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Jours d’Exil, tome I/Rêves de voyage

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Jours d’Exil, tome I
Rêves de voyage
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11 août 1849.


RÊVES DE VOYAGE.




Celui qui est sédentaire n’a rien à raconter ;
celui qui reste couché tisse le mensonge.
Le chant de Thrym — Légende d’Islande.


143 Assis au bord du Léman, je rêvais. Mon visage était calme comme la surface des eaux bleues, mais dans mon esprit, les pensées se pressaient aussi nombreuses que les sources froides qui alimentent les abîmes sous-marins.

La nuit était tombée. C’était l’heure où la nature exhale son premier sommeil dans un murmure immense, où les fleurs se penchent, où les oiseaux abritent leurs têtes sous leurs ailes fatiguées. Alors les chiens de garde passent leurs museaux sous les portes des fermes, les chats lascifs s’ébattent sur les toits, la voix du veilleur de nuit rappelle leur devoir aux époux.

Mes yeux jouaient au plus fort avec les deux yeux de la lune, jusqu’à ce qu’un nuage vînt, comme une mantille espagnole, voiler son front. J’entendais la rosée pleurer sur les feuilles mortes ; une barque dessinait ses blanches voiles dans la nuit profonde ; venant de loin, le rude chant du batelier savoyard me paraissait suave comme la voix d’Ariel dans le concert des mondes.

Il a sonné minuit. Allons, la barcarolle ! gondolier de Venise ; l’humide Adriatique est altérée de chansons. Accorde ta guitare, fils de la vierge sainte [1], Andalou de Séville ; ta maîtresse a paru sur le balcon, elle éteint au fer glacé l’ardeur 144 de sa joue brûlante. Vierges du Mecklembourg, appuyez-vous sur les bras de vos blonds fiancés, comme les pavots sur les épis du froment, allez avec eux baigner vos pieds blancs dans la verte Baltique. Et vous, mes frères d’Allemagne, étudiants héroïques ! la police a fermé ses paupières d’orfraie : versez dans les coupes ciselées les flots d’or de la bière ; passez la longue épée à travers vos toques militaires ; fichez-les au plancher, et dansez autour en chantant : mort aux tyrans !

Oh ! l’univers ! les grands fleuves qui roulent à travers les plaines avec leur cortège de rivières ! Les grands monts qui réchauffent leurs racines dans les feux infernaux et qui rafraîchissent leurs cimes chevelues dans les nuages des cieux ! Oh ! le monde, la ruche humaine, les cités bruyantes, les paisibles hameaux, le céleste Orient, l’Occident plein de rêves, l’Équateur brûlant et les Pôles glacés ! Oh ! l’air, l’espace, l’extase, l’infini, l’éternel, la Liberté !... Qu’es-tu mortel pour embrasser tout cela ?

Mon corps ne couvrirait pas six pieds de terre ; j’entends à peine le chant de ce nautonnier. Et je voudrais planer sur la nature ! Rêves ! grandes voix intérieures, ne me fatiguez plus. Ou plutôt, conscience de la faiblesse humaine, ne paralyse pas mon essor.


Temps ! tu es si vieux, tu as tant couru ! Ne pourrais-tu, pour un instant, me prêter tes ailes ? Nuit ! ne me donneras-tu pas ton oreille attentive ? Et vous, aigle superbe, oiseau de Jéhovah, votre vue ? Et toi propriétaire mon père, avec quelles prières faudra-t-il frapper sur tes doigts maigres pour qu’ils se crispent moins fort sur les cordons de ta bourse ?

Si j’étais libre et léger comme la feuille du tremble, comme la vapeur matinale ou l’écume des mers, j’irais plus loin qu’elles. Mais les passe-ports ne s’obtiennent pas sans difficultés, les climats nous éprouvent, il nous faut trainer avec nous un arsenal de précautions contre le froid et contre le chaud. Le sang, la chair et la graisse sont lourds ; la locomotion de l’homme est dispendieuse.


Je voyagerai cependant. — Je laisserai derrière moi Genève, triste Babel où la proscription se déchire ; mon opiniâtreté saura vaincre 145 l’avarice paternelle. Et jamais proscrit ni voleur ne manquèrent de passeports.

Ainsi parlait en moi le rêve à la voix argentée.





