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Julie de Carneilhan/02

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F. Brouty et J. Fayard, réimpression Folio (p. 27-61).
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II

« C’est sûrement vendredi, jugea Mme de Carneilhan à peine éveillée. Je sens le poisson. »

Une grande maison d’alimentation générale occupait le coin de la rue. En louant un « studio tout confort », Julie avait sacrifié le chic à la commodité, et ne cessait de s’en repentir, surtout les jours de poisson, les jours de choux et les jours de melons.

Dans la cuisine-de-bain, la femme de ménage qui lavait les assiettes ne marquait pas plus de neuf heures et demie, et Julie se rendormit, non sans un sentiment de culpabilité qui lui venait de loin, d’une enfance dressée à petits coups de cravache distribués par la main paternelle, équitable et cinglante. Autrefois, derrière une porte qui s’ouvrait fatalement à sept heures l’hiver, à six heures l’été, Léon et Julie se poussaient, luttaient pieds nus, en silence, à qui ne serait pas battu le premier… Bien étrennés, la peau chaude, ils remettaient leurs souliers percés, se jetaient sans rancune sur leurs poneys, et galopaient pour rejoindre le comte de Carneilhan, monté tantôt sur un bidet breton qui avait le rein en corbeille, tantôt sur un sac d’os haut comme une église, ou sur une vache de selle, une vache blonde comme lui-même, nourrie à l’avoine, l’œil plein de feu et qui sautait l’obstacle en troussant la queue, les trayons comme des battants de sonnettes. Celle-ci, il la montait surtout pour montrer ce qu’il savait obtenir de tout ce qui portait sabots et molaires plates, et se faire remarquer dans les foires à chevaux et les gros marchés périgourdins.

Ces jours-là, il prêtait le meilleur de son écurie à Julie et à Léon. De sorte que, partis de Carneilhan à cheval, les enfants y revenaient souvent à pied, la selle sur l’épaule, ou dans des carrioles de paysans, leur bonne mine ayant aidé à vendre les poneys sur place. Pendant un bout de temps, ils restaient durs et sournois et pleuraient en secret le petit cheval aimé. Mais en grandissant, ils prirent le goût de changer de monture. Et quand Julie de Carneilhan épousa, à dix-sept ans, un homme riche venu de Hollande, nommé Julius Becker, elle ne s’en affligea pas outre mesure, et pensa vaguement : « On me le changera à la foire prochaine… »

Comme d’autres rêvent comparution et baccalauréat, elle rêvait souvent qu’elle chevauchait. Mme Encelade, habile à expliquer les songes, lui disait : « C’est que vous avez besoin de faire l’amour.

— Non, repartait Julie, c’est simplement que j’ai besoin de faire du cheval. »

Et elle projetait d’emprunter à son frère sa jument Hirondelle. Mais le lendemain elle s’éveillait tard, et musait. Mais Léon lui refusait Hirondelle, et lui proposait Tullia, laide, douce, sûre, pourvue de toutes les qualités qu’on exige d’une gouvernante d’enfants, et Julie le prenait de haut :

« Mon cher, tu sauras que je ne me montre pas au Bois sur une jument truitée ! »

Dans la cuisine contiguë au studio, l’eau qui fouettait la baignoire ébranlait musicalement la cloison mince. « Dix heures ! » Julie se dressa sur ses pieds, serra la ceinture de son pyjama. À se sentir guillerette, la langue et le gosier nets, elle se souvint qu’elle avait bu. Autant qu’au père Carneilhan l’alcool sec lui était clément, lui éclaircissait le teint et les idées. Sans mentir, elle pouvait se vanter que jamais un alcool sirupeux n’avait franchi la barrière de ses dents inégales et saines, les deux incisives du milieu larges, les deux autres plus petites et un peu en retrait.

« Je vais mettre tremper mes dents dans un verre d’eau », disait-elle le matin, et elle s’en allait boire un gobelet au robinet de la cuisine. Ce slogan familial lui avait coûté, contait-elle, un bien joli lieutenant à peine entamé, qui ne comprenait pas les plaisanteries et qui avait cru qu’elle portait un râtelier.

Elle s’arrêta devant la glace, fronça le nez. Le sommeil avait défrisé ses petites boucles qui, raidies, la coiffaient comme de brins de paille. « J’ai bien l’air d’avoir couché à l’écurie », constata-t-elle. Elle repartit et s’arrêta encore pour téléphoner. Elle écoutait, immobile, l’appel qui sonnait longuement. « Allô !… ah ! tout de même ! Quoi ? M. Vatard est parti ? Déjà ? Bon, merci. » Elle ramena, de l’orteil, une pantoufle égarée, grimaça dédaigneusement : « Ah ! là, là, çui-là avec son usine… » et gagna la partie de la cuisine qui s’arrogeait, en raison d’un rideau de tissu caoutchouté glissant sur une tringle, le nom de salle de bains.

Au chevet de la baignoire un coffrage supportait un réchaud électrique à deux plaques. La femme de ménage absente, Mme de Carneilhan pouvait prendre son bain en surveillant son petit déjeuner. D’une enfance dénuée mais pleine de morgue, il lui restait la profonde impudeur qui compte pour rien la présence d’un domestique. « Bats-moi l’eau, Peyre ! » criait-elle à l’homme du potager de Carneilhan, quand elle avait treize, quinze, seize ans… L’homme battait à coups de râteau le vivier sourceux, car Julie craignait les bêtes longues et invisibles. Puis elle commandait : « Tourne-toi ! » jetait robe et chemise, se fourrait dans l’eau, tiède en surface et glacée au fond, nageotait, sortait, indifférente au batteur d’eau comme à sa propre beauté…

« Hé ! bonjour, madame du Sabrier », dit-elle à sa femme de ménage sur le ton de la cérémonie comique, en dépouillant le pyjama froissé.

Avant d’entrer dans la baignoire, elle fit quelques « pliés » de danseuse, aspira et rejeta l’air avec force. Hostile aux beautés nues, Mme Sabrier s’était détournée.

