Jules César (Shakespeare)/Traduction Montégut, 1870/Acte I

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Traduction par Émile Montégut.
Texte établi par Émile Montégut, Hachette (Œuvres complètes. Tome VIIp. 403-420).
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JULES CÉSAR.




ACTE I


Scène I

Rome. — Une rue.
Entrent FLAVIUS et MARULLUS, suivis par un flot de populace.

Flavius. — Hors d’ici ! Au logis, fainéants, au logis ! Est-ce que c’est aujourd’hui jour de fête ? Comment ! Est-ce que vous ne savez pas qu’étant des artisans, vous ne devez pas vous montrer un jour ouvrier, sans avoir les insignes de vos professions ? — Parle, toi, quel est ton métier ?

Premier citoyen. — Hé, Seigneur, je suis charpentier.

Marullus. — Où est ton tablier de cuir et ta règle ? Pourquoi te promènes-tu avec tes plus beaux habits ? — Et vous, Monsieur, quel est votre métier ?

Deuxième citoyen. — Ma foi, Seigneur, pour ce qui est d’avoir un bel état, je ne suis, comme vous diriez, qu’un rapiéceur.

Marullus. — Mais quel est ton métier ? Réponds-moi directement.

Deuxième citoyen. — C’est un métier, Seigneur, que je puis exercer, je l’espère, avec une bonne conscience ; puisque je suis, Seigneur, un raccommodeur de vieilles âmes de chausses[1].

Marullus. — Quel métier, drôle ? Quel métier, méchant drôle ?

Deuxième citoyen. — Voyons, je vous en prie, Seigneur, que je ne vous mette pas hors de vous ; et cependant si vous avez certaine chose qui se montre en dehors, Seigneur, je puis vous raccommoder.

Marullus. — Qu’entends-tu par là ? Me raccommoder, impertinent garçon ?

Deuxième citoyen. — Parbleu, Seigneur, vous ressemeler.

Flavius. — Tu es savetier, alors ; est-ce là ton métier ?

Deuxième citoyen. — Vraiment, Seigneur, je ne vis absolument que par l’alêne : je ne me mêle des affaires des hommes et des affaires des femmes qu’avec l’alêne. Je suis, en vérité, Seigneur, un chirurgien de vieux souliers ; lorsqu’ils sont en grand danger, je les rétablis, et il n’est pas d’homme si fier qu’il soit, ayant marché sur du cuir de vache, qui n’ait marché sur l’ouvrage de mes mains.

Flavius. — Mais pourquoi n’es-tu pas dans ton échoppe aujourd’hui ? Pourquoi conduis-tu ces gens à travers les rues ?

Deuxième citoyen. — Ma foi, Seigneur, afin de leur faire user leurs souliers, et de me procurer plus d’ouvrage. Mais la vérité, Seigneur, c’est que nous nous donnons congé pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.

Marullus. — Pourquoi vous réjouir ? Quelle conquête rapporte-t-il dans sa patrie ? Quels tributaires le suivent à Rome, pour parer son triomphe, en marchant, captifs ! Liés de chaînes, derrière les roues de son char1 ? Ô bûches, pierres, êtres pires que les choses insensibles ! Ô cœurs endurcis, cruels habitants de Rome, ne connaissiez-vous pas Pompée ? Que de fois n’avez-vous pas grimpé sur les murailles et les remparts, sur les tours et les fenêtres ! Oui, même sur le faîte des cheminées, vos enfants dans vos bras, et n’y êtes-vous pas restés assis, tant que le jour était long, dans une attente patiente, afin de voir le grand Pompée passer à travers les rues de Rome ? Et lorsque vous voyiez apparaître seulement son char, ne poussiez-vous pas une acclamation d’une telle unanimité que le Tibre tremblait sous ses flots en entendant l’écho de vos cris répercutés par ses rivages creux ? Et maintenant vous venez vous mettre en habits de fête, maintenant vous vous octroyez congé, maintenant vous semez des fleurs sur la route de celui qui revient triompher du sang de Pompée ! Partez ! Courez à vos maisons, tombez à genoux, priez les Dieux de retenir le fléau qui doit nécessairement tomber sur cette ingratitude.

Flavius. — Allez, allez, mes bons compatriotes, et pour expier cette faute, assemblez tous les pauvres gens de votre condition ; conduisez-les sur les bords du Tibre, et pleurez vos larmes dans le fleuve jusqu’à ce que ses flots les plus bas viennent baiser le plus haut point de ses rivages. (Sortent les citoyens.) Voyez un peu si le très-bas métal dont ils sont faits n’a pas été ému ; le sentiment de leur culpabilité les fait s’éloigner langue liée. Descendez de ce côté vers le Capitole ; moi, j’irai de celui-là : dépouillez les images si vous les trouvez ornées d’insignes de cérémonie.

Marullus. — Pouvons-nous faire cela ? Vous savez que c’est la fête des Lupercales2 ?

Flavius. — Peu importe ; ne permettons pas qu’aucune image porte les trophées de César. Je vais rôder par là, et chasser le peuple des rues ; faites-en autant, partout où vous apercevrez qu’ils s’attroupent. En enlevant ces grosses plumes-là de l’aile de César, nous le forcerons à prendre un vol ordinaire ; sans cela, il planerait hors de la portée des yeux humains, et nous tiendrait tous dans une crainte servile.

(Ils sortent.)



Scène II

Rome. — Une place publique.


