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Les Consolations (Sainte-Beuve)/Jugements divers et témoignages sur les Consolations

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JUGEMENTS DIVERS ET TÉMOIGNAGES


Je ferai ici comme j’ai fait au sujet de Joseph Delorme, je rassemblerai les preuves tant publiques que particulières de l’impression que produisit quand il parut en 1850, dans les derniers mois de la Restauration, et comme un dernier fruit de cette époque d’activité intellectuelle, de loisir et de rêve, le Recueil des Consolations.

Le journal le Globe, auquel j’avais appartenu dès l’origine, mais dont je m’étais un peu séparé depuis ma liaison avec l’école poétique de Victor Hugo et par mes propres essais trop marqués, donna, à la date du lundi 15 mars 1830, un extrait du Recueil, en le faisant précéder de ces lignes bienveillantes qui renfermaient un premier jugement :


« Il y a un an environ, il parut un livre de poésies, tableau déchirant des souffrances morales d’un pauvre jeune étudiant mourant à la fois de langueur et de travail ; tantôt appelé par la tendresse de son âme aux rêveries les plus douces et les plus élevées, tantôt rabaissé par le malheur et par La vie des amphithéâtres et des hôpitaux à un sensualisme ironique, et amoureux de la laideur par amertume contre l’humanité. Ici les mystérieuses délicatesses d’un amour religieux et pur, là les ivresses insensées d’un plaisir sans choix, se disputaient cette âme de poëte ; et par-dessus tout cela le doute, ou plutôt le désespoir d’une incrédulité savante et réfléchie, avec toutes les angoisses de la mauvaise fortune. Dans les salons dorés, au milieu des élégances aisées d’une vie sans privation et sans contrainte, ce livre fut accueilli comme œuvre de mauvais ton : il fut reçu avec enthousiasme dans les rangs de cette classe moyenne que notre système politique provoque à toutes les ambitions, et qui rencontre partout pour s’élever des obstacles toujours cruels, souvent infranchissables, contre lesquels s’use la vie et le génie même. Une analyse profonde, une recherche un peu systématique, mais cependant toujours vraie, des plus humbles détails, un style grave et tendu, chargé de couleurs toujours étincelantes, quoique quelquefois se heurtant ou s’éteignant dans le vague, une harmonie douloureuse, si je peux m’exprimer ainsi, ébranlèrent toutes les imaginations rêveuses et maladives. Les esprits froids se vengèrent par la raillerie d’une exaltation qui les humilie toujours. Quelques affectations de manière et de versification leur donnèrent beau jeu, et il fut convenu, parmi les élégants et les académiciens, que rien de ce petit livre n’était ni de bon sens ni de bon style. Cependant bientôt le vent a changé, la faveur est revenue au poëte pour ses rêves et ses folies de douleur aux lieux d’où naguère il était banni comme immoral. Le voici aujourd’hui suivant, libre et sincère, le progrès de son esprit, dépouillant sa maladive incrédulité, et s’élançant presque consolé dans le sein d’un mysticisme à moitié philosophique et à moitié chrétien. Ce n’est pas encore la foi ni la piété, mais c’est déjà le désir et l’aspiration à Dieu : c’est l’heure de passage de la vie telle que nous la vivons, faibles et corrompus, à la vie telle que nous devrions la vivre, purs et saints, sous la garde d’une religion qui malheureusement ne répond plus ni aux besoins de notre cœur, ni aux convictions de notre intelligence. Nous n’avons certes aujourd’hui ni l’envie ni la prétention de juger. Ce livre des Consolations enferme d’assez hautes et profondes idées, une poésie assez originale, pour qu’il faille le méditer : il fera bien lui-même son sort sans l’appui des amitiés. Plus tard nous le reprendrons avec charme et profit. En ces temps de passion et de colère, à la veille peut-être de misérables mais cependant cruelles agitations, il y a plaisir à se reposer sur de grandes pensées d’art et de religion, exprimées avec énergie, grâce et douceur.

« Nous choisissons comme extrait les deux pièces suivantes, qui





Fes sous semblent assez bien faire comprendre l’esprit de tout le livre. Nous ne saurions trop recommander aux lecteurs que cette amorce tentera de bien lire chaque pièce en situation, comme on dit au théâtre, c’est-à-dire à sa place dans l’ouvrage ; car il en est des Consolations comme des Poésies de Delorme : c’est le roman d’une idée ou d’un sentiment, marchant et se développant par accès lyriques, par fantaisies détachées, mais cependant toutes parfaitement coordonnées au but de l’ensemble. »


Le Globe citait ensuite la pièce IX du Recueil :

Ami, soit qu’emporté de passions sans nombre… ;

et la pièce XVII tout entière :

Ma barque est tout à l’heure aux bornes de la vie…

L’article d’examen et de fond ne parut que le vendredi 7 mai, il était signé O, et de la plume de cet homme d’esprit, M. Duvergier de Hauranne, qui partageait alors entre la littérature et la politique son actif intérêt et sa sagacité vigilante. Rien, dans ce qui a suivi, ne saurait me faire oublier ce qu’à la plus belle heure de ma jeunesse j’ai dû d’encouragement et de douceur à l’indulgent suffrage d’un critique exact et probe que l’amitié elle-même d’ordinaire ne fléchissait pas. Je donnerai cet article tout entier comme un de mes titres d’honneur :


