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Julie de Carneilhan/03

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F. Brouty et J. Fayard, réimpression Folio (p. 63-78).
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III

Le petit ascenseur chevrotant, l’escalier bâclé qui n’en finissait pas de semer son plâtre, elle les revit avec un élan amical, comme si elle revenait d’une longue absence. Sous le coup d’une inspiration, elle changea de place quelques meubles du studio. Puis elle brancha le fer à repasser, caparaçonna la table de cuisine et se mit à l’ouvrage. Une robe de crêpe marocain noir, exploitée le soir et l’après-midi, connut le coup de fer, l’ammoniaque diluée, un peu d’eau glycérinée sur les coudes et les hanches menacés de lustrage. Un costume tailleur bleu marine, à quatre petites poches de paillettes mates bleues et rouges, reçut des soins tout aussi attentifs, et Julie savonna une blouse, deux cache-sexe en maille, des bas de soie. Trois coups de sonnette l’appelèrent. Elle ne quitta pas sa blouse de ménagère pour aller ouvrir, et elle amena son visiteur dans la cuisine.

« Quelle heure est-il donc, Coco, que te voilà ?

— Cinq heures.

— Déjà !

— Tu ne pourrais pas dire : enfin ?

— J’ai eu à faire, comme tu vois ; la journée m’a paru courte.

— T’as bien de la veine.

— Oui ? »

Elle regardait avec un riant mépris ce jeune homme qui gravement la traitait de veinarde.

« Si tu veux, attends-moi dans le studio.

— Je peux rester ici ?

— Tu ne me gênes pas. Prends le tabouret de Mme Sabrier. J’en ai pour dix minutes. »

Elle reprit son travail, roula son savonnage dans une serviette humide, repassa les plis d’une jupe, changea de souliers, recousit un ourlet. Coco Vatard suivait tous ses mouvements. Depuis qu’il était entré, elle apportait à ses travaux une minutie un peu insultante, oignant de crème les talons de chaussures, maniant le chiffon-velours à coups d’avant-bras rapides…

« Ça t’amuse ? » lui demanda-t-elle.

Il ne détourna pas ses yeux clairs.

« Oui, dit-il d’un ton concentré. Personne ne travaille comme toi. Si mes teinturières travaillaient comme ça… Toi, tu as le chic et la manière. Je voudrais te regarder travailler tout le temps.

— Mais tu n’as pas envie de m’aider ? Ni que je me repose ? »

Elle s’assit sur le bord de la baignoire, défit sa blouse de ménage, l’enleva d’un geste agressif et rafraîchit ses bras duveteux, ses épaules et sa gorge dont la couleur blonde rejoignait celle de ses cheveux. Le seul mouvement de pudeur qu’elle eut fut pour nouer, autour de son cou dont la peau, sous le menton, commençait à devenir lâche, un petit foulard tyrolien.

« Non, dit Coco Vatard après avoir réfléchi. Je ne saurais pas faire aussi bien ce que tu fais. Et puis pourquoi te reposerais-tu ? Tu t’ennuies, dès que tu te reposes.

— Ce n’est pas vrai ! » cria-t-elle.

Aussi promptement que le rire, la colère lui humectait les yeux. Mais Coco Vatard ne s’émut pas, sinon d’admiration. Il releva posément le bord de son veston, tira son pantalon sur ses genoux. Il lui manquait si peu de chose pour être impeccable que Julie espéra, en retouchant son nœud de cravate, le lui donner. Mais encore une fois elle y renonça, et s’écarta de lui au moment où il voulait la prendre dans ses bras.

« Que tu sens bon, lui dit-il avec la sincérité qui ne le quittait guère. Tu sens le dessous de bras et l’encaustique. Tu ne veux pas être gentille avec moi aujourd’hui ? »

Elle le regarda d’un peu loin, la tête penchée sur l’épaule. « C’est vrai qu’il est gentil, lui, malgré l’air endimanché qu’il a tous les jours de la semaine… C’est un honnête jeune industriel qui a de grands yeux d’enfant et le nez retroussé. Mais je n’ai pas envie… »

Elle soupira et dit :

« J’ai faim…

— Tu as faim ? Comment ça se fait ? »

Elle dilata ses narines, haussa le menton :

— Ça se fait, mon cher, que j’ai manqué de temps pour déjeuner. Le comte d’Espivant m’a envoyé sa voiture, et j’ai passé trois heures, quatre heures, je ne sais plus, à son chevet.