« Vous déjeunez là, Madame ? Qu’est-ce que vous voulez manger ?

— Je veux manger… je veux manger du fromage blanc et de la raie au beurre noir, parce que le noir et blanc fait très habillé. »

Elle rit sous sa coiffe d’écume, car Julie se savonnait comme un homme, tête comprise, dans son bain.

Mme Sabrier soupira profondément.

« Ce n’est pas juste… Non, Dieu n’est pas juste, dit-elle. Vous avez bu, hein ? J’ai vu les verres. Et vous voilà aussi vive tout comme un poisson. Et moi je n’ai jamais rien bu, et j’ai le corps en deux. Et vous avez quarante-quatre ans. Ce n’est pas juste.

— Je ne suis pas curieuse, dit Julie, mais je voudrais bien savoir quel est le salaud qui vous a dit mon âge. »

Mme Sabrier sourit enfin.

« Ah ! voilà !… J’ai mes petits moyens. C’est un chauffeur, un jour, qu’il a apporté une lettre pour vous. Un chauffeur de la rive gauche.

— Ils sont comme ça, sur la rive gauche ? Faut les détruire. Mon peignoir ?

— Ne me faites pas des pieds mouillés sur mon carreau, s’il vous plaît. Il m’a dit qu’il le savait de votre premier mari. »

« C’est le chauffeur d’Herbert », pensait Julie en s’en allant. Elle se retourna, par habitude de soigner ses sorties :

« Second, madame Sabrier. Mon second mari. Et nous ne sommes pas au bout !

— Ce n’est pas juste, soupira Mme Sabrier. Tenez, voilà vos journaux. »

« Herbert… mort ? Pas mort ? S’il est mort il est en première page. » Les journaux serrés dans sa main humide, elle alla s’asseoir sur son lit. « Personne en première page. Alors il est seulement malade en deuxième page. Qu’est-ce que je disais ? « Nous sommes heureux d’annoncer que l’indisposition subite du comte d’Espivant, député de la droite, semble ne présenter aucune gravité… » « Là ! s’écria Julie à pleine voix. J’en étais sûre ! J’aurais pu aller au cinéma ! Mâtin ! les professeurs Hattoutant et Giscard, rien que ça à son chevet ! Marianne craint pour ses provisions… »

Elle jeta le journal, ouvrit l’unique placard du studio, qu’elle avait doublé d’une glace, muni d’une ampoule, aménagé en cabinet de maquillage. Elle savait besogner, y mettait sa fougue intermittente, et se dégoûtait promptement de ses travaux, qui restaient marqués de son inconstance et de son ingéniosité.

« Un chauffeur de la rive gauche, songeait-elle. C’est mon ancien Beaupied, il m’a apporté une lettre de Toni. C’est la faute de Toni… Quelle peste qu’un adolescent ! Il avait envie de me voir. Par qui me fait-il porter une lettre ? Par le chauffeur de son beau-père. Herbert a la manie de garder ses chauffeurs jusqu’à la décrépitude, il croit que ce qui était bon chic pour les cochers l’est pour les mécaniciens. »

Elle brossait en arrière ses cheveux humides qui collaient à son crâne. Sans apprêt, le visage nu, en pleine méditation mécontente, Julie ressemblait à son frère par ce qu’ils avaient l’un et l’autre de plus sauvage, le rétrécissement des tempes, le départ en museau du menton et des mâchoires. Mais son nez sauvait tout, et aussi les couleurs vermeilles d’une santé à toute épreuve. Elle coiffa son nez délicieux d’un flocon de crème onctueuse, qu’elle étala. Elle se farda adroitement, s’arracha quelques poils de moustache, frisa ses cheveux d’une main vive. « J’irai un peu au Bois. Je ne mettrai pas mes souliers en lézard, sans quoi ils ne me feraient pas l’année… »

Elle courut, pour répondre à l’appel du téléphone, avec une joie maugréeuse, comme chaque fois que sa remuante oisiveté et sa solitude encombrée l’obligeaient à l’agitation.

« Allô !… Ah ! c’est toi, Coco ? Mais si c’est toi, c’est qu’il est midi passé, et tu es sorti de ta boîte ? Oh !… Je n’ai pas de chance… Je voulais faire une grande balade à pied… Quoi ?… Non, je voulais la faire aujourd’hui… Demain ce n’est pas la même chose… Quoi ? Herbert ? Il va mieux, naturellement. Ce qui l’intéresse, lui, c’est d’embêter les gens… Bon, ce soir. Mais je n’aime pas les plaisirs différés. Quoi ? Dites donc, mon cher, à qui croyez-vous parler ?… À ce soir. »

Elle reposa l’appareil sur sa fourche et se fit un petit sourire gamin qui la vieillit soudain. Elle l’effaça aussitôt, reprit son sérieux de blonde orageuse et dominatrice. En cinq minutes, elle revêtit le chemisier blanc, la jupe en pied de poule blanc et noir, la jaquette noire qui défiaient la mode. Un peu trop ajusté, l’ensemble révélait que Julie de Carneilhan approchait de l’âge où une femme décide de sacrifier son visage à sa silhouette.

« Il me faudrait un œillet violet. Dix francs… Pas de blagues en ce moment-ci. » Elle feuilleta ses mouchoirs, trouva une pochette en crêpe mauve, la chiffonna en forme de fleur, la déchiqueta habilement à coups de ciseaux, et fleurit sa boutonnière. « Épatant ! » Elle s’assombrit tout aussi vite : « C’est idiot, le mouchoir coûte un louis. »

Elle comptait en louis, par snobisme, et par attachement à ce qu’elle nommait le « bon chic ». Un nuage, en passant sur le ciel, balaya son envie de promenade. « Si je réveillais Lucie ? Si je demandais chez Hermès quel jour on solde ? Si je… »

Elle tressaillit d’entendre la sonnerie au moment où elle étendait la main. Comme beaucoup de créatures sans appui, elle n’attendait le secours que du téléphone.

« Allô !… Oui. Elle-même. Comment ? J’ai mal entendu, voulez-vous répéter ? De la part de… »

Elle changea de ton, courba un peu le dos.