Entrent en procession au son de la musique, CÉSAR ; ANTOINE préparé pour la course ; CALPHURNIA, PORTIA, DÉCIUS, CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS et CASCA ; une grande foule les suit ; dans le nombre est un devin.

César. — Calphurnia3 !

Casca. — Holà, silence ! César parle. (La musique cesse.)

César. — Calphurnia !

Calphurnia. — Me voici, mon Seigneur.

César. — Placez-vous directement sur le chemin d’Antoine, lorsqu’il fera sa course. Antoine !

Antoine. — Mon Seigneur, César ?

César. — Antoine, n’oubliez pas, dans l’entraînement de votre vélocité, de toucher Calphurnia ; car nos anciens disent que les femmes stériles touchées dans cette sainte course se débarrassent de la malédiction de leur infécondité.

Antoine. — Je m’en souviendrai : lorsque César dit, faites cela, c’est chose exécutée.

César. — Commencez, et qu’on n’oublie aucune cérémonie. (Musique.)

Le devin. — César5 !

César. — Hé ! Qui appelle ?

Casca. — Ordonnez que tout bruit cesse : paix une fois encore ! (La musique cesse.)

César. — Qui donc m’appelle au milieu de la foule ? J’entends une voix, plus perçante que toute la musique ensemble, qui crie : César. Parle ; César est disposé à écouter.

Le devin. — Prends garde aux Ides de Mars5.

César. — Quel est cet homme ?

Brutus. — Un devin qui vous avertit de prendre garde aux Ides de Mars.

César. — Placez-le en face de moi ; laissez-moi voir son visage.

Cassius. — Camarade, sors de la foule ; lève les yeux sur César.

César. — Que me disais-tu tout à l’heure ? répète-le moi une fois encore.

Le devin. — Prends-garde aux Ides de Mars.

César. — C’est un rêveur ; laissons-le ; passons. (Fanfares. Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)

Cassius. — Voulez-vous venir voir l’ordre de la course ?

Brutus. — Moi, non.

Cassius. — Venez, je vous en prie.

Brutus. — Je ne suis pas grand amateur de jeux : il me manque quelque peu de cette allégresse d’âme qui est dans Antoine. Mais que je ne sois pas un obstacle à vos désirs, Cassius ; je vais vous laisser.

Cassius. — Brutus, je vous observe depuis quelque temps : je ne trouve pas dans vos yeux cette courtoisie et ces marques d’affection que j’avais coutume d’y trouver : vous gardez une attitude trop roide et trop circonspecte avec votre ami qui vous aime.

Brutus. — Cassius, ne vous abusez pas : si mes regards sont voilés, c’est simplement qu’ils sont tournés sur le trouble intérieur de mon âme. Je suis assailli depuis ces derniers temps par des, sentiments qui se font quelque peu la guerre, par des pensées qui me sont entièrement personnelles, et qui peut-être altèrent légèrement ma façon d’être ; mais que mes bons amis ne s’en affligent pas, — et dans le nombre, je vous comprends, Cassius, — et qu’ils ne donnent pas à ma négligence d’autre explication que celle-ci, c’est que le pauvre Brutus, en guerre avec lui-même, oublie de faire aux autres hommes les démonstrations ordinaires d’amitié.

Cassius. — En ce cas, Brutus, je me suis bien trompé sur vos dispositions, ce qui a fait que j’ai dû ensevelir dans mon sein des pensées de grande valeur, des réflexions importantes. Dites-moi, vertueux Brutus, pouvez-vous voir votre visage ?

Brutus. — Non, Cassius, car l’œil ne se voit pas lui-même ; il ne se voit que par réflexion, par l’intermédiaire de quelque autre objet.

Cassius. — C’est juste, et on regrette beaucoup, Brutus, que vous n’ayez pas de tels miroirs pour renvoyer à votre œil l’image de votre noblesse cachée, et vous permettre de voir votre ombre. J’ai entendu bien des hommes, parmi les plus respectables de Rome, — en exceptant l’immortel César, — parler de Brutus, et tous, en gémissant sur la tyrannie du siècle, ont regretté que le noble Brutus n’eût pas ses yeux.

Brutus. — Dans quels dangers voulez-vous donc me jeter, Cassius, pour désirer me voir chercher en moi ce qui n’y est pas ?

Cassius. — Préparez-vous donc à écouter, vertueux Brutus, et puisque vous convenez que vous ne pouvez vous voir vous-même que par réflexion, moi, votre miroir, je vais modestement vous découvrir de vous-même ce que vous n’en connaissez pas encore. Ne vous méfiez pas de moi, noble Brutus : si je suis un plaisant banal, si j’ai coutume de prostituer avec des serments vulgaires mon amitié à chaque nouveau venu qui m’assure de la sienne ; s’il est à votre connaissance que j’ai pour habitude de flagorner les gens, de les presser étroitement contre mon cœur, et puis d’aller après cela médire d’eux ; s’il est à votre connaissance, que dans un banquet, je suis capable de faire profession d’amitié pour tous les convives indistinctement, eh bien alors, tenez-moi pour dangereux. (Fanfares et acclamations.)

Brutus. — Que signifie cette acclamation ? Je crains que le peuple ne choisisse César pour son roi.

Cassius. — Vraiment, craignez-vous cela ? alors je dois supposer que vous ne voudriez pas que cela fût.

Brutus. — Je ne le voudrais pas, Cassius ; cependant je l’aime bien. Mais pourquoi me retenez-vous ici si longtemps ? Qu’est-ce que vous vouliez me communiquer ? si c’est quelque chose qui regarde le bien général, placez l’honneur devant un de mes yeux, et la mort devant l’autre, et je les regarderai tous deux avec une égale fermeté ; car que les Dieux me soient propices, autant qu’il est vrai que j’aime le nom d’honneur plus que je ne crains la mort.

