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Khou-n-Atonou (Fragments d’un papyrus)/KHOU-N-ATONOU


KHOU-N-ATONOU

(fragments d’un papyrus)




· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · et le Premier Prophète parla ainsi :

— Menkéra est père d’une fille merveilleuse. Il l’a eue d’une épouse étrangère extrêmement belle ; mais l’enfant est plus belle encore. Elle n’est pas brune de visage comme les femmes de notre race ; sa chair est blanche comme la pulpe des nélumbos qui fleurissent sur les lacs sacrés ; de ses yeux, couleur d’améthyste et d’étoile, fusent des rayons qui brûlent plus sûrement que ceux d’Amon-Ra, car ils pénètrent jusqu’au cœur ; ses cheveux, qu’elle laisse croître librement, couvrent son front d’une ombre étrange, et jamais sa bouche close ne sourit…

— Tu veux parler de Menko-Pira, la prêtresse d’Amon ? dit un des Divins Pères.

Et celui qui interrompait, la main crispée sur la tête de gazelle qui décorait le bras de son siège, se penchait anxieusement.

Mais le Premier Prophète, sans lui répondre, continua :

— Cette femme est plus effrayante que les lions à jeun, que les chars de guerre, que les fléaux du ciel ! Elle est plus consolante que l’aurore, plus désirable que la richesse… Elle est telle, enfin, que moi-même, glacé par l’âge, je ne puis la voir sans trouble, ni parler d’elle avec calme. Cette femme porte en elle la toute-puissance. Il faut la donner au roi.

Aussitôt, comme sous une rafale brusque, les tuniques blanches des prêtres, réunis en conseil, s’agitèrent. Tous, incapables de parler, protestaient du geste : les larges manches s’éployaient comme des ailes ; un bourdonnement montait, une réprobation unanime s’exprimait par les mains ouvertes, tendues en avant. Enfin les voix obéissant, ils crièrent :

— Non ! non !

Et, hors du brouhaha confus, des phrases volaient :

— La bien-aimée d’Amon !

— La fleur mystérieuse du temple !

— Elle appartient à tous, si nul ne la possède !

— La radieuse vierge ne doit pas partir.

Beaucoup riaient, comme l’on fait pour narguer la peur.

Mais le Premier Prophète leva sa longue canne en ébène d’Éthiopie incrusté d’or, il tint haut son bras immobile, et peu à peu l’agitation s’apaisa ; les prêtres reprirent leur pose impassible, les paumes sur les genoux, dans les plis rigides des robes pâles.

Le vieillard laissa un instant régner le silence, dans la pénombre de la salle aux piliers puissants fleuris de lotus et de palmes, puis il parla :

— Votre émotion me confirme dans ma volonté, dit-il : le pouvoir de cette femme est infini, elle seule peut nous sauver… sauver les Dieux !

Toutes les têtes rondes, bleuies à la place rase des cheveux, eurent un sursaut, se tournèrent vers le Premier Prophète et les yeux s’élargirent.

— Sauver les Dieux ?

Un des Divins Pères s’écria :

— N’est-ce pas un blasphème que de les supposer en danger ? les Dieux très grands, très puissants, maîtres du monde ?

D’autres dirent :

— L’impie est puni par le ciel dans ses enfants et dans ses petits-enfants.

— Celui qui ne se courbe pas, qui ne baisse pas ses yeux mortels devant la splendeur d’Amon-Ra est frappé d’aveuglement.

Le pontife haussa la voix impatient :

— Ne répétez pas ici des formules faites pour la foule !… Sur terre il n’y a que les images des Dieux, des images faites par nos mains ; c’est nous qui sommes les garants de leur puissance, les trompettes de leur gloire, la milice invincible qui les couvre, les impose au monde. À nous de tenir haut leurs étendards, à nous de les défendre et de les venger !

— On les a donc outragés ?

— Le roi les délaisse, les méprise.

— N’est-il pas venu tout dernièrement, en grande pompe, rendre hommage à Amon-Ra ?

— Il est venu plutôt comme pour un suprême adieu. Il n’a pas prononcé de prière, n’a pas tendu ses mains ouvertes chargées d’offrandes. Sa tête, orgueilleusement, se dressait, ses yeux dardaient un défi, et sur ses lèvres courait le frisson d’un insultant sourire. Même il n’a pas rompu le sceau, qui scelle à son nom la porte du tabernacle où habite le Dieu suprême ; le tabernacle est resté fermé, l’empreinte royale est intacte ; à jamais, peut-être.

— Tes yeux, troublés par l’âge, ne t’ont-ils pas abusé ?

— Le gypaète qui, perdu dans le ciel, voit sa proie et fond sur elle, n’a pas le regard plus sûr que le mien ! s’écria le pontife. J’ai vu, sous l’aspic de la coiffure royale, dans les pensées du maître, qui sont des chaînes pour tout un peuple immense, j’ai vu monter l’orage ; j’ai prévu des choses redoutables… et ces choses sont arrivées.

Sa voix tremblait un peu quand il reprit, répondant aux muettes stupeurs qui l’interrogeaient :

— Depuis l’aurore de cette journée, Apitou n’est plus la capitale de l’Égypte !

Et il baissa la tête, comme accablé par le poids des paroles dites, par la nouvelle révélée, prenant corps, par la certitude affirmée, de ce qui était certain.

Tous les prêtres, debout maintenant, l’entouraient. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Elle s’avança, par les salles désertes du temple, marchant lentement, entre les monstrueuses colonnes, si grosses, si hautes, qu’elles semblaient des tours. Ses regards frôlaient distraitement leurs surfaces bombées, que la nuit lumineuse confusément éclairait, et autour desquelles, des dieux, des rois et des prêtres, peints dans diverses attitudes, semblaient tourner comme pour se cacher ; et derrière les piliers, de longues traînées d’ombre fuyaient.

Une frange de perles, au bas de sa robe, rebondissait sur les dalles avec un bruit d’averse, et du bout de son bouquet elle frappait çà et là, semant sa route de pétales brisés.

De loin, en silence, ses servantes la suivaient, la perdant, puis la retrouvant, à travers la grandiose et formidable demeure, où elles étaient si petites que leurs fronts n’atteignaient même pas le haut du lotus épanoui qui formait la base des colonnes.

Enlaçant leurs bras, elles se serraient l’une contre l’autre, par peur de toutes ces choses gigantesques, que la nuit et la lune grandissaient encore, et à cause aussi de ces êtres innombrables, à têtes de bêtes, à coiffures prodigieuses, qu’elles connaissaient bien pourtant, mais qui, en ce moment, leur paraissaient changés. Elles n’osaient pas les regarder franchement : alors, elles croyaient les voir glisser le long des parois, les suivre furtivement avec des regards hostiles.

