Aller au contenu

Julie de Carneilhan/08

La bibliothèque libre.
F. Brouty et J. Fayard, réimpression Folio (p. 175-186).
◄  VII.

VIII

Le réveille-matin et le timbre de l’antichambre sonnèrent en même temps. Dans la rue retentit un hennissement clair, aigu comme une trompette de cavalerie. Julie, bottée et culottée, en blouse de flanelle, nouait à son cou un foulard blanc.

« C’est déjà toi, Léon ? cria-t-elle à travers la porte. Je suis prête, tu sais.

— Non, c’est Gayant, madame la comtesse. Je viens prendre la valise et tout. »

Elle ouvrit, serra la main sèche et cornée qu’un petit homme tendait vers elle.

« Il ne va pas pleuvoir, au moins ? J’emporte un imperméable, d’ailleurs.

— Aucunement, madame la comtesse. De la brume, de la rosée, nous aurons le vent et le soleil sur le coup de sept heures moins le quart, sept heures.

— C’est Hirondelle qui fait ce potin en bas ?

— Bien entendu. La moindre des choses qu’on apprête elle comprend. Depuis hier elle ne se possède plus. Elle a tout vu, les musettes, les bandes, tout…

— Ma veste, Gayant. Merci. Gayant, tu crois que je suis encore capable de tenir le coup pour une promenade pareille ?

— Je crois, dit Gayant. Madame la comtesse est cavalière. Madame la comtesse pèse combien ?

— Cinquante-cinq.

— C’est bien. L’an passé, madame la comtesse faisait cinquante-six et demi. Cinquante-cinq, c’est mieux. »

Le petit homme aux bras trop longs mesurait Julie, du feutre mou aux bottes.

« Tu trouves ?

— Oui. C’est mieux pour Tullia.

— Oh ! toi, naturellement, tout pour les juments ; et moi je pourrais crever ! Prends ça, ça et ça… attention, ça c’est notre casse-croûte ! Descends, dis à mon frère que son café est chaud, qu’il peut monter. »

Elle boutonna sa jaquette, chaussa à fond l’entre-jambes de sa culotte, avec le geste choquant et masculin des danseuses classiques qui s’assurent dans leur maillot. Elle se sentait à l’aise, bottée un peu large, gantée de même, et coiffée pour défier le vent. Elle se frappa sur les cuisses et maugréa : « C’est cet argent qui me fait grosses poches, je vais en refiler la moitié à Léon. »

Dans le grand miroir enguirlandé de fouets et de cravaches, elle se vit pâle, haute et bien jambée. Elle venait d’achever sans sommeil sa nuit courte, vouée alternativement à de plaisants préparatifs et à des pensées tristes. Prête à partir, elle n’était pas encore sûre de partir. De la rue silencieuse montèrent un « oho, oho » discret de Gayant, une réprimande tendre de Carneilhan à sa jument, et Julie entendit que les chevaux, changeant de trottoir, se tournaient dans le sens du départ. Elle s’assit, écrivit un mot pour la concierge et la femme de ménage, y joignit des pourboires. La vue des enveloppes posées en évidence sur la table à jeu lui rappela le paquet truqué, avantagé de papier blanc, la rendit pusillanime et agitée. « Je ne pars pas, non, je ne pars pas ! D’abord je ne suis plus assez d’attaque pour ce genre d’amusettes sportives. Et puis rien n’est dit ; Herbert a déjà joué plus longtemps que ça avec une souris, c’est peut-être aujourd’hui qu’il va m’appeler, qu’il va venir… Je ne pars pas, je ne veux pas ! »

Elle se pencha au balcon, distingua en bas le groupe sombre que formaient deux chevaux sellés, le petit tonneau attelé et les deux hommes qui s’affairaient autour des trois chevaux. Elle respira l’humidité d’avant le jour, l’odeur d’un lierre, une impalpable poudre d’eau suspendue dans l’air, et s’émut : « Que c’est frais, cet embrun d’eau douce… » Son esprit blessé et versatile se tourna du côté de la route, chanta les chansons à deux temps qu’improvise et soutient le pas d’une monture, fit halte sous des futaies, près d’un ruisseau… Les juments, désaltérées, joueraient du sabot et de la bouche dans l’eau courante… « La-Grosse et Tullia se feront ferrer à neuf n’importe où, sur le parcours, tandis que, pour Hirondelle, Léon emporte au moins quatre paires de souliers de bal… Je n’ai pas demandé à Gayant s’il avait pris le peigne et le cure-pied. Mais Gayant n’oublie jamais rien. »