Cassius. — Je sais que la vertu habite en vous, Brutus, aussi bien que je connais les traits extérieurs de votre visage. Bon, l’honneur est précisément le sujet de mon histoire. Je ne puis dire ce que vous et les autres hommes pensez de cette vie ; mais pour ce qui est de moi en particulier, j’aimerais autant ne pas exister, que de vivre soumis à l’obligation de me courber devant un être égal à moi. Je suis né libre comme César, vous de même : nous avons été tous deux aussi solidement nourris que lui, et nous pouvons tous les deux supporter le froid de l’hiver aussi bien que lui ; car une fois, pendant une journée orageuse et pleine de vent, où le Tibre troublé grondait contre ses rivages, César me dit : « Oserais-tu bien, Cassius, te jeter avec moi dans ce fleuve irrité, et nager jusqu’à ce point qui est là-bas ? » Sur ce mot, tout habillé comme je l’étais, je plongeai, et je l’invitai à me suivre, et c’est ce qu’il fit, en vérité. Le torrent rugissait ; nous le souffletions de nos bras vigoureux, le rejetant de côté, et le coupant avec des cœurs pleins d’émulation : mais avant que nous eussions eu le temps d’arriver au point désigné, César cria : « Secours-moi, Cassius, ou j’enfonce ! » Moi, comme Enée, notre grand ancêtre, enleva le vieil Anchise sur ses épaules du milieu des flammes de Troie, ainsi je tirai des eaux du Tibre César épuisé : et cet homme est maintenant devenu un Dieu ; et Cassius est un pauvre être qui doit plier les reins, si César lui adresse seulement un signe de tête indifférent. Il eut la fièvre, lorsqu’il était en Espagne, et quand l’accès le saisit, je remarquai comme il tremblait : c’est la vérité, ce Dieu tremblait : la couleur avait fui de ses lèvres poltronnes, et cet œil dont le regard remplit le monde de crainte, avait perdu son lustre : je l’entendis gémir : oui, cette même voix qui commande aux Romains de lui prêter attention, et d’inscrire ses discours dans leurs annales, « Hélas, criait-elle, donne-moi à boire, Titinius, » comme celle d’une fillette malade. Ô Dieux, cela me confond qu’un homme d’un si faible tempérament puisse prendre à ce point les devants dans les courses de ce monde majestueux, et remporter seul la palme. (Fanfares et acclamations6)

Brutus. — Encore une autre acclamation générale ! Je me doute que ces applaudissements doivent accueillir quelques nouveaux honneurs dont on charge César.

Cassius. — Parbleu, ami, il enjambe le monde étroit comme un colosse ; et nous, petits hommes, nous errons sous ses vastes jambes, rôdant de côté et d’autre pour nous trouver des tombeaux ignominieux. Il est des occasions où les hommes sont maîtres de leurs destinées : si nous sommes des subalternes, la faute, cher Brutus, n’en est pas à nos étoiles, mais à nous-mêmes. Brutus et César : qu’est-ce qu’il y a dans ce César ? Pourquoi ce nom sonnerait-il mieux que le vôtre ? Écrivez-les ensemble, votre nom est aussi beau : prononcez-les ensemble, ils remplissent aussi bien la bouche l’un que l’autre ; pesez-les ensemble, l’un est aussi pesant que l’autre ; employez-les ensemble pour une conjuration, Brutus évoquera un esprit aussi vite que César7. Au nom de tous les Dieux à la fois, je le demande, de quelle substance s’est donc nourri notre César pour être devenu grand à ce point ? Siècle, tu es déshonoré ! Rome, tu as perdu la race des nobles sangs ! Depuis le grand déluge, s’est-il jamais écoulé un siècle qui n’ait été illustré que par un seul homme ? Quand donc, jusqu’à ce jour, ceux qui parlaient de Rome, ont-ils pu dire que ses vastes murailles ne renfermaient qu’un seul homme ? Rome est Rome plus que jamais maintenant, ma foi ; car elle est d’autant plus vaste qu’elle ne contient qu’un seul homme. Oh ! vous et moi, nous avons entendu raconter à nos pères qu’il y eut autrefois un Brutus qui aurait autant aimé voir le diable établir son empire dans Rome pour l’éternité que d’y voir un roi !

Brutus. — Que vous m’aimiez, je n’en ai aucun doute, et quant à l’entreprise dans laquelle vous voudriez m’engager, j’en ai quelque soupçon ; je vous dirai plus tard quelles ont été mes réflexions sur cette affaire et l’époque où nous vivons ; pour le moment, si mes instances peuvent obtenir cela de votre amitié, je désirerais ne pas être pressé davantage. Ce que vous m’avez dit, je le méditerai ; ce que vous avez encore à me dire, je l’écouterai avec patience ; et je trouverai une heure convenable pour entendre de si grandes affaires et y répondre. Jusqu’à ce moment, mon noble ami, ruminez bien ceci : Brutus aimerait mieux être un villageois que de se parer du titre de fils de Rome aux dures conditions que cette époque va probablement nous imposer.

Cassius. — Je suis heureux que mes faibles paroles aient frappé assez fort cependant pour faire jaillir de Brutus autant de feu.

Brutus. — Les jeux sont terminés, et César revient.

