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Julie de Carneilhan/06

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F. Brouty et J. Fayard, réimpression Folio (p. 125-144).
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VI

Les jours qui suivirent mesurèrent à Julie des doses égales de déceptions et de griserie. Chez un couturier, elle retrouva une vendeuse âgée et mutine, qui gardait en sa mémoire des chroniques au vitriol, une flamme d’étoupe rousse sur son front, et qui fumait dans les cabinets. Mais la vendeuse commit la maladresse de dire à Julie : « Ah ! de notre temps, comtesse… » et Julie dilapida, dans une autre maison de couture, huit mille francs sur dix.

« Mais qu’est-ce que tu fais qu’on ne se voit plus ? gémissait Lucie Albert dans le téléphone.

— Je travaille, répondait Julie d’un ton important. Viens si tu veux, je t’apprendrai à tricoter des gants sport lavables. »

Ses goûts d’essayiste lui revenaient, et son adresse manuelle. Elle dora une paire de mules, essaya une recette de vernis Martin sur une boîte à biscottes qui ressembla à un gros caramel. Enfin, elle tricota des gants et une écharpe en ficelle rose très fine, et Lucie Albert l’admirait. Mais les grands yeux nocturnes de la petite pianiste-comptable s’ensommeillaient à suivre les aiguilles, et elle ne savait goûter le repos qu’assise dans un bar ou une terrasse de café.

« Des gants lavables, j’en sais des épatants rue Fontaine, disait-elle. Même des bleu vierge, qu’il y en a.

— En tricot mécanique, repartait Julie.

— Oui, et puis ? C’est aussi bien. »

Toute neuve, fringante, égoïste, grise et noire et gantée, cravatée de rose, Julie sortit un matin à onze heures par un soleil jaune de fin d’août, et s’arrêta devant un miroir de boutique. « Ça a encore de la gueule, une femme comme ça, quand c’est bien habillé. Le petit feutre à plume de ramier est une simple merveille. Il ne manque à ce costume-là qu’un homme gris foncé… Mais c’est un accessoire cher. »

Elle s’étonna qu’une garde-robe nouvelle lui donnât de la mélancolie, et la soif d’autres luxes. Il lui arrivait, distraite au bord d’un trottoir, d’attendre, non pas une voiture mais la voiture, sa voiture. Elle chercha dans son lit, mal éveillée, la fraîcheur d’un corps endormi hors des draps rejetés. Sur son annulaire, elle tâtait la trace d’une bague. Puis elle se souvenait qu’elle avait avec fougue et déraison perdu le dormeur aux genoux froids, perdu la voiture, l’ennuyeux et bel appartement, la bague et la trace de la bague… Tout ce qu’elle avait effrité lui redevint sensible, et elle ouvrit ses belles narines au souvenir de l’odeur tonique qu’exhalaient, s’échauffant l’une à l’autre, une jument rouge cuivre qu’elle montait et sa selle en cuir de Russie. « Une selle en cuir de Russie ! Ce que j’étais rasta… Une selle qui avait coûté… Dieu sait combien ! La jument aussi. Après la jument, j’ai eu la petite auto. J’ai eu la mère Encelade à la place de mes cousines Carneilhan-Rocquencourt et de ma belle-sœur Espivant, et Coco Vatard au lieu de Puylamare… Celui qui viendrait me dire en face que je n’ai pas gagné au change, je le recevrais mal… » Mais elle n’avait encore rencontré que Julie de Carneilhan qui lui reprochât le niveau social de Mme Encelade experte à masser, détatouer et enfiler les colliers de perles, la jeunesse sentencieuse de Coco Vatard et la vide limpidité de Lucie Albert.

