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Journal intermittent (éd. Le Fleuron, 1950)/Le Tombeau rouvert

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LE TOMBEAU ROUVERT

D’une main qui ne tremble pas, M. Howard Carter rouvre le tombeau de Toutankhamon. C’est un homme courageux. À sa place, que ferais-je ? Un grand détour, je l’avoue sans honte, et laissant la petite porte close, je m’en irais réfléchir à quelque distance, en chassant le papillon et le lézard des sables. Je me dirais que ce qui demeure matériellement d’un être est une pauvre chose, et que les morts n’ont plus rien à voir avec les vivants… Un souvenir, une image, le son inoubliable d’une voix, une poignante écriture : là seulement, là et point ailleurs, celui qui n’est plus garde une chaleur secrète, là seulement il ressuscite, aux heures de culte tendre et de désespoir. Mais la tombe ? Mais son vantail de pierre écrasant, et sa grossière parure de verroterie, de porcelaine et de stuc, est-ce la résidence d’une âme ? Rien ne m’appelle ni ne me retient sur le tertre, sur la dalle qui pourtant porte deux noms bien-aimés. Je vois par où se sont enfuis ceux que je chérissais, mais ce seuil bas et humide franchi, et leur dépouille rejetée enfin, — car elle leur pesait, vers le terme de leurs jours — qu’avaient-ils à faire, là où notre barbarie respectueuse les mit ? Donc j’ouvre, je rouvre le tombeau de Toutankhamon… Eh bien, non, je ne m’y décide pas. Une très petite statue de bronze verdi est debout sur ma table. Il y a très longtemps qu’une main hardie la tira d’un tombeau égyptien, mais je n’ai pas peur d’elle, et je ne la porterai pas, avec une désinvolture bien jouée, chez un antiquaire : « Je ne l’aime plus… Elle jure avec le style et l’époque de mon petit salon… » La statuette restera là, elle qui est peut-être capable de gouverner capricieusement ma vie, mais… mais je ne rouvrirai pas le tombeau du Pharaon englué d’or et de bitume, parce que…

M. Howard Carter, si vous trouviez dans le tombeau, au lieu d’une sèche chrysalide à peine humaine, un beau mort serein, récent, retranché derrière ses paupières baissées, ses mains jointes, son silence, est-ce que vous oseriez, tout de même ?… Ça m’étonnerait.