, sans le moindre étalage de bas-bleu. Elle veut bien me dire le plaisir qu’elle éprouve à me lire, et son étonnement de la résistance à l’admiration pour mes livres, dans sa société. Elle est émerveillée de la connaissance que j’ai de la femme, et me cite le passage, où je décris le côté ankylosé que prenait le côté droit ou le côté gauche de la Faustin, quand ce côté se trouvait près d’un embêtant, déclarant qu’elle sent en elle, comme une dilatation de son être près d’une personne sympathique. Elle ajoute, que je devrais bien faire dans un roman une femme de la société, une femme de la grande société, la femme qui n’a encore été faite par personne, ni par Feuillet, ni par Maupassant, ni par qui que ce soit, et que moi seul — c’est la comtesse qui parle — je pourrais faire, et que je n’ai pas faite dans CHÉRIE ; parce que Chérie est une jeune fille de la société de l’Empire, une jeune fille de cette société bourgeoise, aux femmes, les coudes ramassés contre le corps… et la comtesse me fait joliment la caricature du geste non naturel et contraint, avec lequel les femmes croient faire de la dignité, disant que lorsqu’elle voit faire ce geste à une femme, elle sait d’avance ce qu’elle pense, ce qu’elle va dire.

Tout cela est dit, avec une parole légère sans appuiement, des mouvements d’un dessin élégant, et dans la pose et l’attitude doucement dédaigneuse, qu’elle me donne à peindre.

Puis la comtesse, prenant une lampe à la main, me fait voir les tapisseries de Boucher de la salle à manger, le portrait de Mme de Champcenetz peint par Greuze, un groupe d’Amours en marbre provenant du château de Ménars, qu’a possédé son beau-père, — et qui aurait échangé le mobilier de la chambre de Mme de Pompadour contre un mobilier d’acajou.

Je prenais congé de la gracieuse femme, au moment où elle me disait qu’elle me porterait un jour un volume d’histoires, racontées par sa petite fille à l’âge de cinq ans, pendant qu’elle était à sa toilette : histoires d’un caractère très original, inventées par l’enfant, au moment où elle ne savait ni lire ni écrire et qu’elle a fait copier dans un volume par un homme de ce temps, qui a l’écriture de Jarry.

Lundi 27 avril. — J’ai reçu, ce mois, un envoi touchant : j’ai reçu dans une grande enveloppe des feuilles qui ont l’air de feuilles argentées et dorées, des feuilles cueillies dans les forêts de l’Amazone, par un enthousiaste littéraire du Brésil, qui me les adresse pour les déposer sur la tombe de mon frère.

C’est amusant ce travail japonais d’Outamaro, ce transport de votre cervelle, au milieu d’êtres, aux habitudes d’esprit, aux histoires, aux légendes d’une autre planète : du travail ressemblant un peu à un travail fait dans l’hallucination d’un breuvage opiacé.

Ce soir, au Théâtre-Libre, le CANARD SAUVAGE d’Ibsen… Vraiment, les étrangers, la distance les sert trop… Ah ! il fait bon être Scandinave… Si la pièce était d’un Parisien… Oui, oui, c’est entendu, du dramatique bourgeois qui n’est pas mal… mais de l’esprit à l’instar de l’esprit français, fabriqué sous le pôle arctique… et un langage parlé, quand il s’élève un peu, toujours fait avec des mots livresques.

De petites filles passent sur le boulevard, de petites filles de sept à huit ans, qui déjà, inconsciemment, font l’œil aux messieurs attablés à la porte des cafés, et je vois une mère obligée de ramener à elle l’attention de sa fifille, en l’enveloppant de la caresse de sa main.

Jeudi 30 avril. — Daudet soutenait, ce soir, que tout ce que Bourget et les autres ont écrit sur Baudelaire, étaient d’absolues contre-vérités. Il affirmait que Baudelaire était un sublimé de Musset, mais faisant mal les vers, n’ayant pas l’outil du poète ; il ajoutait qu’en prose, il était un prosateur difficile, laborieux, sans ampleur, sans flots, que l’auteur impeccable n’avait pas la plus petite chose de l’auteur impeccable, — mais ce qu’il possédait, ce Baudelaire, au plus haut degré, et ce qui le faisait digne de la place qu’il occupait : c’était la richesse des idées.

Vendredi 1er mai. — Dîner chez Jean Lorrain avec Huysmans, Bauër.

Huysmans porte sur lui le bonheur du succès de son roman : LA-BAS ; et ce bonheur chez l’auteur d’ordinaire contracté nerveusement sur lui-même, se traduit par le gonflement dilaté d’un dos de chat, quand il ronronne.

Au milieu du dîner Bauër confesse le journaliste, dans cette phrase : « Quand j’ai un article, où je ne sais que dire, j’écris mes deux cents lignes… mais, quand j’ai un article que je sens, que j’ai dans les nerfs, je n’accouche jamais de plus de cent lignes. »

Lundi 4 mai. — Exposition de Carrière chez Boussod et Valadon.

Une première impression un peu cauchemaresque : l’impression d’entrer dans une chambre pleine de portraits fantomatiques aux grandes mains pâles, aux chairs morbides, aux couleurs évanouies sous un rayon de lune. Puis les yeux s’habituent à la nuit de ces figures de crypte, de cave, sur lesquelles, au bout de quelque temps, un peu du rose des roses-thé, semble monter sous la grisaille de la peau.

Et au milieu de tous ces visages, vous êtes attiré par des visages d’enfants, aux tempes lumineuses, au bossuage du front, à la linéature indécise des paupières autour du noir souriant de vives prunelles, aux petits trous d’ombre des narines, au vague rouge d’une molle bouche entr’ouverte, à la fluidité des chairs lactées qui n’ont point encore l’arrêt d’un contour, — des figures d’enfants regardées en des penchements amoureux, qui sont comme des enveloppements de caresse, par des visages de femmes aux cernées profondes, aux creux anxieux, aux grandes lignes sévères du dessin de l’Inquiétude maternelle.

Mardi 5 mai. — Il fait de l’orage. J’ai contre ma poitrine ma petite chatte, dont le corps est agité par des secousses, comme données par le contact d’une pile électrique, et sur moi, ce n’est plus le regard distrait de la petite bête de tout à l’heure, c’est le regard profond, mystérieux, énigmatique d’une réduction de sphinx.

Jeudi 7 mai. — Grosclaude parlait, ce soir, curieusement de la transformation du jeu, en la mort du noctambulisme. Il disait qu’il n’y avait plus de passionnés, d’emballés, qu’on jouait maintenant dans les cercles avant dîner, de cinq à sept heures, et après le spectacle, de minuit à deux heures, pas plus tard. Il ajoute que les joueurs d’aujourd’hui veulent avoir leur sang-froid, et à ces parties, il oppose la partie de jeu d’un de ses jeunes amis d’autrefois, qui avait joué, d’une seule haleine, quarante-six heures de suite.

Je m’élevais, avec une espèce de colère, contre ce mangement de l’esprit français, à l’heure actuelle, par l’esprit étranger, contre l’ironie présente du livre qui n’est plus de l’ironie à la Chamfort, mais de l’ironie à la Swift, contre cette critique devenue helvetienne, allemande, écossaise, contre cette religion des romans russes, des pièces danoises, déclarant qu’autrefois, si Corneille avait emprunté à l’Espagne, il a imposé le cachet français à ses emprunts, tandis qu’aujourd’hui les emprunts que nous faisons dans notre servile admiration : c’est une vraie dénaturalisation de notre littérature.

Jeudi 14 mai. — Daudet nous entretient du plaisir que lui procurait la perspective du danger, et de l’émotion bienheureuse qu’il avait eue, un jour, en tournant la clef d’un hangar de son beau-père, où s’était introduit un voleur de jardin. Il attribue cette disposition de son esprit à la persistance des lectures romanesques de son enfance.

Cette conversation amène Rosny à parler de ses promenades de nuit, de son noctambulisme, dans les endroits réputés les plus dangereux des fortifications, dans les quartiers mal famés de Londres. Il dit que jamais rien ne lui est arrivé qu’une boxe dans le quartier, où il y a la plus grande agglomération de coquins londonniens. Il parlait encore assez mal l’anglais et un de ces hommes lui enfonçait d’un coup de poing son chapeau sur les yeux. Il se mettait à boxer, et il avait heureusement affaire à un Anglais, ne sachant pas boxer, ne sachant pas porter un coup droit. Il le jetait cinq fois par terre, et à la cinquième le boxeur ne pouvait se relever, et restait assis dans un rentrant de porte. Et la bataille se passait au milieu d’un cercle de ses pareils, observant une parfaite neutralité, et se reculant et se rangeant pour laisser le champ aux coups de poing.

Mardi 19 mai. — Chez un individu qui a le goût de l’art, ce goût n’est pas limité seulement aux tableaux ; il a le goût d’une porcelaine, d’une reliure, d’une ciselure, de n’importe quoi, qui est de l’art ; j’irai même jusqu’à dire qu’il a le goût de la nuance d’un pantalon, et le monsieur qui se proclame uniquement amateur de tableaux et jouisseur d’art seulement en peinture, est un blagueur qui n’a pas le goût d’art en lui, mais s’est donné par chic un goût factice.

Mercredi 27 mai. — La Slave, la Russe, c’est à la fois la sauvagesse des sociétés qui commencent, et la névrosée des sociétés qui finissent.

Une femme me disait ce soir, qu’elle croyait qu’un grand chagrin pouvait mourir dans la paix, le calme, l’isolement de la campagne, mais qu’à Paris, l’enfiévrement de la vie ambiante autour de ce chagrin, ne pouvait que l’exaspérer.

Samedi 30 mai. — C’est horrible à l’Exposition : le crétinisme que prennent les têtes bourgeoises dans le marbre blanc.