Julie s’assit sur son lit défait, qui ne s’ouvrirait plus jamais pour Coco Vatard. « Qu’est-ce qu’il disait donc, ce jeune homme sentencieux ? Ah ! oui, qu’il craignait bien que je ne sois la « femme de sa vie ». Eh mais, elle n’était pas déjà si bête, sa formule de midinette. Il ne disait pas que j’étais son grand amour, il ne confondait pas, il disait que j’étais la femme de sa vie. Coco Vatard aura des maîtresses, et une femme pour le moins. Chacune de ces femmes-là réveillera une blessure, une incommodité dont aucune d’elles n’aura été la vraie cause… Moi, je vais guérir encore une fois d’Herbert, je pense. Et peut-être qu’un autre homme qu’Herbert me fera encore une fois du mal. Mais c’est toujours à Herbert, à ce damné « homme de ma vie » que remonteront ma consolation et ma désolation… »

Il lui sembla qu’elle rêvait très longtemps, pourtant quand son frère monta, l’aube n’avait pas encore haussé le front au-dessus du bâtiment d’école voisin, ni verdi le lierre du jardin enfermé.

Au lieu de sonner, Léon de Carneilhan frappa trois coups assez rudes, qui secouèrent les songes de Julie et l’affolèrent. « Je ne veux pas partir ! Je ne partirai pas ! Je vais expliquer à Léon que j’ai un motif grave de rester… Je suis bien libre, il me semble… »

Quand Léon entra, elle fronça ses sourcils et l’apostropha avec une vigueur rituelle :

« Et qu’est-ce que vous cuisiniez donc si longtemps en bas, je me demande ?

— Et resangler ? Et caler tout ce qui fait casserole dans le fond du tonneau, y compris ta valise et ton sac ? Et un des deux étuis à avoine qui fuyait par son fond décousu ? Gayant n’oublie rien, mais il ne sait pas caler. Si je n’y avais pas l’œil, la voiture ferait autant de bruit qu’une auto, sur la route… »

Comme Julie, Carneilhan avait baissé ses sourcils roussâtres. Il se détendit en regardant sa sœur.

« La tenue te va toujours, tu sais. Bien que je ne raffole fichtre pas des femmes qui montent à califourchon. »

Julie eût pu adresser une louange identique au cavalier, taillé dans une matière inusable. Roux comme lui, son vêtement de cheval se décolorait aux épaules, ses gros cheveux drus blanchissaient au faîte du crâne, et à cause de la coupe étrange de son visage, son front était plus hâlé que ses tempes étroites. Une maigre pomme d’Adam bougeait le long de son cou, pendant qu’il avalait un bol de café chaud.

« On descend ? »

Les yeux bleus de Julie vacillèrent :

« Écoute, Léon, je voudrais… Je voudrais ne pas partir. Je ne me sens pas bien aujourd’hui… »

Il l’interrompit en avançant sur elle d’un pas.

« C’est vrai, ou ce n’est pas vrai ? »

Elle se ressaisit, avoua courageusement : « Ce n’est pas vrai. Je voulais rester encore… encore quelques jours, pour faire plaisir à… à quelqu’un. »

Le regard de Carneilhan glissa vers le lit ouvert, revint à Julie :

« Il s’agit d’Espivant ? »

Elle frémit, s’élança contre le soupçon :

« Non, non ! Qu’est-ce que tu vas chercher ? »

Puis elle rit, et se moqua de haut :

« Mon cher ! Tu manques d’imagination. Ou bien tu en as trop. »

Elle baissa les yeux, singea comiquement la pudeur :

« Ce pauvre petit Coco Vatard, tout de même… Il est gentil, tu sais… »

Elle parut changer brusquement d’idée, fouilla sa poche :

« Tiens, débarrasse-moi de ça. Mets-le dans une poche de poitrine. »

Elle lui jeta au vol la moitié des billets neufs.