Et puis il évoqua plusieurs apparitions que les vagues dociles déposèrent, l’une après l’autre, sur le sable du rivage. Et j’écoutai ; et voici ce que j’entendis :


— Où vas-tu, voyageur ?

Ton coursier polit ses fers sur le sable, ton œil impatient mesure l’étendue des collines.

— Je cherche ma bien-aimée. Tant que je ne l’aurai pas retrouvée, on entendra mes éperons d’argent sur les dalles des châteaux et des cloîtres. Car elle est de noble race et mes ennemis ne l’eussent pas renfermée dans une prison vulgaire.

— Poursuis ton chemin, voyageur !

C’est une puissante passion qui te pousse à parcourir le monde.


— Où vas-tu, voyageur ?

Ta main est armée du bâton ferré, tes pieds sont protégés par la chaussure des montagnes, et tes jeunes épaules fléchissent sous le poids de ton bagage.

— La nature seule crée les grands artistes ; je vais lui demander l’inspiration que me refusent les villes peuplées. Je brûle de m’asseoir sur les genoux des rochers et de boire les larmes des fontaines. Je veux me lever avec l’aurore, voir les premiers feux du soleil, et le suivre jusqu’à ce qu’il meure au sein des mers profondes. Je veux dormir sous le pavillon des cieux, n’ayant d’autres gardiens que l’air des nuits, la lune et sa cour d’étoiles.

— Poursuis ton chemin, voyageur !

Semblable aux meilleurs fruits des bois dont jamais la culture ne put reproduire la saveur, le Génie ne croit que loin des vapeurs que les hommes respirent dans les cités. Puisses-tu l’atteindre ! C’est une ambition sublime qui te pousse à parcourir le monde.


— Où vas-tu, voyageur ?

146 Ta famille attristée se presse autour de ta voiture ; tes serviteurs la tapissent d’un duvet moelleux, et ton cocher retient l’ardeur des chevaux qui ne doivent te traîner qu’au pas.

— Hélas ! la Santé régnait en souveraine sur le trône resplendissant de ma vie, lorsque, fille de l’éternelle Vengeance, la Maladie lui a ravi son empire. Depuis ce temps, sa main décharnée secoue mon corps, mes jours sont la proie de la douleur, et le sommeil s’est éloigné de mes paupières jaunies. On dit que l’eau des mers peut rendre la santé et la vigueur ; Vénus, l’amoureuse, est sortie de l’écume d’Amphitrite ; je vais me plonger dans l’eau salée des mers.

Poursuis ton chemin, voyageur !

Que la Santé si prompte à la fuite, bien suprême sans lequel tous les autres biens nous deviennent pesants, que la santé fraîche de couleurs, rose de joie, te revienne bientôt.


— Où vas-tu, voyageur ?

Les roues du wagon crient sur les rails blanchis, la vapeur hurle de joie en s’échappant de la gueule du monstre. Tu trouves facilement ta place parmi la foule affairée.

— Je suis commis-voyageur. Je poursuis la Fortune, dont les yeux vitreux ne peuvent distinguer les traits de ses élus. Au risque d’être broyé par les roues de son char, je veux que sa main me touche. Le sort ne couronne-t-il pas bien des fronts aussi étroits que le mien ?

— Poursuis ton chemin, voyageur !

Le commerce met en circulation le sang de l’humanité. Le jour viendra où la balance sera juste ; alors elle pèsera plus que l’épée dans l’équilibre universel. C’est le besoin du bien-être, cher au cœur de l’homme, qui t’appelle sur tous les points du monde.


— Où vas-tu, voyageur ?

Ton front est vieilli par l’étude ; un marteau pend à ta ceinture, et tu marches seul, avec un livre à la main.

— Je désespérais du bonheur, quand du plus haut des cieux, m’a béni la Science au radieux sourire. Et maintenant, je m’arrête pensif aux lieux que le touriste fuit. Ce fer n’en veut qu’aux secrets de la nature ; avec lui je fouille le cœur du granit. Là je retrouve les traces des mondes éteints et des animaux confiés à la mort discrète par le travail des siècles. Je foule les solitudes pleines d’horreur des monts géants ; sous ma main, la glace des Alpes se liquéfie, et des sources jaillissent au milieu des déserts. 147 Au milieu des ruines d’Herculanum, de Thèbes aux cent portes, de Memphis et de Palmyre, mes pas sont assurés comme ceux des hommes oisifs dans les rues des capitales. Les chacals fuient devant moi. La vérité ne se trouve qu’au milieu des tombeaux.