Un peu plus tard, elle se crut malade. Mais elle était sans expérience de l’état de maladie, et elle supposa qu’il s’agissait de retour d’âge. « Déjà ? Moi qui pour un peu me croirais encore à l’aller… », pensa-t-elle. Interrogé, son corps ne lui fournit ni enseignement ni blâme. Tous les jours elle pensait à Espivant, à Marianne, au petit Toni, et se disait de bonne foi : « C’est curieux ce que je pense peu à ces gens-là. »

Coco Vatard bénéficia de la crise de démocratie superficielle. Rappelé, amnistié, il admira chapeaux et robes, bas couleur de bronze tendus sur des jambes à petits muscles bien placés. En signe de mansuétude, Julie fut enfin « gentille » avec lui, par un après-midi silencieux, dans la demi-obscurité du studio. Mais il n’eut pas licence d’exprimer, au long récif blond couché près de lui et vaguement lumineux, sa gratitude totale. Dès son premier mot, le feu d’une cigarette rougeoya dans l’ombre, et la voix assourdie de Julie dit seulement :

« Non. Je n’aime pas qu’on en parle, après. »

Il n’échappa pas à Julie qu’effusion mise à part Coco Vatard s’assombrissait. Elle voulut un jour le faire rire en lui contant qu’elle avait vendu, pour s’habiller de neuf, un bracelet-montre. Mais il ne rit pas.

« Oh ! je pense bien que tu as fait encore quelque bêtise. Tu ne me consultes jamais. Ce bracelet, que je ne t’ai d’ailleurs jamais vu, il peut te faire besoin. Tu aurais dû ne le vendre que s’il y a la guerre. Moi parti, Dieu sait ce qui t’arrivera.

— Tu penses beaucoup à la guerre, Coco.

— Julie, j’ai vingt-huit ans. »

Ils achevaient de déjeuner au Bois. Julie se poudra, rehaussa de rouge une bouche dont l’intérieur était du même rose que la cravate et les gants de cordonnet rose. La mélancolie lisible dans les yeux bien ouverts de Coco n’inquiétait pas Julie, elle savait que l’amour s’exprime rarement par la gaieté.

« Je rejoins dans l’infanterie, mais je trouverai bien à passer dans une unité motorisée… »

Parce qu’il parlait de lui-même et d’une guerre future, elle l’interrompit sans ménagement :

« À propos, Coco, je suis fâchée avec M. d’Espivant, tu sais ?

— Oh ! dit Coco, je n’aime pas ça. »

Elle lui rit au nez, ouvrit sa jaquette pour montrer sa blouse filetée de rose et de gris, et ses seins sous la blouse :

« Tu me vois désolée de te contrarier. Est-ce qu’on peut savoir pourquoi tu tiens tant, tout d’un coup, à ce que mes relations avec M. d’Espivant soient sous le sceau de la cordialité ?

— C’est simple, dit Coco. Pour que tu sois, comme tu dis, fâchée avec ce monsieur, il faut donc qu’il y ait eu entre vous quelque chose d’assez… d’assez brusqué.

— Admettons.

— Quelque chose de brusqué, ça ne peut venir que de quelque chose d’intime. Alors, je me demande… Tu vas encore m’attraper.

— Tu te demandes ?… »

Coco ne détourna pas ses yeux fouillés par la pointe bleue d’un regard sans amour.

« Je me demande ce que vous pouviez bien avoir à tripoter de si intime dans votre passé, ou votre présent, pour que votre conversation ait tourné au vilain. Se fâcher avec un homme si « gravement atteint », comme tu disais, tu n’as donc pas eu peur que ça lui fiche le coup final ? »