Cassius. — Lorsqu’ils passeront, tirez Casca par la manche, et il vous racontera, à sa manière morose habituelle, ce qui s’est passé aujourd’hui de digne de remarque.

Rentrent CÉSAR et sa suite.

Brutus. — Je ferai ce que vous me recommandez. Mais voyez donc, Cassius, cette marque de colère qui éclate sur le front de César, et tous les autres qui ont l’air d’une escorte qui a été réprimandée : la joue de Calphurnia est pâle, et Cicéron a ces mêmes yeux enflammés de furet que nous lui voyons au Capitole quand dans la discussion il est contrarié par quelques sénateurs.

Cassius. — Casca nous en dira la raison.

César. — Antoine !

Antoine. — César ?

César. — Entourez-moi d’hommes qui soient gras, d’hommes à tête lisse et dormant la nuit : ce Cassius là-bas a un regard maigre et affamé, il pense trop : de tels hommes sont dangereux.

Antoine. — Ne le crains pas, César ; il n’est pas dangereux ; c’est un noble Romain et bien disposé.

César. — Que je le voudrais plus gras ! — mais je ne le crains pas : cependant si mon âme était capable de crainte, je ne connais pas d’homme que j’éviterais autant que ce mince Cassius. Il lit beaucoup ; c’est un grand observateur, et il pénètre profondément dans les actions des hommes : il n’aime pas les représentations théâtrales comme toi, Antoine ; il n’écoute pas de musique ; il sourit rarement, et quand il le fait, c’est de telle sorte qu’on dirait qu’il se moque de lui-même, et qu’il méprise son âme d’avoir été assez émue pour sourire à quelque chose. De tels hommes ne vivent jamais avec un cœur content, tant qu’ils en voient un plus grand qu’eux, et par conséquent ils sont très-dangereux. Je te dis plutôt ce qu’il faut craindre que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe à mon côté droit, car cette oreille-ci est sourde, et dis-moi sincèrement ce que tu penses de lui. (Sortent César et sa suite. Casca reste en arrière.)

Casca. — Vous m’avez tiré par mon manteau ; voulez-vous me parler ?

Brutus. — Oui, Casca ; dis-nous ce qui s’est passé aujourd’hui pour que César ait l’air si triste ?

Casca. — Mais, vous étiez avec lui ; est-ce que vous n’y étiez pas ?

Brutus. — Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui s’est passé.

Casca. — Parbleu, on lui a présenté une couronne, et lorsqu’elle lui a été présentée, il l’a repoussée ainsi, du revers de la main ; là-dessus le peuple s’est mis à applaudir.

Brutus. — Et quelle était la raison du second tapage ?

Casca. — Mais, c’était encore la même.

Cassius. — Ils ont applaudi trois fois : quelle était la raison de la dernière clameur ?

Casca. — Mais, toujours la même.

Brutus. — Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois ?

Casca. — Oui, parbleu, et trois fois il l’a repoussée, à chaque fois plus doucement qu’à la précédente ; et à chaque nouveau refus, mes honnêtes voisins applaudissaient.

Cassius. — Qui lui a offert la couronne ?

Casca. — Antoine, parbleu.

Brutus. — Raconte-nous comment les choses se sont passées, aimable Casca.

Casca. — J’aimerais autant être pendu que de vous dire comment cela s’est passé : c’était bouffonnerie pure, je n’y ai pas prêté attention. J’ai vu Marc Antoine lui offrir une couronne ; — on peut à peine dire que c’était une couronne, c’était une de ces toutes petites couronnes ; — et comme je vous le disais, il l’a repoussée une première fois, mais malgré tout, selon mon opinion, il aurait bien voulu la garder. Puis Antoine la lui a offerte encore, et il l’a encore repoussée, mais selon mon opinion, il était très-lent à en retirer ses doigts. Enfin il la lui a offerte une troisième fois, et il l’a repoussée pour la troisième fois, et chaque fois qu’il l’a refusée, la canaille s’est mise à brailler, et à claquer de ses mains gercées, et à lancer en l’air ses bonnets graisseux, et à exhaler une telle masse d’haleines puantes, parce que César refusait la couronne, que César en a été presque étouffé ; car il s’est évanoui, et il en est tombé à la renverse, et pour ma part, je n’ai pas osé rire de crainte d’entr’ouvrir mes lèvres et de recevoir ce mauvais air.

Cassius. — Mais doucement, je vous prie : comment ! Est-ce que César s’est évanoui ?

Casca. — Il est tombé sur la place du marché, rendant de l’écume par la bouche, et sans pouvoir parler.

Brutus. — C’est très-probable, il a le mal tombant.

Cassius. — Non, César ne l’a pas ; mais c’est vous, et moi, et l’honnête Casca, qui avons le mal tombant.

Casca. — Je ne sais pas ce que vous entendez par là ; mais ce dont je suis sûr, c’est que César est tombé. Si le peuple déguenillé ne l’a pas applaudi et sifflé, selon qu’il lui plaisait ou lui déplaisait, absolument comme il a coutume de faire avec les acteurs au théâtre, je veux bien n’être qu’un menteur.

Brutus. — Qu’a t-il dit lorsqu’il est revenu à lui ?