— Poursuis ton chemin, voyageur !

Déjà le disque de ta vie a fourni la moitié de son cours ; il te reste à accomplir de grandes choses avant de t’endormir dans les bras du long sommeil. C’est la science, mère de tout progrès, qui te pousse à parcourir le monde.


— Où vas-tu, voyageur ?

Jamais la nature ne reçut tes hommages. Jusqu’alors on t’a vu recueilli dans le silence du cabinet, dans les salles des académies et dans les assemblées de la nation.

— C’est vrai. Ma poitrine fatiguée ne saurait respirer l’air qui court sur le sommet des forêts vertes et sur l’arête des vagues. Je n’ai jamais vécu que dans les villes ; il me faut leur atmosphère épaisse et la discorde des foules humaines. D’une grande cité à l’autre rien ne m’arrêtera ; je comparerai les législations et les mœurs. Au sein des ateliers où l’Industrie martèle, je découvrirai les causes de la Misère et de l’Opulence ; dans les prisons, séjours de la souffrance, j’interrogerai sur leur origine le Crime, le Remords et la Vengeance, trinité furieuse qui s’acharne sur nous. Je suivrai le génie des peuples dans leurs travaux, leurs révolutions et leurs fêtes ; et d’aussi près qu’il me sera possible, j’observerai les cérémonies qu’exécutent ces personnages grotesques qu’on appelle rois, législateurs, prêtres et généraux. Celui qui n’a jamais quitté son pays n’acquiert que des connaissances fausses. Rempli de préjugés nationaux, il ne conçoit l’homme que sous un aspect. Le temps et l’espace sont pour lui des expressions vides de sens ; il lui semble impossible que la terre nourrisse des étrangers, qu’elle ait produit des races anciennes, et qu’elle puisse être peuplée un jour par de nouvelles générations. Cependant aucun homme n’est aujourd’hui ce qu’il était hier, ce qu’il sera demain ; les milieux qu’il traverse le modifient sans cesse. Nous avons l’ambition de saisir dans son ensemble le système de l’univers ; d’où nous vient donc cette erreur étrange, de vouloir connaître l’humanité 148 par un seul peuple, grain de sable perdu dans l’immensité du tout.

— Poursuis ton chemin, voyageur !

C’est la connaissance de l’homme, la plus difficile de toutes, qui te pousse à parcourir le monde.


— Où vas-tu, voyageur ?

Tu supportes mal l’esclavage de l’uniforme ; ta main s’arrondit gauchement sur la poignée d’un sabre, et le casque brillant pèse plus à ta tête que les conceptions du travail.

— Je vais combattre pour la Liberté ! Depuis l’Orient étincelant jusqu’à l’Occident pâle, depuis l’Abyssinie jusqu’au Groenland, les fils des hommes gémissent sous le joug de l’injustice. Je vais combattre pour la Liberté !

— Poursuis ton chemin, voyageur !

Qu’importe que ton bras soit novice ? Tu seras fort dans les batailles. Et comme un sillon de feu, ton épée s’ouvrira le chemin parmi les mercenaires qui défendent les trônes. Suis la vierge à l’œil noir dont la mâle beauté passionna Spartacus, Kosciusko et Toussaint-Louverture. C’est l’éternelle Liberté qui guide tes pas sur le monde éternel.


— Où vas-tu, voyageur ?

Ton équipage a roulé sur les pavés du manoir, six chevaux y sont attelés, plus ardents que ceux qui boivent les eaux du Phlégéton amer. Ta cour, ordinairement silencieuse, s’est remplie de bruit ; çà et là courent tes serviteurs chargés d’effets précieux. Le cor résonne sur la vieille tour, les piqueurs sont en selle, et l’aboiement des chiens répond à la fanfare joyeuse.

Je vais voir du pays. Je suis las de la monotonie que la richesse traîne à sa suite, le bruit des fêtes m’assourdit. Ces créneaux, ces forêts, ces prairies et ces chasses ne m’offrent plus rien dont je ne sois rassasié. La stupide opinion, la sollicitude de ma famille et de mes maîtresses me sont à charge. Je veux secouer mes chaînes, tuer le temps et me fuir moi-même.