Elle se garda de répondre. Elle n’éprouvait que le désir de se trouver ailleurs, et loin de lui. Plutôt recommencer trois années, les plus récentes ! Trois années minutieusement dévastatrices, chaque heure aggravant le travail de l’heure précédente, chaque mois obtenant un consentement plus facile que le mois précédent à une vie que la légèreté et l’orgueil ensemble se refusaient à appeler vaine, à laquelle la solidité du corps, pareille à l’optimisme des enfants vigoureux, donnait seule du prix… Mois chanceux, attente besogneuse… Tout cela n’arrivait-il, dans la vie d’une femme, qu’en vertu de certaines infractions, de désobéissances, de manquements particuliers, la rupture d’un compagnonnage avec un homme, le choix d’un autre homme, puis le fait d’être choisie par un autre homme encore ?… La longue suite des soins ménagers, des travaux d’aiguille, des jupes retournées — « Ma chère, je vous jure qu’elle est mieux qu’à l’endroit ! » — des ingéniosités dont on se fait autant de petits triomphes, ne sont donc pas les fruits du hasard, mais ceux d’une décision ennemie, à peu près fatale ? Elle pensa sans gratitude aux aumônes bénévoles du brave Becker. Elle évoqua de petites fêtes de la chair, vivement conduites, vivement oubliées, moments exaspérés d’où montait vers Julie une mâle voix brisée… « Mais ce n’est pas leur vraie voix, c’est la voix d’un instant… » Trois, quatre années de dînettes improvisées sur une table à jeu — « C’est ravissant, ces radis à la moutarde ! Cette Julie, elle a des idées comme personne ! » — et de restaurants où l’on se rend la bouche bien fardée, le teint éclatant, avec un sourire de fausse myope et de vraie femme du monde — champagne et caviar, ou bien portugaises et pâté de foie de porc… Quarante, quarante-deux, quarante-cinq ans… « Qui est-ce ? — C’est la belle Mme de Carneilhan, ça ne vous dit rien, ce nom-là ?… »

Le vent retroussa les coins de la nappe ; il apportait la nouvelle que le ciel se chargeait de pluie, et que les fonds du Lac Inférieur n’étaient que vase…

« Tu n’es pas souffrante, Julie ? »

Elle fit signe que non, sourit avec patience. « Non, répondit-elle en elle-même, j’attends seulement que tu ne sois plus là. Car tu es ce que je n’ai jamais rencontré, ce que je ne saurais supporter plus longtemps : un homme clairvoyant. Tu lis à travers moi dans un autre homme, que tu traites en ennemi. On croirait vraiment que pour toi Herbert est sans secrets. Tu le détestes, tu le comprends. Quand je pense à Espivant, tu me demandes si je suis malade. Quel conseiller tu serais pour moi, du haut de tes vingt-huit ans ! Un petit conseiller intègre, une de ces merveilles de la roture, comme le hasard en mettait quelquefois près des reines… Mais ces garces de reines couchent avec la merveille, et en font un duc de fantaisie, un amant aigri et un homme d’État raté. Avec toi, je ne ferais jamais de « bêtises », comme tu dis si gentiment… »

Elle vida son verre de fine d’une lampée. C’était pourtant une très vieille eau-de-vie qui méritait réflexion, une fine adoucie et coulante…

« Eh hop ! dit Julie en reposant son verre.

— Bravo ! » dit Coco Vatard.

« S’il savait à quoi il applaudit… Jamais de bêtises, autant dire que je ne servirais plus à personne, ni à moi-même. Il me retiendrait de me ruiner, d’être dupe. Se ruiner, on le peut toujours une fois de plus, même quand on n’a rien. Les aigrefins, il les dépiste de loin. Et il est scrupuleux. Ce n’est pas Coco Vatard qui essaierait de changer un reçu plein d’humour en pièce comptable. Le hasard a mis entre lui et moi, heureusement, une bonne dix-septaine d’années, pour ne parler que de cette distance-là… »

« La fine te fait briller les yeux, Julie. Ils sont d’un bleu… un bleu terrible, dit Coco à mi-voix. Tu ne me dis rien. Parle-moi avec tes yeux, au moins ? »

Elle alanguit, en fermant à moitié ses paupières, le bleu qu’il disait terrible.

« Clairvoyant, clairvoyant petit gars… Type infréquentable… »

« C’est le bleu Carneilhan. Mon père nous faisait assez peur, quand nous étions petits, avec ce bleu-là. Et puis, mon frère et moi nous avons découvert que nous en avions hérité. Léon soutient que ce bleu-là dompte les chevaux.