« C’est quoi ?

— Cinquante billets. Garde-les-moi pendant la route. Ce brave Becker, crois-tu ! Pour fêter ses soixante ans, il m’a envoyé ça. »

Carneilhan tardait à ranger les billets qu’il feuilletait d’un air incrédule.

« Ce brave Becker… Ce pauvre petit Coco… Tu ne fréquentes plus que des saints et des martyrs, il paraît ? Bientôt Espivant va passer archange. »

Julie fit un grand soupir excédé.

« Oh ! celui-là, je te l’abandonne. Il est plus coriace qu’une poule de sept ans. On part, Léon, ou on ne part pas ? Nous en perdons un temps… »

Une lumière rapide et rose montait dans le ciel. Dans le miroir parut le visage de Julie, sa pâleur, ses cernes, son ternissement…

« Oh ! dit-elle effrayée…

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? »

Elle montra dans le miroir son image défaite.

« Je ne pourrai jamais tenir, Léon !… Avant une lieue d’ici je serai en bas de ma bête… Je n’ai pas dormi, je ne suis pas entraînée, je… »

Elle se détourna, s’essuya les cils. Son frère lui prit le coude, la fit virer vers lui.

« Tu es une grande dinde, voilà ce que tu es. Tu sais bien que Tullia est un vrai fauteuil. Ton affreuse gentille Tullia truitée comme un cheval de cirque, mon beau reste d’Hirondelle, La-Grosse et le tonneau déverni, Gayant tout mal foutu, c’est parce que tu as honte de notre pauvre train de nomades que tu ne veux pas venir ? »

Elle lui posa ses bras sur les épaules, rit, pleura :

« Oh ! non, oh ! non, je n’ai pas honte ! Regarde ma culotte, qui a deux trous de mites ! C’est toujours le tonneau que tu as ?

— Tu ne penses pas que j’en ai acheté un neuf pour Gayant ? C’est le tonneau. Il n’a plus un pouce de peinture. Il est écaillé comme un platane qui perd ses écorces. Mais il a gardé un coquin d’étui à ombrelle !… Ses bandages de caoutchouc tiennent, heureusement. Quand tu seras fatiguée, tu monteras dans le tonneau, et tu passeras Tullia à Gayant. »

Julie interrogea le museau roux, les perçants yeux bleus qui cessaient de se durcir et de menacer.

« Je serai donc fatiguée ? dit-elle tristement. Tu vois, tu sais déjà que je serai fatiguée !

— Je n’en jurerais pas, dit Léon en secouant la tête. Mais je te le conseille. Sois fatiguée. Promenons-nous. Nous n’épatons plus personne. Tout ce qui me reste, je l’ai sur moi. Toute ta fortune, je vois que tu l’emportes. Je ne laisse rien derrière. La route vers Carneilhan est sans doute pour moi à sens unique. Je ne sais pas si tu pourrais en dire autant ? »

Il resserra sa ceinture de cuir pour n’avoir pas l’air d’attendre une réponse ; mais Julie ne dit rien.

« En route, Julie.

— Oui… Où s’arrête-t-on ?

— Où tu voudras. »

Elle sourit à une parole aussi inattendue.

« Combien crois-tu qu’il nous faudra de temps pour arriver à Carneilhan ? »

Pour la première fois Julie vit son frère faire un geste d’incertitude. Il souleva les bras, les laissa retomber :

« Trois semaines… Trois mois… Toute la vie. »

Il tendit l’oreille vers les juments qui s’ennuyaient, écouta le tapotement des fers sur le pavé de la rue.

« Tu ne trouves pas, Julie, que c’est une sensation étonnante que d’avoir de l’argent et pas de maison, au lieu d’avoir une maison et pas d’argent ? »

Ce peu de mots, cette voix rogue, ce grand nez tressaillant, la danse des maxillaires sous la joue rougie et rasée, Julie les accepta pour des marques précieuses de l’effusion fraternelle.

