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Julie de Carneilhan/05

La bibliothèque libre.
F. Brouty et J. Fayard, réimpression Folio (p. 95-123).
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V

Julie ne s’étonna pas beaucoup de trouver Herbert d’Espivant debout, et dans son cabinet de travail. « Mais pourquoi, oh ! pourquoi ce veston d’appartement en velours châtaigne ? » Elle ne retrouvait plus rien de l’exaltation qu’elle avait emportée dans l’autobus avec une lettre dont les plis faisaient, dans son sac, un bruit de billet de banque neuf. Elle se sentait distraite, sensible au décor, âpre à critiquer, un peu grossière, et elle commit cette faute de goût d’aller s’accouder, un instant, à la fenêtre ouverte.

« Je t’ai présenté mon ami Cousteix, n’est-ce pas ?

— Mais oui », dit-elle, et elle tendit la main avec une grâce d’hôtesse au jeune homme que vieillissait une petite barbe. « Le secrétaire type pour homme d’État à prétentions… Gouverneur jeune pour prince adolescent… Herbert a toujours su choisir admirablement ses secrétaires. » Cousteix disparut comme une ombre, et Herbert prit Julie par les coudes pour l’amener dans la pleine lumière de la fenêtre ouverte.

« Et si on nous voit du jardin, dit-elle. Tu n’es plus intéressant, tu es guéri.

— Je croyais, dit Herbert, que tu t’intéressais surtout aux hommes valides ? Non, je ne suis pas guéri. Mais j’en ai presque l’air. N’est-ce pas ? »

Il affrontait le grand jour, s’y montrait rasé de près, les cheveux accourcis, la moustache travaillée avec art et réduite. « C’est un désastre », pensa Julie, et ses yeux se mouillèrent, non de pitié, mais du regret qu’elle vouait à son passé, à un mousquetaire infidèle, délicatement beau et qui s’était voulu martial. Le sourire d’Espivant s’éteignit ; il redevint dur, expéditif et préoccupé.

« Assieds-toi. Mets-toi bien dans la tête que je suis très seul, ici. Seul comme tout le monde. Es-tu seule, toi ? Tu ne me le dirais pas… Moi, je suis seul aux côtés d’une femme amoureuse, et malade en face d’une vie politique que j’ai abordée trop tard. D’ailleurs nous allons avoir la guerre…

— Tiens ! dit Julie.

— Ça t’étonne ? Tu lis les journaux ?

— Les illustrés, un peu. Mais je dis « tiens ! » parce qu’une voyante me l’a annoncé, que nous r’aurions la guerre.

— C’est tout ce que ça te fait ?

— Oui, dit Julie. J’en sais assez pour me réjouir si nous sommes vainqueurs, et pour mourir s’il y a lieu de mourir. »

Espivant la regarda avec envie.

« Mais tu ne te doutes même pas que ce serait une guerre terrible ? Plus que l’autre ? »

Elle fit un geste d’indifférence.

« Je ne raisonne pas sur la guerre. Ce n’est pas l’affaire d’une femme, de raisonner sur la guerre. »

Elle réfléchit un moment et ajouta :

« Toi, tu as cinquante ans. Et tu n’es pas — pas encore — tellement bien portant…

— Ma chère, je ne fais pas dans mes chausses, dit aigrement Herbert, et je n’ai pas besoin d’être rassuré !

— Ce n’est pas toi que je rassure, dit Julie, c’est moi. »

Espivant la regarda avec une attention extrême. Il parut la croire, lui baisa la main puis lui mit un bras sur les épaules. Elle se dégagea adroitement, en pivotant sur elle-même.

« Mobilier historique, Herbert ?

— Oui. Façon de me mettre, si j’ose dire, en Boulle.

— C’est toi le coupable ?

— J’ai eu des complices. Mais ne recommence pas à parler art décoratif, je n’ai pas le temps.

— Moi non plus. »

Julie le dévisagea avec une insolence voulue, car elle se sentait inférieure à elle-même, la peau sèche, un peu moins merveille que de coutume, les yeux petits, et elle voulait réagir. Espivant haussa les épaules.

« Ce n’est pas un jour pour engueulade, Youlka. Je ne suis debout que depuis deux heures.

— Mais tu n’as pas eu de crises depuis ma visite ?

— Rien qu’une. N’y pensons pas. Ma maison m’agace. Oh ! ne tends pas l’oreille vers la galerie, il n’y a personne. Sais-tu où est Marianne ?

— Non.

— Elle est allée à la recherche de son fils.

— À la recherche… Comment dis-tu ?

— De son fils. Fais-moi l’honneur de m’écouter, Youlka ! Toni a découché. Pour moi, il est chez une femme. Mais sa mère est folle d’inquiétude. En somme, dix-sept ans, c’est jeune pour découcher, surtout sans prévenir. Et puis il est trop beau. Trop particulièrement beau. Tu m’écoutes ? À quoi penses-tu ?

— À ce que tu dis. Il n’a rien laissé ?