Mais la prêtresse d’Amon descendit quelques marches, hors des portiques, dans la lumière nue de la grande cour ; et les suivantes hâtèrent le pas, rirent à la lune, qui fit s’évaporer leur effroi.

La vaste esplanade était fermée d’un côté par le temple neuf, dont on apercevait les lourdes colonnes sculptées, et que précédaient deux colosses de granit, portraits du roi fondateur de l’édifice. En face, dans la muraille de l’enceinte, se dressait une très haute porte flanquée de deux tours carrées, à parois obliques, qui la dépassaient encore. C’était là l’entrée principale du domaine d’Amon-Ra.

Le battant de pierre était clos et les gardiens sommeillaient, sans doute.

La prêtresse marcha vers l’enceinte et gravit l’escalier qui conduisait sur les murailles.

La vue découvrait de là un espace infini : toute la ville, tout le ciel et le fleuve, qui, le premier, attirait le regard. Il luisait comme un glaive au milieu des douces teintes paisibles des rues, des places, des demeures.

Au pied des murailles, en face de la grande porte, commençait l’avenue dallée, bordée de sphinx à tête de bélier, qui s’étendait, à travers la ville, jusqu’à l’entrée d’un autre temple d’Amon-Ra, dont les murailles bordaient le fleuve.

On distinguait, entre les pattes des premiers colosses, s’appuyant du dos à leur poitrail, la statue géante du roi Ra-Ma-Neb Amen-Hotep, fondateur des deux temples ; mais, de sphinx en sphinx, la statue diminuait, à la taille d’un homme, puis à celle d’un enfant, puis elle n’était plus rien, et les béliers eux-mêmes disparaissaient, tandis que le large ruban de la route dallée était encore longtemps visible.

Menko-Pira ne regardait pas l’avenue sacrée, ni les temples, ni le fleuve, ni la ville. Se renversant la tête, elle ouvrait ses yeux sur le disque éblouissant, qui roulait dans le ciel ; elle le regardait avec obstination, comme si elle eût voulu le prendre pour miroir, y mirer sa face.

Ses bras blancs, elle les tendait vers l’astre, joignant les mains, les crispant l’une contre l’autre, et des phrases entrecoupées mouraient sur ses lèvres :

— Non, tu n’es pas le dieu Aah, ni Khons, ni Thoth, ni personne… esclave !… esclave inerte, sans vie !… tu n’es rien, rien que le sceau qui ferme l’invisible, trop haut pour que nous puissions l’atteindre, le briser !

Mais quelqu’un venait, au loin, comme un fantôme, sur le chemin des murailles.

Elle redevint impassible, regarda celui qui s’avançait et reconnut le Premier Prophète d’Amon.

Quand il fut tout proche, elle tendit ses mains vers lui en le saluant.

— Je te cherchais, ma fille, lui dit-il, je savais te trouver ici, rafraîchissant ton front dans la brise qui court sur la haute muraille. Je savais te trouver solitaire, sous le ciel lumineux ; gazelle farouche dont tous sont avides et qui te dérobes à tous. Si j’interromps ce soir ta rêverie, c’est que j’ai de graves paroles à te faire entendre.

Elle dit :

— Je t’écoute, Prophète.

Alors il s’avança jusqu’au bord du rempart, regarda un moment, en silence, devant lui, puis il étendit le bras vers la ville.

— D’ordinaire, les soirs de pleine lune, dit-il, c’est fête dans Apitou. Sur toutes les places, à tous les carrefours, on danse, on se divertit aux sons des musiques, le fleuve Hapi est couvert de barques chargées de chanteuses et sur les berges circule lentement la foule réjouie. Mais, vois, ce soir, le fleuve est nu sous la lune, aucune barque ne monte ni ne descend ; nul bruit de musique ne s’élève, et, là-bas, les demeures royales sont obscures et vides…

— Pourquoi ?… dit-elle, subitement anxieuse, il n’y a pas de guerre : le roi est dans sa demeure.

— Non, non, sache-le, il n’y est plus, il a quitté le palais et la ville. Avec lui sont partis, Royale mère, Royale épouse, Royales filles, princes, princesses, chefs guerriers, scribes et magiciens, serviteurs et servantes, et les chevaux et les chars, emportant les trésors, les parures, les provisions, toutes les bonnes choses !…

Elle demanda :

— Est-il parti pour toujours ?

— Peut-être, dit le pontife en appuyant son regard sur la jeune fille.

— Où donc va le roi ?

— Il va, pour adorer un dieu nouveau, dans une ville nouvelle, qu’avec grand mystère il a fait édifier, par tout un peuple d’esclaves. L’orgueil a gonflé son cœur, l’impiété a souillé son esprit, longuement il a médité le sacrilège, et voici que, reniant le dieu suprême, il découronne Pa-Amon-la-Grande, la demeure d’Amon, la cité superbe, aux temples innombrables ; il déserte le sanctuaire trois fois sacré du Dieu des Dieux, pour élire et glorifier un autre Dieu, une autre ville !

La prêtresse regardait ardemment, au loin, les palais sombres et déserts ; son cœur battait plus vite, elle prêtait l’oreille aux murmures confus et assourdis du peuple d’Apitou, de la cité déchue et consternée.

— Il faut que le roi revienne, s’écria le vieillard en frappant de son poing le granit de la muraille, il le faut !

Elle dit :

— Qu’Amon-Ra fasse un miracle !

— Il le fera, et pour cela, il se servira de toi.

— De moi !…

— Prêtresse d’Amon, n’es-tu pas sa fille bien-aimée ? sa préférée entre toutes ? N’es-tu pas éclose dans l’ombre et le mystère de son temple ? sous le rayonnement de sa gloire ? Nourrie par les offrandes et la chair des sacrifices, bercée aux sons des hymnes, imprégnée d’encens, instruite et initiée par les scribes sacrés, l’essence du dieu vit en toi… en toi si belle, si blanche et si grave ; en toi, femme inquiétante et merveilleuse, qui semble inconnue à ceux-là mêmes qui t’ont élevée.

— Que puis-je donc pour ramener le roi au dieu et à la ville ?

— Ô enfant ! ignores-tu ta puissance ? Ne vois-tu pas l’ardente convoitise dans les regards qui te touchent ? Les prêtres oublient leur rêve divin pour rêver à toi. Sans toi le Temple leur semblera plus vide que si la barque d’Amon avait quitté le tabernacle.