« J’ai besoin de respirer, Julie, dit-il plus bas. J’en ai mal aux côtes de ne pas avoir d’argent pour l’avoine, pas d’argent pour la paille, pour la note du bourrelier, du maréchal-ferrant… »

Julie posa sa main sur le bras de son frère, pour interrompre une litanie qu’elle savait par cœur. Le bras lui répondit, joua des muscles sous ses doigts, et elle se plut à tant de force, espéra un appui.

« Le soleil est levé, dit Carneilhan. Nous passerons par le plus long, Julie. C’est le chemin le plus long qui fatiguera le moins les juments, et la cavalière. Nous serons mieux sur les petites routes qui ont des marges d’herbe. Gayant connaît des traverses de sauvage… »

Julie ouvrit les narines, et tout son corps pencha en signe de consentement.

« Tu n’as pas prévenu le père Carneilhan que je suis du voyage ?

— Il le saura assez tôt, dit Léon goguenard. Si nous l’avions averti, il aurait retrouvé le goût d’écrire rien que pour t’empêcher de t’embarquer. Tu vas bien le gêner, les commencements. Il va être forcé de déménager de ta chambre bleue ses dépôts de sel, son millet en épis, sa provision de pain séché, tout ce qui craint l’humidité et le rat… »

Pendant qu’il parlait, la mémoire de Julie passait un porche, goûtait le vestibule froid, accrochait à tâtons un chapeau de paille à un bois de cerf… « Mais aimerai-je encore ma maison, aimerai-je assez mes deux Carneilhan, leur silence, leur hauteur, leur frugalité ? » Elle atteignait une chambre bleue, décolorée par le soleil sous son plafond à poutrelles. « Je la repeindrai en rose. » Le revers blanc des feuilles de trembles, comme un reflet de rivière, éclaira ses souvenirs, et elle se pencha à la fenêtre de la chambre bleue. « À moins que je ne la repeigne en jaune clair… » De sa chambre ovale, en haut de la tour, Julie de Carneilhan âgée de quinze ans, ses nattes blondes bornant son front têtu, découvrait le dessus ballonné de deux tilleuls ombrageant la terrasse, le dessus des poulinières qui reposaient leur têtes sur la barrière du pré, le dessus du père Carneilhan, coiffé de sa casquette plate, son petit bâton de noisetier fiché dans sa poche… Un réseau de routes, l’escalier « en pas de vis », promis par la femme-à-la-bougie, aboutissaient donc simplement, fatalement à sa chambre d’ancienne jeune fille ?

Ils descendirent, peu soigneux du sommeil de la maison, avec un bruit indiscret de bottes et de paroles.

« Tu penses si j’emporte le réchaud à alcool !

— La petite pharmacie est à part, roulée dans une couverture… »

À leur vue, les bêtes piétinèrent sur place amicalement, et Julie donna à chacune le salut, le sucre, l’amende honorable qui renouait leur amitié. Les selles, les brides, les étrivières étirées par l’usage brillaient d’âge et d’entretien. Pour mieux caresser la jument truitée laide et pleine de mérites, Julie jeta dans le terreau son stick inutile.

Longtemps sevrée d’air pur et de voyage, elle se perdait un peu à travers saisons et paysages, s’attendait à cueillir les prunes et le muguet, les fraises sauvages et les églantines. Elle convoitait la route de halage et l’élastique terreau des bruyères. Mais surtout elle revoyait certains chemins sablonneux, doux au pied des montures, bordés d’ajoncs qui cardent les crins des chevaux, de mûres aigres et de bardanes griffues, les chemins creux qui avaient autrefois serré l’un contre l’autre, pareillement heureux de chevaucher à l’étroit, Julie et un cavalier… « Herbert… Et mes grands cheveux qui glissaient quand il me renversait la tête… » Elle appuya son front un instant à l’encolure de Tullia, cacha une dernière, une rapide faiblesse. Puis elle se tourna résolue vers son frère, au moment où la haute jument Hirondelle, guêtrée de blanc immaculé, venait chercher et baiser, de ses naseaux fanatiques, la main de Carneilhan.

« Ah ! pensa Julie, lui du moins il emmène, en partant, ce qu’il aime le plus au monde… »