Journal des idées et des opinions d’un révolutionnaire de 1830/Septembre

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes de Victor Hugo.
[[Littérature et philosophie mêlées
|Littérature et philosophie mêlées]].
, Texte établi par Cécile Daubray, Imprimerie Nationale, Ollendorff, Albin Michel[Hors séries] Philosophie I (p. 89-95).
◄  Août
Octobre  ►

SEPTEMBRE


Notre maladie depuis six semaines, c’est le ministère et la majorité de la Chambre qui nous l’ont faite ; c’est une révolution rentrée.


On a tort de croire que l’équilibre européen ne sera pas dérangé par notre révolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c’est que nous pouvons lâcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée. Une révolution combattra pour nous partout où nous le voudrons.

L’Angleterre seule est redoutable pour mille raisons.

Le ministère anglais nous fait bonne mine parce que nous avons inspiré au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement. Cependant Wellington sait par où nous prendre ; il nous entamera, l’heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher à nous lier de plus en plus étroitement avec la population anglaise, pour tenir en respect son ministère ; et, pour cela, envoyer en Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple, dont on eût dételé la voiture de Douvres à Londres avec douze cent mille anglais en cortège. De cette façon, notre ambassadeur eût été le premier personnage d’Angleterre, et qu’on juge le beau contrecoup qu’eût produit à Londres, à Manchester, à Birmingham, une déclaration de guerre à la France ! Planter l’idée française dans le sol anglais, c’eût été grand et politique.

L’union de la France et de l’Angleterre peut produire des résultats immenses pour l’avenir de l’humanité.

La France et l’Angleterre sont les deux pieds de la civilisation.


Chose étrange que la figure des gens qui passent dans les rues le lendemain d’une révolution ! A tout moment vous êtes coudoyé par le vice et l’impopularité en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup s’imaginent que la cocarde couvre le front.


Nous assistons en ce moment à une averse de places qui a des effets singuliers. Cela débarbouille les uns. Cela crotte les autres.


On est tout stupéfait des existences qui surgissent toutes faites dans la nuit qui suit une révolution. Il y a du champignon dans l’homme politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie.


Charles X croit que la révolution qui l’a renversé est une conspiration creusée, minée, chauffée de longue main. Erreur ! c’est tout simplement une ruade du peuple.


Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s’est écroulée pièce à pièce depuis dix ans devant l’âge et l’expérience. Il en reste pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n’est qu’une religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la considérer avec respect, mais je n’y viens plus prier.

L’ordre sous la tyrannie, c’est, dit Alfieri quelque part, une vie sans âme.


L’idée de Dieu et l’idée du roi sont deux et doivent être deux. La monarchie à la Louis XIV les confond au détriment de l’ordre temporel, au détriment de l’ordre spirituel. Il résulte de ce monarchisme une sorte de mysticisme politique, de fétichisme royaliste, je ne sais quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour prêtres, avec l’étiquette pour décalogue. De là toutes ces fictions qu’on appelle droit divin, légitimité, grâce de Dieu, et qui sont tout au rebours du véritable droit divin, qui est la justice, de la véritable légitimité, qui est l’intelligence, de la véritable grâce de Dieu, qui est la raison. Cette religion des courtisans n’aboutit à autre chose qu’à substituer la chemise d’un homme à la bannière de l’église.


Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple, effraye, et c’est tout simple ; c’est un mot que la masse traduit par un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c’est la disette ; pour les classes moyennes, c’est le maximum ; pour les hautes classes, c’est la guillotine.

Mais nous sommes en 1830.


La république, comme l’entendent certaines gens, c’est la guerre de ceux qui n’ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque a l’une de ces trois choses.

La république, selon moi, la république, qui n’est pas encore mûre, mais qui aura l’Europe dans un siècle, c’est la société souveraine de la société ; se protégeant, garde nationale ; se jugeant, jury ; s’administrant, commune ; se gouvernant, collège électoral.

Les quatre membres de la monarchie, l’armée, la magistrature, l’administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre excroissances gênantes qui s’atrophient et meurent bientôt.

— Ma vie a été pleine d’épines.

