Julie de Carneilhan/07
Dès le lendemain matin elle résolut d’agir, et de suivre un plan. Elle donnait le nom de plan à une suite de décisions dont la cohérence ne s’apercevait pas du dehors, et qui lui avait valu, maintes fois, le blâme de ses proches et la risée des indifférents, car elle agissait au mépris de ce que lui eussent conseillé les uns et les autres. Elle ne prit d’autre mesure de prudence que d’aller consulter la femme-à-la-bougie. Une bougie neuve à même la peau, entre ses seins, elle s’en fut éveiller Lucie Albert, qu’elle emmena, pâle de fatigue, les yeux béants et comme en proie à une hypnose ambulatoire. Mais la petite nocturne n’oublia pas de cueillir pour elle-même, sur son piano de travail, une des deux bougies roses torses et décolorées, qu’elle glissa sous sa blouse.
« Comment, Julie, un taxi ! Encore !
— Encore. Et ce n’est pas fini ! Monte, et rendors-toi jusqu’à l’avenue Junot. »
Quand le taxi découvert passait devant des glaces, Julie jugeait sévèrement la mince silhouette chavirée, la pâleur et l’assoupissement de sa compagne, et n’en approuvait que mieux sa propre image droite, son vieux tailleur blanc et noir encore une fois nettoyé, la couleur de bouquet jaune et rose que composaient son visage et la courte écume de ses cheveux frisés. L’état secret de son esprit et de son corps se révélait par une expression butée, des narines particulièrement buveuses d’air et sa plus grosse bouche, d’un rouge insultant.
Chez la femme-à-la-bougie, une température invariable, voisine du froid des églises, régnait sur un petit parloir à chaises de paille, dont l’unique ornement consistait en une sorte de diplôme, encadré de noir, suspendu au mur.
— « Je certifie, lut Julie à haute voix, que Mme Élena a fait tout son possible pour empêcher que ma fille regrettée, Geneviève, parte sur le yacht, en lui disant qu’elle y trouverait la mort… » C’est pâmant !
— Oh ! Julie, il n’y a pas de quoi rire ! Cette pauvre jeune femme qui a été noyée ! Ce n’est pas drôle ! »
Julie toisa la petite camarade :
« Qu’est-ce que tu peux savoir, mon pauvre petit cœur, de ce qui est drôle, ou pas drôle ? »
Mme Élena entra en bâillant, flétrit les obligations de son métier, et se plaignit de manquer de sommeil ; sans doute elle ne donnait pas le nom de sommeil à une sorte d’engourdissement égaré qui ternissait ses yeux d’un bleu vague. Pour le reste, du tablier de toile quadrillée au chignon en galet ovale, elle était pareille à une femme de ménage qui se respecte. Elle commença à gratter du couteau la bougie allumée, comme elle eût râpé une carotte, et bredouilla sombrement, pour la grande émotion des deux consultantes. Elle épela, dans les flaques de stéarine figée, que Julie aurait affaire à un homme pas très sûr, puis qu’elle se déplacerait, et enfin monterait un escalier en pas de vis. Pour Lucie Albert, elle se fit plus sibylline encore et proféra, en écrasant la vieille bougie torse sur l’assiette de faux Rouen, des sentences qui concernaient un enfant caché. Mais qu’importaient, à Julie comme à Lucie Albert, enfant clandestin et homme de mauvais aloi ? Elles ne voulaient l’une et l’autre que s’abandonner irresponsables à ce qui ne serait jamais élucidé. La petite Albert disait : « Oui, oui » en hochant le front, comme si elle notait une commande ; Julie, muette, se retranchait derrière un air de hauteur carneilhane. Elle sortit du logis d’Éléna comme d’un massage, s’attabla à une terrasse, et Lucie Albert acheva de s’éveiller devant un café-crème.
« J’ai faim comme quand je sortais de la grand-messe à Carneilhan ! s’écria Julie.
— Moi aussi, j’ai la dent ! dit Lucie Albert. Julie ! Un enfant caché ! C’est formidable.
— Tu as un enfant caché ?
— Oh ! non, Julie ! Mais toute personne que je vais rencontrer, je vais me faire sur elle des idées d’enfant caché, c’est passionnant. Et toi, tu t’y retrouves, dans ce qu’elle t’a prédit ? »
Julie sourit à son croissant beurré.
« Pas du tout ! Alors tu juges si ça me met à l’aise !
— À l’aise pour quoi ? »
Julie planta ses incisives dans le croissant, balaya d’un regard optimiste la place Clichy du mois d’août, poussiéreuse et négligée comme un rond-point de province.
« Pour n’importe quoi… des bêtises… Oh ! des bêtises bien sages, tu sais…
— Julie, tu n’épouserais pas Coco Vatard ?
— Quoi ?… »
Lucie Albert, effrayée, recula sa chaise.
« Ce n’est pas moi qui en ai eu l’idée, Julie ! C’est Coco qui dit toujours en parlant de toi : « J’ai bien peur que cette femme-là ne soit la femme de ma vie… » Ne remonte pas ta lèvre comme ça, ce n’est pas beau. Tu y crois, toi, à ce qu’elle prédit, Élena ?