« C’est… C’est toi, Herbert ?… Mais si, comme tout le monde, j’ai lu, dans les journaux… Alors, ce n’était pas sérieux ? »

Elle se vit de loin, dans la grande glace, et se redressa :

« Nous faire des peurs pareilles ! Quoi ? Mais nous ça veut dire tout Paris, mon cher, la moitié de la France, un bon bout de l’étranger… »

Elle rit, écouta, cessa de rire.

« D’où me téléphones-tu ? Quoi ? Que je vienne ? Chez toi ? Oh ! rien, je comptais déjeuner seule… Non, aucun… Mais non, je ne refuse pas ! Mais… et Marianne ? Bon… Oui… Mais pas du tout, voyons… Oui, je la guetterai par la fenêtre. »

Elle quitta l’appareil avec lenteur, se coiffa d’une paille noire qui rappelait les canotiers de son extrême jeunesse, et ouvrit la porte de la cuisine.

« Madame Sabrier… », dit-elle d’une voix incertaine.

Elle parut s’éveiller en sursaut, crispa ses narines.

« Qu’est-ce qui empeste le poisson ?

— Mais c’est ma raie, Madame… Madame m’a dit… Le beurre noir et le fromage blanc…

— Quelle horreur ! Vous avez cru… »

Elle relâcha les coins de sa bouche, dit piteusement :

« J’ai cru, moi, que je disais quelque chose de drôle. Vous la mangerez, votre raie ! Laissez-moi le fromage blanc. J’achèterai… Enfin on verra… »

Elle retomba dans l’incertitude, déplaça mollement quelques bibelots, s’accouda au parapet de la porte-fenêtre, se reposa d’un pied sur l’autre. Lorsqu’une longue automobile noire se rangea parmi les triporteurs du magasin d’alimentation, Julie se ressaisit, et descendit d’un pas de jeune fille, en goûtant le plaisir d’avoir la jambe assurée, les seins légers, de n’être retardée par aucun poids de chair superflue.

« Mais oui, c’est Beaupied. Comment ça va, Beaupied ? Vous ne changez pas.

— Madame la comtesse veut me flatter.

— Non, Beaupied. Vous êtes toujours le même, puisque je ne peux pas vous laisser seul cinq minutes sans que vous parliez de mon âge. Vous avez dit à ma femme de ménage que j’avais quarante-quatre ans.

— Moi ? Oh ! je peux certifier à Madame la comtesse…

— Je n’ai pas quarante-quatre ans, Beaupied, j’en ai quarante-cinq. Nous allons à la maison.

— À la maison…, répéta le chauffeur chenu, laquelle maison que…

— La vôtre, dit Mme de Carneilhan avec gentillesse. Enfin la nôtre. La même, rue Saint-Sabas. »

La portière refermée, elle exerça sur la voiture qui l’emmenait une sévérité de pauvre. « Bagnole de parvenu… Ils ont acheté ça à un Salon de l’auto. Ça devait être un laissé-pour-compte de maharajah… Herbert a toujours eu un penchant pour les voitures-corbillard. Du drap gris perle ! Pourquoi pas du satin parme ? Et le chauffeur en tenue blanche d’été, là-dessus. On ne peut pas tout avoir, des millions et du goût… » Sa critique n’épargna pas la fleur déchiquetée qui éclairait sa jaquette, elle l’enleva et la jeta par la portière, au moment où la voiture entrait dans la cour-jardin de l’hôtel.

Julie n’avait pas prévu qu’elle pût être sensible à un décor qu’autrefois elle avait choisi et aimé. Son sang lui bourdonna aux oreilles, et avant de répondre d’un signe de tête négatif au chauffeur qui lui demandait : « Je reconduis Madame la comtesse ? » elle leva la tête vers une fenêtre du premier étage d’où son second mari se penchait, lorsqu’il entendait la voiture, pour crier à Beaupied : « Deux heures précises ! »

« Deux heures précises… Et la voiture poireautait jusqu’à quatre heures… Ou bien Herbert filait en taxi chez une poule quelconque… » Elle franchit le petit perron et la porte du vestibule sans presque s’en apercevoir, tout entière confiée à la sûre mémoire du pied sur le degré, de la main sur un bouton de porte. Un parfum féminin, dès le vestibule, la rendit à elle-même. « Le parfum de Marianne… Trop de parfum, trop d’argent, trop de diamants, trop de cheveux… » Une irritation inattendue lui faisait l’ouïe fine et la vue perçante. Au premier étage elle crut surprendre dans l’entrebâillement d’une porte un fil d’éclatant regard, une respiration, et la porte se ferma. « Ma chambre… » Un valet de pied la précédait, et elle s’attendait à ce qu’il lui ouvrît, à côté de la chambre d’Espivant, le cabinet de travail intime. Mais il la pria d’attendre dans un petit salon inconnu. Derrière une cloison, elle entendit la voix d’Espivant, et pendant un instant elle perdit pied dans le temps, douta du présent, crut poursuivre au sein d’un songe la certitude qu’elle rêvait. Le valet de pied revint, et elle le suivit.

« Où diable couche Herbert ? » se demandait-elle en comptant les portes fermées. « Ma chambre… La lingerie… Sa chambre… La chambre que nous appelions la chambre d’enfant… » Elle s’arrêta soudain avec un mouvement de désespoir : « J’ai gardé mes vieux souliers ! » Elle faillit se retourner, courir, fuir. Le second mouvement lui rendit le calme : « Et qu’est-ce que ça peut bien me faire ?… Tiens, il s’est établi dans la chambre d’enfant. Drôle d’idée ! » Son guide s’effaça et Julie fit une belle entrée, son charmant nez au vent, l’œil simulant la myopie, sa bouche étroite entrouverte pour un sourire d’amabilité sans tendresse, et le regard à hauteur d’homme. Mais la voix d’Herbert monta d’un petit lit :

« Alors, il faut que je t’envoie chercher ? Tu ne m’aurais jamais demandé de mes nouvelles ? »

La voix était joyeuse, jeune, et d’un timbre que Julie ne pouvait encore entendre sans douleur et sans colère. Elle baissa les yeux, vit Herbert couché, l’enveloppa d’un regard. « Ah ! se dit-elle, il est perdu. » L’odeur d’éther, familière à Julie dans maint lieu mal fréquenté, prit soudain une signification affreuse, et lui enseigna ce qu’elle avait à faire et à dire.