Dimanche 31 mai — Au Grenier, la conversation revient encore aujourd’hui, sur la conquête de la littérature française par la littérature étrangère. On constate la tendance de la jeunesse actuelle à n’aimer que le nuageux, le nébuleux, l’abscons, à mépriser la clarté. Et à propos de la révolution opérée dans les esprits, Daudet cite ce fait curieux, c’est qu’autrefois la classe chic des humanités françaises était la classe de rhétorique, la classe des professeurs en vue et des élèves destinés à un grand avenir, tandis que depuis la guerre avec l’Allemagne, c’est la classe de philosophie qui possède les intelligences du moment, et les professeurs faisant du bruit, comme Burdeau.

À l’humiliation que Daudet et moi, éprouvons à voir notre littérature, allemanisée, russifiée, américanisée, Rodenbach oppose la théorie, qu’au fond les emprunts sont bons, que c’est de la nutrition avec laquelle s’alimente une littérature, et qu’au bout de quelque temps, quand la digestion sera faite, les éléments étrangers qui auront grandi notre pensée, disparaîtront dans une fusion générale.

Et ces emprunts nous amènent à parler de la roublardise de la jeunesse actuelle, qui dans l’âge de l’imitation, n’emprunte point comme ses innocents devanciers à ses vieux concitoyens, mais maintenant détrousse sournoisement les poètes hollandais, américains, inconnus, inexplorés ; et fait accepter ses plagiats comme des créations neuves, en l’absence de toute critique, savante, érudite, liseuse.

Avant le dîner, pendant que je suis en tête à tête avec Daudet, il laisse échapper son étonnement admiratif des trois dialogues philosophiques, que va publier son fils, y trouvant, ainsi qu’il le dit, les extériorités de son père, et les intuitions de sa mère. Et c’est vrai, il y a chez Léon, un amalgame du Nord et du Midi, et le garçon est curieux aussi, parce que c’est un enfant dans la conduite de la vie, et qu’il se trouve avoir une cervelle de l’homme mûr dans les choses de l’intellect. Daudet est surtout très frappé de la quantité et du bouillonnement des idées, dans le livre de son fils.

Arrive Ajalbert, invité à dîner avant son départ pour l’Auvergne, où il va fabriquer le bouquin commandé par la maison Dentu, et tâcher de faire une pièce. Comme on lui reproche de ne pas assez travailler, il nous dit qu’il est le jumeau d’un frère mort, et qu’il se sent seulement une moitié de vie, et qu’il lui faut un effort énorme pour s’entraîner.

Lundi 1er juin. — J’ai eu du plaisir à retrouver dans une interview d’Hervieu, une idée de mon JOURNAL sur l’avenir du roman, à la date du 6 juillet 1856 et qui dit : « … Enfin le roman de l’avenir est appelé à faire plus l’histoire des choses qui se passent dans la cervelle que des choses qui se passent dans le cœur. » Il me semble que c’est là, où va décidément le roman dans ce moment.

Au fond j’aurais pu dire dans mon interview d’Huret : J’ai donné la formule complète du naturalisme dans GERMINIE LACERTEUX, et les livres qui sont venus après, ont été faits absolument d’après la méthode enseignée par ce livre. Maintenant du naturalisme, j’ai été le premier à en sortir, et non par l’incitation d’un succès dans un autre genre à côté de moi, mais par ce goût du neuf en littérature qui est en moi. Et le psychisme, le symbolisme, le satanisme cérébral, ce avec quoi les jeunes veulent le remplacer, avant qu’aucun d’eux n’y songeât, n’ai-je pas cherché à introduire ces agents de dématérialisation dans MADAME GERVAISAIS, LES FRÈRES ZEMGANNO, LA FAUSTIN ?

Mardi 2 juin. — Si j’étais plus jeune, je voudrais faire un journal qui s’appellerait : Deux sous de vérités.

Lundi 8 juin. — « Oui, l’année prochaine, je serai prêt à recommencer, comme si de rien n’était… mais en ce moment, je suis heureux d’arriver à la fin. » Antoine dit cela, à la fois découragé et exaspéré, en arpentant le théâtre, et donnant les ordres pour la plantation d’un décor, et défendant qu’on le mette en rapport avec je ne sais qui, parce qu’il est dans son état nerveux.

Mercredi 10 juin. — Visite de Poictevin, la cervelle cette fois hantée par les Acadiens, les Touraniens, la race à la fois blanche et cuivrée qui aurait précédé les Ariens et les Sémites, et dont les Bretons seraient une filiation directe. Et c’est une succession de phrases transcendantales « que le péché n’est pas, comme on l’a dit bêtement, la copulation, mais la distraction de l’individu de l’harmonie universelle… que le moi, le moi est tout à fait méprisable, vu que c’est une victime de la subjectivité de l’être, en un monde illusoire… qu’il craint d’être empoigné, comme par une pieuvre, par la subtilité des causes occultes… qu’il s’est fait un changement en lui, que les formes littéraires ne sont rien, qu’il donnerait tout ce qu’il a écrit pour une page de Normand… »

Enfin il se lève pour prendre congé, me disant qu’il aimerait bien à se retrouver avec moi, là-haut, que ce serait surtout agréable de se rencontrer dans Sirius, la planète à la blancheur incandescente.

Samedi 13 juin. — À un japonais comme moi, c’était vraiment dû. Il semble à Pélagie apercevoir la chatte, passer comme un éclair dans l’escalier ; au bout de quelques instants, elle va voir, où elle peut être cachée, et elle la retrouve sur son séant, avec un ronronnement d’orgue, en contemplation devant une vitrine de poteries japonaises.

Chez l’animal, il est un bonheur, un bonheur fait de ceci, c’est que jamais le « Linquenda tellus » d’Horace, ne lui traverse la cervelle, et que la mort le frappe, sans qu’il sache qu’elle existe, tandis que, ce soir, accoudé à la barre d’une fenêtre, au-dessus de l’odeur des roses de mon jardin, je pensais à cette obligation.

Lundi 15 juin. — J’ai eu aujourd’hui en pleine rue, le compliment qu’un vieux, comme moi, peut avoir d’une femme. Je passais en voiture découverte sur le boulevard Saint-Michel. En ce moment traversaient la chaussée, trois ouvrières, dont l’une, ma foi, qui était très gentille, dit à ses camarades, en me touchant presque de la main : « Voilà l’entreteneur que je rêverais ! » Je me rendais au Jardin des Plantes, pour le dîner que fait à quatre heures et demie, tous les deux mois, le boa.

Je suis exact, et j’ai devant moi le monstre de dix mètres, en son immobilité morte, avec ses écailles ternes, ses yeux en verre décoloré, une tache blanchâtre de moisissure sur la tête, comme il en vient aux serpents empaillés au plafond des vieux musées de province.

Et l’on jette dans la cage de verre, un petit agneau blanc, au poil frisé, qui dans son innocence va flairer le serpent, tout prêt à jouer avec lui. Soudain le serpent mort, le serpent empaillé, se détendant comme un ressort d’acier, saisit la joueuse petite bête par une patte, et en une seconde, sans que l’on puisse bien se rendre compte de ce qui s’est passé, tant la chose est rapide, l’agneau qui n’a eu que le temps de jeter deux ou trois bêlements, est culbuté, enroulé, immergé, disparu, n’ayant plus au-dessus de lui qu’une pauvre patte agitée par de mortels gigotements qui vont en diminuant, jusqu’à ce qu’elle vienne raide immobile, dans le resserrement des anneaux énormes du serpent.

Et pendant ce travail de compression et d’étouffement, une vie de flamme est venue aux yeux du serpent, le terne de sa peau a disparu sous un vernissage comme produit par une petite suée, qui fait les squames de son dos pareilles à de l’écaille blonde, semée çà et là, de ronds noirs semblables à des armoiries de shoguns japonais, tandis que les squames jaunâtres du ventre se nuancent du beau jaune impérial d’un émail chinois.

Alors la gueule du monstre s’ouvre, et la patte par laquelle l’agneau a été saisi, va rejoindre en l’air, tout ensanglantée, l’autre patte ; et le serpent resté un moment immobile dans son enroulement, de sa gueule qui a le rose pâle de l’ouïe d’un poisson, fait jaillir le dardement de sa petite langue fourchue, au scintillement noir, du noir d’une sangsue.

Puis, alors commence la recherche de la tête de l’agneau, que dans sa stupidité de reptile, le serpent ne sait plus être sous lui, une recherche qui n’en finit pas, et coupée par des repos, des endormements, où il n’y a d’éveillé en lui, que le petit scintillement noir de sa langue fourchue : cela au milieu du resserrement de ses anneaux, laminant le petit corps, qui ne semble plus qu’une toison fripée, sans rien dedans.

Enfin un grand déroulement du serpent, fait dans une lente exploration de sa cage, laisse voir la petite tête comme allongée, comme amaigrie de l’agneau… et l’on croit que le serpent va l’engloutir, cette fois, mais il passe à côté, et se coule, rampant à droite à gauche, par moments se dressant droit à une hauteur de trois ou quatre pieds, tout rigide, et surmonté de cette tête carrée, aux terribles protubérances des mâchoires, lui donnant, à contre-jour, l’apparence d’un formidable serpent d’airain.

Mais il est six heures. Voilà une heure et demie, que le boa cherche la tête de l’agneau, distrait, dit l’homme Jardin des Plantes, par le monde qui l’entoure. Ça peut être encore long, ma foi, je m’en vais.

Mardi 16 juin. — Toutes les fois que j’ai été au Jardin des Plantes, j’ai été frappé de la rencontre, qu’on y fait de femmes, bizarres, originales, excentriques, exotiques, inclassables, et que le contact avec l’animalité de l’endroit semble disposer aux aventures de l’amour physique.

Aujourd’hui a paru Outamaro, le peintre des MAISONS VERTES.