— Est-ce pour cela que votre conscience est si déchirée ?


Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d’un peuple et d’un siècle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien gouverner le progrès politique d’une nation, consiste à savoir distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille de papier. Tous les principes que les révolutions antécédentes ont dégagés forment le fonds, l’essence même de la charte ; respectez-les. Ainsi, liberté de culte, liberté de pensée, liberté de presse, liberté d’association, liberté de commerce, liberté d’industrie, liberté de chaire, de tribune, de théâtre, de tréteau, égalité devant la loi, libre accessibilité de toutes les capacités à tous les emplois, toutes choses sacrées et qui font choir, comme la torpille, les rois qui osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la rédaction, de la lettre, des questions d’âge, de cens, d’éligibilité, d’hérédité, d’inamovibilité, de pénalité, inquiétez-vous-en peu et réformez à mesure que le temps et la société marchent. La lettre ne doit jamais se pétrifier quand les choses sont progressives. Si la lettre résiste, il faut la briser.


Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants.


En matière de pouvoir, toutes les fois que le fait n’a pas besoin d’être violent pour être, le fait est droit.


Une guerre générale éclatera quelque jour en Europe, la guerre des royaumes contre les patries.


M. de Talleyrand a dit à Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en lui prêtant serment : -Hé ! hé ! sire, c’est le treizième.

M. de Talleyrand disait il y a un an, à une époque où l’on parlait beaucoup trilogie en littérature : -Je veux avoir fait aussi, moi, ma trilogie ; j’ai fait Napoléon, j’ai fait la maison de Bourbon, je finirai par la maison d’Orléans.


Pourvu que la pièce que M. de Talleyrand nous joue n’ait en effet que trois actes !


Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées quelquefois.


Effrayante charrue que celle des révolutions ! ce sont des têtes humaines qui roulent au tranchant du soc des deux côtés du sillon.


Ne détruisez pas notre architecture gothique. Grâce pour les vitraux tricolores !


Napoléon disait : Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit l’aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui reviennent dans l’ombre à la file, se cachant l’un derrière l’autre ; P- derrière T-, V- derrière M-. Eia ! vigila, Galle !


Il y a des gens qui se croient bien avancés et qui ne sont encore qu’en 1688. Il y a pourtant longtemps déjà que nous avons dépassé 1789.


La nouvelle génération a fait la révolution de 1830, l’ancienne prétend la féconder. Folie, impuissance ! Une révolution de vingt-cinq ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de l’accouplement ?

Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la législature ; ouvrez la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu’en lui fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique.


Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M. Lemot, et vous n’en voulez que pour vous ; c’est fort bien. Un beau matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et cette tribune-là sera en contact immédiat avec le pavé qui a écrasé une monarchie de huit siècles. Songez-y.


Remarquez d’ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre âge, ce que vous faites depuis août 1830 n’est que précipitation, étourderie et imprudence. Des jeunes gens n’auraient peut-être pas fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines, pour combler le fossé profond qui nous sépare de l’avenir. Nous autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blâmés plus d’une fois, dans l’ombre oisive où vous nous laissez, de tout démolir trop vite et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction générale et complète. Mais pour la démolition comme pour la reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup de temps, et le respect de tous les intérêts qui s’abritent et poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux édifices sociaux. Au jour de l’écroulement, il faut faire aux intérêts un toit provisoire.

Chose étrange ! vous avez la vieillesse, et vous n’avez pas la maturité.


Voici des paroles de Mirabeau qu’il est l’heure de méditer :

« Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l’Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants ; il faut, autant qu’il est possible, assortir toutes ces choses à la révolution et sauver la soudaineté du passage. »

Dans la constitution actuelle de l’Europe, chaque état a son esclave, chaque royaume traîne son boulet. La Turquie a la Grèce, la Russie a la Pologne, la Suède a la Norvège, la Prusse a le grand-duché de Posen, l’Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piémont, l’Angleterre a l’Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la Belgique. Ainsi, à côté de chaque peuple maître, un peuple esclave ; à côté de chaque nation dans l’état naturel, une nation hors de l’état naturel. Édifice mal bâti ; moitié marbre, moitié plâtras.