Khou-n-Atonou (Fragments d’un papyrus)/CRIME JAPONAIS
CRIME JAPONAIS
CRIME JAPONAIS
C’est peut-être mon ami Komïosi-Sabouro qui a instruit, là-bas, dans l’île de la Libellule, l’affaire de ce crime extraordinaire dont le courrier du Japon nous apporte la nouvelle ; car Komïosi, ce doux poète, ce Parisien fin-de-siècle, qui était né vassal d’un prince et pouvait, tout jeune encore, dire sans mentir qu’il avait vécu au moyen âge, est devenu juge d’instruction à Tokio, et il réclame — je ne puis croire que ce soit sans regret — l’application de lois modernes à des crimes légendaires, qui jadis, peut-être, auraient mérité des éloges.
Est-il assez japonais, ce crime !
Un pauvre et naïf paysan nommé Kono-Guihei conte ses peines à des amis :
— Ma vieille mère souffre d’un mal d’yeux qui ne veut pas guérir. La voici presque aveugle. J’ai tout essayé pour la soulager, rien ne réussit. Il n’y a plus de remède, et je me dessèche de chagrin.
— Comment pouvez-vous dire cela ? s’écrie un ancêtre, un laboureur qui passe pour en savoir long, il y a un remède, un remède infaillible. Il est assez difficile à employer, c’est vrai, dangereux même, mais rien n’est impossible à la piété filiale.
— Je suis décidé à tout, répond le fils, quel est ce remède ?
— Il faut faire manger à votre mère un foie humain.
Le doute n’effleure même pas l’esprit du jeune paysan. Pour lui, sa mère est déjà guérie. Mais où se procurer un foie humain, sans nuire à des étrangers ? Se tuer lui-même ? Il y songe ; mais il juge qu’il ne le doit pas : ce serait réduire sa famille à la misère en la privant de son soutien. Alors que faire ? Eh bien ! il tuera sa fille, sa mignonne Matsoué, si jolie. Il essaye, le malheureux ; il prend un couteau pour égorger son enfant ; mais si l’amour filial est grand en lui, l’amour paternel ne l’est pas moins, et il tremble, il hésite. Cependant, il le faut, il va frapper, quand survient sa femme, Sougni, la jeune mère, inquiète des allures étranges de son mari.
Alors il lui avoue tout, lui raconte sa peine.
— C’est moi qu’il faut tuer, s’écrie sa femme. Je serai heureuse de procurer, par ma mort, un soulagement à ta mère.
Est-ce assez simplement, niaisement sublime ?…
Et le mari trouve cela très naturel, c’est si bien dans la tradition, dans le caractère de la race ! Il ne fait pas d’objection : il étrangle sa femme, et la malheureuse, tandis qu’il tire d’un côté sur la corde, pour aider, elle tire de l’autre.
Quand elle est morte, il reprend le couteau, lui fend l’abdomen, et retire le foie ; puis il allume du feu et le fait cuire dans une casserole.
Sa vieille mère va donc être guérie, enfin !…
Mais non, elle ne goûtera même pas au remède ; des modernes sont allés chercher la police, on saisit le corps du délit. La pauvre Sougni s’est sacrifiée pour rien ; sa belle-mère n’aura pas le remède infaillible, ses yeux resteront malades et son mari va être condamné à neuf ans de réclusion majeure, laissant ainsi sa fille et sa vieille mère privées du riz quotidien.
Cet arrêt, tout adouci qu’il soit par le bénéfice de circonstances atténuantes, ne semble pas être de la même époque que ce forfait, d’une candeur et d’une abnégation si étrangement troublantes. La loi est du XIXe siècle, le crime est des temps primitifs.
Et un pareil désaccord doit avoir lieu bien souvent dans un pays de civilisation si récente, où les mœurs sont bien loin de suivre le prodigieux galop du progrès. Mon ami Komïosi doit être parfois très embarrassé.
Jadis, c’est-à-dire il y a une trentaine d’années, les lois étaient, pour le moins, aussi singulières que les délits. Très sévères, souvent, elles avaient aussi d’étranges indulgences, surtout lorsqu’il s’agissait de vieillards, de femmes, d’infirmes, ou d’astronomes ! envers qui le Code, surtout, recommande la clémence.