— Ah oui ? dit Coco, sarcastique. Et les cochons, avec quelle couleur est-ce qu’il les dresse ? »

Julie ne sourcilla pas, car le sort de Coco était décidé. « Infréquentable. Tout ce qui me ressemble, il le suspecte. J’espère que bientôt il me détestera aussi. »

« Tu aimerais bien que je n’aie pas de famille, n’est-ce pas, Coco ?

— Je ne souhaite la mort de personne », dit Coco.

Elle le regardait avec des yeux prudents, sachant que chez un homme la profonde défiance naît d’une possession récente.

« Tu me ramènes, mon petit gars ? Je suis un peu pressée aujourd’hui. »

Son compagnon eut le tort de laisser voir son étonnement, qu’elle porta au compte de l’espionnage occulte. L’été fatigué qui entourait leur déjeuner fut pénible à sa peau altérée d’humidité saline, privée du vent qui, autour de Carneilhan, rebroussait les trembles et dispersait la balle du blé battu. L’odeur d’un melon béant, sur une desserte, gâta soudain celle du café.

« Il m’espionne. Il recense l’emploi de mes heures et de mes jours. Il sait que je n’ai rien à faire, à part ces savonnages, ces ravaudages qui le rassurent, et qu’il admire. Il sait qu’Espivant est en ce moment mon fruit défendu. Le savais-je moi-même ? »

Elle se mit à coqueter comme une coupable, jeta des miettes aux passereaux, se récria devant un rouge barrage de géraniums. En regagnant la voiture, elle ramassa sur l’allée une petite plume de mésange dont le bout était touché d’azur, et la passa dans la boutonnière de Coco.

« On ne doit pas donner de plumes, dit-il, ni d’oiseaux. Ce n’est pas bon pour l’amitié.

— Eh bien, jette-la. »

Il posa sa main à plat sur la petite plume, pour la défendre :

« Non, dit-il. Ce qui est donné est donné. »

Mais elle lui mit un bras sur les épaules et, tout en marchant, atteignit et cueillit, de ses doigts retombants, la plume de mésange qu’elle abandonna au vent orageux. Elle se détourna du regard qui la remerciait : « Je sais, je sais… Tu m’es humblement reconnaissant. Mais tu ne serais pas longtemps humble… C’est mon dernier mouvement en ta faveur », pensait-elle tout en chantonnant. Elle chantonnait encore dans la voiture, pour qu’il n’osât pas parler.

« Laisse-moi là, Coco, devant la pharmacie, j’ai quelque chose à y prendre ! »

Elle sauta vivement à terre, avant l’arrêt de l’auto. Surpris, Coco Vatard donna de la roue contre le trottoir.

« Tu conduis comme un pied, ces temps-ci, mon petit gars.

— C’est vrai », reconnut Coco.

Il descendit, toucha du doigt une éraflure de la jante.

« Je t’attends, Julie, dépêche-toi.

— Non, non ! cria-t-elle. Je suis à ma porte, voyons ! »

Mais au même moment l’averse bleuit le trottoir, et Julie courut, acheta n’importe quel savon dentifrice, revint à la voiture, se laissa mener chez elle. Il lui semblait entendre résonner dans tout son corps le bourdonnement d’une terrible intolérance, et déjà elle ne supportait plus que Coco Vatard approchât de son gîte, stationnât à son seuil.

« Ce soir…, commença Coco.

— Ce soir, dit Julie, j’ai mon frère. »

Coco leva les sourcils, agrandit les yeux.

« Ton frère ?

— Mon frère. Ne cherche pas lequel, je n’en ai qu’un. Nous dînons ensemble. »

Et mimétiquement elle avançait le bas de son visage, ravalait ses joues, abritait ses yeux sous des sourcils aussi jaunes, sous le crayon brun, que la fleur de saule, attachait sur ses traits un masque enlaidi et spécifiquement Carneilhan, comme elle eût lâché les chiens pour effrayer l’intrus.