— Oui, dit-elle, tous désirent ma chair, tous m’ont demandé de faire avec eux un jour de bonheur, tous m’ont menacée de violence.

— Mais ils te protègent les uns des autres, ils veillent, pour que nul ne te prenne. N’as-tu pas vu leurs faces inquiètes collées aux grillages, quand tu passais par les portiques ? Ne les as-tu pas devinés, se glissant furtivement dans l’ombre des piliers, pour te suivre ; et, en ce moment, ne sais-tu pas que de tous les points d’où on peut nous voir des regards ardents nous guettent ?

— Qu’importe ? dit-elle, qu’espères-tu de moi ?

Le prophète répondit d’une voix lente :

— Je veux te donner au roi.

Un instant elle demeura muette, les yeux clos, la respiration coupée, puis elle dit :

— C’est bien… J’attendais ce jour. Ma destinée est d’aller vers lui !… · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · On eût dit de grands oiseaux, affolés par un orage · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · sur les tours en hurlant · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · pleurait, contre l’épaule d’un autre · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · à plat sur les dalles, se cachant la tête sous un pan de leur · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · se couvrant de cendre, déchirant · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Amon, ou le maudissant · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · le cortège · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · une ligne d’hiéroglyphes sur une bande de papyrus · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · et Har-Kheb, le porte-encens, aux yeux de candeur · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·



Le fleuve était un fleuve d’or, sous l’or du ciel crépusculaire, et les rameurs de la barque royale creusaient des déchirures noires et bleues dans l’or uni pareil au ciel.

Le bateau remontait lentement, vers l’est, avec toute la lumière derrière lui ; aussi paraissait-il roux et comme brûlé, et le roi, couché à l’avant, sur des nattes et des coussins, ressemblait à un sphinx de bronze.

Très nombreuses, d’autres barques, moins grandes, suivaient à la file, et on eût dit les vertèbres d’un grand serpent se déroulant sur l’eau d’or.

Le Roi du Midi et du Nord, Seigneur de la Double Terre, Ra-Néfer-Khepru ua-n-ra, Fils du Soleil, Vivant de Justice, Seigneur des Diadèmes, dans une complète immobilité, regardait de ses yeux fixes, plus loin que tout l’espace devant lui, dans le mystère de son rêve.

Les musiciens, debout à l’arrière, étouffaient sous leurs paumes les dernières vibrations des harpes, dont la mélodie avait rythmé le mouvement des rameurs ; sous le tendelet de la cabine, les familiers du roi, assis, le menton aux genoux, se taisaient. La barque glissait sur l’or du fleuve, et la haute proue recourbée formait, avec son reflet, l’apparence d’une large bouche, qui semblait boire l’eau, silencieusement.

Mais quelque chose parut sur le fleuve du côté de l’Orient.

On eût dit une embarcation descendant le fil de l’eau, venant à l’encontre de la barque royale.

Comment cela se pouvait-il ? L’ordre était : que le fleuve soit désert devant la promenade du maître.

Cette audacieuse barque faisait face à la lumière, flamboyait comme un miroir d’or au soleil. Elle glissait vite, aidée par le courant, et déjà le roi l’avait vue.

Les hommes d’armes de l’escorte n’osaient devancer le maître ; mais leurs embarcations quittèrent la file, s’espacèrent pour barrer le fleuve, les coupables ne pouvaient échapper.

Tout à coup, le roi se dressa, laissa échapper un cri.

— Isis ! Isis ! c’est elle ! ils envoient la déesse pour les venger !

Une femme était debout, à l’avant de cette barque qui s’approchait.

Autour d’elle, des trames légères volaient, soulevées par la rapidité de la course. Tout enveloppée de soleil, elle semblait surhumaine, avec ses yeux larges et fixes, qui absorbaient la lumière et la renvoyaient plus belle.

Au cri du roi, quelqu’un s’élança hors de la cabine. C’était Apiï, l’ancien grand prêtre des Dieux déchus, maintenant scribe royal et intendant de la Grande Maison. Ayant aperçu cette barque et cette femme, il s’approcha du roi et lui dit à demi-voix :

— Que Ta Majesté ne craigne rien : je connais celle-ci : elle est fille de Menkera et prêtresse dans le Temple d’Amon. Sans doute le Premier Prophète l’envoie vers toi, pour te séduire, et te ramener à ses Dieux.

— Je songeais, dit le roi : je parlais en moi-même ainsi : « Pourquoi, s’ils existent, ces Dieux que j’outrage, pourquoi ne viennent-ils pas me punir ?… » Alors j’ai vu cette femme merveilleuse, et j’ai cru que c’était Isis.

Les hommes d’armes avaient cerné la barque, et Menko-Pira tendait ses mains aux liens.

— Qu’on s’approche, dit le roi.

Et quand elle fut tout près, il regarda longuement l’apparition, qui, même réelle, lui semblait surnaturelle, et elle le regarda aussi, ne baissant pas les paupières devant le royal et tout-puissant regard.

Le roi dit lentement, comme s’il pensait d’autres choses que ses paroles :

— Tu venais en conquérante, enfreignant les ordres ; mais te voilà prisonnière.

Elle éleva ses mains liées, d’où pendaient les cordelettes.

— Je venais pour être prise : vous m’obéissez en me capturant.

— Je sais… Tu m’apportes la souffrance : tu viens me tenter, m’altérer de ton corps délicieux, pour le refuser à ma soif, si je ne renie pas ce que tu veux que je renie. Tes yeux resplendissent comme des astres ; cependant, tu le vois, je lis à travers tes yeux.

— L’esprit voit toutes les choses de la terre par les prunelles ; mais nul ne voit, de l’autre côté des prunelles, les choses de l’esprit.

D’une voix faible, il dit :

— Sache que je ne faiblirai pas.

Et, après l’avoir contemplée longtemps en silence, il ordonna :

— Qu’on la délie et qu’elle soit mise au rang des princesses.

Puis il fit signe de repartir.

De nouveau, les rames creusèrent des déchirures noires et bleues dans l’or de l’eau qui pâlissait, et la haute proue recourbée de la barque, figurant avec son reflet une large bouche, silencieusement se remit à boire le fleuve.



· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · comme s’il l’oubliait · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · présente · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Le soleil, par delà les nuages · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · invisible · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · éclairant tout · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · le cœur de la reine · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Des jours et des jours · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·



Apiï tendait les paumes de ses mains vers le roi, s’inclinait :

— Ô ! Pharaon, Vie, Santé, Force ! l’envoyé du roi d’Assyrie est arrivé. Il est chargé d’une tablette d’argile, accompagné d’un interprète, et d’esclaves qui portent des présents. Dans la haute salle il attend Ta Majesté, et les heures s’écoulent.