« Il y a quelques aunées, une réputation de poëte se gagnait en France à bon marché. On apprenait en seconde ou en rhétorique à faire des vers ; puis, maître de la césure et de la rime, on cherchait dans les livres quelque lieu commun de morale philosophique, ou dans la nature quelque sujet banal de description. Cela fait, on se mettait à son bureau, et il n’est pas qu’après s’être cinq ou six heures passé la main sur le front, on n’en tirât à la fin une centaine de vers raisonnables et corrects. Quand on n’aspirait qu’à l’épître vu à la satire, deux ou trois séances suffisaient. On les multipliait si l’on voulait s’élever à la tragédie ou au poëme épique ; car, entre les unes et les autres, ce n’était à vrai dire qu’une différence de longueur et de temps. Venaient ensuite les lectures confidentielles d’abord, puis l’Almanach des Muses, puis l’impression ou la représentation ; épreuves plus effrayantes que dangereuses, et dont, à l’aide de quelques précautions, on se tirait avec honneur. Ainsi paisiblement et sans bruit une renommée grandissait, jusqu’à ce qu’elle reçût enfin de l’Académie une éclatante sanction.

« Aujourd’hui les choses se passent moins bien. D’un côté, les poëtes que nous venons de décrire ont singulièrement baissé dans l’opinion ; de l’autre, ceux qui voudraient les remplacer n’avancent dans la carrière qu’à la sueur de Leur front. Il est on effet bon nombre de gens encore pour qui la poésie est tout entière dans les mots, Prenez les sentiments les plus insignifiants, les images les plus ternes ; puis, que dans des lignes régulièrement mesurées et rimées ces sentiments et ces images se déguisent en périphrases pompeuses, ou s’habillent de sonores épithètes ; et, pourvu qu’il n’y ait rien dans tout cela de trop nouveau, ces gens-là battront des mains et vous proclameront poëte. Mais pour ces mouvements secrets de l’âme qui se traduisent en paroles simples et littérales, pour ces brillantes créations de l’esprit qui impriment au style leur forme et leur couleur, n’attendez de telles gens ni grâce ni indulgence. Parce qu’ils ne sentiront pas, ils nieront qu’il y ait sentiment ; parce qu’ils ne comprendront pas, qu’il y ait pensée.

« Ainsi l’on a fait quand les Consolations ont paru. Par un travers assez rare dans notre vieille école poétique, l’auteur sent à sa manière et écrit conne il sent ; de plus le mètre n’est pour lui que le moyen, non le but. Triste et souffrant, il a donc fait un livre empreint d’un bout à l’autre de tristesse et de souffrance. Toutes ces choses sont dans un certain monde de mauvais exemple et de mauvais goût. Aussi les a-t-on tout d’abord déclarées artificielles et systématiques. Pour nous, nous l’avouons, si jamais œuvre nous parut émanée d’un sentiment véritable et profond, c’est celle que nous annonçons. Que ce sentiment déplaise, nous le concevons ; qu’on le trouve mal on faiblement exprimé, nous le concevons encore : mais il y a, ce nous semble, étrange aveuglement à le nier, ou plutôt il y a parti pris. Car si la petite église poétique à laquelle fait profession d’appartenir l’auteur des Consolations a d’extravagants sectateurs, elle a des ennemis qui ne sont guère plus sages. Pour les uns, tout est admirable et sublime ; tout est, pour les autres, absurde et ridicule. Mais au milieu se trouve un public impartial et sincère qui, sans fermer les yeux sur les défauts, ne demande qu’à goûter les beautés, publie jeune en général, et que n’égarent ni de vieux ni de nouveaux préjugés. C’est à ce public que nous essaierons de parler.

« On se souvient d’un modeste volume qui parut l’an dernier sous le titre de Poésies de Joseph Delorme. Ce volume, où il y avait beaucoup à louer et beaucoup à reprendre, fut, comme il arrive toujours, fort diversement jugé. Ceux qui prirent la peine de le lire en entier y trouvèrent, en général, une rare originalité, et tous les germes d’un talent qui devait se développer et grandir. Ceux, au contraire, qui ne le connurent que par deux ou trois pièces choisies maladroitement où à mauvaise intention, déclarèrent l’auteur indigne de tout examen sérieux. Cet auteur est encore celui des Consolations, et, quand il ne l’avouerait pas dans sa préface, de l’un à l’autre de ces ouvrages il y a filiation évidente : ce sont en quelque sorte le premier et le second chapitre d’un roman qui est encore loin d’être fini. Joseph Delorme, en un mot, exprime un certain état de l’âme ; les Consolations, un autre état de la même âme ; mais chacun des deux volumes n’en exprime qu’un seul. De là, si on veut le comprendre et le sentir, la nécessité, cette fois comme l’autre, de lire toutes les pièces dans leur ordre. Isolées, elles perdent leur sens, ou seulement mises hors de leur place : ce ne sont plus alors que des fragments séparés d’une œuvre qui se lie ; ce ne sont plus que les membres disjoints d’un corps qui se tient. Il y a dans cette manière de procéder quelque chose d’un peu lent et peut-être d’assez monotone, mais qui ne manque pas de charme. On aime à suivre cette pensée unique à travers tous ses détours et sous toutes ses transformations ; à la voir avancer doucement, puis se replier sur elle-même, puis avancer de nouveau. Ainsi elle se produit bien plus complète, elle se développe bien plus large que si, conçue par un esprit vif et encadrée dans cinq ou six strophes, elle y brillait un moment pour disparaître après.

« Nous avons dû commencer par cette observation, parce qu’elle est capitale. Elle explique comment des esprits judicieux et droits se sont complétement mépris sur le livre de M. Sainte-Beuve ; elle nous explique à nous-même comment, éprouvant d’abord peu de sympathie pour son talent, nous nous sommes par degrés laissé prendre et entraîner. Une poésie un peu intime a d’ailleurs besoin, même chez le lecteur, de solitude et de méditation. Jetée comme délassement au milieu des préoccupations politiques, ou prise après dîner pour stimuler la langueur d’une conversation qui ennuie, comment pourrait-elle être sentie ?