— Cinq minutes. Après je n’y pense guère. »
Elle ne jugea pas utile de mentir plus avant. Elle mesurait l’étendue de quelques jours d’avenir immédiat, déblayée de tout intrus pénétrant. Toni Hortiz lui-même, dépêché par Marianne sur une petite Alpe suisse, s’y reposait de son premier suicide, et Mme Élena n’avait lu dans le destin de Julie que de confuses images d’escaliers et de déplacements. Elle respirait, loin des perspicacités, une atmosphère libre, au travers de laquelle, le moment venu, elle saurait s’avancer seule, choisir son erreur, chérir sa dernière sottise… « Et pourquoi la dernière ? » pensa-t-elle orgueilleusement. Chaque fois qu’une activité ou une impatience la soulevait, elle faisait jouer sur son siège les bons muscles de ses cuisses et de ses fesses, comme si elle chevauchait.
« Va dormir, dit-elle à Lucie Albert. Tu peux dormir jusqu’à quelle heure ?
— Quatre, cinq heures… Surtout que j’ai mangé. Je n’ai plus qu’à faire ma toilette. »
Les narines irritables de Julie suspectèrent la petite pas lavée, ses cheveux ternis par les nuits consécutives vécues à tâtons dans la fumée des cigares et des cigarettes, sa peau blanche comme les scaroles, et moite.
« Pauvre gosse, dit-elle. Je te dépose. »
Les yeux démesurés, qui n’exprimaient rien que la stupeur des insomnies stratifiées, s’agrandirent encore :
« Oh ! Julie, Julie… Tu finiras sur la paille.
— Sur la paille ? Mais tu ne sais donc pas le prix de la paille ? bouffonna Julie. Au revoir. J’irai peut-être prendre un verre à ta boîte, ce soir.
— Oh ! C’est ça ! C’est ça ! Si tu viens, je jouerai le joli petit morceau des Biches pour toi, à l’entracte ! Tu promets ? »
Entre onze heures et une heure du matin, Julie descendit au cabaret. Seule, en tailleur noir neuf, elle s’assit à une table plus petite qu’un plateau à thé, devant un gin-fizz, et soutint les regards attirés par sa belle stature, l’œillet soufre qui répétait la couleur de ses cheveux, ses yeux bleus outrecuidants comme des yeux d’aveugle. De temps en temps elle rendait sourire pour sourire à sa petite camarade, qui quitta la caisse pour s’asseoir au piano, jouer gentiment un fragment des Biches et accompagner, après minuit, les chansons de la propriétaire-vedette.
Exiguë, la salle différait peu d’autres salles exiguës, vouées aux chansons et à l’alcool. Un banc de fumée se collait au plafond bas ; les proportions de la salle, ni celles de l’estrade, n’avaient admis aucune tentative de décoration excentrique. Pour venir s’asseoir de biais près de son amie et accepter un gin-fizz, Lucie Albert attendit que Julie lui fît signe.
« Tu es belle, tu sais, Julie !
— Il faut bien », dit Julie pensivement.
Elle s’efforça de soutenir un semblant d’entretien. Mais elle ne percevait pas d’autre réaction que la saveur, fine et sèche, du gin. Tout le reste ne servait que de décor vague aux derniers gestes de son après-midi : prendre dans le coffret aux nacres la feuille de papier timbré, la plier selon de nouveaux plis, y joindre quatre mots : « Fais comme tu voudras », signer : « Youlka » et envoyer le tout à Herbert d’Espivant. Une telle brièveté, une telle facilité l’avaient laissée un peu étonnée. Elle ne regrettait pas sa décision, ni ne la regretta pendant la nuit, au cours d’une calme insomnie. Elle doutait seulement, sur le bord du sommeil, d’avoir agi, et le doute la réveillait. Le lendemain matin, par beau temps, elle se surprit à chanter, et la matinée s’écoula rapide. « Comme c’est facile d’attendre, quand on attend réellement quelque chose ou quelqu’un ! » Elle toucha du médius, par trois fois, le bois du dessous de la table. Après quoi elle dut répondre à l’appel téléphonique de Coco Vatard. Sereine, hors d’atteinte, elle l’évinçait sur un ton affectueux :
« Eh non, mon petit gars, que veux-tu ? Non, je ne peux pas. Oh ! ce n’est pas un mystère, va. Mon frère… Oui, encore lui, comme tu dis… Mon frère a vendu son… Comment appelle-t-on ça ? Son établissement, merci… En dehors des cochons et des canards, il y a un mobilier dont on tirera bien cent cinquante louis, mais il n’y connaît rien, ce brave Léon, alors c’est moi qui… Oh ! non, voyons, pas demain… Demain je suis encore à Ville-d’Avray toute la journée… M’y téléphoner ? Penses-tu, son téléphone est coupé depuis trois mois, il ne le payait pas… Ah ! c’est un numéro, mon frère ! Heureusement que je n’en ai qu’un… Comment ? Si tu venais tout de suite ? Oh ! non, mon petit gars… Oh ! non… Je ne te le conseille pas… »
Une voix pressante, au bout du fil, multipliait les « Pourquoi ? Mais pourquoi ? » Julie rêva un moment, et répondit avec aménité :
« Parce que je te foutrais dans l’escalier. Oui. Aussi vrai que j’existe. »