« Bon, dit Coco. Ce n’est pas la peine de me faire une figure pareille. Alors on se téléphone. Attends une minute, Julie ! Tu vas gâter ton joli costume ! »

Mais elle ouvrit la portière et traversa le trottoir sous les fouets de la pluie tiède. Derrière la seconde porte du vestibule, elle se cacha, ne monta dans l’ascenseur qu’après avoir vu démarrer l’automobile. Des larmes et des gouttes de pluie roulaient sur ses joues, et détendaient sa crise d’intolérance presque convulsive.

Elle laissa entrer dans le studio les derniers traits obliques de l’averse ; un bleu pur se levait à l’ouest et promettait l’éclaircie. Julie prit soin de ses vêtements humides avant de téléphoner à Léon de Carneilhan. Pendant qu’elle l’attendait à l’appareil, des bruits connus percèrent le murmurant espace vide, un hennissement aigu, puis le son de cloche grave d’un seau de bois posé sur le pavé. Elle vit la cour, sur laquelle ouvraient les écuries, l’affreux petit bureau du rez-de-chaussée, une chambre au premier étage. La vie de Léon de Carneilhan, célibataire, tenait là, et Julie n’en savait guère plus. Elle soupçonnait son frère d’aimer les aventures de chemins creux et de lavoirs villageois, par gros appétit, par morgue d’homme sans fortune. Leur fraternité particulière fuyait les confidences ; « trop parents pour être amis », disait Julie. Mais cadette par l’âge et la force, quelque chose au fond d’elle respectait en Léon de Carneilhan l’homme capable de vivre seul.

Le soir, au premier coup d’œil, elle lui trouva le museau long, la joue creuse et tannée, et ne lui en dit rien. Mais elle lui demanda des nouvelles de la jument Hirondelle. Carneilhan baissa les yeux.

« J’ai changé d’idées, dit-il. Je ne pense pas que nous évitions longtemps la guerre, mais j’ai décidé de mener Hirondelle à Carneilhan. Elle a bien le droit de finir sa vie, après tout. Elle a dix-neuf ans, et elle est encore une beauté. »

Julie s’arrêta de battre une vinaigrette.

« Tu la mènes ? Toi-même ?

— Oui. Gayant mènera La Grosse, avec Tullia en main. C’est tout ce qui me reste. J’ai vendu. Je ne pouvais plus tenir.

— Tu as bien fait », dit Julie à tout hasard.

À la dérobée, elle chercha sur lui quelque marque de prospérité ou d’allégement. Mais il n’avait pas même une cravate neuve. Aucun vêtement sur lui ne semblait pouvoir dépasser jamais un certain état de propreté râpée.

« Mais, dit Julie, est-ce qu’Hirondelle est en état de faire la route ? »

Il sourit tendrement comme si la jument le regardait.

« Elle la fera doucement, à son aise. À partir du Mans, je quitte les grands chemins, qui ne sont pas à son pied. Elle s’amusera comme une folle. Qu’est-ce que tu nous donnes à manger ?

— Bœuf mode d’en bas, salade, fromage, fruits. Tu descends me chercher les petits pains ? Je les ai oubliés. »

Elle le suivit de l’œil quand il descendit. « Du gros fil blanc dans sa moustache, et un nez qui grandit… C’est comme ça que la fin commence, même chez les Carneilhan… »

Ils mangèrent d’abord sans parler, après quelques questions brèves et comme protocolaires :

« Au moins, ça te tire d’épaisseur, d’avoir vendu ? demanda Julie.

— Un bon moment », répondit Léon.

Il alla remettre au chaud le bœuf mode, et rendit la politesse :

« Et ce brave Espivant, toujours à l’agonie ?

— Pas mal, merci, dit Julie. Fais-moi penser à te parler de lui après le dîner. »

Carneilhan dînait en corps de chemise avec la permission de Julie, et buvait sereinement un vin rouge sans vertus, noir sous la lumière de la lampe.

« Mais, dit soudain Julie, si tu mènes toi-même le lot à Carneilhan, ce n’est pas que tu comptes y rester ?

— Pas que je sache », dit-il.