« Herbert, dit-elle avec un peu trop de grâce, qu’est-ce que c’est encore que ce caprice, et cette publicité dans les journaux ? Et c’est pour me faire plaisir que tu as mis un pyjama en soie ponceau ? Quelle opinion veux-tu que j’emporte d’un homme qui me reçoit en soie ponceau ? »

Herbert lui tendit une main qui lui sembla épaissie, et désigna un petit fauteuil proche.

« Tu veux fumer ? Tu peux fumer, dit-il.

— Et toi ?

— Pas ce matin, ma chère. L’envie me manque. »

Elle ne voyait pas de ravages précis dans la figure d’Espivant. Pour elle, il « faisait du charme » comme pour n’importe qui, par habitude invétérée. Mais une décision mystérieuse semblait avoir bouffi imperceptiblement ce qui la veille était creux, et excavé par contraste les saillies d’un masque gascon, fin et brun. Julie le connaissait assez pour distinguer que la belle figure d’Espivant groupait, sous un front mâle, des traits un peu mignards. Mais le feu de l’œil brun clair, la bouche qui restait fraîche, la petite moustache hors de toute mode, elle les avait encore une fois devant elle, et encore une fois elle se mordait les bords de la langue, pour se châtier de souffrir encore une fois.

« Tu n’as pas encore déjeuné, Youlka ? Prends quelque chose avec moi ici, veux-tu ? Tu me feras plaisir ! »

« Tu me feras plaisir !… Si, la dièse, la naturel, fa dièse. La même phrase, sur les mêmes notes… », pensait Julie.

« Mais…, commença-t-elle en se tournant vers la porte.

— Je prends seul ma petite collation. Et Marianne qui a passé la nuit debout — bien inutilement, je t’assure ! — Marianne se repose.

— Alors la moindre des choses, un fruit… C’est mon jour de fruits.

— Parfait ! Mon chou, je sonne. Dès qu’on nous aura servis, nous serons tranquilles. Je te raconterai mon accident, si ça t’intéresse. Mais est-ce que ça t’intéresse ? Youlka, ça ne te fait aucun effet d’être ici ? »

À la caresse de la voix, Julie comprit qu’il prenait encore du plaisir à lui faire mal.

« Aucun », dit-elle froidement.

Un infirmier blanc entra, suivi d’un secrétaire chargé de dépêches, à qui Espivant ne laissa pas placer un mot.

« Non, non, Cousteix ! Rien pour l’instant ! Débrouillez-vous, mon petit ! Je suis malade, bon Dieu ! dit-il en riant. Ce soir, le courrier. Et encore !… »

Il s’appuya sur ses poings pour s’asseoir, le torse droit. L’instant que dura son effort, il ouvrit la bouche singulièrement, et dans la hâte que l’infirmier mit à l’assister Julie lut plus d’inquiétude encore que d’empressement.

« A-t-on idée d’un lit aussi étroit ! reprocha-t-elle. Un lit de quatre-vingts centimètres, comme les lits de bonne ! »

Elle reçut le regard approbateur de l’infirmier qui quittait la chambre.

« Chut ! souffla Espivant. C’est exprès ! C’est mon lit de défense ! »

Ils riaient encore, du même rire méchant et complice, lorsqu’arriva sur deux tables roulantes leur repas de fruits, tel que Julie n’y trouva rien à reprendre : cerises tardives, pêches rosées, figues marseillaises à peau fine, et raisins de serre, embués, préservés des guêpes. L’eau glacée et le champagne tressaillaient dans des carafes de cristal épais, taillé en têtes de clous. Les narines de Julie s’ouvrirent à l’arôme du café, au parfum d’une rose jaune posée près du pot de crème fraîche. Elle cacha le plaisir qu’elle goûtait au luxe.

« Qui donc a demandé ce jambon, Herbert ? Il est inutile. »

Espivant fit un geste d’indifférence :

« Marianne, sans doute… Et tu ne veux rien d’autre ?

— Non, merci… Mais Marianne savait donc que je…

— De quoi vas-tu te préoccuper ? Ne me fatigue pas. »

Un rayon de soleil coulait sur l’argenterie lumineuse. Herbert enveloppa de sa main la plus belle pêche, parée de sa verte feuille vivante :

« Comme c’est beau…, soupira-t-il. Prends celle-là. Tu bois toujours ton café en mangeant les fruits ? »

Julie ne s’attendait pas à ce rappel de leur vie commune. Elle rougit, s’affermit en buvant un verre de champagne.

« Quel joli couvert ! dit-elle. Et ces cerises ! Laisse-moi un peu jouer avec tout ça. Ne t’occupe pas de moi. As-tu une potion, un médicament à prendre ? »

Espivant, qui avait ouvert une pêche, l’abandonna sur son assiette. Il souleva quelques cerises, les tendit au rayon vif :

« Regarde, on voit presque le noyau au travers, tant la chair est fine. Qu’est-ce que j’ai possédé, au fond ? Ce qu’il me faut quitter, est-ce que ça ne se résume pas à… »

Il laissa retomber les fruits, désigna de la main la petite table ensoleillée. Son geste n’exclut pas la grande femme blonde, campée de trois quarts sur sa chaise, qui affrontait la lumière et s’y trouvait aussi à l’aise qu’une guêpe. Elle s’essuya les lèvres, fronça les sourcils :

« Quitter ? Pourquoi, quitter ? »

Espivant se pencha vers elle. En sortant de l’ombre, il rendait évidente la coloration étrange et quasi végétale de son visage d’un blanc verdi sur le front, les tempes, autour de la bouche. Les yeux bruns s’environnaient du cerne qu’y avaient peint et aimé les femmes, tant de femmes, trop de femmes…

« Je suis perdu, Youlka, dit-il avec une légèreté affectée. Laisse-moi parler ! Verse le café. Oui, oui, on me permet le café. Tu n’es pas frappée de voir si peu de médecins « à mon chevet » comme on dit ? Non ? Tu es une brute, tu ne vois rien. Tu ne vois même pas comment un homme est fait si tu ne l’as pas en face de toi, et quand je dis « en face » c’est parce que je respecte la bienséance, et les lambris d’un domicile doublement conjugal… »

Il rit, entraîna Julie à rire. Elle le fit avec contrainte d’abord, puis céda au fou rire aussi facilement qu’elle eût cédé aux larmes.

