Journal des idées et des opinions d’un révolutionnaire de 1830/Décembre

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Œuvres complètes de Victor Hugo.
[[Littérature et philosophie mêlées
|Littérature et philosophie mêlées]].
, Texte établi par Cécile Daubray, Imprimerie Nationale, Ollendorff, Albin Michel[Hors séries] Philosophie I (p. 98-100).
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DÉCEMBRE


9 décembre 1830.-Benjamin Constant, qui est mort hier, était un de ces hommes rares qui fourbissent, polissent et aiguisent les idées générales de leur temps, ces armes des peuples qui brisent toutes celles des armées. Il n’y a que les révolutions qui puissent jeter de ces hommes-là dans la société. Pour faire la pierre ponce, il faut le volcan.


On vient d’annoncer dans la même journée la mort de Goethe, la mort de Benjamin Constant, la mort de Pie VIII[1]. Trois papes de morts.


NAPOLÉON.

Voyez-vous cette étoile ?

CAULAINCOURT

Non.

NAPOLÉON.

Eh bien, moi, je la vois.


Si le clergé n’y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientôt plus en France à d’autre trinité qu’à celle du drapeau tricolore.

Citadelle inexpugnable que la France aujourd’hui ! Pour remparts, au midi, les Pyrénées ; au levant, les Alpes ; au nord, la Belgique avec sa haie de forteresses ; au couchant, l’Océan pour fossé. En deçà des Pyrénées, en deçà des Alpes, en deçà du Rhin et des forteresses belges, trois peuples en révolution, Espagne, Italie, Belgique, nous montent la garde ; en deçà de la mer, la république américaine. Et, dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de bayonnettes ; pour veiller aux créneaux des Alpes, des Pyrénées et de la Belgique, quatre cent mille soldats ; pour défendre le terrain, un garde national par pied carré. Enfin, nous tenons le bout de mèche de toutes les révolutions dont l’Europe est minée. Nous n’avons qu’à dire : Feu !


J’ai assisté à une séance du procès des ministres, à l’avant-dernière, à la plus lugubre, à celle où l’on entendait le mieux rugir le peuple dehors. J’écrirai cette journée-là.

Une pensée m’occupait pendant la séance, c’est que le pouvoir occulte qui a poussé Charles X à sa ruine, le mauvais génie de la restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusée, en criminelle, et lui faisait sans relâche son procès, avait fini, tant il y a une raison intérieure dans les choses, par ne plus pouvoir avoir pour ministres que des procureurs généraux.

Et en effet, quels étaient les trois hommes assis près de M. de Polignac comme ses agents les plus immédiats ? M. de Peyronnet, procureur général ; M. de Chantelauze, procureur général ; M. de Guernon-Ranville, procureur général. Qu’est-ce que M. Mangin, qui eût probablement figuré à côté d’eux, si la révolution de juillet avait pu se saisir de lui ? Un procureur général. Plus de ministre de l’intérieur, plus de ministre de l’instruction publique, plus de préfet de police ; des procureurs généraux partout. La France n’était plus ni administrée, ni gouvernée au conseil du roi, mais accusée, mais jugée, mais condamnée.

Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque côté.


La licence se crève ses cent yeux avec ses cent bras.


Quelques rochers n’arrêtent pas un fleuve ; à travers les résistances humaines, les événements s’écoulent sans se détourner.


Chacun se dépopularise à son tour. Le peuple finira peut-être par se dépopulariser.


Il y a des hommes malheureux ; Christophe Colomb ne peut attacher son nom à sa découverte ; Guillotin ne peut détacher le sien de son invention.


Le mouvement se propage du centre à la circonférence ; le travail se fait en dessous ; mais il se fait. Les pères ont vu la révolution de France, les fils verront la révolution d’Europe.


Les droits politiques, les fonctions de juré, d’électeur et de garde national, entrent évidemment dans la constitution normale de tout membre de la cité. Tout homme du peuple est, à priori, homme de la cité.

Cependant les droits politiques doivent, évidemment aussi, sommeiller dans l’individu jusqu’à ce que l’individu sache clairement ce que c’est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu’on en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique, l’intelligence de la chose doit toujours précéder l’action sur la chose.

Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, éclairer le peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c’est un devoir sacré pour les gouvernants de se hâter de répandre la lumière dans ces masses obscures où le droit définitif repose. Tout tuteur honnête presse l’émancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui mènent à l’intelligence, à la science, à l’aptitude. La Chambre, j’ai presque dit le trône, doit être le dernier échelon d’une échelle dont le premier échelon est une école.

Et puis, instruire le peuple, c’est l’améliorer ; éclairer le peuple, c’est le moraliser ; lettrer le peuple, c’est le civiliser. Toute brutalité se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes. Humaniores litterae. Il faut faire faire au peuple ses humanités.

Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera des têtes.

  1. Cette triple nouvelle circula en effet dans Paris le même jour. Elle ne se réalisa pour Goethe que quinze mois plus tard. (Édition originale.)