Casca. — Parbleu, avant de tomber, lorsqu’il s’est aperçu que le troupeau du vulgaire était joyeux qu’il refusât la couronne, il vous a ouvert sa robe, et leur a offert de lui couper la gorge ! Si j’avais été un de ces artisans, je l’aurais ma foi pris au mot, ou je veux bien aller en enfer avec les coquins : — là-dessus il est tombé. Lorsqu’il est revenu à lui-même, il a dit que s’il avait fait ou dit quelque chose de travers, il suppliait leurs Excellences de vouloir bien mettre cela sûr le compte de son infirmité. Trois ou quatre filles qui étaient près de moi ont crié : « Hélas ! Bonne âme ! » et lui ont pardonné de tout leur cœur : mais il n’y a pas à faire attention à elles ; si César avait tué leurs mères, elles en auraient fait tout autant.

Brutus. — Et c’est après cela qu’il s’en est retourné avec cette triste mine ?

Casca. — Oui.

Cassius. — Cicéron a t-il dit quelque chose ?

Casca. — Oui, il a parlé grec.

Cassius. — Dans quel but ?

Casca. — Parbleu, si je puis vous je dire, je veux bien ne plus vous regarder jamais en face : mais ceux qui le comprenaient se sont souri les uns aux autres, et ont secoué leurs têtes ; mais pour ce qui me concerne, ce qu’il a dit était pur grec. Je puis vous donner encore d’autres nouvelles : Marullus et Flavius, pour avoir fait enlever les écharpes aux statues de César, sont réduits au silence. Portez-vous bien. Il s’est passé encore d’autres sottises, si je pouvais me les rappeler.

Cassius. — Voulez-vous souper avec moi ce soir, Casca ?

Casca. — Non, je suis engagé déjà.

Cassius. — Voulez-vous dîner avec moi demain ?

Casca. — Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas d’avis, et si votre dîner vaut la peine d’être mangé.

Cassius. — C’est bon, je vous attendrai.

Casca. — C’est cela : adieu, à tous les deux. (Il sort.)

Brutus. — Quel être émoussé il est devenu ! Lorsqu’il était à l’école, il n’était qu’entrain et vivacité.

Cassius. — Et tel il est encore, lorsqu’il s’agit d’exécuter quelque entreprise noble et hardie, en dépit des formes lourdes qu’il affecte. Cette rudesse est la sauce de son bon sens, et sert aux gens de stimulant pour avaler ses paroles avec un meilleur appétit.

Brutus. — C’est vrai. Je vais vous laisser pour l’instant : demain, s’il vous plaît de causer avec moi, j’irai vous trouver chez vous ; ou si vous le préférez, venez me trouver chez moi.

Cassius. — C’est ce que je ferai : — jusque-là pensez au monde. (Sort Brutus.) Oui, Brutus, tu es noble ; cependant je vois que le métal d’honneur dont tu es formé peut être travaillé de manière à perdre ses affinités premières : il est vraiment convenable que les nobles esprits tiennent toujours compagnie avec leurs pareils ; car qui donc est si ferme qu’il ne puisse être séduit ? César ne peut me supporter ; mais il aime Brutus : si moi j’étais maintenant Brutus, et que lui fût Cassius, il ne m’influencerait pas. Je vais cette nuit jeter à ses fenêtres des billets d’écritures différentes, comme s’ils venaient de divers citoyens, tous se rapportant à la grande estime en laquelle Rome tient son nom, et où seront faites, sous forme obscure, des allusions à l’ambition de César : après cela, que César se tienne ferme sur son siège ; car nous l’ébranlerons, sinon il nous faudra supporter de pires jours. (Il sort.)



Scène III

Rome. — Une rue.


Tonnerre et éclairs. Entrent de côtés opposés, CASCA, son épée nue à la main, et CICÉRON.

Cicéron. — Bonsoir, Casca : avez-vous ramené César chez lui ? pourquoi êtes-vous essoufflé ? et pourquoi tressaillez-vous ainsi ?

Casca. — Est-ce que vous n’êtes pas ému, lorsque toute la masse de la terre tremble, comme une chose mal assise ? Ô Cicéron, j’ai vu des tempêtes pendant lesquelles les vents pleins de rage fendaient les chênes noueux ; j’ai vu l’ambitieux océan se gonfler, gronder, écumer, en s’élevant jusqu’au niveau des menaçants nuages ; mais jamais jusqu’à cette nuit, jamais jusqu’à cette heure, je n’avais traversé une tempête laissant pleuvoir du feu. Ou bien il y a une guerre civile dans les cieux, ou bien le monde trop impie envers les dieux, les pousse de colère à faire tomber sur lui la destruction.

Cicéron. — Comment ! Avez-vous encore vu quelque autre chose merveilleuse ?

Casca. — Un esclave vulgaire (vous le connaissez parfaitement de vue) a élevé sa main gauche qui s’est enflammée et s’est mise à brûler comme vingt torches unies ensemble, et cependant sa main insensible au feu est restée sans blessure. En outre (je n’ai pas depuis lors rengainé mon épée), devant le Capitole, j’ai rencontré un lion, qui a fixé sur moi ses yeux de braise, et puis qui s’en est allé d’un pas farouche sans m’inquiéter : et près de là il s’était formé un groupe d’une centaine de femmes transformées en spectres par leurs craintes, qui ont juré qu’elles avaient vu des hommes, tout en feu, monter et descendre les rues. Hier l’oiseau de nuit s’est perché en plein midi, sur la place du marché, piaulant et gémissant. Lorsque de tels prodiges se présentent simultanément, qu’on ne vienne pas me dire : « ils ont leurs raisons d’être, ils sont naturels. » Pour moi, je crois que ce sont des phénomènes pleins de présages pour la région qu’ils avertissent en s’y manifestant.