Je saurai comment le soleil se mire dans les glaciers du Mont-Blanc, comment la vigne amoureuse embrasse l’ormeau d’Italie ; je dormirai dans Venise bercée par les flots bleus, je respirerai la 149 fumée du Vésuve, je saluerai le Colysée, le Môle d’Adrien, le Cirque de Néron et le Dôme de Saint-Pierre ; j’arracherai des blocs de marbre au Parthénon.

J’irai, j’irai sans cesse ! Je cueillerai la verte olive, la grenade écarlate, et l’orange dorée par le soleil d’Espagne. Cadix, et Lisbonne, et Gênes, et Florence me verront, et je saurai si les villes déchues sont plus sombres que les hommes blasés.

Plus loin, plus loin encore ! Je débarquerai dans Londres la superbe, je caresserai la crinière de l’Océan, je parcourrai les plaines de la verte Erin, je gravirai les monts Calédoniens ; je m’étendrai sur le rapide charriot du Cosaque et sous la hutte hospitalière du Lapon.

Toujours plus loin ! Je visiterai Constantinople, cité des minarets et des coupoles, clef de trois mondes, métropole rêvée par tous les maîtres du monde, reine que les océans saluent du fracas de leurs eaux ! — Alger et Tunis ; — les rivages où mouillaient les flottes de Carthage ; — le désert aux sables mouvants.

Et puis la riche Asie : — Bassora, Trébizonde, Ophyr la magnifique, La Mecque, hôtellerie des caravanes. Jérusalem, dont les reliques firent couler tant de sang ; — l’altier Himalaya, l’Indus au lit profond, et le Gange sacré que battent sans répit les steamboats de l’Anglais.

Et quand j’aurai parcouru tous ces pays, je n’aurai rien vu encore : ni la Chine, berceau des peuples, ni cette confédération gigantesque qui étend ses bras sur l’une et l’autre Amérique, ni l’Océanie, monde de trésors, dont l’homme prend possession à mesure qu’il sort des eaux.

Certes la terre est grande, et chaque jour elle s’agrandit encore. La haine de la vieille Cybèle s’étanche dans le sein des mers qu’elle dessèche. La vie d’un homme suffirait à peine à parcourir le monde habité.

Mais je pars avec toutes mes années devant moi, avec mon or je pourrais entretenir une armée ; je me suis préparé, par des lectures sérieuses, à profiter de tout ce qui frappera ma vue ; sur toutes choses mes idées sont faites. Puissent les voyages me rattacher à la vie !

— Arrête-toi, voyageur !

Tu vas sans but et sans passion. Tu trouveras l’ennui où tu 150 cherches le plaisir ; la morne tristesse habite en ton cœur. Les magnificences de la nature, la fraîcheur des campagnes, les voix des éléments, les merveilles des villes, tout cela est perdu pour toi. Tous les objets t’apparaîtront voilés de deuil à travers le prisme de ton découragement. C’est parce que tu es las de toi-même que tu parcours le monde.




Je voyagerai. — La saison est propice. Messidor est descendu dans les plaines, semant par les sillons les bruns moissonneurs. Les matinées sont fraîches, et la brise des soirs a grandi sous les ailes des nuits plus longues. Déjà, les feuilles rougissent et les grappes pesantes courbent les sarments vers la terre. Déjà, l’automne court par les sentiers des forets et les ruisseaux font plus de bruit sur les sables. Encore quelques jours, et l’orbe du soleil séjournera plus longtemps dans l’Océan, le feu de midi s’éteindra, et la seconde verdure renaîtra dans les prairies.


Je voyagerai. — L’exil m’a rendu maître de moi ; il a rompu les liens qui me rattachaient aux législations civilisées. Par tout pays je suis étranger, je puis me soustraire à la violence des gouvernements, à la lâche cruauté des gens de justice, à la langue des prêtres, à la morgue des grands et à la haine des petits. Acharnés dans leurs luttes mercantiles, que les hommes me délaissent, comme les vagues de la mer oublient le galet des grèves qu’elles ont si longtemps roulé. Je ne leur demande que cette faveur. Il est avantageux d’être hors la loi de ces temps.