— Si, un mot stupide à sa mère. « Je ne remettrai pas les pieds dans cette maison », ou quelque chose d’approchant. Marianne a beau jurer qu’il n’y a rien eu entre elle et cet idiot d’enfant, je n’arrive pas à la croire.

— Il a emporté de l’argent ?

— Pas beaucoup, Marianne lui en donne très peu, au compte-gouttes.

— Pourquoi ?

— Elle dit que c’est comme ça qu’on doit faire. Je refilais de temps en temps cinq louis à Toni.

— Tu es en bons termes avec ton beau-fils ?

— Très bons. Il n’est pas communicatif. Mais très doux, un peu impondérable, l’enfant le moins gênant du monde. Il a un petit appartement de deux pièces et demie, au second, eh bien, je ne l’ai pas rencontré depuis… depuis quarante-huit heures. Tu le connais ?

— Je l’ai aperçu. Tu es en bons termes avec lui, mais tu ne l’aimes pas ? Non, tu ne l’aimes pas. Mais non, tu ne l’aimes pas. Tu as assez d’une Marianne, deux c’est trop. La ressemblance entre Toni et sa mère est telle que tu dois la supporter assez mal ? Dis ? Voyons, dis-le donc ? À moi, tu peux bien le dire ?… »

Elle le poussait, en avançant sur lui, le touchait de l’index, rapprochait son visage de celui d’Espivant qui était juste à la même hauteur que le sien, plantait dans les yeux couleur de châtaigne la flèche bleue de son regard qu’elle durcissait, enfin le pressait comme autrefois lorsqu’elle voulait obtenir de lui l’aveu d’une concupiscence ou d’une infidélité. Surpris, il céda, s’arma de cynisme :

« C’est-à-dire que je m’en fous à peu près totalement. Si encore je l’avais fait moi-même… Mais je n’ai ni l’âge ni l’âme d’un père adoptif. Ça m’embête, cette histoire, pour Marianne… Tout ce qui arrache Marianne à sa vie habituelle la rend encore plus… comment dirai-je ?… Quand il nous arrive, à toi ou à moi, un embêtement, nous appelons ça un embêtement…

— Et même mieux que ça.

— Tandis que Marianne l’appelle une chose inouïe, une catastrophe inimaginable…

— C’est une sensitive.

— Non… c’est au fond une sombre. Et pourtant il ne lui est jamais rien arrivé que d’heureux.

— Herbert ! Tu t’oublies ! »

Ils éclatèrent de rire tous deux, et le téléphone privé les interrompit.

« Qu’est-ce qu’il y a, Cousteix ? On a retrouvé l’enfant ? Non ?… C’est tout de même un peu fort… Non, n’y allez pas maintenant, restez ici. Prenez toutes les communications, ne me transmettez que l’urgent, qu’on me laisse tranquille. Gardez Mlle Billecoq. Qu’elle prenne en sténo ce que les radios étrangères donneront d’important. Merci. Ah ! attendez, Cousteix. Passez-moi Billecoq au dictaphone pour deux ou trois broutilles… »

Pendant qu’il dictait, Julie faisait le tour de la pièce. « Nous n’étions jamais arrivés à le meubler, ce cabinet de travail, Herbert et moi. J’avais composé un ameublement un peu à la Balzac, un mobilier immatériel écrit sur les murs. À présent c’est trop plein. Et cet immense Panini ! Ces Guardi, treize à la douzaine… Et quelle installation téléphonique ! C’est drôle, ces symboles de l’activité, je n’arrive jamais à croire que chez Herbert ça serve à quelque chose… »

Elle essayait de distraire son esprit d’une réalité gênante : « Toni refuse de remettre les pieds ici… Toni a disparu. Cela ne me concerne en rien… Vraiment en rien… » Puis elle se rappelait le coup de téléphone, la voix discordante et mouillée et ses menaces d’enfant. « Toni a découché. Et il a écrit qu’il ne voulait pas rentrer… »

Julie se promenait dans la pièce, se penchait sur un petit tableau qu’emplissait Venise, caressait avec aversion l’écaille et le bronze des Boulle, écoutait la voix d’Espivant au dictaphone :

« … les faits que vous avez bien voulu porter à ma connaissance n’impliquent nullement, mon cher collègue, que je doive faire état… Vous me suivez, mademoiselle Billecoq ? Arrangez-vous pour me suivre, bon Dieu… »

« Toni a découché… Il ne veut pas remettre les pieds chez son beau-père… » Elle fronça les sourcils, visa férocement le visage lointain de l’adolescent qui ressemblait à Marianne, s’écria en elle-même : « S’il pouvait au moins être mort, nous serions bien débarrassés ! » et ne s’avisa pas qu’elle avait pensé « nous serions » au lieu de « je serais ».

