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Journal intermittent (éd. Le Fleuron, 1950)/Les Lunettes

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Œuvres complètes de Colette (éd. Le Fleuron) tome XIVFlammarion (Le Fleuron)14 (p. 261-262).

LES LUNETTES

La très jolie fillette d’une de mes amies passe douze ans : elle a des yeux couleur de mare au soleil, un peu verts, un peu bruns, sombres, percés tout à coup d’une flèche d’or. Elle porte les cheveux coupés court comme une grande personne, montre une grâce, une rapidité dans la course, qui la destinent à la lutte et à la danse. Je ne l’avais pas vue depuis six mois, je me souvenais d’elle avec plaisir. Elle vient de s’arrêter à Paris, regagnant son collège. Mère attentive, ou médecin amical, ou maîtresse de pension, quelqu’un s’est avisé que la petite clignait parfois des paupières et amenuisait son regard pour lire les détails d’un plan lointain. On l’a conduite à l’oculiste, qui l’a promue myope, légèrement astigmate, et qui ordonne des « verres » comme on dit.

Tout est changé dans la fillette. Habituée en six mois à ses grosses lunettes accrochées derrière les oreilles, elle a pris conscience et habitude de son mal, et mesure la différence entre ce que voit son œil nu et ce que lui dévoile le cristal bombé qu’elle ne quitte plus. Derrière les lunettes, le bel œil châtain-vert a perdu pour nous son charme de source ombragée, sa forme d’amande, l’abri favorable du sourcil noir.

— Ôte tes verres, Nanette !

Mais alors le regard effaré clignote, erre et tournoie, un pli pénible apparaît dans le front… Qu’a-t-on fait de ma petite Atalante ? Déjà elle ne court plus de la même façon, sa confiance, son audace trébuchent, elle évalue mal les distances, elle craint le choc, le bris du cristal et de l’œil ensemble. Que risquait-elle donc, à garder sa myopie, sa séduisante manière de rapprocher ses longs cils ? Nous voyons trop d’enfants à lunettes, petits garçons sévères, fillettes sous hublots, enlaidis gravement et inutilement. Nous admettons que notre enfant ait des jambes moins rapides, des mains moins adroites, un odorat, une ouïe moins subtils que d’autres enfants, pourquoi l’infériorité visuelle mobilise-t-elle des médecins spécialistes et agrafe-t-elle, sur un frais visage, une armature à quoi nulle beauté ne résiste ?

— Il la quittera plus tard, quand sa vue sera corrigée.

— Je ne m’y fie pas. Une solide coquetterie vient quelquefois à la rescousse, c’est vrai. Mais presque toujours l’habitude est la plus forte.

Un enfant myope qui peut jouer, se diriger, courir sans verres correctifs, est un enfant normal et heureux jusqu’au jour où, en l’habituant aux lunettes, nous faisons de lui un infirme officiel.