« Maintenant disons quel est le sujet des Consolations. Joseph Delorme nous avait montré un pauvre jeune homme doué de belles facultés, mais brisé par le malheur, aigri par la pauvreté, égaré par le désespoir, mélange douloureux de sentiments élevés et de basses fantaisies, rêvant un monde meilleur, et remuant avec joie toutes les fanges de la vie ; repoussant l’idée de Dieu, et incessamment poursuivi de la pensée du suicide. Ici le désespoir a fait place à une douce tristesse, l’impiété s’est convertie en un vague sentiment religieux. Vous vous souvenez des admirables leçons où M. Cousin nous a si bien peint l’état singulier de ces âmes qui, par dégoût du scepticisme, se jettent dans le mysticisme, et l’embrassent avec amour. Eh bien ! on pourrait dire que les Poésies de Joseph Delorme et les Consolations sont les deux chaînons qui unissent l’un à l’autre. Le scepticisme, dans Joseph Delorme, n’était pas encore parti, mais il s’en allait. Le mysticisme, dans les Consolations, n’est pas encore venu, mais il vient. Ce n’est point l’orgueilleuse et triste incrédulité de lord Byron, encore moins la foi paisible et pure de M. de Lamartine : c’est un état bien plus commun aujourd’hui, état d’incertitude et de transition, penchant vers la philosophie par l’esprit, vers la religion par le cœur, ne croyant pas, mais aspirant à croire. En un mot, pour parler comme l’auteur, la maladie commence à céder, et c’est à la poésie d’abord, c’est surtout à l’amitié qu’il en est redevable. Aussi dans cette nouvelle phase de son existence la poésie et l’amitié sont-elles intimement unies. Chaque morceau du recueil porte le nom d’un ami, non par une vaine affectation, mais parce que le souvenir de cet ami était en effet présent, lorsque le morceau a été composé. Et si, parmi ces noms, il en est un qui revient sans cesse, c’est que celui que ce nom désigne n’est jamais absent de la pensée de l’auteur, c’est que, plus que personne, cet ami a su décider en lui la crise dont il se réjouit. Nous savons tout ce que peuvent prêter au ridicule ce dévouement sans bornes et cette admiration sans limites ; mais nous sentons aussi tout ce qu’ils ont de sincère et par conséquent de touchant.

« On le voit : ici l’auteur et le livre sont tellement identifiés, que, raconter l’histoire de l’un, c’est presque rendre compte de l’autre. Assurément, que l’état que nous tenons de décrire soit ou non raisonnable et bon, il est vrai, il est profond, et par conséquent éminemment poëtique. Reste à savoir si l’exécution n’a pas manqué à la conception et l’artiste au penseur. Car ce n’est pas tout de renfermer en son sein une mine de poésie abondante et riche ; il faut encore l’en extraire et la montrer pure et brillante au dehors. D’après ce que nous avons dit en commençant, on connaît déjà un des caractères principaux de la forme poétique de M. Sainte-Beuve : c’est la lenteur avec laquelle sa pensée se développe. On ne peut donc, nous le répétons, le juger sur un fragment détaché, ni même sur une pièce entière isolée des pièces qui précédent et qui suivent Cependant nous en citerons une, qui, jointe à celles que le Globe a déjà citées, pourra, ce nous semble, donner des autres une assez juste idée. Quand on l’aura lue pour en goûter l’ensemble, nous prions de la relire pour en examiner les détails ; nulle part peut-être la facture de M. Sainte-Beuve ne se montre plus à nu :

Dans l’Île Saint-Louis, le long d’un quai désert…

(Suit la pièce entière dédiée à M. Auguste Le Prévost, qui commence par ce vers.)


« Nous ne savons, mais rien dans notre langue ne nous fait éprouver le même genre de plaisir que ce morceau si touchant et si simple. Il semble que nous marchions côte à côte avec l’auteur, et que le long de ce quai désert notre pensée erre avec la sienne et se prenne machinalement aux mêmes vieux souvenirs, s’abandonne aux mêmes réflexions. C’est une rêverie comme dans nos moments de paisible contemplation nous nous y sentons tous entraînés. Telle est en effet l’imagination, ou, si l’on veut, la muse de M. Sainte-Beuve. Il ne lui faut ni grandes catastrophes ni sublimes spectacles. Plus modeste et plus bourgeoise, elle loge en garni, dîne à table d’hôte, se promène sur les quais ou les boulevards, et partout s’inspire de ce qui l’entoure, s’anime de ce qu’elle voit. Tout, en un mot, est pour elle source d’émotion et de poésie : une vieille maison qui projette son ombre sur le quai, une sculpture abandonnée dans une cour, une branche d’arbre qui pend devant sa fenêtre, tout, jusqu’aux recoins poudreux de sa chambre. C’est de là que toujours elle part pour s’élever aux méditations les plus hautes ; c’est là qu’ensuite elle vient se reposer, et prendre des forces nouvelles.