Cicéron. — En vérité, c’est une époque qui couve d’étranges événements : mais les hommes peuvent interpréter les choses à leur façon, et leurs interprétations s’éloigner beaucoup de la raison véritable des choses. César va-t-il demain au Capitole ?

Casca. — Il y va, car il a recommandé à Antoine de vous envoyer dire qu’il y serait demain.

Cicéron. — En ce cas, bonne nuit, Casca : ce ciel troublé n’est pas propice aux promenades.

Casca. — Adieu, Cicéron. (Sort Cicéron.)

Entre CASSIUS.

Cassius. — Qui va là ?

Casca. — Un Romain.

Cassius. — Casca, si j’en crois votre voix.

Casca. — Vous avez l’oreille bonne. Quelle nuit que celle-ci, Cassius !

Cassius. — C’est une nuit très-agréable pour les honnêtes gens.

Casca. — Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi ?

Cassius. — Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes qu’elle l’est. Pour ma part, j’ai erré à travers les rues, me soumettant aux périls de cette nuit : mes vêtements ouverts, comme vous voyez, Casca, j’ai offert ma poitrine nue à la pierre du tonnerre8 ; et lorsque l’éclair au bleu zigzag semblait fendre le sein du ciel, je me suis présenté comme point de mire dans la direction de sa flamme.

Casca. — Mais pourquoi donc avez-vous si fort tenté les cieux ? Il appartient aux hommes de craindre et de trembler, lorsque les très-puissants Dieux nous envoient, sous forme de signes, de tels messagers redoutables pour nous combler d’étonnement.

Cassius. — Vous êtes d’intelligence lente, Casca, et ces étincelles de vie qui devraient être dans tout Romain, vous ne les possédez pas, ou bien vous ne les employez pas. Vous voilà pâle, hagard, saisi de crainte, et tout confus d’étonnement, en voyant l’étrange impatience des cieux ; mais si vous en considérez la vraie cause, si vous cherchez pourquoi tous ces feux, tous ces fantômes à l’allure glissante, pourquoi ces bêtes et ces oiseaux détournés des habitudes de leur nature et de leur espèce, pourquoi ces vieillards, ces idiots, ces enfants qui prophétisent, pourquoi tous ces êtres qui s’écartent de leur loi, échangent leur nature et leurs caractères natifs contre des dualités monstrueuses ; — eh bien, alors vous découvrirez que le ciel a infusé en eux cet esprit pour en faire des instruments chargés d’annoncer et de faire redouter quelque monstrueux état de choses. Et maintenant, Casca, je pourrais te nommer un homme très-semblable à cette nuit redoutable, un homme qui tonne, lance des éclairs, ouvre des tombeaux, et rugit comme le lion du Capitole, un homme qui n’est pas plus puissant que toi et moi dans l’action personnelle, et qui cependant est devenu un prodige vivant aussi redoutable que ces étranges phénomènes.

Casca. — C’est de César que vous voulez parler, n’est-ce pas, Cassius ?

Cassius. — Eh, peu importe qui ce soit ! Car si les Romains ont aujourd’hui des muscles et des membres comme leurs ancêtres, en revanche, — hélas, misérable siècle ! — les âmes de nos pères sont mortes, et nous sommes gouvernés par les esprits de nos mères ; le joug que nous souffrons prouve bien que nous sommes des femmes.

Casca. — En vérité, on dit que demain les sénateurs ont l’intention d’établir César comme roi, et qu’il portera la couronne sur terre et sur mer, en tous lieux, excepté ici, en Italie.

Cassius. — En ce cas, je sais bien ou je porterai ce poignard ; Cassius délivrera Cassius de l’esclavage : c’est par là, grands Dieux, que vous faites le faible très-fort ; c’est par là, ô Dieux, que vous déjouez les tyrans : ni les tours de pierre, ni les murailles d’airain battu, ni les prisons privées d’air, ni les solides chaînes de fer, ne peuvent entraver la force de l’âme ; mais l’existence qui est fatiguée de ces obstacles du monde, a toujours la puissance de se donner congé à elle-même. Si je sais cela, que le monde entier sache que cette part de tyrannie que je supporte, je puis la secouer quand il me plaira. (Nouveau coup de tonnerre.)

Casca. — Je le puis aussi, et tout esclave tient dans sa propre main le pouvoir d’annuler sa captivité.

Cassius. — Et pourquoi donc César serait-il un tyran ? Pauvre homme ! je sais qu’il ne voudrait pas être un loup, s’il ne voyait pas que les Romains sont des moutons : il ne serait pas un lion, si les Romains n’étaient pas des daims. Ceux qui veulent faire en toute hâte un feu puissant, le commencent avec de faibles pailles. Quel détritus, quelle corruption, quelle graisse de rebut, il faut que soit cette Rome pour consentir à être la basse substance chargée d’illuminer un être aussi vil que César ! Mais, ô douleur, où m’as-tu conduit ? Peut-être dis-je tout cela devant un esclave volontaire ; s’il en est ainsi, je sais qu’il me faudra répondre de mes paroles : mais je suis armé et les dangers me sont indifférents.

Casca. — Vous parlez à Casca, et à un homme qui n’est pas un plaisant colporteur d’histoires. Tenez, je vous tends la main ; conspirez pour le redressement de tous ces griefs, et j’avancerai mon pied aussi loin que celui qui ira le plus loin.