Samedi 20 juin. — C’est étonnant comme la même situation, en des temps divers, donne lieu aux mêmes paroles. Le marquis de Varennes racontait, ce soir, chez Gavarni, que son grand-père ou son grand-oncle, emporté tout enfant dans les bois, à un moment de la Terreur, avait dit timidement : « Puis-je parler ici ? » C’est la même parole que celle de Léon Daudet, lors de l’invasion de la maison de Champrosay disant : « Puis-je me réveiller maintenant ? »

Le marquis de Varennes disait aussi que l’expression populaire : « Ne crie donc pas comme ça, tu vas nous faire prendre ! », était une expression venant de la Terreur.

Dimanche 21 juin. — Hermant qui arrive de Moscou, disait assez spirituellement, et peut-être assez justement des Russes : « Oui, ils sont charmants, mais un peu étonnés de la grandissime sympathie qu’ils trouvent chez nous pour eux, sans l’éprouver pour nous ! »

Jeudi 25 juin. — Quelqu’un de bien renseigné, me parlant des fonds secrets, m’apprenait qu’il n’y avait pas seulement le mandat jaune qui exigeait une signature, et où la signature certifiait la somme donnée, mais qu’il y avait l’argent d’un certain tiroir du ministère, donné de la main à la main, et qu’il croyait être l’argent avec lequel vivaient deux ou trois hommes politiques : argent dont le ministre ne spécifie la destination que sur une feuille de papier, qu’il met sous les yeux du Président de la République, lorsqu’il quitte le ministère. Et le papier est déchiré ou brûlé dans la visite.

Mardi 30 juin. — C’est curieux ces moments d’enragement, tout pleins en leurs ardeurs batailleuses d’une heure, de plans, de projets, de combinaisons agressives, puis l’heure passée, ces fièvres cérébrales sont mortes, éteintes, et c’est en vous une aspiration à la bonasserie d’une vie littéraire, n’apportant aucun embêtement.

Il y a en bas de mon perron, un Amour en bronze, sur un piédestal en marbre du Languedoc. Et c’est un amusant spectacle, par ces temps de chaleur, de voir la petite chatte y chercher le frais, le ventre étalé sur le marbre aux pieds de l’Amour. Puis, après une longue sieste, et force bâillements et force étirements, reprise au réveil de sa folie de jouer : la voilà s’adressant à l’enfant de bronze, lui faisant toutes les agaceries possibles, et se remettant un moment le ventre au frais, et revenant encore une fois à l’Amour, et cette fois, dépitée, découragée, l’abandonnant pour tout de bon, en passant entre ses jambes, avec un gros dos courroucé.

Jeudi 2 juillet. — Dans la vie littéraire, il y a une chose délicate, c’est le contact avec les critiques éreinteurs : leur faire grise mine, ce n’est pas distingué, être aimable avec eux, ça a quelque chose de plat. Aussi je veux donner de mon journal, dans les volumes qui paraîtront encore, donner sur Sarcey et les autres, des extraits tels, que nous puissions nous donner entre gens similairement éreintés, des poignées de main, d’égaux à égaux.

Vendredi 3 juillet. — En littérature, je crois qu’il est possible à un homme, non doué littérairement, d’acquérir un certain tact de la matière. Mais en musique et en peinture, le non doué musicalement ou picturalement est condamné à n’avoir jamais le sentiment intelligemment raffiné de la musique ou de la peinture. Ce sont des choses si subtiles, qu’un son, qu’un ton. Et quant à la peinture, c’est de la blague : le sentiment, l’esprit, l’ingénuité, l’honnêteté, toutes ces qualités inventées par les Thiers, les Guizot, les Taine, tous ces professeurs de peinture qui n’auraient pas été foutus de reconnaître la plus ignoble copie d’un original. Il n’y a en peinture que la tonalité et la beauté de la pâte.

Samedi 4 juillet. — Dans une coupe à saké, en laque rouge, je trouve une petite Japonaise, d’après l’idéal de beauté rêvé par ce peuple : la femme ayant les cheveux noirs, du noir de la laque dont ils sont faits, et le visage ciselé dans un morceau de nacre, apparaissant en une blancheur transparente.

Lundi 6 Juillet. — Au Musée Guimet. Tout en me montrant la malle de voyage de je ne sais quel antique shogun, contenant les armoiries des grands feudataires du Japon, et le nombre de sacs de riz que produit chacune de leurs provinces : malle qui était pour lui un mémento pour l’établissement de l’impôt, le fondateur du Musée me conte ceci : Il avait fait venir un bonze de Ceylan, qui du moment qu’il n’a plus porté le vêtement de prêtre, ne s’est plus senti un pratiquant, n’a plus prié, et dans le vide de l’occupation de ses prières, a été pris d’un ennui formidable, si formidable, qu’un jour voyant passer une procession, et étant témoin de la vénération, dont était entouré le porteur du Saint-Sacrement, il avait été repris du désir des pratiques religieuses, du désir de prier, si bien qu’il s’était fait catholique, et s’il vous plaît, un catholique exalté, passant toute sa vie dans les églises, en sorte que M. Guimet avait été obligé de le renvoyer, parce qu’il ne lui était d’aucune utilité pour les recherches sur les religions de l’Orient, et qu’il n’était au fond qu’un sacristain.

Mardi 7 juillet. — Visite à Robert de Montesquiou.

Un rez-de-chaussée de la rue Franklin, percé de hautes fenêtres, aux petits carreaux du XVIIe siècle, donnant à la maison un aspect ancien. Un logis tout plein d’un méli-mélo d’objets disparates, de vieux portraits de famille, de meubles Empire, de kakemonos japonais, d’eaux-fortes de Whistler.

Une pièce originale : le cabinet de toilette, au tub fait d’un immense plateau persan, ayant à côté de lui la plus gigantesque bouilloire en cuivre martelé et repoussé de l’Orient : le tout enfermé dans des portières en bâtonnets de verre de couleur. Une pièce où l’hortensia, sans doute un souvenir pieux de la famille pour la reine Hortense, l’hortensia est représenté en toutes les matières, et sous tous les modes de la peinture et du dessin, et au milieu de ce cabinet de toilette, une petite vitrine en glace, laissant apercevoir les nuances tendres d’une centaine de cravates, au-dessous d’une photographie de Larochefoucauld, le gymnaste du cirque Mollier, représenté sous un maillot, faisant valoir ses élégantes formes éphébiques.

Comme j’étais en arrêt devant une eau-forte de Whistler, Montesquiou me dit que Whistler est en train de faire deux portraits de lui : l’un en habit noir avec une fourrure sous le bras, l’autre en grand manteau gris, au col relevé, avec au cou un liséré de cravate, d’une nuance, d’une nuance qu’il ne dit pas, mais dont son œil exprime la couleur idéale.

Et Montesquiou est très intéressant à entendre développer la façon de peindre de Whistler, auquel il a donné dix-sept séances, pendant un mois de séjour à Londres. L’esquisse, ce serait chez Whistler, une ruée sur la toile : une ou deux heures de fièvre folle, dont sortirait toute construite dans son enveloppe, la chose… Puis alors des séances, des longues séances, où la plupart du temps, le pinceau approche de la toile, le peintre ne posait pas la touche au bout de son pinceau, et le jetait ce pinceau, et en prenait un autre — et quelquefois en trois heures posait une cinquantaine de touches sur la toile — « chaque touche, selon son expression, enlevant un voile à la couverte de l’esquisse ». Oh ! des séances, où il semblait à Montesquiou, que Whistler, avec la fixité de son attention, lui prenait sa vie, lui pompait quelque chose de son individualité, et à la fin, il se sentait tellement aspiré, qu’il éprouvait comme une contracture de tout son être, et qu’heureusement il avait découvert un certain vin de coca, qui le remettait de ces terribles séances.

Là-dessus, entre la comtesse Greffulhe, et la conversation va à la femme du temps passé, et Montesquiou en parle avec le tact et la grâce d’un descendant d’une vraie vieille famille, rappelant les bandeaux de cheveux bravement gris de sa grand’mère, où des fleurs de sureau s’arrangeaient si bien avec sa vieillesse. Et il conte cette anecdote sur cette grand’mère. Lors d’un mariage d’une de ses belles-filles, elle demande à une autre belle-fille de lui prêter un manteau, avouant, que si près de mourir, elle regardait à cette dépense. Puis, trouvant le manteau à son gré, elle le gardait, disant à la propriétaire du manteau, que pour la dédommager du prêt, elle prît la petite table qui était là, et que sa belle-fille trouvait jolie. Or, cette petite table serait le plus merveilleux meuble, comme bronze ciselé du XVIIIe siècle, et appartiendrait aujourd’hui à la comtesse de Beaumont.

Montesquiou, disons-le bien haut, n’est point du tout, le des Esseintes de Huysmans, s’il y a chez lui un coin de toquage, le monsieur n’est jamais caricatural, et s’en sauve toujours par la distinction. Quant à sa conversation, sauf un peu de maniérisme dans l’expression, elle est pleine d’observations aiguës, de remarques délicates, d’aperçus originaux, de trouvailles de jolies phrases, et que souvent il termine, il achève par des sourires de l’œil, par des gestes nerveux du bout des doigts.

— Qu’est-ce que vous dites, monsieur de Goncourt, de la surprise qui m’arrive ? me jette la comtesse Greffulhe.

Et elle nous raconte ceci. À propos d’un bal, où elle devait aller en Diane, on lui a parlé d’un buste de Diane de Houdon, que possédait un de ses voisins de campagne, où elle trouverait sa coiffure. Elle va voir ledit buste, placé au milieu d’une chambre remplie de fleurs : une vraie chapelle ayant pour desservants, un vieux ménage soigné dans sa vieillesse, comme la comtesse n’en a jamais vu. Des rapports s’établissent entre la comtesse et le vieux ménage. La vieille femme meurt. La comtesse écrit une lettre de condoléances attendries au mari, et elle apprend qu’il a passé la nuit à se promener, sa lettre à la main. Des années se passent. Le vieux bonhomme meurt ces temps-ci. Et la comtesse apprend que, comme remerciement de sa lettre, il lui lègue dans son testament le fameux buste, dont il avait refusé cent mille francs.