— Il va bien ? demanda familièrement Coco Vatard.

— Non. Il va mal. »

Comme elle voulait dîner dehors, et aller au cinéma, elle ajouta, compétente :

« C’est-à-dire que le pronostic du professeur Giscard est pessimiste. Mais une issue fatale n’est pas imminente.

— Et sa femme, qu’est-ce qu’elle a dit de ce que tu vas voir ton… son mari ?

— Rien. Elle n’était pas présente à notre entrevue.

— Ah !… », dit Coco, rêveur.

Il parut penser, et prit parti :

« C’est moche.

— Qu’est-ce qui est moche ?

— D’aller l’une chez l’autre. C’est moche qu’il t’ait appelée, moche que tu y sois allée, et moche que l’autre vous ait laissé faire. »

Julie ne sourcilla pas. Elle se savonnait les mains au robinet de la cuisine et regardait Coco Vatard dans un petit miroir accroché au-dessus de l’évier. « Qu’est-ce qu’il y connaît ? pensait-elle. Il travaille très bien dans les matières colorantes, fait une bringue modeste et régulière. Je parie qu’il a dans son portefeuille une photographie de son père en soldat de deuxième classe, un peu jaunie. C’est un bon petit. »

« Homme, dit-elle à voix haute, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ?

« Il y a, j’espère bien, une grande envie de prendre l’air. Où dîne-t-on ? Tu as donné rendez-vous à Lucie Albert ? Mais pas à la mère Encelade, je suppose ?

— Non, dit Coco. Ni l’une ni l’autre. Tu ne m’avais pas donné l’ordre et la marche… Ça t’ennuie que nous soyons seuls ? »

Elle effaça les trois petits plis verticaux que gravait entre ses sourcils la moindre contrariété.

« Pas du tout. Mais fais-moi prendre quelque chose avant de dîner, ou je te mange une joue. » Il tendit sa joue, rasée de frais, que Julie effleura de sa bouche fardée.

Elle dormait encore à dix heures le lendemain matin, et écoutait à travers son sommeil les bruits quotidiens de la cuisine. Quand Mme Sabrier entrouvrit la porte du studio, elle ne lui laissa placer aucune doléance :

« Un verre d’eau froide et un cacao à l’eau. Pas de petit déjeuner, ni de grand. Pas de balai mécanique. Un coup à mes chaussures, à mon tailleur, et la fuite. Je dors. Rien au courrier ? À demain, madame Sabrier. Ne brossez pas mes petites poches en paillettes, ça les découdrait. »

Elle se tourna, en chien de fusil, le front contre le mur. Mais elle ne retrouva pas son agréable demi-somme qui suivait les nuits brèves et troublées de boissons diverses. « C’est la faute du champagne. D’abord, pour être bon, il faut qu’un champagne soit merveilleux. Les boîtes de nuit ont à présent un champagne standard qui fait métallique. Parlez-moi de la fine avec ou sans eau, d’un bon whisky qui ne laisse rien sur la langue… » L’odeur refroidie du tabac persistait dans ses cheveux, et sur son oreiller. « Décidément, j’ai le palais et le nez poisonneux, ce matin… Qu’est-ce qu’il y a donc ? »

Son verre d’eau balaya les brumes du matin.

« Je sais ! s’écria-t-elle. Il y a que je suis brouillée avec Coco Vatard ! »

Elle se recoucha, tira soigneusement l’unique drap, fin, usé, qui plié en deux suffisait à napper et border le lit-divan étroit. Les yeux au plafond, elle fit le résumé de sa soirée. Première ombre : un dîner tête-à-tête dans un restaurant de banlieue… Au départ, elle tenait le volant malgré l’appréhension de Coco : « Fais attention, recommandait-il, c’est la voiture de papa, la mienne a été emboutie… Si papa te voyait prendre les virages comme ça… »

« Nous aurions dû emmener papa, dit à la fin Julie. Tu aurais été plus tranquille. »

Innocente plaisanterie, mais qui changea Coco Vatard en fils gourmé et silencieux, fermé à tout humour qui prenait sa famille pour cible. Le dîner, le restaurant avaient de quoi contenter Julie. Mais la nuit presque close, un reflet des lumières dans un petit étang, l’humidité douce et le parfum des géraniums, une musique que Mme de Carneilhan suivait à mi-voix, c’en était trop pour Coco-Bouche-d’Or :