« Plusieurs poëtes on Angleterre ont ainsi procédé ; mais aucun en France. Aussi, comme toute innovation, celle-ci fait-elle jeter de grands cris. « C’est, dit-on, rabaisser la poésie que de la faire, descendre à se si vulgaires détails. La poésie est fille des dieux et ne doit pas déroger. » Admirable critique ! Faut-il cent fois répéter que la poésie est partout où il existe un poëte, et là seulement ? Que d’honnêtes jeunes gens nous avons connus qui, au sortir du collège, se mettaient en quête de poésie au delà des Alpes ou des Apennins ! Les cheveux longs et la barbe touffue, on les voyait le matin errer dans les rues de Pompéïa, gravir le Vésuve, s’asseoir au Colisée ; et, malgré tout cela, cette inspiration qu’ils étaient venus chercher si loin les fuyait comme à Paris ou à Lyon. « J’ai du malheur, nous disait un d’eux, un jour que nous le rencontrâmes dans les catacombes de Naples. Je me promène ici depuis bientôt six heures, et je ne trouve rien : cependant les catacombes sont bien poétiques. » C’est que si la nature extérieure a sa poésie, cette poésie n’est qu’un germe que peut seule féconder une âme poétique ; c’est de plus qu’en poésie comme en amour les penchants sont divers. Il n’est pas sûr que le Pausilippe inspirât M. Sainte-Beuve aussi bien que son boulevard d’Enfer.

« Toutes les pièces du recueil ne sont pourtant pas du même genre. Souvent le poëte nous initie moins au travail de son imagination, et l’inspiration nous apparaît sans que nous la voyions venir. Nous citerons, par exemple, la pièce adressée à mademoiselle ***, chef-d’œuvre, selon nous, de sensibilité et de grâce ; nous citerons la Harpe éolienne, traduction ravissante du poëte anglais Coleridge, avec lequel M. Sainte-Beuve a de si remarquables rapports. Nous citerons enfin l’admirable morceau sur l’art, que le Globe à inséré tout entier. Il n’y a point là de ces détails qu’on appelle vulgaires ; mais ce n’en est pas moins une poésie de même nature. Bien différent de ces poëtes qui font des vers pour en faire, M. Sainte-Beuve pense et sent, et ses pensées comme ses sentiments débordent en poésie.

« Pour parler à fond du style, il nous faudrait presque un second article. Le style de M. Sainte-Beuve, en effet, a deux caractères, l’un qui lui est propre, et l’autre qu’il tient de l’école à laquelle il appartient. Cette école, on le sait, croit, et nous croyons avec elle, que la langue poétique de la France a, depuis Corneille et Molière, été continuellement s’effaçant. C’est donc au commencement du dix-septième siècle, au delà même de Racine qu’elle cherche à remonter. Là, selon elle, est un instrument souple et fort, plein et varié, instrument que les poëtes du dernier siècle ont à tort délaissé et que leurs successeurs doivent tâcher de ressaisir. Telle est, en fait de style, la révolution, ou, si l’on veut, la restauration, qu’avec persévérance et courage poursuivent en ce moment les poëtes de la nouvelle école. Mais une restauration est toujours pleine de difficultés et de dangers, et peut-être n’ont-ils pas su toujours s’en garantir. Peut-être, par haine de la régularité monotone du vers qu’ils attaquent, ont-ils trop brisé leur vers, et, par ennui du solennel, trop recherché le familier. De là, plusieurs singularités qui, comme on l’a déjà dit dans ce journal, sont en quelque sorte leur cocarde. Cette cocarde, M. Sainte-Beuve la montre beaucoup moins dans ce nouveau recueil que dans le premier ; mais il ne le cache pas encore tout à fait. Quant à son style propre, il est, si nous pouvons parler ainsi, tout d’une pièce avec la pensée, et c’est ce qui le rend de temps en temps trainant et pénible. Le sentiment restant toujours un peu vague, l’expression en effet n’en saurait être parfaitement précise. La période va donc s’allongeant et s’étendant sans mesure. En un mot, c’est avec quelque effort que la pensée se dégage et se produit au dehors, ce qui nous paraît tenir surtout à la pensée elle-même. Nous ne disons pourtant pas que la difficulté ne peut être plus heureusement surmontée. M. Sainte-Beuve (il le reconnaît quelque part lui-même) n’est pas encore parfaitement maître de la langue poétique : il faut, pour la dompter, qu’il lutte et se débatte ; et la victoire quelquefois peut rester incomplète.

« En résumé, en France, où nous avons si peu de poésie personnelle, M. Sainte-Beuve est, nous le croyons, appelé à tenir un haut rang. Il est, d’ailleurs, ce que ne sont pas tous les poëtes, un penseur et un homme d’esprit. Qu’on ne cherche en lui ni vif intérêt dramatique, ni morceaux de bruit et d’éclat ; le bruit dérangerait ses rêveries, l’éclat conviendrait mal à ses habitudes craintives et simples. Nous avons entendu reprocher à M. Sainte-Beuve d’avoir imité M. Victor Hugo ; pour nous, à quelques prétentions de style près, nous ne connaissons pas deux poëtes plus dissemblables. M. Hugo est surtout un poëte d’imagination, M. Sainte-Beuve un poëte de pensée. C’est par l’image que le premier arrive presque toujours au sentiment ; par le sentiment, que le second arrive à l’image. Nous pourrions pousser plus loin ce parallèle ; mais cet article est déjà trop long. Répétons donc en terminant que de Joseph Delorme aux Consolations il y a progrès très-notable. Nous avons la confiance que l’auteur ne s’arrêtera pas là.