« Si elle nous entend…, dit-elle…

— Qui ? Marianne ? Elle nous entend bien un peu.

— Tu es mufle avec elle, Herbert.

— Non, puisque je lui mens. Avec… avec toi, tiens, j’ai été mufle. Je te disais la vérité. »

Elle enfla les narines, ouvrit une figue d’un coup de dents.

« Accorde-moi que je te l’ai bien rendue.

— Parce que je t’ai serré le cou assez fort pour t’obliger à la dire. »

Il lui jeta le regard oblique et plongeant dont il usait, dans le temps qu’il était son mari infidèle et jaloux. Même il mit son poing sur la hanche. Quelque intervention souveraine l’avait déjà dépouillé, à jamais, de la part la plus efficace de sa séduction, et Julie sentit fondre en pitié la violence qu’éveillaient en elle des accents d’autrefois. « Pauvre homme… » Et comme elle confondait volontiers, faute de vocation et d’habitude, la pitié avec l’ennui, elle se sentit un peu prisonnière entre Herbert alité, l’argenterie compliquée et les fruits mûris à l’abri du vent. Ses bibelots coloniaux l’appelèrent. Elle eut envie de sa rue à boutiques, de Coco Vatard et de Lucie Albert parce qu’ils étaient jeunes, appliqués naïvement à travailler et à s’amuser. Elle regarda autour d’elle et chercha querelle au mobilier.

« Herbert, tu tiens beaucoup à ce chintz ? On ne t’a jamais dit que le chintz noir et rose t’allait comme un sautoir de perles à un bouledogue ? Tu n’as donc pas de vrais amis ?

— Peu, dit Herbert.

— Et comment se fait-il que je te trouve échoué dans la « chambre d’enfant » ? Est-ce encore le besoin de faire jeune ? Tu exagères ! »

Accoudé à un oreiller, Espivant buvait son café.

« Pousse ta table, veux-tu ? demanda-t-il sans répondre. Pose ton café sur la mienne. Amène aussi les cigarettes. J’ai à te parler. »

Elle obéit rapidement, avec la crainte qu’Herbert ne vît ses souliers usagés. Pour détourner d’elle son attention, elle distribuait à l’ameublement quelques mauvaises notes :

« Ravissant citronnier dix-huit cent trente ! Un peu chichiteux pour un homme… »

Le secrétaire revint, portant un appareil téléphonique à long fil :

« La présidence de la République voudrait avoir des nouvelles…

— Comme ça vous va bien, Cousteix, toutes ces vrilles du téléphone. Vous avez l’air d’une treille. Mon ami Cousteix, qui veut bien me servir de secrétaire. La comtesse de Carneilhan. Remerciez le président, Cousteix. Je suis malade. Pas très malade. Assez malade. Enfin, ce que vous voudrez. Pendant que vous êtes là, Cousteix… Tu permets, Julie ? »

« C’est curieux, pensait Julie, qu’Herbert n’ait jamais su parler à un secrétaire, ou à un subalterne, sur un ton naturel. L’autorité des Espivant est comme leur titre, un peu neuve. Saint-Simon les a vus essuyer leurs plâtres, et Viel-Castel les charrie… Et voilà Herbert qui fait des coquetteries pour que son secrétaire s’extasie sur… »

Elle fit « ah ! » et s’élança. La porte refermée sur Cousteix, Espivant glissait en arrière, les yeux fermés. Julie trouva, ouvrit une fiole, mouilla d’éther sa serviette et en éventa les narines d’Herbert, si rapidement que la défaillance dura moins de soixante secondes.

« N’appelle personne. Ce n’est rien, dit Herbert distinctement. Je commence à avoir l’habitude. Il reste du café ? Donne-m’en. Tu as été si vite que je n’ai pas eu le temps de perdre connaissance. Merci. »

Il s’assit sans aide, respira ; tout son visage verdissant sourit.

« C’est curieux, tu sais, chaque fois, cette sensation de bien-être, d’optimisme qui accompagne ma… comment dirai-je ? ma petite mort. Veux-tu de la fine, Youlka ? J’en ai ici qui remonte à… Pépin le Bref. »

Elle restait un peu essoufflée, assombrie, et ne parvenait pas à détacher son regard du visage pâle, des orbites profondes.

« Merci, non. J’ai bu hier soir.

— Ah ? Avec qui ? Chez qui ? C’était bien ? Raconte ! »

Il se penchait, le sang lui montait aux joues, Julie reconnut les mots, les yeux voilés, l’espoir insensé d’agrandir le domaine des sens, et de nouveau elle détesta Herbert.

« Mais non, voyons ! J’ai bu un peu de whisky avec Léon, par hygiène pure. Tu veux me parler, ou tu veux que je te laisse te reposer ? Je peux revenir…

— Oui, mais moi je ne pourrai peut-être pas toujours… revenir. Reste ! Même si ça t’ennuie. Tu t’ennuies si vite… »

Il lui souriait sans bonté, mais la retenait de la main. « Nous nous connaissons trop, pensait Julie. Nous pouvons encore nous faire de sales blagues, mais nous ne pouvons plus nous tromper l’un sur l’autre. » Elle secoua la tête pour dire non, s’installa en face d’Espivant, les coudes sur la petite table, et versa de la crème dans sa seconde tasse de café. Une jeune voix masculine cria quelques mots dans la cour.