— J’ai changé maintes choses en mon royaume, dit le Pharaon ; celle-ci encore : je n’irai pas dans la haute salle. En ce pavillon paisible, au milieu des frais jardins, amène-moi l’envoyé royal, c’est ici qu’il aura audience.

L’intendant de la Grande Maison ne laissa voir aucune surprise ; il s’éloigna. Bientôt après, l’envoyé parut, avec sa suite, s’avançant, d’un pas cadencé, dans l’allée bordée de lotus.

Tous ceux qui passaient à portée de la vue, curieux, s’approchaient, pour examiner ces étrangers, dont l’aspect singulier étonnait. Ils avaient la peau claire, des barbes pointues et frisées, de longs cheveux sous des bonnets coniques, et ils étaient vêtus de lourdes robes qui les couvraient jusqu’à la cheville et que serraient à la taille de belles ceintures.

Le messager, plus âgé que ses compagnons, soutenait des deux mains, accoté à sa poitrine, le message royal, gravé sur une tablette d’argile d’un brun clair.

Il s’arrêta sur les marches du pavillon dans lequel, solitaire, le Pharaon méditait, se prosterna ; puis, à un signe du maître, l’interprète s’avança et traduisit le message.

« Au très grand roi Nepkhurriya, roi du pays de Mitsri, mon maître, mon Dieu, mon Soleil ! Moi, Burnaburiash, roi d’Alasiya, ton serviteur, la poussière que tu foules, je me prosterne sept fois sept fois. Sois toujours le préféré de tes Dieux !… »

Le Pharaon, d’un geste, l’interrompit :

— Dis à mon frère le roi d’Assyrie qu’il n’y a plus de Dieux en Égypte, si ce n’est Atonou, le seul Dieu. Dis-lui que ma nouvelle ville est nommée « la demeure d’Atonou » et que mon nom est désormais : le Resplendissement d’Atonou.

L’interprète traduisit les paroles du roi, et le messager dissimula sa stupeur.

On poursuivit la lecture de la lettre, et le Pharaon accepta les présents de son frère Burnaburiash : l’or et les pierres. précieuses, dix attelages, dix chars de bois, trente eunuques. Il consentit à lui envoyer ce qu’il demandait : de l’ivoire, du métal, en grande quantité, pour les travaux d’orfèvrerie, dont une partie serait renvoyée en Égypte ; il lui pardonna d’avoir omis de le saluer avec sollicitude au moment d’une grave maladie, puisque le roi d’Alasiya déclarait être resté ignorant de cette maladie, aucun étranger n’en ayant transmis la nouvelle ; et le Pharaon s’engagea à rechercher et à punir les malfaiteurs qui, sur la terre d’Égypte, avaient dévalisé l’envoyé babylonien nommé Tsalmu, chargé de présents.

Mais, à la demande d’une alliance entre le roi d’Assyrie et une personne de sa maison, il répondit :

— Hors du royaume, la fille du roi d’Égypte ne sera donnée à personne. Elle doit vivre dans le pays où resplendit Atonou, le Dieu unique.

L’Intendant des plaisirs du roi vint annoncer que l’heure de se délasser et de se divertir était l’heure présente.

Par groupes, sous les platanes et les sycomores, les familiers du maître parurent.

De jolies barques, chargées de musiciennes et de chanteuses, glissèrent sur les lacs et les bassins encombrés de lotus ; d’habiles nageuses, rejetant leurs tuniques transparentes, s’élancèrent dans les eaux limpides.

Des kiosques ajourés, dont les boiseries étaient peintes de vives couleurs et d’or, apparaissaient de toutes parts à travers les feuillages, les treilles et les buissons. Des serviteurs éthiopiens en gravirent lestement les degrés, y portant des plateaux chargés de friandises, de fruits, de boissons fraîches.

Puis la Royale épouse Néfrou-Atonou-Nefer-tii, s’avança appuyée sur Méri-Atonou, la Royale fille, l’aînée des princesses, et elles vinrent dans le pavillon du roi.

Presque aussitôt, un bruit de crotales et de flûtes se fit entendre, et le Pharaon se leva du lit où il était étendu, vint jusqu’au haut des marches.

C’était pour faire honneur à sa Royale Mère, la belle Taïa, l’illustre veuve du glorieux roi Ra-Ma-Neb Amen-Hotep.

Elle approchait lentement, ayant auprès d’elle la princesse Set-Amen, sœur aînée du roi, et accompagnée d’une suite brillante. Tandis que la reine et la princesse Méri-Atonou étaient simplement vêtues de tuniques légères et n’avaient pour ornement qu’un lotus bleu sur le front, Taïa, belle toujours, et passionnément coquette, était parée avec une recherche délicate : elle avait pour coiffure le vautour au plumage d’émaux, emblème de la maternité royale, surmonté encore d’une couronne de palmes, portant un épervier d’or, et deux aspics, symbole de la double qualité : Royale Épouse et Royale Mère. Sa robe à manches évasées était de lin blanc d’une finesse admirable, traversée d’étroites rayures, alternativement mates et diaphanes, et ourlée d’une mince frange rouge ; la ceinture brodée était bleue et rouge. Et la reine portait encore un magnifique gorgerin à triple rang et des bracelets en lapis vrai.

Mais, bien plus que sa parure, son beau visage retenait les regards. Il avait une grâce, une expression tendre et malicieuse, qui la laissait toute jeune en dépit des années. Tant d’amour, tant de ferveurs enthousiastes, l’avaient enveloppée durant sa royauté, que ses yeux en gardaient à jamais une langueur ravie. Son sourire creusait les coins de sa bouche, qu’une moue narquoise relevait aussi quelquefois. On la sentait toute-puissante, mais bonne ; ses caprices avaient fait loi, elle n’en avait jamais eu de cruels ; elle était fantasque, orgueilleuse et frivole, non tyrannique. Ce qu’elle avait voulu et obtenu de tous, c’était l’admiration extasiée, l’amour.

Son royal fils, avec un front plus lourd de pensées, plus de force et plus de fermeté, était son exacte image, aussi beau qu’elle était belle.

Il l’aida à gravir les marches, l’attira près de lui sur le lit de repos, où elle se tint un peu raide et droite, à cause de sa haute coiffure.