« Pourquoi est-ce que c’est si triste, tout ça, Julie ? »

Elle le regardait avec un reste de bonté, et fredonnait pour ne pas lui répondre : « C’est si triste parce que tu n’es pas fait pour y être avec moi, et que rien ne t’y est destiné. Tu n’es fait ni pour boire ni pour dîner avec une femme qui ne t’aime pas, qui vient de loin, qui reste loin même quand tu la serres contre toi. Tu es bâti pour dîner en famille, pour être gai quand c’est samedi, pour te donner des airs de distancer ton père que tu es juste capable de suivre, et même de respecter. Moi aussi, je trouve que c’est triste, d’être ici. Mais j’y suis venue déjà assez souvent, avec d’autres hommes, alors c’est beaucoup moins grave. Je répartis la tristesse d’être ici entre Becker, Espivant, Puylamare — et d’autres dont tu n’as jamais entendu parler… Ou bien tu en as entendu parler, et cela n’a pas d’importance. Tiens, une fois je dînais à cette table, là-bas, avec mon premier mari. Je m’appelais la baronne Becker. À une autre table il y avait un lieutenant en uniforme, et un civil. Je ne regardais que le lieutenant. C’est drôle, on ne voit plus de lieutenants aussi blonds, maintenant. Celui-là tout d’un coup se lève, vient droit à notre table, s’excuse et décline son nom, en ajoutant : « Votre cousin très humble, madame… » Et le voilà qui grimpe à un arbre généalogique, qui défile des parentés, des noms, des alliances… Becker hochait la tête, disait : « Parfaitement… oui, oui, je vois très bien… D’ailleurs, il y a un réel air de famille entre ma femme et vous… » Et rien n’était vrai, que la blondeur du lieutenant en or filé, et d’autres qualités, très authentiques, qu’il révéla… Mais ce n’est pas à toi que je peux raconter des histoires pareilles. Pourtant tu n’es ici ce soir que parce que nous sommes rentrés ensemble, à la fin d’un souper, il y a… je ne sais plus… deux mois, trois mois, et que ma foi nous en avons été bien contents tous les deux. Mais d’avoir été bien contents, quel rapport ça a-t-il avec l’obligation de recommencer ? Tu es comme une jeune fille de l’ancienne France : « Maman, je suis fiancée, un monsieur m’a embrassée dans le jardin ! » Va, redemande du champagne, c’est une bonne idée. J’ai encore quelques jours à attendre le chèque de Becker, et deux cent soixante francs pour toute fortune. Je ne peux pourtant pas, pauvre petit qui n’es pas encore riche, te taper. Je n’ai jamais aimé l’argent qui vient des hommes. Paie à boire et à manger à la comtesse de Carneilhan, qui n’est pas comtesse, mais qui est salement Carneilhan ce soir, et de mauvais poil comme tous les Carneilhan… »

Pourtant elle se savait avantagée par l’heure, l’éclairage, le chapeau plat de feutre bleu sombre penché sur l’œil, la couleur jaune-rose de sa peau et de ses cheveux. Quelques dîneurs l’avaient reconnue, et Coco Vatard la trouvait belle… Ce fut à ce moment-là que son jeune compagnon voulut lui prendre et lui baiser la main par-dessus la table, et qu’elle lui donna une gifle.

La malchance voulut que sur la joue bien tendue de Coco le geste fît un bruit clair et théâtral. Ceux qui ne virent pas la gifle l’entendirent. Ils rirent, et Coco Vatard eut le bon esprit d’en faire autant. De sorte que Julie resta seule à froncer le nez « à la fauve », et qu’elle ne s’adoucit qu’au prix d’un certain effort…

« C’est moi qui ai eu l’idée de Tabarin, après… Le retour… Ah ! oui, il n’a plus voulu que je conduise la voiture de papa… Il prétendait que nous nous arrêtions sur le bord de la route, dans les bois de Fausses-Reposes, pour faire l’amour… Pique-nique complet ! C’était très gentil, et je ne sais pas pourquoi je l’ai envoyé promener… Voilà bien ma veine, j’ai faim ! »