Et l’on va faire le tour du petit jardin, du jardin comme au haut d’une fortification, du jardin dominant le Paris de la rive gauche, et terminé par une serre-bibliothèque des livres préférés par Montesquiou, en même temps qu’un petit musée des portraits de leurs auteurs, parmi lesquels mon frère et moi, nous figurons entre Swinburne et Baudelaire : un petit jardin fantastique qui a pour arbres une douzaine de ces chênes et de ces thuyas en pot, que Montesquiou a achetés à l’exposition japonaise, arbres nains qui ont cent cinquante ans, et qui sont de la taille d’un chou-fleur, et sur la cime desquels, on est tenté de passer la caresse de la main, comme sur le dos d’un chat, d’un chien.

Lundi 13 juillet. — Très malheureux les nerveux en leurs amitiés. Dans la préoccupation d’un ami, dans sa mélancolie ils se figurent une baisse de son affection, un refroidissement ; et ce sont à ce sujet, d’absurdes circumvagations de la cervelle, et d’imbéciles imaginations.

Mardi 14 juillet. — Une femme faisait, devant moi, la remarque que les ménages religieux ne procréaient jamais dans le carême, que leurs enfants dataient presque toujours des grandes fêtes, et qu’il y avait, à l’instar des œufs de Pâques, beaucoup d’enfants de Pâques.

Mercredi 15 juillet. — Aujourd’hui, il y a chez les Daudet, un grand dîner, où sont invités le ménage Zola, le ménage Charpentier, et Coppée.

Entre Zola. Ce n’est plus le dolent, le geignard d’autrefois. Aujourd’hui, il apporte dans sa marche, dans son verbe, quelque chose d’énergique, d’âpre, presque de batailleur. Et dans ses paroles revient, à tout moment, le nom de Bourgeois, de Constans, auxquels il a écrit, qu’il a vus, accusant chez lui un curieux envahissement de l’ambition politique.

Bientôt arrive Coppée, qui vient de Combs-la-Ville, d’un petit village de l’autre côté de la forêt de Senart, où il a loué cette année. Dans la peau tannée du poète, la clarté aiguë de sa prunelle à la couleur de l’eau de mer, donne à ce Parisien la physionomie d’un vieux loup de mer.

On s’est assis sur la petite terrasse, et l’on cause de la mauvaiseté de la jeune critique à notre égard. C’est l’occasion pour Zola de répéter sa phrase : « Qu’est-ce que ça fait les éreintements ? Qu’est-ce que ça fait ? Rien ! » Et il déclare, que quant à lui, ça l’intéresse, et que c’est pour lui une petite joie de savourer, le soir, un article féroce qu’il a entrevu le matin. Et il se met à faire une profession d’amour à l’égard de ses éreinteurs, prenant contre nous la défense des décadents, des symbolistes, cherchant à leur trouver des mérites, et s’attirant par ses généreux efforts, cette jolie blague de Coppée : « Comment, maintenant, vous Zola, vous vous occupez de la couleur des voyelles ! »

On passe à table, avec de la nervosité montée dans les voix, et le souffle de la contradiction dans les paroles.

Là, il est question du RÊVE, ce qui amène Coppée à demander à Zola, s’il a vraiment joué de la clarinette. Et Zola de célébrer la clarinette, et de proclamer, que c’est l’instrument qui représente l’amour sensuel, tandis que la flûte représente tout au plus l’amour platonique. « Comme le hautbois représente le paysage ironique, » jette un blagueur dans l’esthétique musicale de Zola, qui se met à parler longuement de sa toquade actuelle de faire un livret d’opéra en prose, et de la belle et grande chose que pourrait en ceci produire l’union de la littérature et de l’art musical. Ce qui fait Daudet s’écrier, que pour les gens qui aiment vraiment la musique, la musique est un art qui n’a pas besoin de l’accommodage d’un autre art, bien au contraire.

Là-dessus, à la suite de son père, le jeune Daudet déclare sans respect pour les théories de Zola, que la symphonie est la seule forme haute de la musique, et professe très éloquemment, que la musique ne doit avoir qu’une action auditive, et donner un plaisir des sens, s’étend sur Beethoven, et en parle un long temps en passionné, un long temps, pendant lequel Zola garde le silence… au bout de quoi, après un profond soupir, et avec la voix presque plaintive d’un enfant, il laisse tomber : « Pourquoi voulez-vous contrarier mon projet d’opéra ? »

En sortant de table, la discussion va de la musique à la guerre de 1870, à la guerre de son prochain volume. Sur ce qu’il n’y a pas de cochoncetés dans son roman, dit Zola, Magnard aurait été tenté de publier son roman dans le Figaro, mais il a eu peur de cette publicité ! Il a craint l’effet de certains chapitres qui ne paraîtraient pas assez patriotiques, il a craint l’ennui d’une description de bataille ayant deux cents pages, il a craint la diminution de la vente du volume par la publicité du feuilleton, et il a traité avec la Vie populaire.

Puis le romancier, amené à parler de ses visites aux académiciens, nous fait un tableau gentiment drolatique de ses entrevues avec les académiciens hostiles à sa candidature.

Jeudi 16 juillet. — La vie chez les civilisés. Le collège jusqu’à dix-huit ans, puis une carrière d’examens jusqu’à vingt-cinq ans. La moyenne de la vie est de quarante ans. C’est vraiment trop d’humanités dans la vie de l’humanité, et un jour elle retournera à la vie sauvage, à la vie agricole et chasseresse, à la vie des temps, où l’homme vivait réellement les années qu’il passait sur cette planète.

Halperine Kaminsky, le Russe traducteur de ses compatriotes, nous apprend que Dostoïevsky était épileptique, épileptique comme Flaubert. Et comme je lui parle de la religion des Russes pour leurs auteurs, il nous conte qu’à l’enterrement de Dostoïevsky devant l’affluence et le recueillement du monde, un moujik avait demandé : « Est-ce un apôtre ? »

Vendredi 17 juillet. — Dans la promenade de ce matin, Daudet me demandait, si mon frère avait été tourmenté par l’au-delà de la vie. Je lui répondais que non, et que pendant sa maladie, il n’avait pas une seule fois fait allusion à cet au-delà, dans ses conversations.

Alors Daudet me demandait quelles étaient mes convictions à ce sujet, et je lui répondais que malgré tout mon désir de retrouver mon frère, je croyais après la mort à l’anéantissement complet de l’individu, que nous étions des êtres de rien du tout, des éphémères de quelques journées de plus que ceux d’une seule journée, et que s’il y a un Dieu, c’était lui imposer une comptabilité trop énorme, que celle occasionnée par une seconde existence de chacun de nous. Et Daudet me disait qu’il pensait tout comme moi, et qu’il y avait dans ses notes, un rêve, où il traversait un champ de genêts, aux petits sons crépitants des cosses qui crevaient, et il comparait ces éclatements à nos vies.

Samedi 18 juillet. — Au moment de se coucher, pendant que Daudet soutenait que le talent n’était rien qu’une intensité de vie, un mélancolique cri de crapaud le faisait revenir à la fabrique de son père, où les ouvriers s’amusaient à mettre un crapaud sur une planche basculante, et avec un coup de bûche sur la planche, on le lançait dans l’air, et, disait Daudet, la pauvre bestiole poussait un cri dans les étoiles, et retombait escrabouillée sur le sol.

Mardi 21 juillet. — Une histoire du grand empereur, il faudrait qu’elle fût faite par un historien, qui aurait à la fois un cerveau à la Michelet et à la Carlyle.

Jeudi 23 juillet. — Après la lecture de la bataille d’Eylau, dans Marbot, et ce que le général raconte du mépris de la mort et du dévouement à l’Empereur, nous constations, Daudet et moi, qu’il y a dans le monde bien autrement du dévouement pour un homme que pour une idée.

En nous promenant avant dîner, Rodin me parle de son admiration pour les danseuses javanaises, et des croquis qu’il a faits d’elles, croquis rapides, pas assez pénétrés de leur exotisme, et qui ont quelque chose d’antique. Il cause aussi d’études semblables sur un village japonais, transplanté à Londres, où se voyaient également des danseuses japonaises. Il trouve nos danses trop sautillantes, trop brisées, tandis que dans ces danses, c’est une succession de mouvements engendrant et produisant un serpentement, une ondulation.

Nous recausons après dîner avec Rodin, et je lui dis que l’œil de l’Europe ancienne et moderne était et est resté plus sensible à la ligne qu’à la couleur, et je lui donnai cet exemple des vases étrusques dont toute la beauté vient de la silhouette des figurines, tandis que dans la céramique de la Chine et du Japon, c’est avant tout la tache colorée qui en fait la beauté.

Samedi 1er août. — Demain c’est la fête de Daudet, mais on la lui souhaite aujourd’hui, où le jeune ménage est venu dîner.

Et à peine sorti de table, dans cette maison à l’atmosphère littéraire, on cause poésie ancienne et grâce à la mémoire admirable de Léon, ç’a été la curieuse pièce de Villon :

Comme je suis povrette et ancienne, Ni rien ne sais….

Puis la mélancolique pièce de Ronsard sur la vieille maîtresse :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle… Assise au coin du feu, devisant et filant.

Puis la glorieuse pièce de Malherbe, où il se tresse des couronnes :

Mais trois ou quatre seulement Au nombre desquels on me range, Savent tresser une louange Qui demeure éternellement.