Cassius. — C’est une affaire conclue. Maintenant, sache, Casca, que j’ai déjà décidé un certain nombre de Romains d’entre les plus nobles à se lancer avec moi dans une entreprise de conséquences honorables et dangereuses, et je sais qu’à cette heure-ci, ils m’attendent sous le porche de Pompée ; car, avec cette nuit terrible, il n’y a pas à se promener et à rôder par les rues : la physionomie du ciel ressemble à l’œuvre que nous avons en main ; comme elle, elle est sanglante, enflammée et fort terrible.

Casca. — Tenons-nous à l’écart un instant, car voici quelqu’un qui vient en toute hâte.

Cassius. — C’est Cinna, je le reconnais à son pas ; c’est un ami.

Entre CINNA.

Cassius. — Cinna, où allez-vous en telle hâte ?

Cinna. — J’allais vous chercher. Qui est ici ? Métellus Cimber9 ?

Cassius. — Non, c’est Casca, un des affiliés à nos projets. On m’attend, n’est-ce pas, Cinna ?

Cinna. — Ah ! je suis fort heureux qu’il soit des nôtres. Quelle terrible nuit ! Deux ou trois d’entre nous ont vu d’étranges spectacles.

Cassius. — Dites-moi, est-ce que je ne suis pas attendu ?

Cinna. — Oui, vous êtes attendu. Ô Cassius, si vous pouviez seulement gagner le noble Brutus à notre entreprise…

Cassius. — N’ayez crainte, mon bon Cinna ; prenez ce papier, et ayez soin de le déposer sur la chaise du préteur, où Brutus ne peut manquer de le trouver10 ; jetez celui-là à sa fenêtre ; collez cet autre avec de la cire sur la statue du vieux Brutus : tout cela fait, rendez-vous sous le porche de Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius y sont-ils ?

Cinna. — Tous y sont, sauf Métellus Cimber, qui est allé vous chercher à votre logis. Bon, je vais faire diligence, et placer ces papiers comme vous me l’avez recommandé.

Cassius. — Cela fait, rendez-vous au théâtre de Pompée. (Sort Cinna.) Allons, Casca, il nous faut vous et moi aller visiter, avant le jour, Brutus à son logis : les trois quarts de sa personne sont nôtres déjà, et l’homme entier se rendra à nous à notre prochaine entrevue.

Casca. — Oh ! il est très-haut placé dans le cœur du peuple, et ce qui en nous paraîtrait crime, sa présence, comme une très-puissante alchimie, le changera en vertu et en noblesse.

Cassius. — Vous venez de fort bien définir sa personne, sa valeur, et le grand besoin que nous avons de lui. Partons, car il est minuit passé ; avant le jour, nous irons le réveiller et nous assurer de lui.

(Ils sortent).



Notes

1. Il s’agit ici du triomphe qui suivit la bataille de Munda remportée en Espagne sur les fils de Pompée. Voici ce que dit du triomphe qui suivit cette bataille Plutarque, dont les paroles s’accordent assez bien, comme on le verra, avec celles du tribun de Shakespeare. « Ce fut la dernière guerre de César ; mais le triomphe qui la suivit affligea les Romains plus que toute autre chose. Car ce n’était pas pour avoir vaincu des généraux étrangers ni des rois barbares qu’il triomphait, mais pour avoir anéanti les enfants et la race du plus grand des Romains tombé dans l’infortune. C’était mal de se faire une pompe des désastres de la patrie et de se glorifier d’un succès qui n’avait qu’une seule excuse devant les dieux, et, devant les hommes, la nécessité ; d’autant que jusque-là César n’avait jamais envoyé de courrier ni de lettres publiques pour annoncer ses victoires dans les guerres civiles, et qu’il en avait répudié la gloire par un sentiment de pudeur. » (Traduction de M. Talbot.) — Disons une fois pour toutes qu’afin de donner à sa pièce une certaine unité, Shakespeare a souvent rapproché des événements qui en réalité furent séparés les uns des autres par un assez grand intervalle de temps. Ce-triomphe dont il est ici question a l’air de se confondre avec les Lupercales de la scène suivante ; en réalité il en fut séparé par plusieurs mois. La bataille de Munda est de 45 av. J. C. ; les célèbres Lupercales de la seconde scène, 13 février, 44 av. J. C., précédèrent d’un mois son assassinat, 15 mars 44. Toujours est-il que c’est bien aux Lupercales que les tribuns firent enlever les insignes royaux dont les statues de César avaient été revêtues.

2. Les Lupercales étaient une des fêtes les plus vraiment nationales de Rome, car elles symbolisaient, à n’en pas douter, l’origine de la célèbre cité et l’histoire fabuleuse de son fondateur. Mais cédons la parole à Plutarque qui est plein de renseignements curieux à cet égard. « Les Lupercales, à en juger par leur époque, sont une fête expiatoire. Elles se font un des jours néfastes du mois de février qui signifie lui-même mois expiatoire, et ce jour s’appelait anciennement fevrata. Leur nom en grec veut dire Lycées, et l’on croit d’après cela qu’elles datent de loin, des Arcadiens, compagnons d’Évandre. Mais ce n’est là qu’un bruit populaire : leur nom peut venir de la louve, et les Luperces commencent leurs courses à l’endroit même où, dit-on, Romulus fut exposé. D’ailleurs ce qui s’y fait n’est pas de nature à en éclaircir l’origine. On égorge des chèvres : on fait approcher deux jeunes gens de famille ; des hommes leur touchent le front avec un couteau ensanglanté, et d’autres, au même instant, le leur essuient avec de la laine mouillée de lait. Il faut que les jeunes gens rient après cette opération. On découpe alors des peaux de chèvre ; puis ces lanières en main on se met à courir tout nu, n’ayant qu’une ceinture de cuir, et l’on frappe ceux que l’on rencontre. Les femmes jeunes encore n’évitent point ces coups, persuadées qu’ils ont une heureuse influence sur la grossesse et la maternité. La fête a encore cela de particulier, que les Luperces sacrifient un chien. Un certain Buta, dans ses vers élégiaques, raconte je ne sais quelles fables sur ces pratiques des Romains. Il dit que Romulus et les siens, vainqueurs d’Amulius, coururent tout joyeux jusqu’à l’endroit où tout enfants, la louve leur avait donné la mamelle ; que cette fête est une imitation de leur course, et que les jeunes gens de famille courent,

Frappant tout devant eux, comme avec leur épée,
D’Albe sont accourus Romulus et Rémus.