« C’est fini, coupez le fil avec mon cabinet, Billecoq. Dites à M. Cousteix qu’il ne me passe que Mme d’Espivant, si elle téléphone. Viens, Youlka. Je m’excuse… »

Il avança pour Julie un grand fauteuil hostile et cramoisi. « Du Louis XIV vénitien, ce qu’il y a de pire au monde, jugea-t-elle. Toute la pièce pue Venise. J’ai horreur des mobiliers gouvernés par une idée. Tel que je connais Herbert, il doit être très fier de celui-ci. » Elle fit sa grimace de fauve et s’assit sur la jointe des fesses. Espivant glissa sur ses jambes, qu’elle croisa, et sur ses chaussures un coup d’œil qui la mit de bonne humeur :

« J’ai mes beaux souliers, aujourd’hui, dit-elle en riant.

— Et tes belles jambes tous les jours, repartit Herbert. Comment me trouves-tu, Youlka ?

— Dangereux. »

Il s’épanouit, se renversa dans son fauteuil.

« Voilà les mots qu’il me faut ! Il me faut, aussi, qu’aucun geste ne leur serve de commentaire, je l’avoue.

— Veux-tu m’attacher les mains ?

— Tu as tant d’autres armes… »

Il la regardait, méditatif et sans désir.

« Youlka, je voudrais aller à la campagne.

— Je te le permets.

— Je voudrais de l’argent.

— J’ai deux cent quarante francs.

— Qu’est-ce que tu as fait du reçu que je t’ai donné par rage et par rigolade, au moment où tu as vendu ta rivière de brillants, pendant ton instance en divorce ? Avant notre mariage ? Tu sais bien… « Je reconnais avoir reçu de Mme Julius Becker, baronne de la variété hollandaise rose hâtive, la somme exorbitante de… »

— Quelle mémoire !

— … la somme exorbitante d’un million, Youlka !

— Oui. Un million qui n’a pas traîné, rendons-nous justice.

— Qu’est-ce que c’est qu’un million ?

— Il était si petit, serré dans deux élastiques…

— Il s’est mal conservé, hein ? »

Ils riaient, se frôlaient de l’épaule, se provoquaient de l’œil en toute froideur.

« Tu l’as jeté, ce papier ? Ma bonne enfant, ce texte fantaisiste constituait un reçu fort valable. Car j’avais — dans ma folie ! — mentionné que la somme était « à titre de prêt ». Et je vois encore la belle feuille sur timbre, filigranée, que j’avais sacrifiée à ce monument littéraire… »

Il lisait au fond de sa sûre mémoire, qui ne le trahissait jamais. « Camouflé en étourneau, c’est Léon qui a raison, pensait Julie. Quand Herbert fait effort pour se souvenir, il louche un peu… »

« Tu l’avais gardée, cette feuille, dans…

— Dans une belle boîte incrustée de burgau, une boîte à chocolats, avec tes lettres — tes autres lettres d’amour. J’ai encore la boîte, si je n’ai plus la feuille sur timbre… »

Elle mentait alertement, retrouvait le ton juste et mondain des joutes d’autrefois, que crevaient des tempêtes brusques et sèches. Mais aujourd’hui qu’il parlait d’argent, Julie ne craignait que des violences diplomatiques.

« Cherche-la bien, dit-il d’une voix insinuante. Je te dois un million, Julie, te rends-tu compte ?

— Non, dit Julie sincèrement.

— Mais je m’en rends compte, moi ! Je voudrais te rendre cette somme. Pourquoi ne me la réclames-tu pas ? Parce que je ne te la rendrais pas ? Tu te trompes — pour une partie. Car Marianne déteste les dettes, surtout les miennes. Tu saisis ? »

Julie rougit si fort qu’elle n’eut pas besoin de répondre.

« Bon, n’en parlons plus. Je disais ça… »

Elle inclina la tête.

« Je comprends très bien pourquoi tu disais ça. Mais je pense que Marianne n’est pas femme à croire, sur simple affirmation… »

Herbert l’interrompit comme s’il avait préparé sa réponse :

« Marianne est femme à croire ce qu’elle voit », dit-il.

Il détacha son regard de Julie dès qu’il la sentit près de se rebiffer, et lui flatta l’épaule :

« Il n’y a vraiment qu’avec toi, Youlka, que j’aime les jeux dangereux. J’oubliais de te dire que les deux grands toubibs, Hattoutant et Giscard, m’ont mis le marché en main : quitter Paris et l’activité politique. La campagne. Tu me vois à la campagne ?

— Je t’y ai vu. Mais tu ne l’aimes pas.

— Je l’aimais quand j’avais quelqu’un à y aimer. »

Il sourit avec une mélancolie qui semblait sincère :

« Quand nous sortions de Carneilhan à cheval, tu avais ta grosse torsade de cheveux nouée bien serrée, en queue de percheronne. Souvent, en rentrant, tu étais moins bien coiffée… »

Elle repoussa de la main la chaleur de l’évocation :

« Laisse… Et tu ne peux pas y aller seul, à la campagne ? »

Il baissa la tête.

« On ne m’a pas déconseillé que l’activité politique. Or, à Paris, le tête-à-tête conjugal arrive à n’être plus qu’une portion très réduite des vingt-quatre heures.

— À qui le dis-tu !

— Deauville, tiens, Deauville aussi n’est pas mal. On s’y couche tard. Mais la campagne… »

Julie réfléchissait, cachait une malencontreuse envie de rire.