Elle reposa doucement le récepteur sur sa fourche et sourit à tout l’incertain qui s’ouvrait devant elle. Elle se coiffa de son petit feutre à plume de ramier, descendit acheter des œufs et des coquilles de poisson, des fruits. La journée coula d’un flot si doux et si imperturbable, l’attente de Julie peupla si étroitement tous ses instants, qu’elle perçut le silence autour d’elle comme une rumeur continue. « Il a eu mon mot au courrier du matin, vers neuf heures… Il a reconnu mon écriture… » Elle émigra en esprit rue Saint-Sabas, et s’y installa. « À neuf heures, le courrier a été mis sur la console, à la porte de sa chambre, comme d’habitude. Car il est infidèle, mais maniaque. Bain. Coiffeur et manucure en même temps. Marianne ? C’est vrai, il y a Marianne. Couverte de ses cheveux pourpres, accablée de torsades, de coquillages, de cordages de cheveux, Marianne, à la même heure… Oh ! et puis je m’en fiche, Marianne a fait ce qu’elle a voulu. » De la main, Julie donna congé à Marianne, revint à Espivant. « À dix heures, il a regardé ses ongles avant de s’habiller et il a remarqué : « C’est curieux qu’aucune manucure n’ait jamais rien compris aux soins des ongles », puis il a ouvert ma lettre. Alors il a appelé Marianne… À moins qu’il n’ait fait ses petits yeux en pensant : « Il faut voir… Attendons ! »
Elle baissa le front, serra ses mains entre ses genoux, car en disant « attendons » elle constatait que l’attente est une gymnastique sévère.
À huit heures elle se résigna, alla manger des crêpes de sarrasin chez un cabaretier breton, en buvant du cidre, et finit sa soirée au cinéma du quartier.
Le lendemain matin, elle s’étrillait dans l’eau tiède quand le téléphone l’appela.
« Courez, madame Sabrier ! Courez, bon Dieu de bois ! »
Elle entendit la femme de ménage répondre : « Oui, monsieur ! Non, monsieur ! » et bondit hors de l’eau. À la voir derrière elle nue et ruisselante, fleurie d’algue jaune frisée, Mme Sabrier cria de scandale et s’enfuit.
« Allô ! dit Julie d’une voix haute et ralentie, allô ! Qui est à l’appareil ? Ah !… Monsieur Cousteix, parfaitement… M. d’Espivant va bien ?… Aujourd’hui entre quatre et sept ? Non, je ne compte pas sortir. Précisément, j’avais pris mes dispositions pour rester chez moi. Je n’en bougerai pas. Au revoir, cher monsieur. »
Pendant qu’elle parlait, des gouttes d’eau, descendues parallèles de ses cheveux mouillés, se suspendaient un moment au bout de ses seins, puis s’en détachaient, et Julie frémissait d’un froid imaginaire. Elle vit ses cheveux, ses cils collés : « Je serai affreuse aujourd’hui… » Elle se chaussa de toile blanche, arpenta pendant une heure et demie les allées écartées du Bois, rentra affamée et grilla sur son réchaud un bifteck bien choisi, « épais, admira-t-elle, comme un dictionnaire ».
Mais elle ne toucha pas à la vaisselle, et rehaussa de rouge ses ongles. Ses heures d’après-midi ressemblèrent fidèlement, banalement, aux heures rapides et palpitantes qui précèdent l’arrivée d’un homme attendu. Elle prépara un plateau et deux tasses, roula dans un linge humide une touffe de menthe verte, qui parfumerait le thé à la marocaine. « Le thé à la marocaine ne fatigue pas le cœur. » Puis elle s’étendit à demi dans le fauteuil en peau de bœuf. De temps en temps elle tournait la tête vers son image, et la félicitait, avec un vague sourire, d’être coiffée net, serrée dans un costume tailleur gris, et rajeunie par l’ombre du store. Créée pour rencontrer l’homme et lui plaire, pour l’aimer fréquemment et s’abuser sur lui, elle jouait avec l’approche d’un homme qui allait entrer. « Qu’il entre seulement. C’est prévoir bien assez. Après… Après est loin. »
Elle n’accorda aucune complaisance à l’idée de la volupté. Le meilleur de son attente était la passivité profonde, et l’ignorance, car elle n’avait de sa vie renoué une liaison rompue, repris goût à une saveur oubliée. Un peu de rougeur lui monta au cou et au visage, quand elle pensait qu’Espivant pouvait, à la même heure, craindre ou désirer le choc de leurs corps. « Mais non… Mais non… Il ne peut être question de ça… Aujourd’hui est un jour où je fais ce que je peux pour le tirer d’où il est. Aujourd’hui, il découvre que son alliée véritable c’est moi, en dépit de ce que nous nous sommes dit, et fait, et jeté à la tête… »
La somme d’argent qu’il convoitait, l’emploi impudent de quelques lignes d’écriture ne la tourmentaient plus. Une « bonne blague » réussit, ou bien elle rate. Si elle rate, tant pis. Rien n’avait accoutumé Julie à considérer Marianne en tant que personne morale et juge des actes d’autrui. Elle en restait à une Marianne qu’elle n’avait jamais vue de près, Marianne richissime, rareté faite pour décourager toutes les rivales, conquête orientale autour de laquelle le veuvage avait rouvert les compétitions. Un mystère un peu bas environnait Marianne, en somme. Julie était près de s’étonner que Marianne sût lire, parlât français, ne fût pas sourde-muette. Une femme chargée de tant de beauté, d’une si lourde fortune… Julie, énervée, fit un petit rire de mauvaise foi : « C’est un peu comme une infirme, une femme à six doigts de pied », pensa-t-elle.