« O. (Duvergier De Hauranne.) »


Tous les journaux ne me furent pas aussi favorables : Le National, par la plume de M. Louis Peisse, se montra d’un classicisme rigoureux. Je ne reproduis pas (ce serait trop d’humilité), mais je signale aux lecteurs qui aiment la contradiction cet article d’un esprit exact, sobre et un peu chagrin (28 mars 1830). Armand Carrel lui-même, que je connaissais peu alors, voulut bien, à la fin d’une série d’articles sur Hernani (29 mars 1830), déplorer avec politesse mon égarement : « On ne peut, disait-il en terminant, attaquer par trop d’endroits à la fois une production pareille, quand on voit, par la préface des Consolations, la déplorable émulation qu’elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste. »

Le mot d’émulation n’était peut-être pas très-justement choisi ; et bien que tous mes vœux fussent certainement pour le succès d’Hernani, l’esprit du Recueil des Consolations et toute l’intention de la préface étaient plutôt en faveur de l’inspiration lyrique et intérieure, de manière même à faire contraste avec le mouvement dramatique dans lequel on se lançait. Il semblait déjà qu’il y eût de ma part un léger regret et une plainte.

Carrel n’y regardait pas de si près en littérature. Mais la plupart des esprits purement littéraires me furent favorables. Dans les lettres nombreuses qui m’arrivèrent alors et dont j’ai conservé quelques-unes, je me hasarde à choisir celles qui ont quelque chose de remarquable par les noms des signataires ou par les jugements. Je laisse au lecteur le soin d’y faire la part du compliment et de l’opinion sincère.

M. de Chateaubriand m’écrivait :


« 30 mars 1850.

« Je viens, monsieur, de parcourir trop rapidement vos Consolations ; des vers pleins de grâce et de charme, des sentiments tristes et tendres se font remarquer à toutes les pages. Je vous félicite d’avoir cédé à votre talent, en le dégageant de tout système. Écoutez votre génie, monsieur ; chargez votre muse d’en redire les inspirations, et pour atteindre la renommée, vous n’aurez besoin d’être porté dans le casque de personne[1].

« Recevez, monsieur, je vous prie, mes sentiments les plus empressés et mes sincères félicitations.

« Chateaubriand. »


Lamartine n’avait été qu’à demi satisfait de Joseph Delorme ; il y voyait pour la forme une imitation d’André Chénier qu’il prisait peu alors ; il me l’écrivit en des termes plus indulgents pour moi que justes pour A. Chénier. Mais la première pièce des Consolations qu’il avait lue un jour manuscrite chez Victor Hugo sur la marge d’un vieux Ronsard in-folio qui nous servait d’album, l’avait tout à fait conquis. Je le connus personnellement dans l’été de cette année 1829, et en souvenir d’une promenade et d’un entretien au Luxembourg, je lui adressai la pièce qui est la VIe des Consolations. Il y répondit aussitôt, et le jour même où il la recevait, par une Épitre qu’il griffonna au crayon sur son album. Quelques jours après il me l’envoyait copiée avec ce mot :


« Saint-Point, 24 août 1829.

« Je vous tiens parole, mon cher Sainte-Beuve, plus tôt que je ne comptais. Voici ces vers que je suis parvenu à vous griffonner en trois jours sur les idées que votre épitre délicieuse m’avait inspirées quand je la reçus, et qui étaient ensevelis et effacés sur mon album au crayon…

« Pardonnez-moi de vous répéter en vers mes injures poétiques sur quelques morceaux de Joseph Delorme, vous verrez qu’elles sont l’ombre de la lumière qui environnera son nom. Et si ce sans-façon poétique vous déplait, déchirez-les.

« Adieu et mille amitiés à vous et à nos amis[2].

« Lamartine. »


Ce fut dans l’été de 1830 que parurent les deux volumes des Harmonies, sur lesquels je fis des articles au Globe. Lamartine m’en remercia par une lettre qui exprime bien les préoccupations et les pensées de ce temps, et qui en fixe exactement la nuance, Il y mêle son jugement sur les Consolations, lequel est si favorable qu’il y aurait pudeur à le produire, si lui-même, bien des années après, n’avait dit les mêmes choses, et en des termes presque semblables, dans un de ses Entretiens familiers sur la littérature.


« Au château de Saint-Point, 27 juin 1850.

« Recevez mes bien vifs remerciments, mon cher Sainte-Beuve, pour toute la peine que vous a donnée le laborieux enfantement de mes deux volumes au jour. J’ai lu avec reconnaissance les deux articles du Globe. On m’a dit que le Constitutionnel même avait parlé assez favorablement. Le grand nombre de lettres particulières d’inconnus que je reçois tous les jours me font assez bien augurer pour l’avenir de cette publication.

« Je suis enfin au lieu du repos ; les élections l’ont un moment troublé ; mais elles sont partout comme ici, si prononcées dans un sens hostile qu’il n’y rien à faire qu’à s’envelopper de son manteau et à attendre les événements. Lorsque, comme nous, on déplore les sottises des deux partis, on passe sa vie à gémir. Tout marche à un renversement de l’État, provisoirement tranquille, où nous étions depuis quelques années ; hâtez-vous de faire entendre votre voix poétique pendant qu’il y a encore au moins le silence de la terreur ; bientôt peut-être on n’entendra plus que le cri des combattants. Les symptômes sont alarmants ; vos paisibles amis de Paris qui font de la politique avec leur encre et leur papier dans la liberté des théories, verront à quels éléments réels ils vont avoir affaire. La plume cédera au sabre. Soyez-en sûr…[3].

« Hier j’ai relu les Consolations pour me consoler de ce que j’entrevois ; elles sont ravissantes. Je le dis et je le répète ; c’est ce que je préfère dans la poësie française intime. Que de vérité, d’âme, d’onction et de poésie ! J’en ai pleuré, moi qui oncques ne pleure. Soyez en repos contre vos détracteurs ; je vous réponds de l’avenir avec une telle poésie : croissez seulement et multipliez.