Je voyagerai. — Mon temps est à moi, et j’en sais la valeur. Le travail m’attire, et je n’ai pas encore besoin du salaire qui rend esclave. Je me sens irrésistiblement entraîné vers l’insoumission, les solitudes de la nature et les grands monts ravinés par les déluges ; j’aspire à la liberté. Je meurs dans l’enceinte des villes où je suis obligé de régler mes pas sur ceux de milliers de gens qui me pressent, que je n’ai jamais connus, et que je ne veux jamais connaître. Je hais la foule qui bâille sur le passage des rois et sous le bâton des sergents ; j’étouffe dans les habits à la mode. J’aimerais mieux 151 vivre au désert qu’au milieu d’hommes qui suivent tous le même chemin, qui saluent de même, qui portent tous le même chapeau, la même chaîne de montre, le même nœud de cravate, les mêmes décorations ; et qui, pour les gagner, exécutent tous les mêmes bassesses. Au moins les grains de sable diffèrent les uns des autres, et le brûlant Simoun les disperse sans cesse d’un point à l’autre de l’horizon.


Je voyagerai. — Les distances se rapprochent, les hommes se touchent, les races se croisent, les produits les plus divers sont échangés partout. La vitesse des moyens de locomotion resserre l’étendue ; la matière s’anime ; les chemins tourbillonnent sous des machines plus rapides que la fumée ; le Dieu de l’Industrie hurle dans l’espace et trouble le monotone recueillement de la nature. Et seul, l’homme resterait immobile au milieu de cet universel vertige, lorsque les climats et les terroirs se modifient autour de lui ! Non, que celui qui le peut s’accoutume à tous les climats, visite tous les peuples et comprenne leurs langues. La famille humaine se rassemble pour tenir conseil. Il est temps d’ouvrir les oreilles et les yeux. Les grandes merveilles sont près de nous.


Je voyagerai. — Déjà tout se prépare pour l’universelle circulation. Noire messagère, la Vapeur, en passant sur les villes, s’imprègne de leur atmosphère intellectuelle et la porte de l’une à l’autre. Comme des artères glonflés, les voies de fer ont pénétré jusqu’aux extrémités du corps social ; elles s’abouchent et s’embranchent, répandant partout la santé et l’abondance. L’Océan dompté secoue sur sa crinière les vaisseaux des nations, et leurs pavillons se saluent. Les langages changent et se renouvellent ; le vieux dictionnaire est usé ; chaque invention n’a plus qu’un nom partout. Les mœurs se transforment ; le préjugé courbe la tête. La houille flambe avec le bois, le fer se heurte à l’or, les riches étoffes procurent les beaux fruits, le vin se mêle au vin, le sang se mêle au sang. Les filles du Nord tendent leurs blanches mains aux enfants brûlés du Midi ; l’âme de chaque nation est un livre ouvert à toutes les autres. Peuples ! n’y regardez pas d’aussi près pour les conditions de l’échange ; elles deviendront justes. Nous sommes fils d’un même père, et dans les veines de chacun de nous, il ne 152 coule pas une goutte de sang qui ne soit formée par les transports d’amour de toutes les races humaines. Partout où elle est cultivée, la terre est fertile ; partout où l’homme n’est pas corrompu, ses reins sont forts ; partout où l’ongle de la débauche n’a pas déchiré ses mamelles, la femme nourrit des enfants robustes. L’industrie nous fournit les ailes que la nature a données aux oiseaux de passage et les voiles membraneuses qui soutiennent la graine au milieu des airs. L’enfant ne hait pas l’étranger, il ne le distingue pas de son voisin ; sa langue est déliée, son oreille délicate ; il chante et joue dans tous les idiomes de la terre. L’homme est destiné à vivre sous tous les climats ; ceux qui se font encore gloire de leur patriotisme achèvent tout doucement de mourir.


Je voyagerai. — Voici venir de meilleurs jours. L’humanité regorge de sang et de richesses ; ses ressources sont trop abondantes pour rester confisquées plus longtemps. Le cercle de ceux qui vivent de leur travail s’élargit ; plus de places sont libres au festin social. L’horizon se remplit de vapeurs ardentes. À travers des voiles de sang et de deuil, j’entrevois le bonheur universel, l’échange universel, la langue et la science universelles. Place à l’humanité ! Que les vieux intérêts se coalisent, que les vieilles langues calomnient, que les vieux bras se raidissent, que les vieilles générations se boutonnent dans leurs vieux costumes... Qu’importe ! Toutes ces résistances seront brisées ; la violence que l’homme ne veut pas subir, la nécessité la lui imposera. Le progrès ne marche qu’au milieu des décombres. Un nouveau siècle se prépare qui brisera le cycle d’argent du monopole, comme la sève rompt les canaux des arbres, comme les flots bondissent par-dessus les digues, comme la liqueur fermentée fait éclater les vaisseaux qui la renferment.