« C’est Toni », expliqua Espivant.

Julie baissa les yeux avec un sourire dissimulé : « Si tu crois que j’ai besoin de toi pour savoir que c’est Toni… »

« Mon petit chou, commença Herbert, nous disions donc que je vais mourir. Car tu ne peux pas être toujours là pour gagner de vitesse ce qui me poursuit… Oh ! je me rappelle, un jour, tu avais une casserole de lait sur un réchaud, le téléphone sonnait et le lait montait, tu as contenté à la fois le téléphone et le lait, tu as rabattu la manette du gaz avec ton coude, sans lâcher la queue de la casserole ni le récepteur, tu étais sublime. Nous étions pauvres… »

Elle pensa en elle-même : « Je le suis toujours », et cacha ses pieds sous sa chaise. Mais comme Espivant était moins pâle, animé et précis, elle se sentait vaguement contente, fière de cet apaisement qu’il lui devait.

« À propos, comment va Becker ?

— Bien. Il est à Amsterdam.

— Il te fait toujours une pension ? Combien ? »

Julie rougit et ne répondit pas. Elle hésitait entre le mensonge et la vérité, et opta pour la vérité.

« Quatre mille par mois.

— Ce n’est pas royal.

— Pourquoi serait-il royal ? Il n’est que baron, et encore si on n’y regarde pas de trop près.

— Loyer compris ?

— Compris.

— Pas de ristournes ?

— Pas. »

Espivant la couvrit du regard qu’elle appelait en elle-même « le petit regard », serré entre les cils, pointu et expert. Elle sut qu’il appliquait enfin son attention au noir un peu pâli de sa jaquette, à son chemisier très blanc mais lavé et relavé. Le regard s’arrêta à ses pieds. « Ça y est. Il a vu les souliers. » Elle respira, délivrée, mangea les dernières cerises, et se poudra lentement : son sac était presque neuf.

« Et tu ne m’as rien dit, reprocha sèchement Espivant.

— C’est contraire à mes principes », repartit-elle sur le même ton.

Il se fit encore plus dur :

« Il est vrai que ta manière de vivre ne me regarde pas.

— Non, elle ne te regarde pas. »

Elle baissa le front, se prépara à elle ne savait quels coups ; mais Espivant resta calme. « Ce n’est pas moi qu’il ménage, c’est lui », pensa Julie.

« Imbécile, dit-il avec douceur, parlons bien. Voilà trois fois, sans reproche, que je t’annonce ma fin prochaine. Mais là-dessus tu me parles ameublement et décoration, parce que cette chambre insexuée ne te plaît pas. Donne-moi une cigarette. Si, donne-moi une cigarette. Tu n’as pas compris que je couche ici « par hasard », au moins trois fois la semaine… « Non, non ne changez rien à cette laide chambre, ma chérie, vous savez bien que je ne veux pas d’autre chambre que la vôtre, la nôtre… Mais ce soir que j’ai à travailler, ce soir que je me sens laid et las… »

Il imitait Espivant parlant à sa seconde femme, et Julie ne pouvait s’empêcher de rendre hommage à tant de langueur, d’autorité amoureuse : « Il est épatant dans la traîtrise ! »

« Tu lui dis vous, à ta femme ?

— Pas tout le temps. Elle aime les contrastes. Enfin, tu comprends, mon système me permet de couper au truc.

— Couper au truc…, répéta Julie rêveuse.

— Quoi, dit Herbert impatienté, il te faut une traduction ?

— Oh ! non… Simplement, je ne dis pas ça comme ça. Continue. Je ne croyais d’ailleurs pas Marianne si… C’est vrai qu’elle a trente-cinq ans, l’âge où une femme ne sait pas qu’il faut, une fois sur deux, dire non à un homme de… de notre âge environ. C’est pourquoi une honnête femme vous détériore un homme de cinquante ans autrement vite qu’une vieille fée qui a appris à ne pas dégrader ses propriétés.

— Dis donc, je n’ai pas cinquante ans !

— Pas avant cinq mois, je sais. Mais je voulais m’élever aux généralités. »

Elle posa sur Espivant son regard qui devait au fard bleu presque toute sa douceur. « Il n’aura peut-être jamais cinquante ans… »

« Enfin, reprit-elle, tu as une femme avec laquelle on ne peut pas badiner. Continue. »

Il écrasait, absorbé, sa cigarette à demi fumée.

« Continue ? Je n’ai plus rien à dire. C’est toi qui viens de raconter mon histoire… et celle de ma femme.

— C’est cher, une femme riche.

— Et belle. Oh ! je reconnais que j’ai été idiot. J’ai cherché de l’aide… Des trucs… Des pilules…

— Comme le duc de Morny ?

— Comme le duc de Morny. Rien de bon ne saurait nous venir des exemples légués par une noblesse d’Empire ! »

« Nous ? Qui ça, nous ? » Julie s’égaya, malignement. « Du moment que « nous » ça ne veut plus dire Herbert et Julie, je ne pense pas que ça signifie les Espivant et les Carneilhan dans le même sac ? » Elle cachait avec le plus grand soin l’orgueil qui l’attachait à son nom, à son ancienneté déguenillée, aux restes de l’épais château-ferme qui ne s’était jamais appelé, depuis neuf cents ans, autrement que Carneilhan, comme ses maîtres.

« Pas d’impertinence avec le Second Empire, Herbert ! Mon prochain boudoir, je le mets en capitons, comme chez la comtesse de Teba. Sérieusement, Herbert, pourquoi ne t’en vas-tu pas ? Tu l’as assez vu, cet hôtel et ses petits bois funéraires. Va-t’en. Emporte ton pyjama ponceau… et ta dot.

Ah ! oui, ma dot… »

Il rêvait, les yeux au plafond tendu de chintz, et semblait à bout de détermination.

« En a-t-on parlé de cette « dot » qui assurait mon élection… Cinq millions ? Quatre millions ? Dis, Julie ?