Elle se releva, fouilla le garde-manger qui se donnait des airs de Frigidaire, y retrouva le triangle de fromage blanc, dédaigné la veille. Une tartine poudrée de poivre et de sel lui rendit presque tout son optimisme. Mais elle appréhendait, dans les jours difficiles et les fins de mois, son terrible, son inéluctable et ponctuel besoin de manger. Méprisé, ajourné par les cigarettes à jeun, il revenait tourmenter un estomac qui ne s’offensait de rien sinon du vide, et que Julie avait mis à tous les régimes. « Il n’y a pas encore de portugaises. Mais il y a des friands tout chauds. Un verre de muscadet par là-dessus, et je m’en tirerai avec dix francs, à la terrasse du petit café. » En mangeant sa tartine, elle humait le milieu du jour, humide et tiède. « Si on pouvait avoir deux mois de ce temps-là, deux mois avant de songer à un manteau chaud… »

Sans même regarder l’heure, elle alla fumer sur son lit la première cigarette. Tous les détails de la soirée précédente la visitèrent, du dîner mélancolique jusqu’au spectacle de Tabarin, jusqu’à la rencontre de Béatrix de La Roche-Tannoy, ci-devant femme du monde devenue diseuse à voix. « Troisième vedette sur l’affiche de Ba-Ta-Clan ! Pauvre Béatrix, elle croyait qu’un scandale mondain ça dure toute la vie. Nous y sommes toutes allées, aux débuts de Béatrix sur la scène du Casino. Le temps de constater que le grand nez des La Roche-Tannoy, sous les aigrettes et les diadèmes de strass, était encore plus ennuyeux qu’à la ville, et personne n’y pensait plus… »

Poussée par un ennui qui ne dissipaient pas les châteaux de chair élevés sur la scène et la piste de Tabarin, Julie avait fait place à Béatrix et présenté Coco Vatard à la forte femme coiffée d’un petit hennin pailleté.

« Coco, du champagne frais pour Mme de La Roche-Tannoy.

— Voilà, voilà, dit Coco avec une respectueuse familiarité.

— Tu es seule, Béatrix ?

— Oui. Je viens pour affaires. Je dois voir Sandrini après le spectacle. Il a envie de m’engager pour la revue d’hiver.

— Et… tu es contente ?

— Ravie. Si j’avais su, ce que je leur aurais tourné le dos dix ans plus tôt, à cette bande de snobs !

— Il n’y a pas de temps de perdu, dit Julie avec une certaine férocité.

— Et toi ? Ton père va bien ?

— Inouï, ma chère. Il dresse encore quelques poulains, à Carneilhan.

— Sans blague ! dit Coco Vatard. Tu as un père ? »

Julie le regarda sans mot dire et échangea un sourire avec Béatrix.

« Tu ne m’avais jamais raconté, insista Coco, que tu avais un père. Pourquoi tu ne me l’avais pas raconté ?

— Je n’ai pas eu le temps », dit Julie.

D’un rire plus accentué, elle avouait à Béatrix la nouveauté et le peu d’importance de ses relations avec Coco Vatard, et Béatrix, égayée, mit son grand nez dans un grand verre.

« Et ta mère ? lui demanda Julie.

— Remariée, ma chère, rien que pour me vexer. À soixante et onze ans !

— Ça, alors…, dit Coco Vatard. C’est débecquetant.

— Coco, dit Julie, verse donc du champagne à Mme de La Roche-Tannoy. Mais Volodia, qu’est-ce qu’il a dit de ce remariage ?

— Lui ? Il voulait se suicider ! Tu penses, lui qui était fiancé officiellement avec ma mère depuis trente ans !

— Bon Dieu ! dit Coco Vatard. Il voulait se suicider pour la rom… pour la personne de soixante et onze ans ? Je fais un rêve ! »

Aucune des deux femmes n’eut l’air de l’avoir entendu. Julie écarta l’assiette de petits sandwiches, mit ses coudes sur la table pour se rapprocher de Béatrix, qui fit vers elle le même geste.

« Tu vois encore ta sœur Castelbéluze ? » demanda Julie.