« Ils l’ont dit à ta femme, que… des restrictions s’imposaient ?

— Penses-tu, je le leur ai bien défendu. Ces commissions-là, je les fais moi-même.

— Qu’est-ce qu’elle dira ?

— Oh ! rien. Elle est parfaite, tu sais. Elle fera chambre à part, loyalement. Les nuits de pleine lune et de foins embaumés, elle s’enfuira loin de moi, pas assez vite pour que son trouble m’échappe… Ne ris pas, toi, cria Espivant, ou je te fous l’encrier du Régent à la tête ! D’ailleurs, il est faux, ajouta-t-il froidement.

— Et… et le divorce ?

— Trop tôt. Je n’ai rien à moi. »

Il s’encoléra de nouveau, cria :

« Mais enfin, bon Dieu, qu’est-ce que je te demande de si extraordinaire ? L’ancien million, c’était de l’argent à Becker, qui venait des cadeaux de Becker, et tu me l’as donné, et si je ne l’avais pas accepté, j’aurais entendu une belle musique !

— Bien sûr. Mais l’argent était à moi aussi. Je pouvais le donner. Comment veux-tu que je donne celui de Marianne ?

— Oh ! nous partagerions, dit-il naïvement. Enfin… je t’en donnerais. »

Julie sourit malgré elle. Espivant crut qu’elle allait consentir et se hâta d’insister :

« L’argent de Marianne, il devrait être, il est à tout le monde… C’est un argent triste, mystérieux, qui a une gueule sombre et mexicaine, qui fait un bruit de métaux prisonniers sous terre… Un million, c’est une paillette de ces minerais lointains… »

Elle écoutait, frémissait, tout entière éventée par un souffle d’autrefois. Son oreille habituée distinguait la fausse colère, la gaieté inguérissable, le don de séduire par l’aveu même de l’indignité, une haine conjugale intermittente, et surtout le refus définitif de redevenir pauvre. « Moi, pensa-t-elle, je n’ai jamais hésité à me jeter, pour fuir, dans la pauvreté. Qu’est-ce qu’il dit ? Il parle encore, encore de Marianne… »

Elle le vit s’interrompre, presser à deux mains la place approximative de son cœur :

« Ah ! je te jure bien que j’ai cru, quand j’ai reçu dans mes bras cette chair rosée comme de la cire rose, cette chevelure dont je ne voyais pas la fin, si longue et si profonde que j’en avais peur quand elle se répandait dans mon lit, j’ai cru que j’avais renversé la statue qui barre l’entrée — tu sais bien, c’est dans les Mille et une Nuits, Youlka —, l’entrée des souterrains où il y a la cave aux émeraudes, la cave aux rubis, la cave aux saphirs… Et comme la statue me voulait du bien, en outre, beaucoup de bien, trop de bien, j’ai vu tout ça facile, agréable, enivrant, sans fin, je me suis cru un type épatant… »

Il s’assit sur le bras du fauteuil de Youlka, s’appuya contre elle :

« Ma pauvre belle, ma pauvre, pauvre belle, je t’en dis, des choses que je ne devrais pas te dire ! Ma pauvre belle, si tu pouvais savoir à quel point je me sens fourbu de tout… À ces moments-là, je t’appelle… »

Il chavirait, en s’appuyant, le petit canotier de paille noire de Julie. Elle ne croyait à aucune de ses paroles, mais elle posa sa joue contre le veston de velours, poussée par une curiosité plus forte que toutes les autres impulsions. Herbert se fit aussitôt immobile, et Julie comprit qu’il escomptait, qu’il redoutait quelqu’une des initiatives si impérieuses et si douces, d’une saveur ensemble si cordiale et si amoureuse, qu’il les avait autrefois nommées « le style Youlka ». « Toujours ce crédit ouvert à la sensualité, pensa-t-elle, le plaisir-chantage, le plaisir-panacée, le plaisir-coup mortel, il ne connaît donc que ça ? »

À travers l’étoffe, elle perçut la palpitation d’un cœur lésé, qui dès lors domina tous les autres bruits. Elle eut soudain peur de cette arythmie, peur que les battements inégaux ne s’arrêtassent, et se redressa. Une voix qui se faisait, exprès, merveilleusement basse et précise, descendit sur elle :

« Tu n’étais donc pas bien, à cette place, ma Youlka ? »

Elle secoua la tête pour se dispenser de répondre, prit le bras d’Herbert :

« Ne reste pas perché sur ce bras de fauteuil !

— Oiseau sur la branche ! dit-il. À propos, Youlka, il est arrivé, l’envoi de Becker ?

— Non. Le quinze. Trois crans au jus, comme dirait Léon.

— Il est gradé, Léon, dans l’armée ?

— Capitaine. Un restant tout sec de capitaine. Pourquoi ?

— À cause de la guerre.

— Ah ! encore…, soupira Julie d’un air d’ennui.

— Encore, comme tu dis. Il a des idées au sujet de la guerre, Léon ?