— On a dit cinq. On a dit deux. »

Elle voulut lui plaire et l’offenser, effleura du doigt la lèvre et la petite moustache de mousquetaire :

« Cinq ou deux, c’est pour rien. »

Il prit au vol et baisa distraitement la main habile à tous travaux.

« Tu entends ? On a déjà sonné au moins quatre fois depuis que tu es ici. Je parie que Marianne reçoit à ma place. Je parie qu’elle a promis depuis ce matin un pont, une école, un lavoir et un orphelinat.

— Et elle les donnera ?

— On lui apportera les devis. Elle les fera examiner. Ça prendra du temps. »

Il s’assit, ouvrit le pyjama ponceau sur son cou un peu épais.

« Elle paie, elle ne donne pas. Tu comprends, Youlka ?

— Genre épouse américaine ?

— Je ne sais pas, je n’ai pas encore épousé d’Américaine. Ma dot ! Elle a mis « tous ses biens » à ma disposition. Tu saisis la nuance ?

— Très bien. Elle t’a eu. »

Ils fumèrent sans rien dire. Par fatigue, peut-être aussi par coquetterie chronique, Espivant abaissait sur ses yeux ses paupières sombres. Julie écoutait, dans le corridor, des pas légers de femme : « C’est peut-être elle… Il y a plus d’une heure que je suis ici… C’est tout ce qu’il avait à me dire ? »

« Pourquoi l’as-tu épousée, en somme ? »

Herbert rouvrit les yeux, lui jeta un regard de pédagogue hautain :

« Ma bonne enfant, quelle question !… Quatre mois tout juste pour mener une campagne électorale, une beauté veuve qui me faisait la cour, et une situation… nettement obérée… voilà ce que j’avais devant moi.

— Une situation obérée, même nettement, c’est toujours la bouteille à l’encre. Tandis qu’un mariage comme le tien éclaire tout à giorno.

— Si je n’avais été que l’amant de Marianne, qu’est-ce qu’on aurait entendu comme chœur des petits amis et des adversaires politiques, sur l’air : D’où vient l’argent ?

— On ne demande jamais d’où vient l’argent quand le candidat est élu. »

Espivant se redressa, égayé :

« Te voilà bien savante ! Où as-tu attrapé ça ?

— Avec toi. Je te ressers ce que tu disais à propos de la candidature de Puylamare. »

Herbert la regardait entre ses cils, avec une attention qu’elle supportait sans embarras.

« Il est dit que tu m’épateras toujours, Youlka.

— Oui, à la façon du cheval de course qui se met à gagner dès que son propriétaire l’a vendu. Tu n’es qu’un enfant à moustaches. Tu as cru que tu serais riche parce que Marianne l’était. C’est ton excuse. Tu avais le plus urgent besoin d’un tas de bibelots inutiles, tu voulais des voitures comme celles d’Argyropoulo, tu voulais donner des fêtes vénitiennes comme les Fauchier-Magnan, et même, et même, tu voulais une femme plus belle que toutes les autres… »

Elle parlait de haut, plissait autour de ses yeux le réseau de rides fines qu’estompait le fard gris-bleu. Herbert la laissait aller, bercé, friand de flatteries et d’injures : il leva une main pour protester, et le soleil, en frappant cette main blanche, écrivit sur sa boursouflure quelque chose qui ôta la parole à Julie pour un instant.

« Je voulais, poursuivit plaintivement Herbert, je voulais une liasse d’inédits de Corneille, de quoi faire un livre formidable… Je voulais un château, oh ! un château… »

Il s’assit d’un coup de reins comme un jeune homme bien portant :

« Imagine-toi, Julie… Ça s’appelait Maucombe… L’image tout entière du château est à ses pieds, dans l’eau d’un étang magnifique. Il a l’air de se moquer un peu de lui-même, de savoir qu’il est un peu trop du quinzième, qu’il a un peu trop de tourelles d’angle, un peu trop de flèches, de porches, de sauces gothiques. Mais une grâce de proportions… Et ce miroir sur lequel il est posé… Je voulais, reprit Herbert, des choses dont j’ai eu envie si longtemps… »

Il regarda Julie, se reprit :

« … dont nous avons eu envie si longtemps… »

Elle lui sourit généreusement :

« Oh ! moi… j’oublie mes envies plus vite que toi… Marianne aurait bien pu, franchement… »

La main blanche et gonflée reparut dans le rayon de soleil, fit un signe indécis. « Je le lui aurais donné, moi, si j’avais été Marianne, autrefois… Il n’est jamais si séduisant que quand il désire en égoïste… »

« Et tu ne l’as pas eu, ton… ton Robida ? Pourquoi ?

— Oh ! c’est compliqué… Il fallait assécher un marécage qui s’était formé en raison de l’abandon des douves… Trop cher, région pas assez saine… Trop isolé… Ils n’ont que deux mots à la bouche, les mots « trop » et « pas assez », ces gens-là…

— Qui ? »

Espivant regarda autour de lui comme un homme épié :

« À vrai dire, je n’en sais trop rien. On ne tombe pas au milieu d’une fortune comme celle de Marianne, on tombe à côté, dans les environs. On y arrive… Je ne t’ennuie pas, Julie ?

— Va donc, va donc.

— On y arrive comme… tu sais, comme le type qu’un accident de voiture oblige à passer une demi-journée dans une famille inconnue, au bord de la route, et à qui ses hôtes de hasard s’entêtent à dire : « Celui-ci c’est l’oncle Réveillaud, et cette dame c’est la tante de ma belle-sœur Charlotte, et ce grand garçon-là c’est Georges, qui se destine à Saint-Cyr… » Comme si le naufragé pouvait s’en souvenir cinq minutes après… »

Une quinte de toux l’interrompit.

« Herbert, tu te fatigues. Veux-tu boire ? » Il refusa d’un geste.

« Je ne tousse pas de la gorge, je tousse du cœur. Laisse. La fortune de Marianne, c’est… c’est un gros corps étranger, quinteux, énorme, cachottier, qui parle toutes les langues, qui a tout le temps mal quelque part, comme moi j’ai mal au cœur, comme toi tu as mal aux reins…

— Pardon, je n’ai pas mal aux reins, dit Julie orgueilleusement.