Béatrix se redressa, ouvrit sa fourrure sur sa robe décolletée et ses seins jumelés :

« Elle ? Tu ne voudrais pas ! Elle a pris nettement position, au moment de mon changement d’existence, elle a ameuté ma famille… »

Le grand nez historique s’inclina, confidentiel :

« Mais je dois dire que mon beau-frère a été très bien. Il n’a pas fait chorus. Il gagne à être connu, chuchota Béatrix. À propos, dis-moi donc, en quels termes es-tu avec Espivant ?

— Mais toujours les mêmes ! Nous nous adorons, pourvu que nous ne soyons pas mariés. J’ai passé au moins trois heures près de lui aujourd’hui même ! Tu vois.

— Chez lui ?

— Chez lui, voyons, il était encore au lit.

— Mais, Julie !… Et sa femme, pendant ce temps-là ?

— Marianne ? Ceci ne me concerne pas, ma chérie. Pendant ce temps-là, elle a fait ce qui lui a plu. »

Les yeux rapprochés, le long nez de Béatrix exprimèrent enfin une stupéfaction dont Julie sentit le prix au point qu’elle rougit, rit et jubila : « Elle va raconter ça à toute la chrétienté ! »

« Est-ce que c’est vrai, qu’Espivant va mourir ?

— Tu es folle ! Une crise d’arythmie, les fatigues de la vie parlementaire…

— Mais tu m’avais dit, interrompit Coco Vatard, que ton… que le comte d’Espivant filait un mauvais coton…

— Ton briquet, Coco… Merci.

— Je te demandais ça, dit Mme de La Roche-Tannoy, parce que Espivant n’a en somme aucun parent.

— À qui le dis-tu, ma chère ! Aucun parent. »

Elles échangèrent un regard appuyé, que le champagne attisait. Mais aucune langueur alcoolique n’adoucissait ces solides buveuses, ni n’égarait leur familiarité circonspecte.

« Naturellement tu sais le bruit qui a couru il y a quelques jours ? Le divorce d’Espivant ?

— Je suis au courant de mieux que ça, repartit suavement Julie. Peut-être pas le divorce tout de suite, mais une séparation. Marianne serait atteinte d’une maladie grave… »

Béatrix fit entendre un rire chevalin.

« Une maladie grave, c’est une promesse qui est rarement tenue !

— Simple potin, dit Julie.

— Et si tu n’en es pas sûre, dit Coco, pourquoi en parles-tu ? Ça ne t’intéresse pas ? »

Julie poussa de côté le verre et le cendrier du jeune homme, couvrit de son buste penché la moitié de la petite table. Ses manches rejoignirent les bras nus et les bracelets de Béatrix. Elles cédèrent ensemble au besoin, qu’à jeun elles eussent nié, de pénétrer, comme par effraction, dans le milieu d’où elles étaient sorties au moyen d’éclats inutiles. Elles échangèrent des nouvelles scandaleuses, des confidences mensongères, des médisances et des vantardises auxquelles elles ne croyaient qu’à demi, des dates, surtout des noms, qu’elles proféraient en y accolant des épithètes sanglantes… Un rinforzando de l’orchestre les arracha à leur passion :

« Ma chère ! s’écria Béatrix, mais c’est la fin, l’Apothéose de la Femme ! Où donc est passé ton jeune compagnon ?

— Au lavabo, je pense.

— Tu m’excuses ? Je ne veux pas rater Sandrini. Nous nous reverrons ?

— C’est moi qui t’en prie ! »

Restée seule, Julie vit décroître les lumières et la foule se masser vers la sortie, en déplaçant une gloire de poussière suspendue. Sur un signe qu’elle fit, un barman s’approcha :

« Ce monsieur s’excuse de n’avoir pas pu attendre ces dames. Il a tout réglé.

— Parfait », dit Julie.

Elle descendit à pied jusqu’à Saint-Augustin. La nuit fraîche épousait ses épaules sans manteau, son visage dont l’obscurité noyait les chaudes couleurs. Elle perçut brusquement sa solitude et perdit en un moment le bénéfice des heures en plein air, du bon repas, du vin abondant. « Ah ! ce petit imbécile qui n’est pas là… » L’heure de minuit étant passée depuis longtemps, elle monta par économie dans un fiacre attelé, et y déplora confusément le sort du vieux cheval condamné, l’inconséquente cupidité d’Espivant, et l’humeur taciturne du cocher qui refusa, dans le trajet du huitième au seizième arrondissement, de raconter sa vie à Julie de Carneilhan.