Je voyagerai. — Lendemain et voyage, avenir et immensité, sont des idées congénères. La terre ne manquera jamais sous nos pieds, car nos ressources augmentent à mesure que nous multiplions. Les hommes ne craignent pas qu’il y ait jamais disproportion entre leurs désirs et leurs ressources, entre la population et les richesses ; les Malthusiens qui discutent cette question s’avouent perclus par une lâche crainte. Ne savons-nous pas qu’il y a des mondes captifs 153 dans les humides cachots de l’Océan ? Au milieu des terres habitées, notre vue n’est-elle pas affligée par des savanes que déchirent les ronces et les asphodèles ? Ne pouvons-nous reboiser les montagnes et abreuver la terre par des irrigations ? La fertilité et l’abondance sont inépuisables, quand nous réunissons nos forces pour vaincre la nature, au lieu de les tourner contre nous-mêmes. Combien de bras qui demandent en vain du travail ? Que de grandes intelligences et de grandes passions s’éteignent, faute d’éléments assez ardents pour les entretenir ? L’homme a tenté l’escalade du ciel ; il a conçu les plus sublimes révoltes. La Foi qui ne se décourage jamais, l’Espérance aux pas agiles, et la Conscience de son droit de vivre le soutiendront dans sa rébellion.

Les philosophes et les économistes peuvent traiter le problème de la population ; toujours la race d’Adam répondra par un immense éclat de rire à leurs solutions parfaitement anti-naturelles. Pour elle, cette énigme si redoutable n’a qu’une solution : — Quand la race humaine aura fourni sa carrière, elle subira l’inévitable transformation qui transporte tous les êtres dans des sphères de plus en plus élevées. Pas plus que la plante, pas plus que l’individu, elle ne conjurera cette mort, quand les heures vigilantes l’appelleront de leurs clameurs d’airain. Mais tant qu’elle vivra, elle vivra complètement, avec tous ses organes intacts et toutes ses facultés en plein exercice. Elle ne se traînera pas sur le sol, privée de ses étamines, mutilée, ou bien absorbée par le seul travail, ou bien encore étouffée par la graisse. Elle n’éludera point toutes les lois naturelles de la reproduction, elle ne luttera pas contre la passion, l’attrait des sexes et les instincts les plus imprescriptibles. Elle ne se conformera pas aux données de la science et aux vues utopiques des philosophes depuis Malthus jusqu’à Proudhon, jusqu’à tous ceux qui ont imaginé d’ingénieux procédés de chirurgie ou de culture pour rendre, sans douleur, l’homme eunuque et la femme stérile. Une race est morte, ou bien elle est vivante ; elle n’est pas à demi. Qu’on retire des marnes et des calcaires les squelettes fossiles, et l’on verra s’ils étaient incomplets. Les monstres ne sont pas viables ; ce sont de terribles leçons dont nous ne voulons pas profiter, d’affligeantes exceptions engendrées par notre résistance à toutes les lois naturelles. Pour maintenir l’harmonie universelle, il faut que chaque espèce se conserve intégralement, tant 154 qu’elle existe. — Mais quelle digression... je n’ai pu la laisser au fond de la bouteille à encre.


Je voyagerai. — Et mes voyages me seront profitables, parce que je ne les entreprends pas pour donner le change à mon désœuvrement, mais pour observer les hommes et la marche de la Révolution. Il en est de tout voyage comme du voyage de la vie ; celui-là seul arrive avant le soir qui, dès le point du jour, a su distinguer son but à l’horizon. Il marche droit et vite, tandis que les autres se fatiguent à travers des sentiers inconnus, demandant leur chemin à tous ceux qu’ils rencontrent, et toujours errant à la merci de fausses indications. Les voyages n’instruisent que ceux qui pensent, et l’homme ne se donne la peine de penser que quand une passion le domine au point de vaincre la paresse qui lui est chère. Je ne veux pas tout apprendre, je ne veux pas tout voir, je ne rapporterai pas de mille pays lointains des collections curieuses. L’homme qui veut tout savoir ne saura jamais rien. À courir en avant du jugement, la mémoire ne gagne pas ; elle ressemble à la vigne folle, fatalement inféconde. L’intelligence souffre de la manie de l’érudition, comme les blés du voisinage des grands arbres.