— On le sait, on le sait qu’ils sont en acier ! dit Espivant en haussant l’épaule. C’est pas comme les minerais de Marianne ! Quand on a envie d’avoir… je ne sais pas, moi…

— La lune », proposa Julie.

Il lui sourit avec une approbation qui la flatta.

« La lune, mettons, on découvre tout d’un coup que justement cette année-là le cuivre a les pâles couleurs, les diamants ont le ver coquin, et que les passereaux ont bouffé les arachides sur l’arbre… »

Julie riait comme elle savait rire, les yeux mouillés et la bouche ouverte. Elle crut entendre un frôlement contre la porte et rit un peu plus haut, tandis qu’Espivant baissait la voix.

« De la paperasse et de la paperasse, des cartonniers, des machines à calcul, des bureaux glacés dans des quartiers impossibles, des petits gars mal foutus qui transportent des dossiers, des fondés de pouvoir mieux habillés que moi, qui disent : Nous n’avons pas à connaître le comte d’Espivant, mais la dame Anfredi Marianne-Hélène, veuve de Hortiz Ludovic-Ramon… » C’est ça, la fortune de Marianne, ça et encore bien d’autres choses, mais ce n’est pas « de l’argent ». C’est une administration. C’est un dédale. Finalement on bute, au bout d’un couloir, contre un petit vieux qui s’appelle Saillard, qui est plein d’asthme et n’arbore aucun titre. Marianne va chez Saillard, revient de chez Saillard. Elle en ramène souvent une figure longue comme ça. Elle dit : « Ça n’a pas marché, Saillard ne veut pas. »

— Ne veut pas quoi ?

— Ne veut pas affecter quatre millions à une acquisition domaniale, ne veut pas avancer dix-huit cent mille francs pour l’achat d’un petit Fragonard ravissant, une occasion unique !… Saillard fait observer à Mme la comtesse d’Espivant que ses diamants ont été remontés au goût du jour lors de son remariage, et qu’en outre une nouvelle parure d’émeraudes, acquise récemment… Qu’en sa qualité de tutrice de son fils mineur, Hortiz Antoine-René, elle est tenue à… Oh ! assez de tout ça ! s’écria Espivant en étirant les bras. C’est drôle, quand j’ouvre les bras, j’ai un point ici… »

Il tendit l’oreille vers le jardin.

« Ça, je sais ce que c’est. Le professeur Giscard. Celui-ci, je ne peux pas le remiser comme un simple exécutif. Julie, il faudrait revenir. Nous n’avons eu le temps que de dire des stupidités. Dis-moi, veux-tu revenir ? As-tu la moindre envie de revenir ?

— Mais… je veux bien.

— Elle veut bien ! Je t’en ficherais, moi, de la condescendance, reine des poux, si j’étais valide… »

Julie crut qu’il plaisantait grossement, mais elle vit, étonnée, qu’il était sur le chemin d’un de ces éclats secs, imprévisibles, qui secouaient autrefois leur demeure conjugale, et dont la dernière clameur mourait dans une poussière d’assiette brisée… « Ah ! mais il m’embête… » Pourtant elle se hâta de rire comme si elle le craignait encore, et promit de revenir.

« Un autobus me met à ta porte, tu sais ? Je le préfère à Beaupied. Beaupied tremblote de la nuque, c’est un spectacle odieux quand on est assis derrière lui. L’office a toujours l’air d’un hospice de vieillards, chez toi. Et ta voiture !… Tu crois que ça me fait plaisir de me balader dans la voiture de l’archevêque, doublée en drap gris perle ? Tu pourrais aussi enseigner à Madame, deuxième du nom, qu’on ne met pas un chauffeur en toile blanche sur une voiture comme celle-là, dans Paris…

— Si tu ne t’en vas pas, tu seras forcée de le lui enseigner toi-même, interrompit Espivant. Parce qu’elle va monter avec Giscard. File, mon chou. Je te téléphone. Dieu, que tu as une jolie taille ! Indestructible bougresse !… »

Il l’enveloppa d’un regard envieux, qu’il détourna pour ne plus contempler que la porte par laquelle lui viendraient les secours et les condamnations.

Dans la galerie, Julie se rendit compte qu’elle avait perdu une partie de l’assurance à laquelle, deux heures plus tôt, elle devait d’avoir eu le pied si léger, et l’esprit tourné vers l’aventure. Toutes les portes closes de la galerie, qu’elle avait épiées malicieusement en arrivant, lui furent suspectes. En bas, elle malmena le vieux loquet de fer qui bringuebalait depuis Louis XV à la porte vitrée, et faillit se tordre la cheville sur le gravier. « Ah ! soupira-t-elle en foulant enfin le trottoir, il fait bon ! Je suis sûre que Marianne me regardait partir. C’est elle qui me guettait à toutes les portes. Elle voulait que je me casse une jambe dans le jardin… Avec tout ça, qu’est-ce que j’ai eu pour déjeuner ? Je ne pèse pas lourd. Une pêche, des cerises, des figues… Et un extraordinaire café, je dois le dire… »

Heureuse d’avoir quitté l’objet de sa répugnance la plus instinctive, un lit de malade, elle respirait à longs traits l’été qui à Paris décline si tôt. Le bouton de rose jaune mollissait, épinglé au revers de sa jaquette. « C’est une rose de Marianne. » Loin de vouloir la jeter, elle la pressa de la main comme un butin. À deux ou trois reprises sa pensée se tourna, avec une sorte de gloutonnerie, vers les deux heures qu’elle venait de passer en zone interdite. Mais sagement elle en ajourna l’examen. « Je dépouillerai ça à la maison. » Les regards des hommes descendaient de sa nuque blond beige à ses souliers fendillés, et elle s’arrêtait un moment aux vitrines de tous les magasins de chaussures. « Bientôt ce sera le tour des gants », soupira-t-elle. Et elle chercha dans l’autobus un refuge contre les tentations.