— Oui. Si la guerre éclate, il solde les cochons de lait, il tue sa jument, Hirondelle, et il rejoint.

— Comment, il tue sa jument ? La pauvre bête ! Quelle brute ! Pourquoi ? »

Julie regarda Espivant avec hauteur :

« Si tu ne le comprends pas, ce n’est pas la peine que je cherche à te l’expliquer.

— Vous en avez, de la chance, vous autres Carneilhan, de ne pas voir plus loin que votre nez. »

Il chercha furtivement son image dans un miroir encadré d’écaille et de cuivre. Julie comprit qu’il pensait à son mal, et à sa vie incertaine.

« Tiens, Youlka, prends toujours ça. »

Il détacha de son poignet une gourmette de platine agrafée d’une montre, et la lui tendit.

« Ça se mange, Herbert ?

— Oui, quand on a des dents comme les tiennes. Moi, je le trouve lourd. Tout me fatigue, figure-toi. Ce bracelet appuie juste sur une veine qui bat, ou une artère. Vends-le, engage-le… Il ne me sera agréable que si tu veux qu’il soit, entre nous, une sorte de… de lien, de…

— D’acompte », dit Julie.

Il lui glissa dans la main la gourmette tiède :

« Ô ma pauvre belle, ne te fais donc pas plus dessalée que tu n’es ! Avec moi ça ne prend pas. Faisons, toi pour moi, moi pour toi, ce que nous pouvons. Ce sera toute notre vertu. Si j’avais de l’argent… C’est tout de même curieux que je n’aie jamais d’argent. Veux-tu emporter un Guardi pour ton petit déjeuner de demain ? Veux-tu un Panini de trois mètres sur cinq ?

— Pour le Panini, je me contenterai d’un coupon. Mais c’est à toi, tout ça ?

— Rien n’est à moi, ici. C’est une décision à laquelle je me suis rangé par prudence au moment de mon mariage. Je l’ai maintenue ensuite par délicatesse, et je m’y tiens faute de pouvoir faire autrement. Mais… »

Il se pencha à l’oreille de Julie, fit briller le brun ardent de ses yeux, sa bouche sinueuse et bien ornée :

« Mais je peux voler », dit-il d’un air espiègle.

Julie secoua la tête.

« Tu te vantes, dit-elle. On croit ça. Qu’est-ce qu’on peut emporter, en quittant un domicile conjugal luxueux ? J’en sais quelque chose. Ça se traduit par trois malles de vêtements, des livres auxquels on ne tient pas, quelques bibelots, un collier, deux clips et trois bagues. Et une paire de boutons de manchettes qui traînaient dans une coupe, très laids, qu’on rafle pour le principe. Les tableaux, oui, les tableaux… Mais il n’y a pas bien longtemps que les gens riches ont des tableaux… »

Elle leva les yeux sur le Panini :

« Et quels tableaux ! »

Elle ouvrit la main, regarda la gourmette tiédie :

« C’est sûrement une bonne montre, dit-elle.

— Mais tu n’as qu’à garder la montre ! s’écria Espivant. Tu as deux petites tiges en platine, qui passent dans un chaînon, tu les pousses et la montre se détache de la gourmette… Passe-moi ça. C’est très bien fait. »

Ils s’assirent tous deux, penchés sur le bracelet. Une barre de soleil faisait, de la nuque de Julie, un fût solide et argenté. Autour d’une petite tonsure soigneusement recouverte, les cheveux trop fins d’Herbert bouclaient comme des cheveux de femme. Tous deux, perdant leur âge, s’amusaient comme des enfants occupés d’un jouet mécanique.

« Épatant ! dit Julie. Dis donc, tu sais comment ça s’appelle, ce genre de gros chaînons un peu carrés ? De la chaîne de forçat.

— Ça, dit Espivant, je le replacerai.

— À qui ?

— À Marianne, donc. Quand elle aura retrouvé son poussin. Tiens, la voilà. Imbécile, dit-il en riant, c’est elle, ce petit grelot de bois qui sonne sous mon bureau… Allô ! Cousteix ? Vite, passez-la-moi. Allô ! Chérie… Enfin ! Où êtes-vous ? Où ça ? Mais c’est au diable ! Je vous entends très mal, oh ! très mal… »

Julie avait reculé au fond de la pièce, et le regardait mimer l’amour et l’inquiétude, interroger en haussant les sourcils, mettre sa bouche en cœur, avancer le menton en soulignant « très mal » d’un accent plaintif. « Un autre croulerait sous le ridicule, pensait-elle. Lui, il s’en tire. C’est un premier rôle… »

« Retrouvé ? Vivant ? Ah !… Mais pourquoi ta voix est-elle si brisée, ma Rose Noire ? »

Il jeta à Julie, par-dessus le téléphone, un petit baiser gai, du bout des doigts. « Tout le mauvais goût, toute la muflerie d’un premier rôle. S’il croit me faire plaisir… » Le masque de mousquetaire caressant se figea sous ses yeux, et la séduisante voix buta sur les mots :