« Adieu, Mille amitiés.

« A. de Lamartine. »


Béranger, de son côté, avec une indulgence presque égale, mais aussi avec cette malice légère dont il savait assaisonner les éloges et en ne craignant pas de badiner et de sourire à de certains passages, m’écrivait :


« Mars 1850.
« Mon cher Delorme,

« Sachant que j’ai écrit à Hugo au sujet d’Hernani, peut-être, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je veux me faire le thuriféraire de toute l’école romantique. Dieu m’en garde ! et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remerciments pour les doux instants que votre nouveau volume m’a procurés. Il est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s’est épuré d’une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien encore à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases ; mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vous-même, qu’il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C’est ce que je vais faire, au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques.

« Savez-vous une crainte que j’ai ? c’est que vos Consolations ne soient pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont mis tant et si fort la critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n’auriez pas dû vous consoler sitôt ; gens égoïstes, il est vrai, qui se plaisent aux souffrances des hommes d’un beau talent, parce que, disent-ils, la misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de ces mauvais cœurs. Toutefois, j’ai du bon ; aussi vos touchantes Consolations m’ont pénétré l’âme, et je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poëtes tombés dans l’ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j’ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot de Seigneur, vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l’Olympe de l’élection d’un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c’est qu’il me semble que c’est à quelque beauté, tendrement superstitieuse, que vous l’avez emprunté par condescendance amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un effet de critique impie. Je suis croyant, vous le savez et de très-bonne foi ; mais aussi je tâche d’être vrai en tout, et je voudrais que tout le monde le fût, même dans les moindres détails. C’est le seul moyen de persuader son auditoire.

« Qu’allez-vous conclure de ma lettre ? Je ne sais trop. Aussi, je sens le besoin de me résumer.

« À mes yeux vous avez grandi pour le talent et grandi beaucoup. Le sujet de vos divers morceaux plaira peut-être moins à ceux qui vous ont le plus applaudi d’abord ; il n’en sera pas ainsi pour ceux d’entre eux qui sont sensibles à tous les épanchements d’une âme aussi pleine, aussi délicate que la vôtre. L’éloge qui restera commun aux deux volumes, c’est de nous offrir un genre de poésie absolument nouveau en France, la haute poésie des choses communes de la vie. Personne ne vous avait devancé dans cette route ; il fallait ce que je n’ai encore trouvé qu’en vous seul pour y réussir. Vous n’êtes arrivé qu’à moitié du chemin, mais je doute que personne vous y devance jamais ; je dirai plus : je doute qu’on vous y suive. Une gloire unique vous attend donc ; peut-être l’avez vous déjà complètement méritée ; mais il faut beaucoup de temps aux contemporains pour apprécier les talents simples et vrais ; ne vous irritez donc point de nos hésitations à vous décerner la couronne. Mettez votre confiance en Dieu ; c’est ce que j’ai fait, moi, poëte de cabaret et de mauvais lieux, et un tout petit rayon de soleil est tombé sur mon fumier. Vous obtiendrez mieux que cela et je m’en réjouis. À vous de tout mon cœur.

« Béranger. »


Ce n’est pas sans un sentiment de plaisir mélangé de tristesse et d’étonnement, après tant d’années durant lesquelles ont eu le temps de se refroidir ou de s’altérer les vives et faciles attractions de la jeunesse, que je retrouve, au sujet du même Recueil, des lettres toutes tendres de M. Vitet, tout aimables de M.  Duchâtel, de M. Edmond de Cazalès qui avait rendu compte du livre dans le Correspondant, une pièce de vers en strophes lyriques que m’adressait Alexandre Dumas, une lettre de Buchez le saint-simonien, non encore catholique, et qui, au nom même de mes sympathies, me conviait à une direction religieuse nouvelle (31 mars 1830) :


« Monsieur, je viens de lire vos Consolations ; et je ne puis résister au désir de vous écrire. Vous êtes poëte ; il faut que je vous parle encore : vous êtes poëte, m’écouterez-vous ? écouterez-vous des mots que je crois simples, qui sont dur peut-être ? Vous m’avez fait pleurer. et, cependant, je suis déjà vieux. Au nom de ces pleurs, je vous parle… »


Suivait une discussion, une allocution pressante et chaleureuse, un Compelle intrare dans la religion de l’avenir.

Mais je dus à Beyle (Stendhal), le spirituel épicurien et l’un des plus osés romantiques de la prose, un des suffrages qui étaient le plus faits pour me flatter. Il était peu disposé, en général, en faveur des vers, et des vers français en particulier. Dans un premier écrit sur le Romantisme en 1818, il avait dit :


«… La France et l’Allemagne sont muettes : le génie poétique éteint chez ces nations n’est plus représenté que par des foules de versificateurs assez élégants, mais le feu du génie manque toujours ; mais si on veut les lire, toujours l’ennui comme un poison subtil se glisse peu à peu dans l’âme du lecteur ; ses veux deviennent petits, il s’efforce de lire, mais il baille, il s’endort et le livre lui tombe des mains. »


Quelle fut donc ma surprise quand je reçus de lui, avec qui je n’avais eu d’ailleurs que des relations assez rares et de rencontre, une lettre ainsi conçue !


« Après avoir lu les Consolations trois heures et demie de suite, le vendredi 26 mars (1850).


« S’il y avait un Dieu, j’en serais bien aise, car il me payerait de son paradis pour être honnête homme comme je suis.

« Ainsi je ne changerais rien à ma conduite, et je serais récompensé pour faire précisément ce que je fais.