L’horloge de l’école sonna quatre coups et elle bondit de son siège pour aller soulever le store, interroger la rue, le temps, s’assurer que la journée magnifique et la chaleur légère n’avaient pas changé, mâcher une feuille de menthe et poudrer son visage. Au trille de sonnette timide et entrecoupé, elle rit : « Quelle exactitude ! » et arrangea avant d’aller ouvrir une botte de bluets des jardins, aéra une gerbe de pavots rouges qui répandaient, avec leur pollen bleu foncé, une odeur de poussière et d’opium.
Droite, les pieds joints, la bouche entrouverte sur ses incisives blanches, elle ouvrit la porte. « Non, ce n’est pas encore lui. »
« Madame ?… Oui, c’est ici. »
Elle gardait machinalement sur ses traits le demi-sourire sur les incisives blanches, le regard de fausse myopie impertinente. « Mais… Mais c’est Marianne… Marianne… Non, voyons, ce n’est pas Marianne ?… Pourvu que ce ne soit pas Marianne… »
« Je suis Mme d’Espivant », dit l’inconnue.
Julie laissa tomber son bras libre, accepta la réalité et s’effaça.
« Entrez, madame. »
Elle remplit son office de femme manégée, auquel Mme d’Espivant donnait les répliques nécessaires. « Voulez-vous vous asseoir, madame ?… — Merci. — Ce fauteuil est un peu bas… — Non, non, je suis très bien… » Puis elles se turent toutes les deux. La légèreté carneilhane, en Julie, luttait déjà avec l’anxiété. « C’est Marianne. Quelle histoire ! Lucie sera épatée. Et Léon, donc ! Enfin, j’ai devant moi cette fameuse Marianne… »
« Madame, ma présence chez vous doit vous paraître… étrange…
— Mon Dieu, madame… »
« Nous allons perdre beaucoup de temps, pensa Julie. Elle a un très joli timbre de voix… Et Beaupied, en bas, sur son siège, qui ne doit plus rien y comprendre ! »
« … Mais je ne suis venue que parce que mon mari me l’a demandé.
— Ah oui ? C’est lui qui…
— C’est lui. Il est souffrant aujourd’hui. Réellement souffrant, répéta Mme d’Espivant, comme si Julie eût protesté. J’ai attendu, pour m’éloigner de lui, l’heure de sa piqûre.
— J’espère que c’est sans gravité », dit Julie.
« Un très joli timbre de voix, doux avec un peu d’acidulé dans le haut… Mais si nous allons de ce train-là, pensa-t-elle, je serai forcée de la retenir à dîner… On n’a pas idée de sortir à quatre heures en robe d’après-midi noire. Et ce chapeau, avec une voilette flottante ! Moi, d’abord, je ne la trouve pas si étonnante que ça, la belle Marianne… » Puis Julie échappa au réflexe féminin et commença à dégager peu à peu Marianne d’un renom général et d’une critique personnelle. Avidement, elle chercha la « statue de cire rosée » dépeinte par Espivant, ne la découvrit pas tout de suite, et tint pour pâleur un peu juive ce qui était carnation sans transparence, chair d’un grain et d’une opacité de marbre. « Oui. Au grand jour elle doit être rose. »
« Ce n’est malheureusement pas sans gravité. D’ailleurs mon mari lui-même vous a mise — il me l’a dit — au courant d’un état cardiaque…
— En effet, madame, en effet. Mais l’avenir d’un état organique dépend beaucoup d’un état général, et Espivant passe… du moins passait pour extrêmement résistant… »
« Et toc, et patati, et quelle belle matinée », poursuivit en elle-même Julie qui se reprenait. « Oh ! je n’avais pas vu les tresses… Oh ! cette chevelure… »
Mme d’Espivant venait de rejeter sa voilette en arrière, découvrant ainsi une partie du bloc rouge-brun de ses cheveux, les bossettes brillantes d’un diadème de tresses croisées et recroisées qui empiétaient sur les oreilles, serraient le front et les tempes. « Ça, c’est formidable ! constata Julie. C’est une femme construite comme certaines statuettes, rien qu’avec des matériaux exceptionnels, du jade, de l’aventurine, de l’ivoire, de l’améthyste… Et c’est vivant ? Oui, c’est vivant. Et elle est venue chez moi. Elle est là, et pas du tout tremblante, et moins épatée d’être devant moi que moi de l’y voir… Venons au fait, madame d’Espivant, au fait ! »
« Je voudrais partager votre optimisme, madame, dit Marianne, mais… Il me faut bien vous dire que votre réclamation récente a beaucoup alarmé mon mari. »
Elle se tourna un peu sur son siège, et leva sur Julie ses yeux très sombres, ouverts largement comme l’antique œil grec, pourvus de cils aux deux paupières et dont le blanc se teintait de bleu. « Les beaux yeux ! les beaux yeux ! admira Julie. Et comme elle en joue peu ! Elle est simple. Il faut bien qu’elle soit simple pour venir chez moi, même si c’est lui qui l’envoie… Qu’est-ce qu’elle m’a dit ? Réclamation récente ? Je te crois qu’elle est récente, ma lettre date d’avant-hier… »
« Est-ce en si peu de temps que vous avez pu juger que ma… réclamation avait eu un effet malheureux sur l’état d’Espivant ? »
Les yeux sombres se fixèrent sur Julie :
« Mon mari, madame, même avant d’être malade, était un grand nerveux… »
« Merci pour le tuyau », se dit Julie. Mais la passivité de Marianne et sa gravité sans issue l’éloignèrent de toute ironie.