Elle sourit à la reine et à Méri-Atonou, puis, tout de suite, frappant l’une contre l’autre ses mains délicates, elle s’écria :

— Quelque chose d’heureux ! Mon harpiste aux doigts agiles, qui sait de si gracieux chants, a inventé, aujourd’hui, un nouveau mode de poésie, qu’avant lui personne n’a connu. Il a composé, sur ce mode, un poème. Il faut que Ta Majesté l’entende : c’est un chant d’amour. Joli, joli !…

Elle fit un signe, et le harpiste s’avança jusqu’au pied de l’escalier, tandis que des serviteurs apportaient, après l’avoir débarrassée de son étui de cuir vert, la harpe, ornée à sa base d’une tête royale.

L’artiste, allongeant ses bras nus, fit vibrer les cordes et chanta, tandis que Taïa, à voix basse, faisait remarquer à son fils que chaque verset du poème commençait par un nom de fleurs et que la sonorité du mot, d’une façon très ingénieuse, trouvait un écho dans l’un des mots suivants.

Le poète chantait ainsi :

Ô ! acacia du bien-aimé ! qu’agaça la brise, tandis qu’il passait devant moi, serrant la tige du bout de ses doigts pareils aux pétales !… Que ne suis-je le souffle qui caresse tes doigts, ils caresseraient mes lèvres !

Ô ! prunellier de mon frère ! dont les prunelles liées par mon regard, dardent vers moi des rayons d’amour. Ton pas se ralentit à ma vue, au même moment où ta présence arrête mon sang dans mes veines.

Ô ! papyrus du bien-aimé ! alors que par ruse il parle à des indifférents, disant ce que je dois savoir !… Tes paroles, pierres précieuses qui s’égrènent, je les recueille avec l’avidité qu’aurait un mendiant.

Ô ! Marjolaine de mon frère ! tandis* qu’il marche auprès de moi, se faisant, avec les guirlandes, un double collier pour se rendre au festin !… À moi, tu es le festin : le breuvage enivrant, c’est le son de ta voix !

Ô ! lotus bleu du bien-aimé ! quand il ôte une à une les fleurs de ma coiffure et les cache sur sa poitrine !… Je suis jalouse de ces fleurs, n’est-ce pas ma place qu’elles occupent ?

Ô ! pourpier de mon frère, à l’heure où s’empourpre le ciel, alors qu’il m’entraîne, m’enferme en ses bras ! Comme le soleil au-dessus de la nuit, mon cœur, tout rouge et brûlant, reste suspendu, avant de s’abîmer dans ton amour !

La reine et Méri-Atonou furent charmées par la forme nouvelle du poème ; le roi déclara qu’il la trouvait originale, et que, pour récompenser le poète préféré de sa mère, il lui accordait la décoration du Lion ; il pouvait réclamer le collier d’or, et prévenir le scribe royal, afin qu’il écrivît le décret sur le papyrus.

Taïa, heureuse, caressa le menton de son fils ; et lui, l’entourant de ses bras, s’écria :

— Royale mère à la longue durée, toi qui m’aimes et que j’aime, raconte-moi, une fois encore, les choses singulières et audacieuses dont mon père illustre étonna le royaume.

Elle, souriante, répondit :

— J’étais seule dans le jardin fleuri de la petite maison de mes parents, en mon lointain pays de Tamahou. Tout à coup la palissade s’écroule, les branches se brisent, un lion bondit. Par la même brèche s’élance un jeune homme, pareil à un dieu, qui terrasse le lion, le tue. Moi, je me pâmais de frayeur. Mon père, Iouaa, et ma mère Touaa, étaient accourus. Agenouillés près de moi, ils maudissaient le beau chasseur. Alors seulement il nous aperçut ; il posa son « regard sur moi, et quand je rouvris les yeux, s’approcha pour me consoler. Nos regards se croisèrent, une flamme pareille nous brûla le cœur, nous ne savions plus en quel lieu du monde nous nous trouvions… Confusément je vis que le jardin s’emplissait d’une foule superbe, que mon père et ma mère s’étaient prosternés, le front contre terre… Mon âme flottait comme dans un rêve… j’entendis qu’il disait : « Celle-ci n’est pas de race royale, mais je la tiens pour divine et je ne ferai de jour de bonheur avec aucune autre. Par moi elle sera souveraine de la Double Terre, ma royale Épouse, mère des rois futurs. » Et le Pharaon, en dépit des traditions, et de tout ce qu’on put lui dire, lit ainsi. Ra-Ma-Neb-Amen-Hotep prit pour femme, » l’humble Taïa, la créa reine, et par son amour lui fit une vie enchantée…

Taïa s’arrêta, tout émue.

— Tu pleures, mère ?

— Ne m’a-t-il pas quittée, le bien-aimé ? Celui qui, même simple chasseur de lions, m’eût rendue plus heureuse qu’une reine !

Mais déjà elle souriait :

— Que faut-il te redire encore ?

— Comment mon père traita les Dieux.

— Il les combla de richesses, couvrit le royaume de temples superbes ; puis… c’est cela surtout que tu veux entendre… il se déclara dieu lui-même et me fit déesse. Il nous construisit un temple, à Soleb, en Nubie ; on nous fit des sacrifices, et nous-mêmes nous vînmes nous adorer, tendant nos mains chargées d’offrandes !…

— C’était là le premier coup porté aux Dieux, dit le roi. Personne n’a compris l’ironie secrète de cette apparente folie : après tant d’obscurs symboles, de dieux à têtes monstrueuses, d’animaux divins, pourquoi pas l’homme divinisé, même de son vivant, s’adorant lui-même, suppliant sa propre image ? Devant le sacrilège, tous les vains simulacres, de bois, d’or, ou de granit, n’ont pas eu un éclair dans leurs yeux vides. Osiris n’a pas levé son fouet, Amon-Ra n’a pas mis le feu au temple.

— Et cependant, dit Taïa, tu les crains encore, ces dieux reniés. Ta volonté, par instants, chancelle : l’autre mois, sur le fleuve, cette prêtresse d’Amon ?…

— Je les renverse, et j’ai peur qu’en tombant ils ne m’écrasent. La vie d’un homme, est-ce assez pour détruire tant de dieux, inébranlables depuis tant de siècles ?

La reine Néfrou-Atonou-Néfert-Tii, caressante, se pencha vers le roi.

— Royal Époux, dit-elle, cette femme hélas ! si belle, je la redoute : N’y pense plus, n’est-ce pas ? N’aime que moi !…

— Mon cœur est blessé, dit le roi, mais elle, je ne l’ai pas revue.