« Une chose cependant diminuerait le plaisir que j’ai à rêver avec les douces larmes que fait couler une bonne action : cette idée d’en être payé par une récompense, un paradis.

« Voilà, monsieur, ce que je vous dirais en vers, si je savais en faire aussi bien que vous. Je suis choqué que vous autres qui croyez en Dieu, vous imaginiez que, pour être au désespoir trois ans de ce qu’une maîtresse vous a quittés, il faille croire en Dieu. De même un Montmorency s’imagine que, pour être brave sur le champ de bataille, il faut s’appeler Montmorency.

« Je vous crois appelé, monsieur, aux plus grandes destinées littéraires, mais je trouve encore un peu d’affectation dans vos vers. Je voudrais qu’ils ressemblassent davantage à ceux de La Fontaine. Vous parlez trop de gloire. On aime à travailler, mais Nelson (lisez sa Vie par l’infâme Southey), Nelson ne se fait tuer que pour devenir pair d’Angleterre. Qui diable sait si la gloire viendra ! Voyez Diderot promettre l’immortalité à M. Falconet sculpteur.

« La Fontaine disait à la Champmeslé : « Nous aurons la gloire, moi pour écrire et vous pour réciter. » Il a deviné. Mais pourquoi parler de ces choses-là ? La passion a sa pudeur, pourquoi révéler ces choses intimes ? pourquoi des noms ? Cela a l’air d’une prônerie, d’un puff.

« Voilà, monsieur, ma pensée et toute ma pensée. Je crois qu’on parlera de vous en 1890. Mais vous ferez mieux que les Consolations, quelque chose de plus fort et de plus pur. »


Ce même Beyle, quelques mois après et au lendemain de la révolution de Juillet, nommé consul à Trieste, et se croyant prêt à partir (il n’obtint pas l’Exequatur), m’écrivait cet autre billet tout aimable, qui me prouvait une fois de plus qu’il augurait bien de moi et qu’il ne tenait pas à lui que je ne devinsse quelque chose :


« 71, rue Richelieu, ce 29 septembre 1830.

« Monsieur, on m’assure à l’instant que je viens d’être nommé consul à Trieste. On dit la nature belle en ce pays. Les îles de l’Adriatique sont pittoresques. Je fais le premier acte de consulat en vous engageant à passer six mois ou un an dans la maison du consul. Vous seriez, monsieur, aussi libre qu’à l’auberge ; nous ne nous verrions qu’à table. Vous seriez tout à vos inspirations poétiques.

« Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués,

« Beyle. »


C’était aux Consolations et aux espérances qu’elles donnaient que je devais tous ces témoignages

Parmi mes amis du Globe ou qui appartenaient par leurs idées à ce groupe, il en est deux de qui je reçus des marques de sympathie accompagnées de quelques indications justes et dont j’aurais pu profiter. M. Viguier, l’un des maîtres les plus distingués et les plus délicats de l’ancienne École normale, à qui j’avais dédié l’une des pièces (la IIe) du Recueil, après m’avoir remercié cordialement, après m’avoir dit : « Ce n’est pas un livre, c’est encore cette fois une âme vivante que vous m’avez fait lire ; telle est votre manière : entre votre talent et votre manière morale il y a intimité ; » ajoutait ces paroles que j’aurais dû peser davantage et dont j’ai vérifié depuis la justesse :


« Voilà donc une phase nouvelle, un autre degré de l’échelle poétique et morale. Il faudra bien vous laisser dire que l’on ne voit pas assez clairement le point où vous arrivez dans la foi, ni celui où vous tendez ; que le désespoir, avec tous ses scandales, fait plus pour le succès et pour une certaine originalité qu’un premier retour à des pensées religieuses ; que vous paraissez menacé du mysticisme dévot, et qu’en attendant, le mysticisme d’une rêverie toute subjective ne laisse pas assez arriver dans ce sanctuaire toujours tendu de deuil l’air du dehors, le soleil, la vie du monde. Qu’importe ? ce n’est encore qu’une seule année de votre vie ! L’unité du ton, quand il est vrai, fort et animé, n’est point la monotonie. Ce n’est pas la popularité, c’est la durée qui doit faire votre succès. Vous n’avez qu’à vivre pour varier les applications d’un si beau talent. Vivez donc, mon cher Sainte-Beuve, et vivez heureux ! Que le bonheur vous inspire aussi bien que les chagrins et la pénitence : ce sera une double satisfaction pour ceux qui vous aiment. »


L’ami intime de M. Viguier, Farcy, qui devait quelques mois après tomber sous une balle royaliste dans le combat des derniers jours de Juillet, et avec qui je m’étais lié depuis peu, ne me parlait pas différemment, et de plus il fixait par écrit pour lui-même ses observations critiques dans des pages qui ne m’ont été communiquées qu’après sa mort. Les voici : c’est une appréciation critique complète de mes deux premiers Recueils, et bien que les pages soient restées inachevées, elles ne laissent rien à désirer pour le sens : combien j’en ai admiré la pénétration et reconnu au dedans de moi la portée exacte et précise ! Farcy avait touché tous les points secrets :


« Dans le premier ouvrage (dans Joseph Delorme), disait-il, c’était une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et instruit ; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu’un esprit vulgaire et une âme façonnée à l’image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, et d’ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d’une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.

« Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d’un pareil cœur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.

« Aujourd’hui dans les Consolations il sort de sa débauche et de son ennui ; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donné de l’importance et l’ont sauvé de l’affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s’est tourné vers Dieu d’où vient la paix et la joie.