Pour ce qui est de l’épée sanglante dont on leur touche le front, il dit que c’est une allusion au carnage et au danger de la bataille, et que l’ablution de lait est un souvenir de l’allaitement des deux frères. — Caïus Acilius raconte que, avant la fondation, le troupeau de Romulus et de son frère disparut ; ils adressent une prière à Faune, et se mettent à courir tous nus pour ne pas être incommodés par la sueur : et voilà pourquoi les Luperces courent tout nus. Quant au chien, on peut dire que si la fête est une expiation, on l’immole comme victime expiatoire. Les Grecs, dans les expiations, immolent souvent des chiens, et rien n’est plus fréquent chez eux que ce qu’on appelle Periskylacisme. Si c’est un témoignage de reconnaissance envers la louve, nourrice et gardienne de Romulus, on n’a pas tort d’immoler un chien ; c’est l’ennemi des loups ; à moins, ma foi, qu’on ne punisse cet animal de gêner les Luperces quand ils courent. » (Plutarque, Vie de Romulus. Traduction de M. Talbot.) — Pour peu qu’on examine ces détails, on aperçoit sans beaucoup de peine tous les traits principaux de l’histoire des fondateurs de Rome telle que nous l’a transmise la tradition, histoire symbolisée par des barbares naïfs, aux instincts de bandits, et doués d’une âme plus forte qu’aimable. Il est probable toutefois que les Lycéennes d’Arcadie dont le mot lupercales est l’exacte traduction, se seront mêlées dès l’origine à cette fête romaine, et même qu’elles en auront fourni la base. Mais la fête des Lycéennes célébrée en l’honneur de Pan lyceus (Pan chasse-loups), protecteur des bergers et de leurs troupeaux, n’était rien moins qu’instituée pour fêter les loups, et signifiait tout le contraire de ce que signifiaient les Lupercales, si l’explication qui la regarde comme un hommage à la louve est la vraie.

3. Calpurnia, fille de L. Pison, quatrième et dernière femme de César. Les trois précédentes avaient été Cossutia, de simple mais riche famille de chevaliers ; Cornelia, fille de Cinna quatre fois consul, qui fut la mère de cette Julie mariée à Pompée et dont la mort imprévue rompit les derniers scrupules de César au moment de la guerre civile ; et enfin Pompeia, fille de Q. Pompée et nièce de Sylla, celle que rendit si célèbre la grotesque équipée du jeune Clodius surpris chez elle en habits de femme, lors de la célébration des mystères de la bonne déesse.

4. Selon Suétone, ce devin était un augure, et s’appelait Spurinna. Plutarque, dont Shakespeare a suivi le récit, parle seulement d’un devin et place l’avis donné à la fête des Lupercales.

5. Les Ides, de iduo, diviser, marquaient la moitié du mois ; elles tombaient le 15 pour les mois de mars, de mai, de juillet et d’octobre, et le 13 pour les autres huit mois.

6. Voici la singulière note que cet admirable récit de Cassius, si conforme à la nature d’un ambitieux et d’un envieux, si bien calculé pour démontrer ce qu’il veut prouver, c’est-à-dire que César n’est qu’un homme, et qu’en conséquence il n’a pas les droits d’un Dieu sur ses semblables et ses égaux, inspire à Voltaire : « Tous ces contes que fait Cassius ressemblent à un discours de Gilles à la foire. Cela est naturel, oui, mais c’est le naturel d’un homme de la populace qui s’entretient avec son compère dans un cabaret. Ce n’est pas ainsi que parlaient les plus grands hommes de la république romaine. » (Notes à sa traduction en vers blancs du Jules César.)

7. Cet autre passage, non moins beau que le précédent, suggère encore à Voltaire la note suivante : « Ces idées (l’emploi du mot conjurer) sont prises de contes de sorciers qui étaient plus communs dans la superstitieuse Angleterre qu’ailleurs, avant que cette nation fût devenue philosophe, grâce aux Bacon, aux Shaftesbury, aux Collin, aux Wollaston, aux Dodwell, aux Middleton, aux Bolingbroke et à tant d’autres génies hardis. »

8. Les anciens croyaient que le tonnerre produisait une pierre qui tombait en même temps que partait l’éclair. Cette pierre, nommée Brontia, est mentionnée par Pline. Sous ce nom se trouvaient désignés certaines coquilles fossiles ou autres produits transformés des créations antérieures.

9. Plutarque et Suétone le nomment Tillius Cimber.

10. Brutus était alors préteur.

  1. Sole, semelle, se prononce à peu près comme soul, âme, et c’est ce dernier mot que Marullus entend. Il se trouve justement que dans l’argot de nos artisans, une certaine partie du soulier s’appelle l’âme.