Les plus jeunes des princesses, tout enfant, encore, jouant à différents jeux, dans les jardins et courant entre les plates-bandes, étaient arrivées jusqu’auprès du kiosque royal. L’une d’elles, tout à coup, se mit à pousser des cris de colère, mêlés de pleurs, et grimpant rapidement les marches, elle vint se réfugier entre les genoux du roi.

Un enfant, un peu plus âgé qu’elle, la poursuivait ; s’arrêta, assez décontenancé, au sommet de l’escalier.

— Le méchant ! il m’a battue ! criait la petite Néfrou-Ra, dont les beaux yeux roulaient des larmes.

Le jeune garçon, regardant la royale assistance d’un air intrépide, dit :

— Elle m’a cassé mon crocodile de bois.

— D’où vient cet enfant ? s’écria le roi, comment le laisse-t-on approcher de mes filles ?

La princesse Méri-Atonou, qui était couchée auprès de la reine, se souleva vivement.

— Père, dit-elle, c’est mon fils.

— Ton fils ! J’ignorais qu’une royale princesse de ma maison eût un fils avant d’être mariée ; le savais-tu, Néfrou ?

— Je le savais, répondit la reine en souriant.

— Eh bien, fais-moi connaître ton fils, dit le roi, qui d’abord courroucé, riait maintenant.

La nourrice royale Tiaï, avait rejoint la petite Néfrou-Ra, qui ne pleurait plus, et elle remmena.

— Père, dit Méri-Atonou, voici plusieurs années qu’il est mon fils, mais Ta Majesté était préoccupée de si graves choses, que je n’ai pas trouvé le moment de te parler de lui. Il est beau, n’est-ce pas ? Mais combien violent et indomptable ! Il me semble être, en face de lui, comme une gazelle qui aurait allaité un lion.

— D’où te vient-il ?

— Un soir, avec mes filles, je marchais sous les palmiers, le long du fleuve. J’entendis des cris plaintifs et étouffés, que je pris pour ceux d’une bête blessée. Mais voici : dans le fouillis des roseaux et des lotus, un coffre en papyrus tressé, enduit de poix et de bitume, s’était arrêté ; et l’on devinait, dedans, un être qui se débattait, frappait des poings, agitait ses pieds, criant de toute sa voix et hâtant par ses mouvements de détresse l’engloutissement du fragile bateau… N’est-ce pas, père, comme cela ressemble à une des légendes des anciens dieux ? celle où le corps d’Osiris, enfermé dans un coffre, est poussé par les flots aux pieds d’Isis !… Une de mes suivantes dut entrer dans l’eau jusqu’aux cuisses pour atteindre le coffre, et on me l’apporta. Celui qu’il enfermait était bien vivant. C’était un bel enfant de quelques mois, que je reçus comme un don d’Atonôu. Je l’appelai : Nohemtou-Em-Mou, puisque je l’avais sauvé de l’abîme des eaux. C’est ainsi qu’il fut mon fils.

La Royale Mère, tout attendrie, s’écria :

— Quels sont donc les malheureux, assez indignes, pour abandonner ainsi leur enfant ?

— Il est né d’une de ces tribus étrangères qui nous servent et travaillent pour nous, dit Méri-Atonou ; peut-être sa mère est-elle morte, ou trop pauvre pour l’élever.

— Comme il écoute et de quels yeux il nous regarde ! dit la reine. On dirait des yeux d’épervier.

— Les prédictions lui annoncent une vie très longue, et une gloire sans fin.

— Comment élèves-tu ce fils ? demanda le roi qui, d’un regard profond, étudiait l’enfant.

— Interroge-le, père, dit Méri Atonou en relevant fièrement la tête.

Le Pharaon attira tout près de lui le fils adoptif de sa Royale Fille.

— Qui est Dieu ? lui demanda-t-il. Sans hésiter, l’enfant répondit :

— Adonou.

— Pourquoi prononce-t-il ainsi ?

Méri-Atonou expliqua :

— Il a tant sangloté dans sa crèche humide qu’il lui est resté un défaut de parole.

— Que sais-tu d’Atonou ? reprit le roi.

— C’est l’Éternel, le Dieu vivant, le Dieu unique ; par sa parole il a créé le ciel, il a créé la terre et tout ce qui est à sa surface, les hommes, les animaux et les plantes.

Sous quelle forme l’adore-t-on ?…

— Sous la forme d’un disque flamboyant, dardant vers la terre ses rayons.

— Et les autres Dieux ?…

— Il n’y a pas d’autre Dieu qu’Adonou, le vrai Dieu.

L’enfant avait répondu, cette fois, avec une énergie singulière, presque avec colère. Khou-n-Atonou eut comme un frisson de joie. Il posa sa main droite sur la tête, du jeune étranger, et d’une voix grave, voilée d’émotion, il lui dit :

— Ô toi, fils de ma fille ! entré comme par miracle dans ma maison, sois l’esprit par lequel ma volonté se projettera vers l’avenir. On m’a prédit que je n’aurai pas d’héritier mâle, et l’âme des femmes est changeante, soumise aux désirs de l’époux. Nul ne gardera ma pensée si, après ma mort, ceux, qui grondent sourdement maintenant, éclatent contre moi en hurlements de haine. Ils relèveront les images de bois et de pierres, ameuteront le peuple, voileront le vrai Dieu, et voudront effacer mon nom de la mémoire des hommes. Ô toi, que ma fille a sauvé de l’engloutissement, s’il est vrai que tu doives vivre de longs jours, en tous lieux, en tous temps, à travers la détresse ou le triomphe, souviens-toi du Dieu unique, souviens-toi d’Atonou, l’Éternel !

Le Pharaon avait ordonné :

« Que la prêtresse, venue d’Apilou pour me détourner de mon Dieu, assiste à la cérémonie célébrée en l’honneur d’Atonou, dans le Grand Temple de la ville. »

Et l’intendant de la Grande Maison, Apiï ? ancien prêtre d’Amon, qui connaissait Menko-Pira et l’avait dénoncée au roi, vint vers elle pour lui porter l’ordre.

Et de la demeure somptueuse qu’on lui avait donnée, bien pourvue de toutes les bonnes choses, dans l’enceinte des palais, la prêtresse se mit en route, montée sur un char léger, en bois de sycomore plaqué d’argent et orné de peintures. Apiï lui-même servit de cocher.

Il fit sortir le char de l’enceinte royale par la grande porte réservée aux princes. Elle était flanquée de deux sphinx en marche, qui avaient des ailes, et en avant de la porte, à l’extérieur, huit mâts, d’une prodigieuse, hauteur, laissaient pendre et flotter huit banderoles.