« Avec du… du quoi ? Du véronal ? Mais il est… il est hors de danger ? Ah ! l’imbécile d’enfant… L’hôpital de Neuilly ? Bon, j’ai compris, mais ce n’est fichtre pas votre faute. Tâchez de vous expliquer clairement, bon Dieu… Je vous demande pardon, chérie, mais vous concevez que votre émotion et la mienne ne contribuent pas à simplifier… »

Il se tut et écouta longtemps sans interrompre. Sa main libre traçait au crayon sur un buvard des petits lapins dessinés d’un seul trait, que l’œil perçant de Julie dénombrait machinalement. Mais à partir du mot « véronal » elle cessa de compter, et attendit quelque chose d’ignoré, qui la menaçait vaguement. Elle aspira l’air avec force et se sentit prête à ce qui devait venir. « Quand il ne dessinera plus de petits lapins, ce sera le moment… » Il cessa de dessiner, jeta le crayon et leva les yeux sur Julie.

« Bon, bon… Le reste n’a pas une extrême importance, vous me le direz ici, téléphona-t-il. Demain, tout ça ne sera qu’un mauvais rêve, pour vous et pour lui… Bien entendu, vous le laissez là-bas. C’est la sagesse même. Prenez… Prends ton temps, chérie, l’urgent pour moi était de savoir où tu es… Moi aussi, chérie, moi aussi… »

Il posa le récepteur sans quitter Julie du regard et alluma une cigarette.

« Dis donc, Youlka, dit-il enfin, il te les faut jeunes. »

Comme elle ne répondait pas, il dut continuer.

« Pour ce qui te resterait obscur, je veux bien te dire que Toni a été retrouvé inanimé, à l’hôtel Continental. On a découvert à côté de lui une photo de toi. Plus, une lettre du petit disant qu’il se donnait la mort volontairement, et un mot de toi, décommandant un rendez-vous. Voilà. Qu’est-ce que tu as à dire de ça ?

— Rien », dit Julie.

Il se leva avec violence.

« Comment, rien ?

— Ah ! si, pardon. J’ai à te demander si tu aurais préféré que le mot de moi fût pour accepter le rendez-vous au lieu de le refuser. Je ne l’ai pas décommandé, je l’ai refusé. »

Elle se sentait au meilleur moment d’un état dont la solitude morale l’avait, depuis un long temps, dépossédée, et réintégrait un milieu où se goûtent des plaisirs vifs et simples, où la femme, objet de la rivalité des hommes, porte aisément leur soupçon, entend leurs injures, succombe sous divers assauts et leur tient tête avec outrecuidance. Ses muscles de cavalière bougeaient dans ses cuisses, et elle pouvait compter sous sa gorge les battements actifs et pleins de son cœur.

« Il ne sait pas quoi dire, ni quoi faire, pensait-elle. Ils ne savent presque jamais ce qu’il faut dire, ou faire, d’ailleurs. Mais pourquoi celui-ci a-t-il l’air si vexé ? »

Sa jubilation la troublait. En outre, quelques Julies de Carneilhan d’autrefois tentaient de l’aveugler sur le moment présent. L’une échappait au brave Becker pour se jeter en travers d’un officier pauvre et beau, que faillit écraser une si magnifique catastrophe. Une Julie, nue et dorée, frissonnait de froid et d’attente entre deux hommes qui hésitaient à en venir aux mains et finalement y renoncèrent… Une crédule Julie, matée par sa passion pour Espivant, puis trahie, désolée, consolée… C’étaient des Julies à la hauteur de tous les drames pourvu qu’ils fussent d’amour, des Julies qui ne prenaient leur prix, ne devenaient subtiles, bonnes, féroces, stoïques, qu’en raison de l’amour, d’un loyal appétit de l’amour, de ce qu’il engendre de chasteté facile, de ce qu’il impose de commerce charnel…

« Et… de quand date cette histoire, si je ne suis pas indiscret ? »

Elle attachait sur Espivant un regard bleu tenace, débordant d’un esprit de jeu et de défi : « Il se décide ? Ça n’avance pas vite, un homme… »

« Tu serais extrêmement indiscret en effet s’il y avait une histoire. Mais il n’y a pas d’histoire.

— À d’autres !

— Le petit Hortiz a voulu faire comme beau-papa… Oui, tu n’aimes pas ce nom-là. J’ai trouvé ça assez piquant. Qu’il soit amoureux de moi, c’est de son âge, et du mien. L’histoire comme tu dis en était là. C’est toi qui viens de m’apprendre la suite. Un peu plus, c’était la fin.

— Je te conseille de plaisanter !

— Je n’ai jamais eu besoin de tes conseils pour m’égayer. Personne n’est mort dans l’affaire, il me semble ? Et qui est-ce qui ne s’est pas plus ou moins suicidé entre quinze et vingt ans ? »

Elle s’avança vers le bureau, enleva d’un vase une cigarette comme elle eût retiré une flèche d’un carquois.