« … et chez un nerveux un souci a le temps de causer en quinze jours quelques ravages… »
Julie broncha sur les mots « quinze jours ». « Attention… Ça glisse, et je n’y vois pas très clair… Quinze jours ? Ah ! le chameau, qu’est-ce qu’il est allé lui raconter ?… »
Elle répéta, pensivement :
« Quinze jours ?…
— Peut-être un peu plus, dit Mme d’Espivant. Il y a une quinzaine, je me souviens qu’en rentrant j’ai trouvé mon mari bouleversé… »
« Elle a une bouche rebordée comme certaines hindoues très jolies, et un petit creux au coin des lèvres… C’est une magnifique créature qui n’a pas la moindre idée de ce qui lui sied… »
« Bouleversé, madame ? Je ne vois pas bien ma part de responsabilité dans ce… bouleversement ? »
Julie ouvrit sa veste, parce qu’elle avait chaud, et surtout pour que Marianne pût juger de sa gorge légère, de sa fière et longue taille sous le chemisier gris et rose. « Là ! Elle a vu tout de suite que je n’étais pas trop déjetée. » Comme elle souffrait de ne pas fumer, elle tendit son étui à Marianne, qui refusa.
« Ma fumée ne vous gênera pas, au moins… J’oubliais qu’Herbert fume. Vous disiez que vous me teniez pour responsable d’une aggravation… C’est bien le cœur qui est atteint chez M. d’Espivant ? Le cœur. Évidemment l’habitude de dissimuler sa sensibilité a dû surmener ce cœur. »
« Je peux bien me décarcasser à faire de l’ironie, elle n’a même pas l’air d’entendre. C’est peut-être ce qu’elle a de plus touchant, cette vague tristesse, cet air de veuvage, cette apathie de femme chaude… Une chose me paraît sûre : elle est triste, donc Herbert est réellement, comme elle dit, réellement malade… »
« Madame, croyez que je suis venue sans plaisir, que je parle à regret, dit Mme d’Espivant. Vous ne pouvez pas avoir oublié que votre réclamation, dont mon mari ne conteste pas la légitimité, vous l’avez accompagnée de termes… »
« Quand elle se rengorge, elle fait déjà un peu mémère, pensait Julie. Ce n’est pas une question de corpulence, elle est encore mince. C’est manque de classe. Une femme parfaitement belle, avec quelque chose d’indiciblement ordinaire… Elle a rougi quand j’ai appelé Espivant par son prénom. Mais ma bonne dame, il faut vous habituer à l’idée qu’il y a eu, comme on dit, « quelque chose » entre Herbert et moi. Actuelle madame d’Espivant, ne vous affolez pas ! »
« … vous l’avez accompagnée de termes qui pouvaient s’interpréter dans un sens inquiétant, faire prévoir une… une agitation fâcheuse autour du nom de mon mari, de sa personnalité, même de son honorabilité… Je ne me trompe pas ? »
« Comment ? Quoi ? Une agitation… Son honorabilité ? Je ne peux pas la faire répéter, elle me croirait sourde ou idiote. Si j’étais raisonnable, je me lèverais, je la reconduirais gentiment jusqu’à ma porte, et la farce des deux Mme d’Espivant en resterait là… »
« Je comprendrais très bien, remarquez, insista Marianne, que sous l’empire de la nécessité ou en proie à un sentiment violent, vous ayez pu être amenée à employer des arguments… auxquels on ne recourt qu’en désespoir de cause… L’essentiel est que je ne dénature pas ce que mon mari m’a rapporté, n’est-ce pas… »
Stupide, Julie regardait cette belle femme en noir qui en l’accusant montrait de l’appréhension. « Il a fait ça… Il m’a fait ça ! Il m’a chargée. Tout, il a tout mis sur mon dos. Il lui a fait croire que l’idée d’une sorte de chantage vient de moi. Oh ! je ne peux pourtant pas supporter ça. Une chose pareille, il ne faut pas que Marianne m’en suppose capable… » Mais elle était déjà la proie d’un aveuglement supérieur. Elle fit un signe négatif, s’éclaircit la voix :
« Espivant vous a dit la vérité, madame. »
Elle se détourna, écrasa sa cigarette, vit trembler sa main comme elle avait entendu trembler sa voix, et en ressentit une joie extraordinaire : « Ça y est, je l’ai dit ! J’ai dit ce qu’il voulait que je dise, je suis noyée, je suis perdue, tout est fait comme il l’a voulu. Mais qu’elle s’en aille maintenant… Je vais lui dire de s’en aller. »