Mais par exemple, si ce même astronome, si paternellement protégé par la loi, s’avisait de dénaturer les décrets écrits par les astres dans le ciel et de faire de faux horoscopes, il était cruellement puni.
Les compagnies d’assurances contre l’incendie n’existant pas, là-bas, et les villes de bois brûlant comme des allumettes, on était particulièrement féroce pour les incendiaires et même pour les incendiés ; soixante coups de bâton à l’homme qui, involontairement, mettait le feu à sa maison, et la strangulation si l’incendie se communiquait à un édifice appartenant à la famille impériale. Cela apprenait à être prudent.
Dans quelques principautés reculées et très farouches, car chaque région avait ses coutumes, la preuve de l’adultère était faite de la façon la plus extraordinaire.
Tout d’abord, on coupait la tête aux accusés, la femme et l’amant ; puis on apportait devant le juge une grande cuve pleine d’eau et on y jetait les têtes. Alors, au moyen d’un bâton, on agitait vivement cette eau. Les têtes se mettaient, comme on le pense, à tournoyer de-ci, de-là, puis elles finissaient par s’arrêter dans une position quelconque.
Le juge regardait alors. Si les visages se faisaient face, c’était la preuve que les deux suppliciés étaient d’accord, et il n’y avait rien à reprendre au jugement ; si le visage de l’homme regardait le chignon de l’autre, c’est qu’il avait fait violence à celle-ci, et elle était réhabilitée ; si les deux têtes se tournaient la nuque, c’est que le crime n’avait pas été consommé, et le mari recevait cent coups de bâton pour avoir fait condamner des innocents.
Ces mœurs qui nous paraissent si impossibles n’ont, cependant, rien d’invraisemblable dans cet Orient passionné, où la vie humaine semble compter pour si peu de chose. Le suicide mutuel par amour est à tel point fréquent au Japon, qu’il en est banal, malgré les rigueurs de la loi qui cherche à l’enrayer.
Il y a dans le Code japonais un article ainsi conçu :
« Lorsque deux amants se jurent de mourir ensemble et s’ouvrent le ventre, leurs cadavres sont saisis par la justice. Quand l’un des deux n’est pas blessé mortellement, il est traité comme assassin de l’autre. Si tous les deux survivent à leur tentative de suicide, ils sont mis au rang des réprouvés. »
L’absurde dévouement de la paysanne Sougni n’a rien de rare. On n’en finirait pas de citer toutes les femmes japonaises qui se sont illustrées en donnant leur vie pour les motifs les plus étranges, en vue de points d’honneur insaisissables pour nous.
Il est presque classique, par exemple, de se pendre à la porte d’un magistrat qui a rendu un jugement inique et détient en prison quelque proche, pour le forcer à reviser le procès. Le matin, en sortant de chez lui, il se heurte au cadavre encore tiède dont la ceinture est hérissée de rouleaux de papier, de suppliques, qui parleront au juge pour la bouche à jamais muette.
Pour aider sa famille à vivre, cela se faisait couramment, — on allait subir une peine à la place d’un condamné : il y avait même une criée aux enchères décroissantes. Pour dix sous, un voleur passait à un innocent les quarante coups de bambou qu’il devait recevoir. Et, chose plus cruelle encore, jusque sous le glaive du bourreau, était continué ce trafic : pour trois cents francs environ, on pouvait racheter sa tête, en faire rouler une autre dans le sang.
Il savait cela, le pauvre Kono-Guihei, quand il suppliait ses juges de remplacer les neuf années de prison, qui allaient priver sa mère et sa fille de son travail, par les plus horribles tortures que l’on pourrait inventer, mais qui, au moins, ne dureraient pas neuf ans. À son grand chagrin, on lui avait refusé, et on n’a jamais pu lui faire comprendre que la torture est abolie au Japon.
Et l’infortunée victime, qui s’est si généreusement donnée en pâture, et n’a même pas guéri sa belle-mère ! Son ombre, plaintive et désolée, erre certainement autour de son époux captif, et elle apparaîtra aussi, sans doute, aux sévères magistrats qui ont si cruellement blâmé sa mort volontaire, car c’est dans la tradition que les ombres des mortes mécontentes reviennent demander justice.