« Du feu, Espivant, je te prie. »

Il lui tendit son briquet sans mot dire. Elle avait le sang aux joues, son port de tête et ses épaules de figure de proue, les lèvres un peu tremblantes. Elle s’environna de fumée et reprit :

« Un gamin qui n’a pas dix-huit ans… Une manière de petit Borgia délicat… C’est entendu, il est beau. Mais pfff… tu sais pourtant, à moins que tu ne l’aies oublié, ce que je pense de ces beautés genre statuette italienne… Il doit avoir le bout des tétons lilas, et un petit sexe triste…

— Assez ! dit Espivant.

— Assez de quoi ? demanda Julie avec innocence.

— Assez de toutes ces… toutes ces saletés.

— Mais quelles saletés, Herbert ? Comment, je me tue à dire la vérité, je me défends de détourner des garçonnets, que d’ailleurs j’ai en sainte abomination… Je n’aime pas le veau, je n’aime pas l’agneau, ni le chevreau, je n’aime pas l’adolescent. Si quelqu’un connaît les goûts que j’ai en amour, ce quelqu’un n’est pas si loin, je pense ? »

Elle brûlait de passer les limites, d’entendre des paroles injurieuses et des portes claquantes, de dégager, en les tordant, ses poignets qu’eussent serrés des mains familières ou inconnues, de mesurer sa force contre une autre force, voluptueuse ou non… Mais elle vit qu’Espivant se contenait, respirait péniblement, et elle eut un mouvement généreux.

« Empêche-moi donc de te faire mal, Herbert ! Nous sommes là avec ce fétu entre nous… Il ne vaut pas tant d’honneur !… Tu n’es pas fâché, au moins ?

— Si, dit Herbert.

— Fâché-fâché, ou simplement fâché ? »

Il répondit d’un signe, sans la regarder en face.

« C’est sérieux ? Mais enfin, Herbert, pourquoi ? »

Espivant restait debout, les yeux bas. Julie vit qu’il froissait de la main, sous son veston, la place de son cœur. Elle lui poussa une chaise au creux des genoux assez rudement pour qu’il trébuchât et s’assît par surprise.

« Herbert, veux-tu me dire où sont mes torts dans cette ridicule affaire ? Je ne vois vraiment pas…

— Laisse-moi ! cria-t-il à voix basse. Moi non plus, je ne vois pas ! Mais je ne tolère pas qu’ici, que devant moi, que t’adressant à moi, tu parles d’une créature masculine comme si tu pouvais délibérer d’en disposer, ou de n’en pas disposer ! Dehors, tu fais ce que tu veux, c’est entendu ! Tu es libre et je suis marié, c’est encore entendu ! Mais ta liberté ne va pas jusqu’à venir sous mon nez supputer les avantages du petit Hortiz… »

Comme Julie haussait les épaules, il frappa du poing sur le bureau :

« Du petit Hortiz ou de n’importe qui ! Tu es le pré que j’ai tondu, que j’ai foulé ! Mais je te garantis que si d’autres en ont fait autant après moi, tu ne viendras pas ici me mettre sous le nez les marques qu’ils t’ont laissées ! »

Il la regardait de bas en haut, en tâchant de discipliner son souffle, et avec une crainte croissante Julie l’admirait. Elle écoutait en elle grandir le danger qu’elle ne consentirait pas à fuir. Mais Espivant fit un geste d’accablement, et dit seulement :

« Va-t’en.

— Comment, va-t’en ?

— Comme je le dis. Va-t’en. »

Elle pivota sur ses talons, sortit et claqua la porte derrière elle. Dans le jardin, des inconnus la dévisagèrent, mais elle ne les vit même pas.

Elle se baigna dans la rue chaude, s’y ressaisit, traita Espivant de goujat et d’imbécile. Mais profondément elle ressassait les paroles injurieuses, éprouvait leur son prometteur. Un orage, au sud, pesait sur la ville. Paris l’attendait prostré, tous concierges dehors sur les trottoirs arrosés et fumants. « Par un temps comme ça, ricana Julie, Marianne s’en paie de sentir la rousse ! » Car elle savait que l’étrange chevelure pourprée de Mme d’Espivant ne devait rien aux teintures.

De temps en temps, elle accordait une pensée, un : « pauvre gosse ! » sans conviction à Toni Hortiz, imaginait froidement le corps couché, délié, la beauté inanimée d’un enfant qui avait voulu dormir à jamais. « C’était son droit. Mais c’était idiot. Heureusement qu’à cet âge-là on est aussi maladroit à mourir qu’à vivre. Il fait chaud. Une rivière froide pour nager, voilà ce qu’il me faudrait… » Elle s’aperçut que son sac lui pesait au bout du bras : « C’est vrai, la gourmette… Je la garde. Demain matin, je la vends. »

Elle se fit conduire au Journal. Sous des gouttes de pluie espacées, larges comme des pétales, la curiosité due aux Prix de Beauté engorgeait la rue. Dans sa joie de revoir Julie, Lucie Albert lui fit des signaux de naufragée, auxquels elle répondit froidement. Mais elle était résolue à s’amuser beaucoup. Elles s’assirent côte à côte au centre le plus insupportable de la chaleur. Sans pitié pour les « misses » épuisées, Julie les toisait d’un regard en coup de fouet qui les cinglait des cheveux aux talons, notait les boucles amollies, l’attache des poignets et des chevilles, une omoplate versée en avant, un semis rouge de « graine de radis » en haut des bras jeunes, et la robe venue d’une capitale étrangère. Son festin de cannibale ne prit fin que lorsqu’elle vit Lucie Albert près de la syncope ou de la nausée.