« Alors n’y pensez plus, n’y pensons plus, madame ! s’écria Marianne. Une femme ne peut pas toujours être à la hauteur des circonstances, ajouta-t-elle avec un peu de naïveté plébéienne. Il ne faut plus y penser ! »
Sous tant d’encouragement, Julie s’assombrit de nouveau. « N’y pensez plus ! Ma parole, tout ce qu’il y a de pédezouille à la ronde se mêle de me donner des conseils, Coco Vatard, la belle Marianne… N’y pensez plus ! Pourrai-je ne pas penser qu’Herbert m’a chargée, roulée dans quelque chose de sale… Il est encore temps que d’un mot je détrompe Marianne. Elle n’est pas encore sûre de lui… Elle pressent dans tout ça la main blanche d’Herbert, la ruse d’Herbert… D’un mot, je change tout, si je veux. Ça, au moins, il ne l’aurait pas volé… »
Une ligne, tracée d’une tranchante écriture, passa devant ses yeux et elle relut : « Viens donc, ma Youlka… » Elle n’eut pas le temps de se défendre, la salive des pleurs soudain emplit sa bouche, et elle éclata en sanglots.
« Madame… madame… », murmurait près d’elle la voix de Marianne.
Julie luttait en vain, tamponnait ses yeux à l’aide d’un petit mouchoir. Elle entendait ses propres hoquets et ne parvenait pas à les maîtriser. « Rien, rien ne pouvait m’arriver de pis… Devant elle ! Pleurer devant elle ! Si encore elle s’en allait… Non, elle reste là, plantée. Elle regarde les dégâts… » Pêle-mêle elle pensait à ses yeux meurtris, à son chemisier taché de pleurs, à la traîtrise d’Espivant : « Me faire ça ! Faut-il qu’il soit sûr de moi ! Plus sûr de moi que de sa femme… »
Elle se dompta enfin, se moucha, n’eut aucun embarras à se poudrer rapidement, à lisser ses cils d’un doigt humide.
« Je me donne en spectacle, dit Julie. Et c’est un bien déplaisant spectacle. Excusez-moi. »
Mme d’Espivant fit un geste qui pareillement s’excusait, remit en ordre un col de tulle que rien n’avait dérangé, chercha machinalement sur son cou un fil de perles absent. « Elle l’a ôté pour venir chez moi », pensa Julie, prompte à changer d’humeur.
« Madame, dit Marianne, vos larmes m’ont bien émue. Si, si, bien émue. Vous paraissez si spontanée, si… si primesautière. À vous voir je douterais que mes oreilles ont bien compris ce que mon mari a été forcé de m’expliquer. »
Elles se tenaient toutes deux debout, séparées par la table pliante. Le fort parfum de Marianne assaillit Julie, elle reconnut l’air parfumé qui prenait sa source rue Saint-Sabas dans le vestibule, montait vers la « chambre d’enfant » où Herbert gisait vêtu de soie ponceau, puis se dispersait sous le coup d’éventail glacial de l’éther. Elle fronça ses sourcils essuyés et redevenus blonds. « En quelques mots je me disculpe, pensait-elle. Ce serait vite fait. Elle s’y attend. Elle m’y invite presque. Je parle, je parle ! »
Elle parla, sans prier Marianne de se rasseoir.
« Madame, la démarche que j’ai faite auprès d’Espivant ne demandait pas de publicité ; mais j’ai pensé, pour plus d’une raison, que vous ne pourriez pas l’ignorer. Je me suis résignée à la faire dans des conditions… pénibles, désobligeantes pour moi…
— Pourquoi désobligeantes ? La décision n’est venue que de vous, si j’ai bien compris ? »
« Attention, se dit Julie. Cette bourgeoise sait mieux que moi de quoi je parle, et elle va m’embrouiller… Je donnerais je ne sais quoi pour un verre d’eau bien froide… Ah ! la voilà enfin attentive ! Elle voudrait bien connaître l’homme qu’elle a épousé. Ses petites oreilles, ses grands yeux quêtent la vérité. Mais ce n’est pas de moi qu’elle l’entendra. De moi, elle n’aura qu’une vilaine histoire forgée, et il faudra bien qu’elle l’accepte pour vraie. »
« La franchise extrême de M. d’Espivant ne me couche pas sur un lit de roses, madame. La réclamation que votre mari tient pour légitime…
— Pardon, interrompit Marianne, il a dit seulement qu’il n’en contesterait pas la légitimité.