C’était l’aube, et toute la population de Kout-Atonou se dirigeait vers le Grand Temple, pour saluer le soleil levant. Le char conduit par Apiï, suivait l’Avenue Royale, qui longeait le fleuve ; et sur l’eau les barques étaient si nombreuses qu’elles la cachaient presque entièrement. Celles qui remontaient le courant déployaient des voiles carrées, celles qui le descendaient étaient conduites à la rame, et les matelots rythmaient leurs mouvements par le chant bien connu :

« En paix ! En paix ! auprès d’Osiris ! »

Mais brusquement ils se reprenaient et disaient :.

« Auprès d’Atonou !… »

On était au troisième mois de la saison des semailles, au mois de Phamenoth. La terre verdoyait, pleine d’expansion et de force. Sur l’autre rive, on apercevait des champs, où le blé, déjà, était haut.

L’Avenue Royale s’épanouissait en une vaste place, au centre de laquelle apparaissait le Grand Temple d’Atonou, qui ne ressemblait pas aux autres temples.

Il n’y avait ni enceinte, ni cour, ni avenue de sphinx ; l’édifice, qui ne contenait qu’une salle, se montrait tout entier et d’un seul coup aux regards. Il était surélevé par un massif de belles pierres lisses et avait la forme d’un carré long, garni, sur les côtés, de piliers carrés, décorés de peintures. Sur la façade, les colonnes étaient rondes et finement sculptées. Entre les piliers et le mur de la salle unique, tout autour du temple, régnait une galerie. Un escalier, entre deux murailles, montait vers la grande porte, qui était ouverte.

Derrière le temple, une aiguille de granit, merveilleusement haute, se dressait. Sa pointe était recouverte d’or et quand les premiers rayons du soleil la faisaient étinceler, la cérémonie commençait dans le temple.

— Il faut nous arrêter un instant pour laisser passer le roi, dit Apiï, en dirigeant le char vers la gauche de la place.

Tout aussitôt, deux chevaux ardents coiffés de plumes rouges et bleues, s’élancèrent d’une allure vive ; mais c’était la princesse Méri-Atonou, conduite par le noble Khai, grand intendant de sa maison.

Avec une avide curiosité, Méri-Atonou regarda, en passant devant elle, Menko-Pira, qui, pâle et impassible, ne semblait voir ni le temple, ni la princesse, ni la foule heureuse qui emplissait la place.

Quinze coureurs, sur trois rangs, précédaient le char du roi, qui s’avançait sans hâte. Khou-n-Atonou conduisait les chevaux, et la reine, debout auprès de lui, le tenait embrassé.

Menko-Pira tressaillit, leva les yeux vers le roi. Il la vit ; leurs regards se touchèrent ; les chevaux ralentirent leur allure. Mais le roi, brusquement, leur rendit les rênes ; et il passa, les sourcils froncés, mordant ses lèvres, tant fut violent l’effort qu’il dut faire pour arracher son regard et ne pas se retourner.

Nefrou-Atonou s’était serrée plus fort contre lui ; et elle, elle tourna la tête.

Les premiers rayons du soleil levant avaient touché la pointe d’or de l’aiguille de granit et le temple s’emplissait.

Dans la grande salle, aucune figure n’était sculptée ni peinte sur les parois des murailles, ornées de palmes et de fleurs, ni sur les colonnes qui s’épanouissaient en gerbes de lotus des nuances les plus douces, jaune clair, rose pâle et azur. Au fond du sanctuaire, seulement, était figuré un disque, dont le demi-cercle inférieur projetait un faisceau de rayons qui chacun se terminait par une main, deux doigts étendus.

Les autels, pour les vases sacrés et les fleurs, la table des pains de proposition, en bois d’acacia revêtu d’or, étaient rangés au-dessous du disque.

Sur deux sièges élevés, se faisant face, le roi, coiffé du pschent, et la reine, ayant sur la tête la haute mitre blanche, vinrent s’asseoir ; la princesse Méri-Atonou se plaça derrière son père sur un siège moins élevé, tandis que les deux autres filles du roi : Atonou-Mak, et Nefrou-Ra, debout, secouaient des sistres d’or.

En deçà du sanctuaire, surélevé de quelques marches, se tenaient les princes, les princesses, les grands, du royaume, les hauts fonctionnaires, les chefs de guerre ; puis les riches particuliers, les commerçants et la foule inconnue ; et, plus loin, hors la porte, sur le parvis, le peuple.

Dès que le premier rayon toucha la pointe d’or, et que les souverains montèrent à leur siège, des cris de joie furent poussés par toute l’assemblée ; les joueuses de harpe, de lyre et de tambourin, firent résonner leurs instruments ; puis, alternant avec la musique, le roi commença à chanter l’hymme à Atonou.

« Splendide est ton lever à l’Orient du ciel, ô Atonou ! Dieu vivant ! Seigneur de l’Éternité ! »

Et la foule s’écria :

« Tu resplendis, tu es bienfaisant, tu fortifies ce que tu aimes ! tu es grand, tu es superbe ! sur tous tu répands tes rayons ; pour vivifier les cœurs, tu brilles !… »

La reine et la princesse chantèrent :

« Tu remplis la Double Terre de ton amour, ô Dieu qui t’es formé toi-même ! C’est toi qui es le père et la mère de toutes les créatures. Leurs yeux, quand tu te lèves, voient grâce à toi, tes rayons illuminent la terre entière, tous les êtres exultent quand tu parais ; et, quand tu le couches à l’occident du ciel, ils se couchent, comme les morts dont la tête est enveloppée et qui sont murés jusqu’à la résurrection ! »

Et la foule :

« Tu te lèves à l’orient du ciel et les mains se tendent vers toi, les acclamations éclatent. Tu dardes tes rayons et la terre entière est en fête ; chacun chante, agite les crotales et les sistres, pousse des cris de joie ! »

La reine chanta seule :

« Ô disque vivant ! tu as créé à ton image ton fils vénéré : ra nefer khepru ua n Ra. Comme toi il est puissant et inspire la crainte ; sans cesse, tu l’embellis, tu le combles de tes grâces ! »

Le roi reprit :

« Moi, ton fils, je te glorifie, ô Atonou ! j’élève ton nom. Ta vaillance et ta puissance sont affermies dans mon cœur. Ô toi dont la forme est immortelle, par ta parole tu as créé le ciel et tu Tas étendu, pour t’y lever et voir toute ta création ; tu as fait la terre et tout ce qui est à sa surface, les hommes, les animaux domestiques, les bêtes sauvages et toutes les plantes qui fleurissent les campagnes ; toi, le Dieu unique, qui apparais résumant toutes les formes dans celle du disque flamboyant ! Vers les êtres que tu as créés, tu t’avances ; mais tu as formé leurs faces de façon qu’ils ne te voient pas, et nul ne te connaît, que moi, ton fils !…

Tandis que la musique continuait plus haute, le roi tendit une coupe, et, à travers une passoire d’or, la reine versa le vin.

