Justine ou les Malheurs de la vertu/Avis de l’éditeur

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Frontispisce Sade  —  Justine ou les Malheurs de la vertu Dédicace


Avis de l’éditeur

Nos aïeux, pour intéresser, faisaient jadis usage de magiciens, de mauvais génies, de tous personnages fabuleux auxquels ils se croyaient permis, d’après cela, de prêter tous les vices dont ils avaient besoins pour le ressort de leurs romans. Mais puisque, malheureusement pour l’humanité, il existe une classe d’hommes chez laquelle le dangereux penchant au libertinage détermine des forfaits aussi effrayants que ceux dont les anciens auteurs noircissaient fabuleusement leurs ogres et leurs géants, pourquoi ne pas préférer la nature à la fable ? Redoutera-t-on de dévoiler des crimes qui paraissent faits pour ne jamais sortir des ténèbres ? Hélas ! qui les ignore de nos jours ? Les bonnes les content aux enfants, les filles de mauvaise vie en embrasent l’imagination de leurs sectateurs, et par une bien coupable imprudence, les magistrats, alléguant un très faux amour de l’ordre, osent en souiller les annales de Thémis. Qui retiendrait donc le romancier ? Toutes les espèces de vices imaginables, tous les crimes possibles ne sont-ils pas à sa disposition ? N’a-t-il pas le droit de les peindre tous pour les faire détester aux hommes ? Malheur à ceux que les tableaux de Justine pourraient corrompre ! Mais qu’on ne nous accuse pas ; quelque voie que nous eussions prise, ils n’en seraient pas devenus meilleurs : il est une sorte de gens pour qui la vertu même est un poison1.

Frontispisce Sade  —  Justine ou les Malheurs de la vertu Dédicace


Notes de wikisource :
1. Variante de la seconde édition de 1791 : […] Malheurs à ceux qu’auront enflammés les tableaux de Justine, mais qu’on ne nous accuse pas. la correction de ceux qui se seront émus de ces infamies ne peut plus être notre ouvrage ; quelque voie que nous eussions prise, ils n’en seraient pas devenus meilleurs : il est une sorte de corruption qui empoisonne tout et même la vertu qu’on lui présente.