« Il n’est pas sorti de son abattement par une violente secousse : c’est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s’examinant beaucoup ; il n’a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa passion avec emportement et audace ; plus tard peut-être… Aujourd’hui il cherche, il attend et se défie.

« Mais son cœur lui échappe et s’attache à une fausse image de l’amour. L’étude, la méditation religieuse, l’amitié, l’occupent si elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l’art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n’avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de sa vie habituelle. — Il comprend tout, aspire à tout, et n’est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d’émotions qui s’attachent à des objets pour lesquels le grand nombre n’a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d’esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu’attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d’une noble âme et causer ce contraste pénible qu’on retrouve dans certaines scènes de Shakespeare (Lear, etc.), qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.

« Ces goûts changeront ; cette sincérité s’altérera ; le poëte se révélera avec plus de pudeur ; il nous montrera les blessures de son âme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c’est un emportement du principe passionné en nous, quand c’est philosophie audacieuse, mais non quand il n’est qu’un égarement furtif, une confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer ; il va plus mal au poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé, à qui il faut l’enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.

« L’auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais il y est ramené par l’ennui de ce qui l’entoure, et aussi effrayé par l’immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l’aise, il sent plus vivement par le contraste ; il chérit son étroit horizon où il est à l’abri de ce qui le gêne, où son esprit n’est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l’accable encore, ce qui est moins poétique. Il n’a pas pris assez de fierté et d’étendue pour dominer toute cette nature, pour l’écouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée : on n’y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie : ses tableaux manquent d’air et de lointains fuyants.

« Il s’efforce d’aimer et de croire, parce que c’est là-dedans qu’est le poëte : mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si je puis ainsi dire. Il va de l’amitié à l’amour comme il a été de l’incrédulité à l’élan vers Dieu.

« Cette amitié n’est ni morale ni poétique. »


Il avait raison. — Il me fut difficile, pourquoi ne l’avouerais-je pas ? de tenir tout ce que les Consolations avaient promis. Les raisons, si on les cherchait en dehors du talent même, seraient longues à donner, et elles sont de telle nature qu’il faudrait toute une confession nouvelle pour les faire comprendre. Ceux qui veulent bien me juger aujourd’hui avec une faveur relativement égale à celle de mes juges d’autrefois, trouveront une explication toute simple, et ils l’ont trouvée : « Je suis critique, disent-ils, je devais l’être avant tout et après tout ; le critique devait tuer le poëte, et celui-ci n’était là que pour préparer l’autre. » Mais cette explication n’est pas, à mes yeux, suffisante.

En effet, la vie est longue, et avant que la poésie, « cette maîtresse jalouse et qui ne veut guère de partage, » songeât à s’enfuir, il s’écoula encore bien du temps. J’étais poëte avant tout en 1829, et je suis resté obstinément fidèle à ma chimère pendant quelques années, la critique n’étant guère alors pour moi qu’un prétexte à analyse et à portrait. Qu’ai-je donc fait durant les saisons qui ont suivi ? La Révolution de Juillet interrompit brusquement nos rêves, et il me fallut quelque temps pour les renouer. Moi-même, à la fin de l’année 1830, j’éprouvai dans ma vie morale des troubles et des orages d’un genre nouveau. Des années se passèrent pour moi à souffrir, à me contraindre, à me dédoubler. Je confiai toujours beaucoup à la Muse, et le Recueil qu’on va lire (les Pensées d’août), aussi bien que les fragments dont j’ai fait suivre précédemment l’ancien Joseph Delorme et que j’ai glissés sous son nom, le prouvent assez. Le roman de Volupté fut aussi une diversion puissante, et ceux qui voudront bien y regarder verront que j’y ai mis beaucoup de cette matière subtile à laquelle il ne manque qu’un rayon pour éclore en poésie.

Mais l’impression même sous laquelle j’ai écrit les Consolations n’est jamais revenue et ne s’est plus renouvelée pour moi. « Ces six mois célestes de ma vie, » comme je les appelle, ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens, qui faisaient un charme, cela en effet ne pouvait durer ; et ceux de mes amis (il en est) qui auraient voulu me fixer et comme m’immobiliser dans cette nuance, oubliaient trop que ce n’était réellement qu’une nuance, aussi passagère et changeante que le reflet de la lumière sur des nuages ou dans un étang, à une certaine heure du matin, à une certaine inclinaison du soir.


  1. C’est une allusion au sonnet à Victor Hugo xxiii), où il est dit :

    Comme un guerrier de fer, un vaillant homme d’armes,
    S’il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes,
    Il le prend dans son casque et le porte en chemin.

  2. Ces amis, c’étaient Hugo, David le sculpteur, de Vigny ; mais de Vigny demeurait alors dans le quartier du Roule, où il habite encore aujourd’hui ; et nous, au contraire, Hugo, moi-même, David ainsi que les Dévéria, nous étions dans la rue Notre-Dame-des-Champs ou aux environs : c’était toute une petite colonie qui fut au complet de 1827 jusqu’à l’automne de 1830. — Ne pas confondre cette période plus ancienne de la jeunesse de Victor Hugo avec l’époque de la Place Royale qui fut un cadre et un monde tout différents.
  3. On trouvera peut-être que M. de Lamartine se méprenait ici dans ses présages trop sombres. Mais le poëte voit de loin ; et en 1830, si M. de Lamartine s’est trompé dans ses prévisions immédiates, ce n’était qu’affaire de temps et de distance ; il anticipait 1848 et 1851 ; il voyait deux ou trois horizons à la fois. Ce qu’il ne prévoyait pas, c’est qu’il serait l’Orphée qui plus tard dirigerait et réglerait par moments de son archet d’or cette invasion de barbares.