— J’en suis heureuse pour lui, dit Julie. Puisque Espivant vous a tout confié, vous savez aussi combien cette démarche a tardé. L’ajourner ne m’a pas toujours été commode.
— Oh ! je comprends très bien », dit Marianne.
Julie se pencha sur Marianne plus petite qu’elle, tint à lui sourire :
« Ce n’est pas sûr, ou je me fais mal comprendre. Vivre au jour le jour, et de peu, est pour certains caractères une manière de jeu, une gageure qu’il faut gagner au moins une fois par vingt-quatre heures. C’est passionnant. Je suis un peu joueuse… Jusqu’au jour où ayant tout perdu… Ce jour-là vous savez ce que j’ai fait. »
Comme Marianne ne bougeait pas et semblait attendre qu’elle parlât encore, Julie lui demanda d’un ton doux :
« Je crois que vous en savez maintenant autant que moi. »
L’intonation obligea Mme d’Espivant à rassembler son sac et ses gants, à rabattre sa voilette et Julie s’empressa de la guider vers la porte. Sur le palier, toutes deux retrouvèrent une courtoisie machinale et l’usage du lieu commun.
« Je vous en prie, ne vous dérangez pas !
— Le palier est si étroit qu’en sortant de chez moi on risque une chute. J’appelle l’ascenseur…
— Non, non, je préfère descendre à pied… »
« Cinq minutes, non, je n’aurais pas tenu cinq minutes de plus… Oh !… Et « la fumée ne vous gêne pas, madame, et je comprends très bien, madame, et la démarche que j’ai faite, madame ». Comme des petites filles qui jouent à la visite… » Julie contentait, à longs traits, son envie de boire. Puis elle alla bizarrement se reposer sur l’unique chaise de l’antichambre, obscure et étroite resserre. Elle s’apaisait, savait gré à Marianne d’être partie, d’être déjà loin, déjà sur l’autre rive de la Seine. « Elle est bien, cette femme. Disons qu’elle est plutôt belle que bien. Elle n’a pas ce côté antipathique qui dépare un tas de belles Madame-Une-Telle. En grande robe du soir, ou chez elle — je parierais qu’elle porte des tea-gowns ! — toute couverte de cheveux, d’yeux, de soieries, de gros bijoux de harem, elle doit être merveilleuse… merveilleuse… »
Elle appuya sa tête au torchis rose et rugueux. « Ah ! je ne suis pas faite pour ce genre de diplomatie, Marianne s’en est bien aperçue… Ni pour aucun autre, d’ailleurs. Tout juste si je l’ai tiré de cette petite affaire, mon pauvre traître, par la peau du cou… Encore faudrait-il être sûre que je l’en ai tiré… »
Elle sauta soudain sur ses pieds, grimaça farouchement des narines et de la bouche : « Et l’argent ? J’oubliais l’argent ! L’argent qu’il voulait ?… Rien n’est fait si elle ne le lui donne pas, si elle ne le lui a pas déjà donné… Mon pauvre Herbert… Il a un point douloureux, ici, quand il étend les bras… Pauvre Herbert, il lui faut bien cette petite somme, cette tirelire, un peu de célibat enfin, sa retraite de garde-barrière… »
Elle s’en fut laver, au robinet, ses yeux rougis, en s’exhortant au calme. « Il va me téléphoner. Ou bien j’appellerai Cousteix. Qu’est-ce qu’elle disait, déjà, cette commère tout emmiellée de tresses, de voilette et de crêpe de Chine ? Qu’Herbert était « réellement » malade aujourd’hui ? C’est peut-être vrai tout de même. Il vaut mieux que j’attende. Qu’il me dise seulement, qu’il me fasse savoir… Si c’est raté je recommencerai, j’arriverais bien, quand le diable y serait… Herbert, ô Herbert, mes amours, mon meilleur temps, mon pire chagrin, Herbert… »
Elle pressait sur ses yeux un tampon mouillé d’eau salée. Sous ses paupières, parmi des orbes et des zigzags lumineux, passaient de petits mirages, un souvenir, un espoir aussi simples qu’elle-même : la petite table luxueuse, les fruits et le café embaumé, un rayon vif sur l’argent bien fourbi — et en face de Julie l’homme pâle de sa demi-syncope, l’homme qu’elle éventait d’une serviette refroidie d’éther, et qui était revenu à la vie dans le creux de son solide bras de femme… Un brutal appétit de sauvetage, l’avidité du dévouement féminin qui ne choisit pas ses causes soulevèrent Julie. Elle fit craquer ses doigts, ses épaules pour éprouver sa force, en même temps elle promettait son aide à Espivant sur le ton de la menace : « Ton malheureux petit million, quoi, tu l’auras ! Je te le collerai sur ta table à côté des cerises, en plein dans la jatte de figues, dans le bain de pieds de ta tasse de café… Si elle ne marche pas, ta Marianne, je lui dirai, moi, je lui dirai deux mots ! Et tu sais, si nous réussissons, je ne me gênerai pas pour attraper, hop, entre les dents, ce que ta main me jettera, ma part de prise… Et puis tant pis, je vais téléphoner… »
Elle courut au studio, où son regard buta dès le seuil sur une enveloppe qui lui parut d’un blanc aveuglant, et épaisse à faire peur. « C’est Marianne qui a mis ça sur la table. Mais quand l’a-t-elle posé là ? Ah ! je sais, quand j’ai passé devant elle pour lui ouvrir la porte… On ne peut pas dire que Mme d’Espivant soit une femme qui perd la tête. »
Elle palpa, soupesa le paquet. « Qu’il est léger… Encore plus léger, il me semble, que notre ancien million. L’adresse est de la main d’Herbert. »
La première enveloppe couvrait une deuxième enveloppe, au-dessous de laquelle un papier de soie, plusieurs fois replié, étoffait les billets rosâtres et bleus, qui apparurent enfin, épinglés en dix liasses de dix, tout neufs, imprégnés de leur caractéristique odeur de stéarine. « C’est tout ? Mais ça ne fait que cent mille francs ? Cent mille francs, et pas un mot… Même pas un petit merci insolent, une blague de carotteur génial pour me faire rire ? » Elle interrogea du regard la porte par où Marianne venait de sortir, comme si elle eût pu la rappeler. « Il a taillé lui-même, de sa main gonflée, de sa main de maître, nos deux parts… Et c’est tout. C’est une cruauté de plus. C’est… »
« C’est du dix pour cent, comme aux agents de location », dit-elle tout haut, sur un ton qu’elle voulait cynique et badin ; mais le son de sa voix lui déplut.