Je crois qu’à l’heure présente, il y a peu de fêtes d’écrivain, où l’on fête de si haute littérature, et c’était charmant, l’espèce de griserie poétique qui nous avait tous pris, hommes et femmes.

Jeudi 6 août. — Oui, œil énigmatique, œil de sphinx que l’œil du chat, œil qui n’est, pour ainsi dire, qu’une réverbération verte, ne s’éclairant par aucune des tendresses humaines du regard d’un chien et même des autres bêtes, œil mystérieux, avec sa pupille en forme de lettre magique, changeante à toutes les heures, œil renfermant de l’inconnu, œil inquiétant, quand il vous observe et vous scrute.

Mercredi 12 août. — J’étais en train de travailler, quand Groult a fait irruption chez moi, et malgré ma résistance, m’a emmené chez lui, pour voir son Turner.

Eh bien, cette demi-journée perdue, je ne la regrette pas, car ce tableau est un des dix tableaux qui ont donné à mes yeux la grande joie, car ce Turner, c’est de l’or en fusion, avec dans cet or une dissolution de pourpre. Un tableau devant lequel est tombé en extase le peintre Moreau, qui ne connaissait pas même Turner de nom. Ah ! cette Salute, ce palais des Doges, cette mer, ce ciel aux transparences roses d’une amalgatolithe : tout cela comme vu dans une apothéose de pierres précieuses ; et de la couleur, par larmes, par coulées, par congélations, telles qu’on en voit sur les flancs des poteries de l’extrême Orient. Pour moi c’est un tableau qui a l’air peint par un Rembrandt, né dans l’Inde.

Et la beauté de ce tableau est faite de ce qui n’est prêché dans aucun bouquin théorique : elle est faite de l’emportement, du tartouillage, de l’outrance de la cuisine, de cette cuisine, je le répète, qui est toute la peinture des grands peintres qui se nomment Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret.

Jeudi 13 août. — Il faisait, ce jour d’août, une chaleur écœurante, où la fadeur du ruisseau montait dans l’air sans souffle. Me trouvant sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois, je songeais tout à coup à la fraîcheur de la salle du rez-de-chaussée du Louvre, en face de moi, à ces catacombes de la vieille Égypte pharaonique.

Et me voilà devant le colossal sphinx de granit rose de l’entrée, devant cette puissante image de la royauté, soudant une tête d’homme à un corps de lion, dont les pattes reposent sur un anneau : symbole d’une longue succession de siècles.

C’est un Ramsès, le fils de celui dont le nom a fait le tour du monde par les exploits de son bras, dont les victoires sculptées ornent les murs d’Ibsamboul, de Louqsor, du Ramasseum, et pendant que mon esprit est à sa glorieuse campagne contre les peuples de l’Asie occidentale, où, séparé de son armée, et attaqué par un corps de 2 500 chars, il n’échappe à la mort que par des prodiges de valeur, une voix de ventriloque, une voix comique de Bridoux, parlant avec un gardien de la permutation d’un camarade dans une brigade du Nord, me tire de ma rêvasserie, presque colère, et me chasse plus loin.

Et je m’enfonce au milieu de ces effigies d’une humanité antérieure à Jésus-Christ de 2 500 ans, je m’enfonce parmi ces femmes jaunes, à la taille menue, aux hanches peu développées, aux cuisses charnues, à la chevelure pareille à celle de la fille de Seti II, dont le noir des cheveux était le noir de la nuit, vêtues d’une robe-chemise ouverte en triangle au milieu de la poitrine, les bras ornés de bracelets composés de douze anneaux, et qui, coquetterie bizarre, ont le dessous des yeux maquillés d’une bande de couleur verte. Je m’enfonce parmi ces hommes, aux cheveux tuyautés tout droits, aux larges épaules, à l’étroit bassin, à la peau briquetée, vêtus du pagne plissé, appelé schenti, et tenant entre le pouce et l’index de la main gauche un petit sceptre, et de l’autre un bâton d’honneur ; vêtus d’une peau de panthère, quand ils sont des prêtres.

Et, en ces matières impérissables du basalte, du granit, semble revivre autour de moi toute l’Égypte pharaonique, tout le monde des fonctionnaires et des courtisans des 26 dynasties, dans l’emphase lapidaire de leurs titres et de leurs charges.

C’est le chef des voiles du roi : — c’est le chef de la maison de lumière, le chef de l’équipement des jeunes soldats ; — c’est le chef des conseils du roi et le commandant des portes ; — c’est le « chef du secret pour proférer les paroles du roi » ; — c’est « les yeux du roi dans toutes les demeures » (sans doute le ministre de la police) ; — c’est « le chef des mystères du ciel, de la terre et des enfers, l’écrivain de la vérité dans la demeure de la justice » ; — c’est l’intendant des constructions du roi ; — c’est le chef de la grande écurie ; — c’est le basilicogrammate de la table du roi (le sommelier) ; — c’est le chef du gynécée royal ; — c’est « le scribe de l’oreille du roi » ; — c’est le flabellifère à la gauche du roi ; — c’est le portechasse-mouche à la droite du roi ; — c’est « le favorisé du roi et le cher à son cœur » ; — c’est le compagnon des jambes royales du seigneur des deux Pays.

Et je m’arrêtais à de plus humbles représentations, à celle de « l’écrivain de la maison des chanteuses » et aussi à celle de cet humble fonctionnaire de l’intérieur, Se-Kherta, qui dit : « J’ai donné de l’eau à celui qui avait soif et des vêtements à celui qui était nu. Je n’ai fait aucun mal aux hommes. »

Et pendant que j’appartenais tout à la lecture de ces biographies de pierre, et qu’il se faisait cérébralement en moi le transport qui se fait, à la lecture d’un livre, parmi les personnages et les milieux de ce livre, je n’étais plus de mon temps, je n’étais plus à Paris. Il me semblait, d’après la belle imagination de Carlyle, avoir été jeté de par l’espace et le temps, dans une de ces étoiles lointaines, lointaines, lointaines, où arrivait seulement aujourd’hui la lumière qui éclairait le passage de la mer Rouge sous Ramsès II, et sa vision en retard de milliers d’années.

Mais la grande clarté de midi avait envahi la salle du rez-de-chaussée, me faisant trop matériellement visible, ce que je me plaisais à voir dans le vague, l’indéterminé, la pénombre d’une espèce d’hallucination. Alors, au milieu du grand escalier montant au fond de la salle devant moi, il y avait un pan d’ombre attirant pour ma rêverie. J’y allai, me retournant à la moitié des marches, pour jeter d’en haut un coup d’œil sur la salle d’en bas, où toutes les figurations de vivants sont représentées par l’art de ce temps, déjà dans la raideur et l’ankylose de la mort, de cette mort aimée, choyée, parée, momifiée, sauvée si élégamment de la pourriture et du ver, — et que dans cette salle, surmontent à droite et à gauche, dans leur étrangeté mystérieuse, les têtes de ces grandes déesses léontocéphales.

Et je continuai mon ascension, le regard attiré sur les murs, par de petites bandes rousses, effrangées comme de la charpie dans des cadres, par des morceaux de papyrus brûlés par le naphte de l’embaumement, qui me rappelaient à la fois des scories de manuscrits de Pompéi, conservées dans les armoires du Musée de Naples, et les folioles noirâtres de l’état civil de Paris, me pleuvant sur la tête, le 24 mai 1871, lors de ma rentrée dans ma maison d’Auteuil.

Et m’approchant de plus près, je lisais au-dessous la traduction de l’un d’eux : RÉCOMPENSE PROMISE POUR UN ESCLAVE FUGITIF.

L’an XXV, le XVI d’Epiphi.

Un esclave d’Aristogène, fils de Chrysippe d’Alabanda, député, s’est échappé.

Il se nomme Hermon, et est aussi appelé Nilos ; Syrien de naissance, de la ville de Bambyce ; environ dix-huit ans, taille moyenne, sans barbe, creux au menton, signe près de la narine gauche, cicatrice au-dessous du coin gauche de la bouche, le poignet droit marqué de lettres barbares ponctuées.

Il avait (quand il s’est enfui) une ceinture contenant en or monnayé trois pièces de la valeur d’une mine, dix perles, un anneau sur lequel sont un lecythus et des strigilles. Son corps était couvert d’une chlamyde et d’un perizôma.

Celui qui le ramènera recevra 2 talents de cuivre, et 3 000 drachmes ; celui qui indiquera seulement le lieu de sa retraite, si c’est dans un lieu sacré, 1 talent et 2 000 drachmes, si c’est chez un homme solvable et passible de la peine, 3 talents et 5 000 drachmes. Si l’on veut en faire la déclaration, on s’adressera aux employés du stratège.

Oui, c’est tout le long de cet escalier, exposée sur ces fragments de papyrus, toute la vie civile du peuple du rez-de-chaussée, ce sont ses contrats de vente (ses écrits d’oui), ses donations avec la formule : Tu as donné et mon cœur est satisfait, ses partages, ses prêts, ses inventaires, ses réclamations, etc., etc.

Et je lisais encore cette PLAINTE EN VIOLATION DE SÉPULTURE :

_À Denis, hipparque des hommes, et archiphylacite du Péri-Thèbes, de la part d’Osoroéris, fils d’Horus.

Je porte à ta connaissance que l’an XXXIV du double règne de Philométor et d’Evergète II, lorsque Lochus est venu à Diospolis-la-Grande, certaines personnes ont envahi l’un des tombeaux qui m’appartiennent dans le Péri-Thèbes ; l’ayant ouvert, ils ont dépouillé quelques-uns des corps qui y étaient ensevelis, et en même temps ont emporté tous les effets, que j’y avais mis, montant à la somme de dix talents de cuivre_.

Il est arrivé aussi que, comme la porte fut laissée toute grande ouverte, des corps en bon état ont beaucoup souffert de la part des loups, qui les ont en partie dévorés.