La réponse ambiguë ne contenta pas Julie. Une nuit violâtre, qui se fermait sur Paris, lui fit sentir la fin proche de l’été et craindre la disparition de l’homme blond au long museau, fait à sa ressemblance, qui tenait gravement les yeux sur son assiette, mangeait avec des mains de paysan et des gestes d’homme du monde.

« Ce sont de vraies reines-claudes, dit-il. Elles sont bonnes.

— Dis-moi, Léon, quand est-ce que tu comptes partir ?

— Ça t’occupe ? D’aujourd’hui en huit.

— Si tôt que ça ? »

Il regardait sa sœur à travers la fumée d’un cigare médiocre, qui s’allumait mal.

« Ce n’est pas tôt, dit-il. Les nuits se font déjà longues. Mais les journées en seront plus fraîches.

— Oui… Tu te souviens, quand nous sommes partis pour Cabourg, avec ma belle jument rouge ?

— Et Espivant, que tu oublies. Il en a vite eu sa claque, de la petite performance.

— Oui… Alors, tu es décidé ?

— À moins qu’il ne tombe des hallebardes juste ce jour-là, naturellement.

— Oui… Tu as des nouvelles de Carneilhan ? Quel temps est-ce qu’il fait là-bas ?

— Magnifique. »

Julie n’osa pas insister. Elle avait pourtant vingt questions toutes prêtes, touchant la salle d’en bas, une chambre bleue, trois faisans de basse-cour, les poulinières, et même le père Carneilhan. Une faiblesse étrange de son corps désirait la couche de foin creusée à même la meule, la torpeur d’après-midi sur une terre friable et blonde… Elle se leva brusquement.

« Reste là, je vais mouiller le café. Tu me débarrasseras la table ? »

Quand elle revint avec la cafetière brune, la table à jeu portait son napperon bien tendu, les tasses, les verres à whisky et à eau-de-vie, les cigarettes. Julie siffla d’approbation. Avant de s’asseoir, elle alla chercher, dans le coffret aux lettres d’amour, la feuille timbrée qu’elle posa devant son frère.

« Qu’est-ce que tu penses de ça ? »

Il lut lentement et, avant de déposer le papier, vérifia le filigrane à contre-jour.

« Je pense que tu l’as gardé. C’est déjà une opinion. Mais à part cette opinion-là, je ne trouve pas que ce papier offre un intérêt quelconque. Pourquoi me montres-tu ça ?

— Mais c’est toi… C’est toi qui m’as dit que tu flairais autour d’une grosse somme qu’Espivant… »

Carneilhan l’interrompit :

« J’escomptais sa mort, et non pas le parti qu’on pourrait tirer de sa vie. Ce papier date d’avant cette pagaille qu’a été votre mariage. Qui donc s’aviserait d’aller remuer un tas de choses pas belles qui datent d’assez loin, et où tout le monde trouverait à se crotter ?

— Ah ! bon, dit Julie décontenancée… Mettons que je n’aie rien dit.

— Une fois pour toutes, rien de ce qui te remettra en rapport avec Espivant n’est souhaitable.

— Parce que ?…

— Parce que tu n’es pas de force. »

Il ne quittait pas sa sœur des yeux. Elle se bornait à baisser les siens, ouvrait des amandes, se brûlait les lèvres au café bouillant et fuyait l’insistance des iris bleus, des pupilles noires en tête d’épingle.

« Mais qui a bien pu te mettre en tête…

— Moi toute seule, tiens.

— Ou un « petit copain » qui aurait vu un parti à tirer… »

Julie sursauta, prit ses grands airs :

« Dis donc, mon cher, je peux faire bien des choses avec un copain, mais pas lui raconter mes affaires de famille !

— Espivant n’appartient pas à ta famille, observa Carneilhan.

— Oui, enfin ne jouons pas sur les mots. N’en parlons plus, mon idée ne vaut rien. La tienne n’était pas meilleure, puisque Herbert va mieux. Dis donc, il ne l’a jamais touchée, par parenthèse, la fameuse dot. Il me l’a affirmé.