Je voyagerai. — Je suis embrasé de ce premier amour qui cherche par le monde la divinité, femme ou pensée, qui répond à ses rêves. Mon corps est souple ; je n’ai pas à redouter les fatigues de la marche et les changements des saisons. Je n’ai pas d’habitudes, ma personne est sans attaches. Aujourd’hui toute entreprise me semble facile. L’Europe m’apparaît comme une torche encore fumante que la moindre étincelle suffirait pour rallumer. Ma main s’étend sans hésiter pour tout saisir ; l’action rapide accompagnerait la pensée. Avant que l’étude froide vienne éteindre cette première ardeur, que ne puis-je visiter les peuples encore frémissants ?


Je voyagerais. — J’agirais dans la mesure de mes forces, et la passion les centuplerait. J’irais à Zofingen quand les étudiants suisses s’y rassemblent dans les jours d’été, et ma voix serait entendue, lorsque je leur parlerais de la solidarité des peuples et du 155 droit d’asile. Je descendrais le cours du Rhin ; les universités hospitalières d’Allemagne m’accueilleraient bien quand je leur dirais que le temps est venu de parler la même langue et d’élever des temples à la science et à la liberté de tous. À Vienne, je trouverais des débris de la légion académique, et ma main presserait des mains connues. À Cambridge, à Oxford, il y a des jeunes hommes avec lesquels j’évoquerais la mémoire du pèlerin de Missolonghi. Dans les sombres académies du nord, à Leyde, à Copenhague, à Upsal, je m’entretiendrais avec des esprits graves, préoccupés des questions de libre échange et d’indépendance individuelle. À Coïmbre, à Madrid, à Bologne, à Milan, je m’animerais au souffle d’imaginations pleines d’art et de poésie. Quelle moisson de pensées recueillerait celui qui pourrait s’imprégner ainsi de l’esprit de la jeunesse européenne ! Comme son intelligence grandirait par le rayonnement de toutes ces intelligences ! Comme son sang deviendrait plus riche par le mélange de tous ces éléments vitaux !... Les nuits discrètes savent combien de fois j’ai caressé ce projet, et ce qui m’a manqué pour l’exécuter !...


Je voyagerai. — Si je ne vais pas jusqu’où je voulais, j’irai jusqu’où je pourrai. Si je ne puis comparer qu’un certain nombre de peuples, je m’en contenterai pour le moment. Du reste, je ne m’assujétirai à aucun plan, je ne m’embarrasserai d’aucune recommandation. J’écrirai mes impressions quand elles me viendront et comme elles me viendront. N’étant pas savant, je serai dispensé de faire un cours d’histoire, de géographie et d’éloquence, à l’exemple de nos écrivains touristes. Tant que je ne serai pas fatigué, je recommencerai ; ce sera le temps le mieux employé de ma vie. Je remercie l’exil de m’avoir fait ces loisirs avant l’âge où l’homme ne se passionne plus pour rien.


Je voyagerai. — Aussi bien, aucun européen ne peut savoir où il sera demain. La Révolution mine le sol, les partis se disputent l’air, les armées sont debout, la pitié s’est couverte d’un voile, les foyers tremblent, les éléments sociaux se pulvérisent. Les hivers se prolongent, les étés sont plus courts, les fleuves débordent. Au coin des propriétés, l’on ne voit plus que des bornes neuves, la 156 banqueroute s’acharne sur le commerce, l’espionnage est devenu professionnel, la jeunesse baille et s’enivre, la vigne est prise de maladie, la guerre aux yeux rouges ravage l’Orient ; le laboureur ne sait plus pour quel maître il ensemence ses champs.

Préparons-nous une patrie sur tous les points de la terre.

— Je voyagerai.


  1. Somos hijos de Maria Santissima. — Nous sommes les fils de la très-sainte Marie. — (Dicton d’Andalousie.)