Elle roula les billets, les lia d’un bracelet de caoutchouc, et ne sachant plus qu’en faire les enferma dans le coffret fleuri de nacre. Désœuvrée, elle revint s’accouder au balcon de la porte-fenêtre, en s’étonnant que le soir rassemblât déjà les passereaux dans le lierre d’un poudreux enclos voisin.
« Pas même un mot, soupira-t-elle. Un mot, pour rompre ce silence. Le dernier mot que j’aie entendu de lui, c’était : va-t’en. Une heure avant, moins d’une heure, il m’avait dit : « Tu n’étais donc pas bien à cette place, ma Youlka ? »
Elle se meurtrit exprès, en essayant les deux intonations, l’âpre et la caressante, et orgueilleusement décida que l’âpre, l’insultante était seule à son gré, qu’à celle-là seule s’attachait une saveur de vérité, de vivante jalousie, de flatteuse iniquité. « Mais j’aurais voulu un mot, rien qu’un mot de complice, doux à entendre, doux à lire sur une page… Il aurait bien pu se donner cette peine-là. »
Elle laissa venir l’heure violette, jusqu’à ce que ses bras accoudés se fussent engourdis sur la barre de fer, puis elle baissa le store et alluma le plafonnier. En se résignant à sortir, elle ouvrit le placard-coiffeuse. « Oh !… Non, je ne suis pas montrable ce soir… » Elle eut pitié de sa figure. Encore une fois elle recourut à un de ces repas de bohème où les sardines et le fromage remplacent le potage et la viande. Elle poudra de sucre des fruits de la veille un peu flétris, mais elle n’eut pas le courage de préparer une tasse de café. Pendant qu’elle mangeait, elle se tournait fréquemment vers le téléphone, comme pour lui demander compte de son silence.
Adroitement elle lava les assiettes, en évitant de plonger ses mains dans l’eau de vaisselle. Tout ce qu’elle faisait lui semblait facile et même agréable, mais un peu insuffisant. « Est-ce que je n’oublie pas quelque chose ? Qu’est-ce que j’oublie donc ? » Les assiettes rangées, le lit ouvert, elle donna à son incertitude une claire réponse : « Non, je n’oublie rien. Je n’ai plus rien qui me presse, puisque rien ne me reste à faire pour lui. Ni pour personne… »
L’heure passant, elle projetait tour à tour de téléphoner à Espivant, de lui dire merci, de l’injurier, surtout de l’appeler à elle, de mendier… « Mais mendier quoi ? Ce que je souhaite recevoir d’Herbert n’a pas encore de nom. »
Elle ouvrit un livre ; mais en aucun temps de sa vie elle n’avait pu donner le pas à un grand livre sur une petite tourmente amoureuse. « Eh bien, je vais tout bonnement me reposer. Seulement, voilà, je ne suis pas fatiguée. » Elle se tint immobile dans son lit, écouta sonner les heures. À chaque heure qu’égouttait l’horloge de l’école voisine, elle se demandait : « Comment ai-je pu supporter jusqu’ici d’entendre sonner ces heures et ces demies ? Jamais plus je ne m’y habituerai. Je déménagerai. » Elle dormit pourtant, mais s’éveilla avec l’impression désagréable que quelque chose ou quelqu’un habitait chez elle. Vers quatre heures elle se leva, endossa son peignoir de bain qui n’avait jamais le temps de sécher complètement, et déplia une échelle pour atteindre, sur les plus hautes planches de la penderie, des objets qui voyaient rarement le jour. Pendant qu’une veste en gabardine beige, une culotte en whipcord marron s’étiraient au dossier d’une chaise, Julie de Carneilhan, assise sous l’ampoule nue de la cuisine, astiquait ses bottes de cheval.