Puisque j’intente action contre Poëris et Phtônis son frère, je demande qu’ils soient cités devant toi, et qu’après mûr examen, on rende la décision convenable.

Sois heureux.

Et je lisais encore ce CONTRAT DE MARIAGE que je copiai :

L’an XXXIII, du roi Ptolémée, fils de Ptolémée le Dieu ; étant Aetus, fils d’Apollonius, prêtre d’Alexandre et des deux frères, étant Démétria, fille de Dyonissos, canéphore devant Arsinoé Philadelphe.

Le pasthophore d’Ammon Api, de la partie occidentale de Thèbes. Pana fils de Pchelcons, dont la mère est Tahet, dit à femme Taketem, fille de Relon, dont la mère est Tanetem : Je t’ai acceptée pour femme. Je t’ai donné 1 argenteus en tout pour ton don de femme. Que je te donne 6 vingtièmes d’artabes par jour, 3 hins d’huile par mois, ce qui fait par an 36 hins d’huile, 1 argentues et 2 dixièmes pour ta toilette d’une année, 1 dixième d’argenteus en sekels, pour ton argent de poche par mois, ce qui fait un argenteus et 2 dixièmes pour ton argent de poche d’une année. Ton argent de poche d’une année est en dehors de ton argent de toilette. Que je te le donne chaque année ; à toi il appartient d’exiger le payement de ton argent de toilette et de ton argent de poche qui doivent être à ma charge. Ton fils aîné ; mon fils aîné sera l’héritier de tous mes biens présents et à venir. Je t’établirai comme femme. Que je te méprise, que je prenne une autre femme que toi, je te donnerai 20 argenteus. La totalité des biens quelconques qui sont à moi, et que je posséderai, sont en garantie de toutes les paroles ci-dessus, jusqu’à ce que je les accomplisse. Les écrits que m’a faits la femme Tahet, fille de Théos, ma mère, sur moitié de la totalité des biens qui appartiennent à Pchelcons, fils de Pana, t’appartiennent ainsi. Fils, fille, provenant de moi qui voudrait t’inquiéter, te donnera 20 argenteus.

A écrit le scribe des hommes de Thèbes, prêtre d’Ammon Horpueter, fils de Smin.

Et copiant ce papyrus, j’avais comme le sentiment de m’être endormi dans l’escalier, de m’être assoupi dans un endroit public, et de faire un rêve, où la galopade de deux gamins en gros souliers, descendant les marches à cloche-pied, ou la bruyance simiesque d’une jeune négresse en joie, ou la dissertation, pleine de consonnes, d’archéologues tudesques, ou le regard par-dessus mon épaule d’un Égyptien d’aujourd’hui, coiffé du fez classique, ou l’opoponax odorant d’une cocotte, me frôlant de l’envolée du voile de son chapeau, ou enfin les bruits, les parfums, le contact des gens : toutes les émanations modernes de la vie vivante traversaient légèrement mon rêve dans le vieux passé, sans interrompre mon ensommeillement.

Samedi 15 août. — Aujourd’hui, chez les Zeller, le vieux docteur Blanche parlait curieusement du culte de la Vierge, chez l’ouvrière. Il disait être monté, rue du Bac, chez une ouvrière contrefaite, ayant une maladie du cœur, très avancée, et autour du lit, où elle était couchée, une vieille folle, qui était sa mère, dansait. La misérable créature avait sur sa commode, une vierge, près de laquelle une veilleuse brûlait. Voyant un moment les yeux du docteur se tourner vers le petit plâtre, d’un geste allant de sa mère à sa triste personne, elle disait : « C’est cela seul qui peut me faire supporter la vie, la vie telle que je l’ai ! »

Il trouva une autre fois, une ouvrière, également contrefaite, également malade du cœur, dont la petite vierge était tout entourée de fleurs, et qui lui disait avec passion : « Oui, c’est mon aide, mon secours en ce bas monde ! »

Oh ! les cochons, que ces gouvernants qui travaillent à tuer la foi chez ces pauvres diablesses, auxquelles ils n’assurent pas le paradis sur la terre, et dont ils se fichent pas mal avec leur fraternité, écrite en grosses lettres, sur la pierre de leurs ministères.

Dimanche 16 août. — Départ pour Jean d’Heurs.

À Saint-Dizier. Un chauffeur d’un train qui passe à un chauffeur d’un train arrêté : « Pas le temps d’arroser seulement sa casquette ! »

Causant avec Marin, des canailleries financières de l’heure présente, il me dit : « Je rencontre, un jour de ces dernières années, quelqu’un que je ne te nommerai pas. Lui, l’homme calme je le trouve tout à fait en colère. Je lui demande ce qu’il a. Et voici ses paroles textuelles : « Je sors, avec deux collègues, d’examiner les comptes de l’isthme de Panama… écoutez… quatorze cents millions ont été dépensés… eh bien, quatre cents millions ont été dépensés dans l’isthme… il y a un milliard qu’on ne retrouve pas… il est impossible qu’on ne poursuive pas Lesseps. »

Puis causant des clubs d’une manière générale, Marin me disait, que pour y entrer tout de go, il fallait s’y présenter très jeune, parce qu’un homme, qui jouit à Paris d’une certaine notoriété, s’est fait nombre d’ennemis à quarante ans, et est presque assuré de plus de boules noires qu’il n’en faut pour être refusé.

Jeudi 27 août. — Les arbres, tels que je les vois avec mon œil de myope, à travers mon lorgnon n° 12, ne ressemblent en rien aux arbres peints, dans les tableaux anciens et modernes. Car, les arbres que je vois, sont plutôt avec le fourmillement de la feuillée, les arbres de la photographie, ou encore les arbres des petites eaux-fortes de Fragonard, où ce fourmillement de la feuillée est rendu par le grignotis du travail.

Mercredi 2 septembre. — Le banquier M***, auquel on demandait pourquoi les banquiers ne faisaient plus d’emprunts, répondait, « parce que les bénéfices que les banquiers pouvaient faire dans un emprunt, étaient maintenant mangés par l’arrosage de la presse. »

L’intérêt de l’argent prêté par un banquier avec l’agio, la commission, revient à 12 p. 100. Voici une de ces choses qu’il serait pour tout le monde de la plus grande utilité de savoir, et que personne ne dit ou n’imprime, et que très peu de personnes savent.

Lundi 7 septembre. — Sait-on que dans les couvents, il est permis aux religieuses d’avoir des chats, mais qu’il leur est défendu d’avoir des chattes. Les amours des chats étant extérieurs ne leur tombent pas sous la vue, tandis qu’on craint que la grossesse, la mise bas, la maternité des chattes, puissent éveiller la curiosité de l’amour chez ces femmes. C’est ce que m’affirme une jeune fille, qui a passé deux ans, dans un couvent de Rouen.

Mercredi 9 septembre. — Ces nuits-ci, ou dans la journée, je pêche beaucoup à la ligne, quand je ferme les yeux avant de m’endormir, j’ai dans ma rétine, le bouchon de ma ligne avec le blanc de la plume, le rouge du liège, et les transparences de la rivière coulant sur les herbes, et la ride de l’eau quand ça commence à piquer, et la fuite et le plongement et la disparition du bouchon dans les profondeurs sous-marines. C’est extraordinaire, mon œil a été transformé en un cliché de photographie coloriée, et aucun spectacle de ce monde ne laisse en moi une image pareille. Pourquoi une figure aimée, souvent regardée, ne revient pas, précisée, arrêtée, lignée, dans votre œil, comme ce bouchon de liège.

Vendredi 11 septembre. — Dans la bataille littéraire du moment, on n’a pas dit — ce que j’ai affirmé à propos de Flaubert — que le grand talent en littérature était de créer, sur le papier, des êtres qui prenaient place dans la mémoire du monde, comme des êtres créés par Dieu, et comme ayant eu une vraie vie sur la terre. C’est cette création qui fait l’immortalité du livre ancien ou moderne. Or les décadents, les symbolistes et les autres jeunes, peuvent avoir mis des sonorités dans leurs plaquettes, mais jamais, au grand jamais, n’ont déposé là dedans, l’être dont je parle — et même un être de second, de troisième plan.

Lundi 14 septembre. — Toute la soirée d’hier, toute la matinée d’aujourd’hui, dans des recherches à l’appui de ma journée du 13 août dans le Musée Égyptien, je rencontre le dogme de l’immortalité de l’âme et de la résurrection, affirmé par tout le granit et le basalte sculptés de l’Égypte. Seulement les Égyptiens croyaient, professaient, que ce qu’il y avait d’immortellement vivant, dans le corps d’une femme ou d’un homme décédé, entrait dans un être naissant, et que lorsqu’il avait parcouru tous les animaux de la terre, de la mer, de l’air — ce qui durait 3 000 ans, — ce germe immortel rentrait dans un corps humain.

Vendredi 18 septembre. — Jeanne, la jeune mariée, a eu une crise nerveuse, cette nuit, et Daudet qui a passé une partie de la nuit sur pied, a été poursuivi dans son insomnie par l’idée d’une pièce qu’il me conte, ce matin.

Un jeune homme fatigué, lassé de la vie, revient dans son pays, dans la Camargue, avec ses fièvres et ses eaux. Il y retrouve comme garde de marais, un garçon qui a été élevé avec lui, un garçon resté simple paysan, et marié à une femme de sa condition, mais d’une nature délicate, distinguée. Le jeune homme, sans aucun amour pour elle, sans occupation dans sa vie, a l’idée, avec l’assentiment du mari, d’en faire quelque chose, de lui apprendre à lire, de lui donner quelque instruction, et là dans l’éclaircie de son intelligence, il songe à placer la phrase qu’il a entendu dire à la mère de Mistral, après une lecture de son fils : « Je n’ai pas tout compris, mais j’y ai vu une étoile. »

Là-dessus arrive passer une semaine chez lui, une ancienne maîtresse, une actrice de boui-boui qui fait éclater la jalousie de la femme du garde de marais, qui aime inconsciemment, et un jour se refuse à préparer les plats du Nord que veut manger l’autre. C’est alors que le mari, d’abord tout heureux et tout fier de l’éducation spirituelle de sa femme, vient trouver le jeune homme, et lui embrassant les mains lui dit : « Monsieur Henry, il faut partir, ma femme ne m’aime plus. »

Et le jeune homme s’en irait.