— C’est possible. Il est si bête, grommela Carneilhan.

— Je t’accorde que ce n’est pas un aigle, mais pour bête…

— Si. Tu t’apercevras qu’il n’a fait dans sa vie que des choses bêtes, d’un air vif et intelligent. Son trait de génie, son dernier mariage, parlons-en ! Si j’avais épousé une femme riche, elle me cirerait mes bottes.

— Il fait bon être entre vos pattes, dit Julie.

— Vous n’êtes jamais embarrassées pour vous en tirer, repartit Carneilhan. D’ailleurs, je n’épouserai jamais une femme riche. »

Il réfléchit et releva brusquement sa tête sèche :

« Comment, s’il n’a pas touché « sa » dot, as-tu pu avoir l’idée de lui réclamer tout ou partie d’un million ? »

Julie devint pourpre, fit la sotte :

« Oh ! moi, tu sais, je n’en rate pas une ! Rends-moi cette justice que je t’ai consulté avant.

— Encore heureux ! »

Elle s’inquiétait de le voir soupçonneux et voulut l’entraîner loin d’une recherche, d’une piste, loin enfin d’Espivant. Elle y réussit en lui racontant, avec un abandon qu’elle exagérait, le suicide manqué du petit Toni, et Carneilhan rit durement d’apprendre qu’Espivant « faisait la tête ».

« Tu sais comme il est, celui-là, renchérit Julie, quand il apprend qu’un homme désire une femme qu’il a connue, il se sent un peu cocu. »

Quand Léon balaya la table du tranchant de la main, d’un geste qui signifiait : « Rien de tout cela ne peut servir à rien », Julie respira plus à l’aise, et s’accorda de boire prudemment. Sa raideur la quitta, elle rayonna toute dorée sous la lampe, sentit la chaleur de l’alcool monter à ses tempes. Elle atteignit le but de ses efforts en entendant Carneilhan, enfin guilleret, lui dire : « Je ne sais pas comment tu t’arranges, tu as trente ans, ce soir. » Elle voulut mériter encore mieux l’éloge et ce qu’il contenait de sourde jalousie fraternelle, traîner encore plus loin du chasseur son aile invisiblement blessée, qui s’obstinait à couvrir et à cacher quelqu’un. Alors elle éclata de son grand rire, versa deux petites larmes et raconta à Carneilhan qu’elle voulait « couillonner Coco Vatard », qui l’ennuyait.

Elle sembla perdre toute conscience, et le discernement entre ce qu’il était bon ou mauvais de confier à un Carneilhan aux aguets. Elle dépeça devant lui un pauvre petit Coco Vatard sans reproche, brandit son scalp qu’elle trempait dans les cuves à teinture : « Vois-tu, vieux, que je me réveille aux côtés d’un type pareil, avec le nez vert et le ventre violet ! » Carneilhan ne se laissa pas aveugler tout de suite. Quand Julie, la bouche lustrée d’eau-de-vie et la paille de ses cheveux défrisée par la pluie, déshabillait sciemment, jusqu’au-delà du râble, son petit compagnon renié, Carneilhan risquait d’un ton uni une question inoffensive : « Herbert ne t’a pas fait l’effet d’un type un peu simulateur ? Et tu n’as pas trouvé curieux qu’Herbert ait besoin de toi si souvent ? » À la fin il se lassa, et Julie n’entendit plus le nom, le prénom qu’il semait parmi les brindilles de son bavardage pour qu’elle y trébuchât. Alors, la conversation lui devint un bruit confus, et le besoin de dormir s’abattit sur elle. Elle se roula dans la couverture de son lit-divan et ne parla plus. Léon de Carneilhan poussa un peu les vantaux de la porte-fenêtre, éteignit les lampes sauf celle du chevet, rabattit la manette du gaz dans la cuisine. Lorsqu’il partit, Julie dormait sous l’étoffe d’un rouge sombre, et ses petits copeaux de cheveux étaient aussi pâles que sa peau. Elle ne tressaillit même pas au claquement de la porte du palier.