Journal intermittent (éd. Le Fleuron, 1950)/Trois heures du matin rue de Grenelle
TROIS HEURES DU MATIN RUE DE GRENELLE
Ce n’est pas l’habitude que la rue de Grenelle loge un tam-tam de fête. Dans la nuit du samedi au dimanche, environ deux heures du matin, la profonde résonance de la peau bien tendue, son rythme rigide qui semble la pulsation même de l’Orient, forcent les issues voilées du bâtiment de la radio, bâtiment austère, voué au noir encore mieux qu’au bleu, qui semble somnolent et ne dort jamais. Un soldat bleu veille près d’un fanal bleu. Une flaque bleue, glissant sur quelques marches, guide les travailleurs nocturnes et signale l’entrée des studios. Habitués et habituées vont avec une prestesse d’aveugles ; seuls les novices éclairent sur les pavés leur chemin, comme font les ouvreuses de cinéma. Un brouillard à goût de Seine roule mollement, et juponne de blanc toutes les sources de lumière ; c’est une brume basse, qui atteint à peine la hauteur des toits, et laisse au-dessus d’elle briller les étoiles.
Jugulé par les doubles portes, le tam-tam de fête enfle, pèse sur ses clôtures, menace de les rompre. Le son des timbales, régulièrement frappées par la mailloche ronde, sollicite la tête, les lombes, les reins, qui s’émeuvent comme au bruit du canon. Un long cri des cuivres, à son tour, touche cruellement notre tympan surpris, et comme nous poussons la porte lourde du studio no 1, le fortissimo de l’orchestre Ray Ventura nous happe et se referme sur nous.
Il y a longtemps que nous n’avions subi pareille violence sonore. Le studio no 1 n’est pas une salle de concert, et le fracas des cymbales contre ses murs rejaillit vers nous comme un paquet de mer rejeté par une falaise.
Où est la guerre ?… Savourons le répit, pour impétueux qu’il soit. Savourons-le à l’état de bruit, rythme, musique, illumination. Le temps d’une brillante ouverture d’orchestre, nous prenons conscience que cette récréation même s’occupe de la guerre : un inconnu obligeant m’informe qu’il s’agit d’un « spectacle » (sic) radiophonique organisé pour l’Amérique du Nord par Paris-Mondial. Va pour un spectacle : il est tout entier pour moi pendant la répétition, où je ne vois guère de spectateurs oisifs. Le loisir des photographes n’est qu’attente.
Dans peu d’instants, l’un d’eux clignera de l’œil au-dessus d’un autre œil mécanique minuscule et supra-sensible, qu’il tient aux aguets. Un second photo-reporter roulera, doux et rond comme un ours, à travers musiciens et pupitres, chanteurs et diseuses ; nous le trouverons sous nos pieds, couché, ou enlacé en l’air à un chapiteau.
Il excelle à surprendre ses victimes, dans l’instant où elles bâillent, mâchent une grosse bouchée, se curent les dents, s’endorment la tête de travers.
Déjà il opère, cueille au vol le beau Philippe Holmes pendant qu’il se frotte le dessous du nez et plisse le menton, Mireille juste comme elle répète tout bas sa nouvelle chanson avec des grimaces d’écolière, Claude Dauphin en train de mimer la Danse Macabre, que Ventura cuisine joliment à deux temps…
N’était la tenue des mobilisés, où est la guerre ? L’excès de la sonorité et de la lumière, une contagieuse gaîté, les grandes chevelures folles, rousses et jaunes, de quelques aspirantes-stars, une chaleur solaire, voilà-t-il pas de quoi, sinon oublier la guerre, du moins offenser la gravité que nous lui devons ? Point du tout. La guerre n’est pas bannie d’une fête radiophonique, qu’à bien réfléchir elle commande : pour l’Amérique amie, qui l’entendra après cette répétition, un sketch rassemble talents, jeunes bonnes volontés anonymes, vedettes d’ici et de là-bas et la fleur de notre comédie… anglaise, puisque Ledoux, Bertin, Bertheau, Mmes de Chauveron, Denise Clair, Françoise Delille, feront chacun de leur mieux et, dans une langue qui n’est ni celle de Molière ni la leur, présenteront Molière aux États-Unis.
L’humilité du comédien devant sa tâche n’a pas d’âge, et ne dépend pas de son mérite. L’heure du sketch venue, nous voyons Andrée de Chauveron rougir éperdument de verser, dans l’oreille noire du micro, ses répliques anglaises ; Ledoux y enfoncer les siennes à grands coups de menton ; Bertin, l’indémontable, pâlit légèrement, et Françoise Delille met, après avoir parlé, sa main devant sa bouche comme une petite fille qui s’est trompée en récitant les sous-préfectures. Ceux-là qui triomphent sur leur scène nationale écoutent, avec une sorte de considération affectueuse, le camarade qui parle si bien, — en anglais et en français — Charles Boyer, prince d’Hollywood, simple soldat français.
Le photographe ursin manifeste au comédien célèbre une attention non moins vive. Il lui faut absolument, cette nuit, rapporter des clichés de Charles Boyer « nature », c’est-à-dire confiant et mélancolique, un Charles Boyer détendu, fatigué, renversé sur sa chaise, les épaules remontées… Mais il ne pourra pas — je l’en défie à voix basse — rapporter un Charles Boyer laid. C’est bien l’avis de Pat Paterson, une Pat « nature », elle aussi, dont le petit nez sans poudre et le cimier blond s’orientent toujours vers Charles Boyer.
À l’heure la plus noire de la nuit, les quelque deux cents travailleurs de la radio montent à l’assaut de la cantine. Ce n’est pas que la chère nocturne ait des attraits propres à justifier tant de hâte, et une si jeune exubérance. La bière est tiède et le jambon translucide — une hypothèse de jambon entre deux matelas de pain. Pas plus de beurre, ma foi, qu’en Poméranie. Mais il fait bon, la chaleur sèche est montée avec nous, et les postières du ministère nous font compagnie.
C’est un étrange et chaud tableau du temps de guerre que compose, entre des vitres empâtées de bleu, cette petite foule qui refuse d’admettre la tristesse. Elle ne ressemble ni à une figuration qui fait la pause, ni à la cohésion d’une troupe théâtrale en tournée. Les acteurs sans gestes du micro sont en train d’élaborer, sans doute, leurs caractéristiques propres. Ceux que je vois ici viennent de parler à l’Amérique, et ne s’en étonnent plus. L’amitié des ondes va de pair avec l’inimitié des ondes, servantes déloyales et irremplaçables. Le béton et l’acier défendent de tout, sauf de l’invective volante, de l’impudente trahison verbale. Merveille égalitaire, la T. S. F. permet qu’un Ferdonnet occupe le monde entier du rôti de porc et des tartines de beurre — encore mentait-il ! — qu’il mange à ses repas, et l’ennemi converse avec l’ennemi. Au mépris de l’instinct humain et de l’immémoriale diplomatie animale : « Nous sommes fâchés, je ne te parle plus », la guerre admet les conversations…
N’y pensons pas en ce moment qui est joyeux. La petite foule radiophonique se groupe aux tables de la cantine selon le hasard et les sympathies. Sous les diffuseurs blancs, Charles Boyer assiégé par les postières des P. T. T. signe sur des cartes, sur des pages d’agenda arrachées, sur des factures de crémier, sur des enveloppes, sur des billets de cent sous, sur des tickets de métro, et sur des bouts de papier gras qui ont enveloppé le jambon.