Daudet, là dedans, voudrait montrer l’intelligence apportant le malheur dans un intérieur tout aimant, tout heureux.

Il aurait aussi l’ambition de faire cette petite pièce très nature, de montrer son monde au milieu d’anguilles d’argent frétillantes, et tout grelottant de fièvre, comme la famille qui lui sert de modèle dans son souvenir.

Dimanche 20 septembre. Dans notre promenade en landau, il est amusant le regard de Daudet, fouillant pour sa « Caravane » toutes les maisons de paysans et de petits bourgeois, et cherchant à percer les existences qui sont derrière ces murs : « Oui, je les habite ! » s’écrie-t-il. Là-dessus je lui dis : « Pensez-vous que dans le siècle prochain, il y aura peut-être des appareils pour voir tout ce qui se passe derrière ces murs, et y entendre tout ce qui s’y dit. » Et en effet ce sera peut-être… Le miracle de l’instantané est un miracle tout aussi étonnant que pourraient être ceux-ci.

Mercredi 23 septembre. — À la suite d’une pêche où j’ai reçu sur le dos, en pleine Seine, un tel orage de pluie et de grêle, qu’il a fallu mettre les mains dans mes poches, pour qu’elles ne soient pas mises en sang par les grêlons, j’ai eu ce matin une crise hépatique, douloureuse en diable.

Jeudi 24 septembre. — Parlant à Daudet de l’optimisme de sa femme, je lui dis : « Oui, nous deux, hélas ! nous voyons les choses, le jour, comme les autres les voient, la nuit, dans une insomnie, après un cauchemar. »

Vendredi 25 septembre. — Ce soir, Valentin Simond racontait la dernière soirée de Delescluze, où il se faisait accompagner par lui au Comité de Salut public, disant qu’il avait besoin de causer avec un ami, et lui confiant dans le trajet, qu’engagé dans une cause qu’il n’avait pas choisie, il ne laisserait pas une mémoire déshonorée, et qu’il ne lui restait plus qu’à mourir, ajoutant que la République était décidément fondée, et qu’il restait assez de Jules Simon pour la défendre. Et Bauër racontait son départ le lendemain, et sa marche aux coups de fusil, après avoir pris un bol de bouillon, que lui avait donné une fille du quartier, ayant une réputation dans le genre de la Goulue.

Samedi 26 septembre. — Ce soir, le jeune Hugo qui vient de passer son examen de fourrier, et qui a une permission de quatre jours, tombe à dîner chez Daudet. Je lui fais raconter son horrible vie, cette vie, où il existe encore des peines corporelles d’un code du temps des galères, comme la double boucle.

Mardi 6 octobre. — Trois jours avec une affreuse douleur dans le côté. Je fais venir aujourd’hui Malhené qui me dit, ce que je pressentais, que j’ai un zona, auquel se mêle toujours un douloureux rhumatisme intercostal.

Dimanche 11 octobre. — Une cousine des Daudet qui vient d’être opérée d’une tumeur intérieure, chez les Bénédictines de la rue de la Santé (le Saint-Jean-de-Dieu pour les femmes), exprimait, la veille de l’opération, à Mme Daudet, l’horreur qu’elle éprouvait pour tous les meubles de cette chambre, bien certainement plusieurs fois habitée par la mort, et la répugnance qu’elle avait à toucher à cette sonnette du fond du lit, pénétrée pour elle de la sueur des mains d’agonisantes qui l’avaient secouée.

Jeudi 15 octobre. — Une jeune Roumaine frappe à ma porte, demandant à me voir. Sur la réponse que je suis sorti, des pleurs lui montent aux yeux, dans l’impossibilité qu’elle a de repasser mercredi. Elle revient quelques minutes après, et dit à Pélagie : « Est-ce que vous ne pourriez pas me donner quelque chose, venant de M. de Goncourt ? » Et Pélagie qui ne veut pas me déranger, lui donne le crayon, avec lequel elle fait ses comptes de cuisine.

Samedi 31 octobre. — Un mois, un mois entier, où la brûlure de mon rhumatisme intercostal me prive de sommeil, toutes les nuits.

Alors je me trouve dans la journée si fatigué, si las, que je suis obligé de me coucher, ne dormant guère plus le jour que la nuit, mais trouvant un repos dans l’horizontalité. Et toute ma distraction est dans ma chambre aux volets fermés, et où les tapisseries sont comme serrées dans l’ombre, d’étudier la lumière sur le seul panneau où filtre un peu de jour. C’est un médaillon, où une bergère, en ce costume espagnolisé, mis à la mode par Vanloo, verse d’une fiasque un verre de vin à un berger à la culotte jaune soufre d’une rose trémière, dans un paysage aux arbres bleuâtres, aux lointains couleur crème. Et la scène se voit dans son étroit coup de jour, comme éclairée par une aube lactée, un ensoleillement doucement féerique, un rayonnement de midi ayant quelque chose de fantastique.

Dimanche 1er novembre. — Daudet parlait de l’intérêt d’un livre, qui raconterait l’enfance et la jeunesse des hommes qui ont émergé. Et il disait son étonnement de la ressemblance de sa tumultueuse enfance avec celle de Byron, quand il l’avait lue dans Taine. Et là-dessus il exprime le regret d’avoir écrit le PETIT CHOSE, quand il l’a écrit, en un temps où il ne savait pas voir. Alors je lui donnai le conseil de refaire le livre, comme si l’autre n’existait absolument pas, et vraiment la comparaison serait curieuse entre ces deux livres : l’un au moment où l’observation n’existait pas encore chez l’écrivain ; l’autre au moment où cette observation est arrivée à la perspicacité aiguë.

Mardi 3 novembre. — Toujours des nuits sans sommeil, toujours un côté, dont la peau semble à vif, avec dedans, de temps en temps, un élancement qui ressemble à la piqûre simultanée de deux ou trois sangsues.

Samedi 7 novembre. — Avant les tentatives de l’impressionnisme, toutes les écoles de peinture de l’Europe sont noires, sauf la peinture française au XVIIIe siècle, et je suis persuadé que cette peinture doit sa couleur à la tapisserie, aux exigences du coloris que demande cet art industriel, par l’habitude qu’avaient nos peintres de ce temps, de travailler, plus de la moitié de leur temps, pour les manufactures de Beauvais et des Gobelins.

Dimanche 8 novembre. — Quel laboratoire de mensonge que les journaux. Je ne sais quel journal cite parmi les tombes délaissées, la tombe de mon frère, juste au moment, où je viens de faire polir une dalle de granit, et sceller dessus le médaillon du cher enfant, exécuté en bronze, cet été, par le sculpteur Lenoir.

Lundi 9 novembre. — Une femme du peuple se plaignant de son fils, près de la buraliste du chemin de fer : « Ah ! on peut dire qu’il m’a coûté de la graisse ! »

Jeudi 12 novembre. — Sully Prudhomme dîne ce soir chez Daudet. Une tête, où court sur la tempe une mèche grise, semblable à une aile d’oiseau repliée, une conversation intelligente, substantielle, savante, aimant le mot abstrait, une conversation qu’on pourrait qualifier de mystico-philosophique, servie par une petite voix flûtée, qui a parfois les sons mystérieusement enroués d’une voix d’adolescent entrain de muer.

Samedi 14 novembre. — J’ai repris mon travail sur la Guimard, et j’y travaille autant que me le permet mon état maladif. C’est amusant, ces reconstitutions d’êtres du passé, faits de toutes pièces et de toutes choses, ainsi que je le fais. Hier, j’étais à la Bibliothèque de l’Opéra, demain, j’irai chez un notaire, successeur du notaire de la Guimard, copier le contrat de mariage de la danseuse, un autre jour, j’irai prendre, chez Groult, la description de son portrait en Terpsichore, peint par Fragonard dans son hôtel de la Chaussée-d’Antin, un autre jour j’irai, à Pantin, retrouver ce qu’il peut rester de son érotique théâtre, un autre jour encore, j’irai chez Prieur de Blainville, s’il existe encore, étudier la gouache de la rare estampe du CONCERT À TROIS.

Dimanche 15 novembre. — On me conte ceci, ce soir. Un jeune homme était allé, un de ces jours-ci, causer affaires, avec un banquier israélite, un des grands banquiers parisiens. Ce jeune homme qui est un exubérant, dans la chaleur de son exposition, posait la main sur le couvercle d’un sucrier, faisant partie d’un verre d’eau posé sur le bureau du banquier, et emporté par un mouvement oratoire, il l’enlevait en l’air, au bout de sa main. En cet instant, il vit un tel bouleversement sur les traits du banquier, que rappelé au sang-froid, il lui dit : « Oh ! pardon ! » et remit le couvercle sur le sucrier. « Mais la mouche n’y est plus, » lui jeta le banquier, et devant l’incompréhension du jeune homme : « Oui, la mouche que j’y mets, pour que le domestique ne vole pas mon sucre ! » Tout démonté qu’il était, le jeune homme continuait à exposer son affaire dans l’inattention du banquier, dont il voyait les regards se porter rapides, à droite, à gauche, quand tout à coup, dans un ramassement de main, il attrapa une mouche, qui rentra dans le sucrier. Et alors seulement le jeune homme se vit absolument écouté.