L’orage, allégé d’une averse, avait passé sans grande pluie et se soulevait sur un couchant jaune clair, en entrebâillant des lèvres de feu.

« Viens, mon petit cœur, je t’invite à dîner », dit Julie.

La jeune fille leva sur elle ses yeux démesurés, déshabitués du jour.

« Oh ! non, Julie, j’ai mal au cœur… Et puis ça coûte trop cher.

— Viens donc, je suis riche. On dansera après, pour se rafraîchir.

— Et Coco Vatard ? suggéra Lucie Albert. Tu ne sais pas, ce pauvre Coco Vatard, ce qu’il m’a dit, quand nous avons été dans l’escalier ?

— Non, dit Julie. Pas de Coco aujourd’hui. Assez. »

Elle avait sa grimace des narines, la joue chaude sous le duvet d’argent, l’œil bleu assombri et agressif. Du bout du doigt, elle égalisa sur ses paupières le fard bleuâtre, devant la glace d’un magasin.

Place du Tertre, elle nourrit sa petite ilote, l’abreuva de vin d’Asti. Elle-même ne but que de l’eau glacée, et du café.

« Mais tu ne manges pas, Julie, qu’est-ce que tu as ? Julie, tu ne dis rien, tu as eu des raisons avec ce monsieur, cet après-midi ?

— Mais non, mon cœur, il a été très gentil. Quand je n’ai pas faim, je ne mange pas, voilà tout. »

Elle écoutait vaguement le puéril et murmurant langage d’une petite vie tour à tour sombre et gaie, d’une solitude qui se fût suspendue et docilement soumise à la sienne, pour peu qu’elle l’eût souffert. Mais elle n’était pas en chemin de le souffrir, et elle avait toujours méprisé l’assistance que la femme peut donner à une femme.

« L’autre nuit, disait Lucie Albert, voilà qu’un client paie avec un billet de mille francs, et Gaston me l’apporte à la caisse. C’était trois heures du matin à peu près. Un billet neuf, mais je ne le trouvais pas assez doux aux doigts. Je ne voulais pas en faire une histoire, mais… »

Julie respirait la nuit de Paris, nuit de plein air et de dépense modique, réservée à ceux qui refusaient de s’enfermer. Une étoile filante raya brièvement le haut du ciel, vite perdue dans le banc de vapeurs qui pesait sur Paris.

« Tu es sûre qu’il n’est pas plus de dix heures, Julie ? Il faut que je sois à la boîte à dix heures quarante-cinq, tu sais bien… »

Elles dansèrent quelques minutes, au son de l’accordéon. Mais Julie, qui rêvait violences et mêlées, languissait de ne conduire, de n’étreindre qu’une partenaire ployante et fragile.

« Tu as l’air bien en bataille, ce soir, Julie… À qui en as-tu ?

— Je me le demande, dit Julie. Viens, je te dépose à ta boîte en taxi. »

Julie rentra chez elle, quoiqu’il fût à peine onze heures. Un petit café familial à côté de sa maison lui fournit une demi-bouteille d’eau, qu’elle but d’un trait à la terrasse déserte, sous un marronnier roussi. Les derniers passants se retournaient sur la femme blonde, qui fumait seule et les jambes croisées, le visage dans l’ombre, un reflet d’argent sur sa nuque et sur ses bas de soie, et elle se laissait regarder sans déplaisir. Sa soirée, à demi consumée, ne lui faisait plus peur.

Elle prit le temps de se dévêtir, d’établir un courant d’air entre le studio et la cuisine, avant d’aller droit à un petit coffre fleuri de nacre, caché dans la penderie, et qui n’avait pas de serrure. Elle délia un paquet de lettres, choisit une feuille timbrée à soixante centimes et la relut : « Je reconnais avoir reçu, à titre de prêt, de Julius Becker… » Elle la replia aussitôt, et remit le tout en ordre.

Elle déposa pêle-mêle, sur la table de chevet, les cent quarante francs qui lui restaient et la gourmette de platine. Puis elle endossa son peignoir de bain mal séché et s’assit pour dresser une liste : « Deux tailleurs. Quatre blouses. Deux pull-overs très jolis. Un manteau long. Une robe d’après-midi, Bas, gants, chaussures, chapeaux (deux seulement). Lingerie, Un imperméable très chic. » Gravement, elle emporta la gourmette pour la peser sur les balances de la cuisine ; mais elle ne trouva pas les poids. Couchée, elle écoutait le vent raser les feuilles de zinc de la toiture. Elle ralluma sa lampe de chevet, reprit sa liste. À côté de Lingerie elle écrivit : « Pour faire plaisir à qui ? », biffa le mot et se recoucha.