Mardi 17 novembre. — Je reçois un singulier article, paru dans la Revue de l’Évolution : un article où M. Dubreuilh comptant les mille premiers mots de MANETTE SALOMON, répartis en sept groupes : Êtres et Choses (substantifs et prénoms), Qualités (adjectifs qualificatifs), Déterminations, Actions, Modifications, Relations, Connexions, Interjections, et les rapprochant des premiers mille mots du DISCOURS DE LA MÉTHODE, de Descartes, des premiers mille mots de l’ESPRIT DES LOIS, de Montesquieu, des premiers mille mots de TÉLÉMAQUE, de Fénelon, etc., etc., me trouve beaucoup plus riche en Déterminations (adjectifs et articles) qu’en Connexions (les mots qui servent à lier les êtres et les choses) et déclarant que je suis l’écrivain qui s’éloigne le plus de Descartes, il me classe, en la haute et respectable compagnie de Bossuet et de Chateaubriand.

Dimanche 22 novembre. — Daudet parlait ce soir passionnément de la mer, et disait qu’à cause de sa myopie, l’enchantement de la mer ne lui venait pas par les côtés de couleur qui empoignent les peintres, qu’il était pris, lui, qui a l’oreille si extraordinairement fine, par les côtés, pour ainsi dire, musicaux, par sa grande lamentation lointaine, son brisement contre les rochers, le bruit de remuement de draps mouillés de son bord, et il en imitait le bruit.

Samedi 28 novembre. — J’avais juré, après cette troisième gelée de mon jardin, en vingt ans, de ne plus le refaire, mais ces serments ressemblent à des serments d’ivrognes qui jurent de ne plus boire. Ces jours-ci, un des premiers jours de vaillance de ma convalescence, j’ai été à Versailles, chez Moser, et j’ai acheté de merveilleux arbustes, qui vraiment d’un coin du jardin font un tableau de coloriste. C’est un tuya elegantissima, cette pyramide pourpre, placée entre deux fusains si panachés, qu’il semblent des arbustes feuillés de blanc ; c’est un juniperus elegans, qui a le ton de vieil or des chrysanthèmes ; c’est un tuya canadiensis aurea, dont le branchage semble d’or, quand le soleil joue dedans ; enfin c’est la petite merveille un retinospora obtusa gracilis, un petit arbuste à la forme écrasée des arbres centenaires en pot de l’Extrême-Orient, et qui a quelque chose d’une agglomération de choux de Bruxelles en velours.

Samedi 5 décembre. — Un viveur du grand monde parisien déclarait devant moi, qu’il n’aimait que les filles, et il les exaltait en disant, que ces créatures sorties du trou aux vaches, arrivent à être les maîtresses du goût et de la mode de Paris, et cela par une admirable diplomatie et la plus savante conduite de la vie, sachant qu’elles perdent leur position, rencontrées un maquereau au bras, ou une robe canaille sur le dos. Et leur comparant les femmes du monde, qui entrent dans la vie avec tant d’avantages, il constate que celles qui sont un peu retentissantes, n’arrivent qu’à se déclasser.

Et il fait la remarque que, tous les ans, il se fait à peu près 80 000 filles, et que sur ces 80 000, il en surnage à peu près une quarantaine parmi les régnantes à Paris, et qui ne sont pas des femmes de Paris, parce qu’il existe toujours chez ces dernières, un côté gavroche, un côté blagueur qui embête le miché, en général un être officiel : « Oui, fait mon causeur, oui, ces régnantes sont seulement des femmes, nées en province, apportant un côté domestique, et toutes prêtes à dire : « Monsieur le Comte » à l’homme avec lequel elles couchent. »

Ce soir dîner pour la pendaison de la crémaillère, chez le jeune ménage Daudet.

Parmi les dîneurs, M. Hanotaux des Affaires étrangères, qui vient causer avec moi des tapis persans du XVIe siècle. Et il m’entretient de la colonie persane de Constantinople faisant le commerce des tapis, qu’il a beaucoup fréquentée, de ces gens si polis, aux gestes d’un calme dessin, apportant quelque chose de mystérieux à leur commerce. Il me parle d’un certain tapis vert acheté par l’un d’eux, qu’on ne pouvait pas voir, tapis auquel, si on faisait allusion, le Persan levait les mains à la hauteur de la tête, avec un chut de la bouche, réclamant une discrétion facile à garder.

Du reste, le marchand oriental a toujours été un peu cachottier de ses choses à vendre, et peu désireux de les laisser voir, sachant que les choses vues par trop de monde, perdent une partie de leur valeur. Il existe, à ce qu’il paraît, des documents anciens qui établissent le mystère, dont entouraient les marchandises d’art, les marchands des premiers temps. Et aujourd’hui encore chez le Japonais Hayashi, la vente se fait aux clients, dans une chambre à la porte fermée, et on ne peut absolument aborder Hayashi, qu’après ambassade. Et vraiment on serait tenté de lui dire : « Est-ce que vous fabriquez de la fausse monnaie ? »

Dimanche 6 décembre. — On parlait du besoin de mensonge qu’a l’homme, et non pas seulement dans le livre qu’il lit, mais même chez quelques-uns, dans l’exercice de la vie. À ce sujet Daudet racontait, que Morny ne voulait jamais recevoir, un malheureux, une femme vieille ou laide, faisant tout, dans sa fuite de la réalité, pour n’être pas ramené à cette réalité. C’était Morny qui disait au frère de Daudet, quand il faisait jouer l’IDOLE, pièce se passant entre des vieux : « C’est bien triste ! »

Rosny disait aujourd’hui, au Grenier, que d’après un travail assez sérieux, l’assassinat en moyenne ne rapportait guère que quinze francs, et que les scélérats anglais qui sont des gens pratiques, avaient absolument abandonné l’assassinat, pour le vol.

Mercredi 9 décembre. — Maupassant serait attaqué de la folie des grandeurs, il croirait qu’il a été nommé comte, et exigerait qu’on l’appelât : « Monsieur le comte. »

Popelin, prévenu qu’il y avait un commencement de bégayement chez Maupassant, ne remarquait pas, cet été, ce bégayement chez le romancier, à Saint-Gratien, mais était frappé du grossissement invraisemblable de ses récits. En effet, Maupassant parlait d’une visite faite par lui à l’amiral Duperré, sur l’escadre de la Méditerranée, et d’un nombre de coups de canon à la mélinite, tirés en son nom et pour son plaisir, coups de canon allant à des centaines de mille francs, si bien que Popelin ne pouvait s’empêcher de lui faire remarquer l’énormité de la somme. L’extraordinaire de ce récit, c’est que Duperré à quelque temps de là, disait à Popelin qu’il n’avait pas vu Maupassant.

Jeudi 10 décembre. — Dîner chez les Daudet, avec Barrès. L’homme a une élégance fluette, élancée, et des yeux d’une douceur charmante.

Il me parle de Nancy, de la maison où je suis né, puis il saute aux journaux de Mlle Bashkintseff, publiés incomplètement, et dont la collection innombrable de petits cahiers lui monterait — par un geste qu’il fait de la main — lui monterait jusqu’à la ceinture : gigantesque confession, où il y aurait en tête une moquerie de la manie de poser de Stendhal, avec toutefois l’aveu que, la chose est tentante.

À Barrès succède près de moi, le jeune Rosny, qui me dit être content du livre écrit, dans le moment, en collaboration avec son frère, que le livre est passionné, renfermant de la belle passion pas dramatique. Il m’avoue, qu’ils sont en train de vivre en plein populaire, proclamant que ces gens, sont très supérieurs dans le dévouement et le sacrifice, aux gens éclairés, peut-être par une espèce d’inscience.

Dimanche 13 décembre. — On exaltait Veuillot, et Hennique disait ses douloureuses dernières années. Il était encore maître de ses pensées, et pouvait les formuler par la parole, mais il ne pouvait plus sur le papier, leur donner la forme écrite. On se figure l’enragement chez le merveilleux pamphlétaire, de ne pouvoir plus continuer à être un journaliste.

Mercredi 16 décembre. — Duo avec Bracquemond. « Corot : un enveloppeur d’aube et de crépuscule. — Théodore Rousseau : un sublime découpeur. — Turner : une pierre précieuse en liquéfaction. »

Jeudi 17 décembre. — Ce matin, pas bien, mais pas bien du tout. Demande à Daudet de m’avoir une consultation de Potain, et de venir un peu causer affaires sérieuses.

Dans la fièvre de cette nuit, un cauchemar cocasse. Une demoiselle, à laquelle j’ai fait la cour, dans les temps passés, arrivant dans un grand manteau de deuil, de la traîne duquel sortait soudain, un petit prêtre, pareil à ces diablotins jaillissant d’une boîte, qui, un papier à la main, l’étendait sur mon lit, et me faisait signer un mariage in extremis.

Samedi 19 décembre. — Ce matin tombe chez moi, envoyé par Daudet, Barié le bras droit de Potain. Auscultation des plus complètes, où il me dit qu’il y a dans le dos, bien des petites choses à droite, bien des petites choses à gauche, pas tout à fait satisfaisantes, mais que les poumons sont en bon état, et qu’il n’y a pas à craindre une fluxion de poitrine.

Lundi 21 décembre. — Jamais, je crois, je n’ai eu de faiblesses de tête et de corps, ressemblant plus aux faiblesses qui précèdent la mort. Cependant aujourd’hui, il y a un peu de mieux, et avec ce mieux, la rentrée dans ma cervelle de projets, de choses en avant, que je n’avais plus du tout, ces jours-ci.

Lundi 28 décembre. — Voilà, tout près d’un mois, que je n’ai mis le pied dehors, et je commence à avoir une envie de la marche dans les rues de Paris, du badaudage devant les étalages, de la poussée de certaines portes de marchands.

Et ce soir, je me suis mis à reregarder des impressions japonaises et des porcelaines de Saxe.

FIN DU HUITIÈME VOLUME