Il fit les libations avec les cinq sortes de vin, avec l’eau et les deux espèces de bière ; puis il étendit les mains au-dessus des offrandes : les pains, les cuisses de bœuf, les oies grasses.

La reine offrit les légumes et les fruits ; et Méri-Alonou, les fleurs.

Alors, Atonou-Mak apporta au roi l’encensoir ; il avait la forme d’un bras dont la main tenait une petite coupe pleine de braise ardente. Néfrou-Ra jeta les grains d’encens rouge sur le feu, et la fumée odorante monta vers Atonou.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La cérémonie était terminée ; les assistants sortaient du temple.

Le Pharaon chercha des yeux Menko-Pira.

Il la vit, au premier rang, et fut surpris de l’expression rayonnante de son visage, qu’il s’attendait à trouver irrité et dédaigneux.

Tandis que tous s’éloignaient, elle restait immobile à la même place, les yeux levés vers le disque.

Tout à coup elle tendit les mains, dans l’attitude de l’adoration, et murmura :

— Ô ! Atonou ! Dieu unique ! Je me voue à toi !…

Le roi l’entendit, s’approcha d’elle, tout frémissant de joie, et lui dit :

— Prêtresse, ce soir, en ta demeure, attends-moi… · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · toute la famille royale apparut dans la galerie qui régnait autour du temple. Le peuple, qui l’attendait, poussa de longues acclamations.

Pareil au soleil lui-même, qui jette à la terre ses rayons bienfaisants, le roi jetait à la foule des présents. Colliers d’argent ou d’or, de jaspe ou de cornaline, bracelets d’ivoire, de lapis, de verroteries ; gorgerins à triple rang d’olives d’or, amulettes, scarabées, anneaux d’argent, et outen d’échange, en fil de bronze.

Les mains avides se tendaient, les bijoux volaient et ne touchaient pas le sol.

Méri-Atonou apportait, par piles, les colliers ; et les petites princesses, trépignant d’aise, couraient sur le large rebord de la balustrade.

C’était ainsi, à de certains jours, et le peuple bénissait son roi.

— Je suis venu, pour t’apporter ces lotus roses, qui ne fleurissent que sur les lacs d’Amon.

Mais les longs sourcils de Menko-Pira s’abaissèrent sur ses yeux irrités, et elle ne regarda pas les fleurs, tout humides et embaumées, que lui tendait le prêtre Aï.

Une suivante prit la gerbe, la mit dans un gracieux vase de faïence émaillée, qu’elle plaça sous le siège de Menko-Pira.

— Tu as donc quitté, pour moi, ton dieu ? dit la prêtresse.

— Sans toi il n’y a plus ni lumière ni joie, le temple est aussi lugubre que l’Amenti, et nous sommes tous comme des morts.

— Ce sont là de vaines paroles, et qui n’atteignent pas mon cœur.

— De vaines paroles ! s’écria Aï en joignant les mains. Écoute donc, alors : te souviens-tu de Har-Kheb, le plus jeune d’entre nous, ce porte-encens si doux, qui n’était pas encore initié ?… Quand ta litière quitta le temple, il monta sur la haute muraille pour te regarder partir. Longtemps, longtemps il suivit des yeux la marche des porteurs ; le cortège ne paraissait plus sur la route que comme une ligne d’hiéroglyphes sur une bande de papyrus, il regardait toujours ; mais quand, à travers ses pleurs, il ne vit plus rien, il s’élança du côté où tu avais disparu et s’écrasa sur les dalles.

Les yeux de Menko-Pira s’emplirent de larmes, subitement.

— Pauvre enfant ! dit-elle, si candide encore ! J’aurai donc été son seul amour !

— Lequel de nous ne serait heureux de mourir, pour être pleuré par toi ?

Elle dit durement :

— Je n’en aurai pleuré aucun autre.

Et le front baissé, pour elle-même, elle murmura :

— Il a brisé le sanctuaire vivant de son amour… S’est-il répandu avec son sang sur le sol ?… Où est-il maintenant cet amour ?

Mais bientôt elle secoua ses larmes, releva la tête.

— Que viens-tu faire ici ? demanda-t-elle.

— Il existe des plantes qui tournent toujours leurs corolles vers le soleil ; moi, plus libre qu’elles, j’ai pu suivre mon soleil.

— Toi, prêtre d’Amon, tu risques ta vie, en ce lieu où Amon est en horreur.

— Je me prosternerai aux pieds du Pharaon, dit Aï, je baiserai ses sandales, j’adorerai son dieu.

— Parjure à Amon ? dit-elle,

— En formules seulement, et pour le bien d’Amon.

Elle s’était accoudée, attentive, écoutant les pensées secrètes du prêtre, plus que ses paroles.

— Tes lèvres saintes sauront donc mentir ? dit-elle sans montrer d’ironie.

— Le mensonge lui-même sera saint. Ce roi entraîne toute l’Égypte dans un vertige de folie… être le caillou, peut-être, sous la roue du char, le renverser et le briser, avant qu’il atteigne l’abîme !

— Qu’espères-tu donc ? dit-elle.

Il voulait ne pas parler, ne pas trahir l’étrange audace de son cœur ambitieux ; mais les prunelles, couleur d’améthyste et d’étoile, dardaient sur lui un regard fixe qui le brûlait, l’enivrait, plus fort que n’eût pu le faire toute une jarre de vin de Syrie ; ses pensées tourbillonnaient, insoumises, prêtes à s’échapper malgré lui ; par ce regard, elle arrachait les voiles où il cachait son âme, la mettait à nu.

Il voulait tout d’abord séduire le roi, gagner ses faveurs, en l’admirant dans toutes ses folies ; obtenir de hautes fonctions à la cour, les plus hautes. Un prêtre, se courbant sous la loi nouvelle, avait toutes les chances de réussir. La fortune d’Apiï, le renégat, le prouvait assez ; mais celui-ci paraissait sincère. Il venait pour l’aider, elle, la guider dans son œuvre de séduction. L’amour émanant d’elle, comme d’Amon-Ra la lumière, il lui serait facile de s’emparer de l’esprit du roi, d’être la souveraine, de lui souffler ses volontés. Il lui dirait alors vers quoi elle devait le pousser, peu à peu, et comme s’il y allait de lui-même.

Il n’en voulait pas avouer davantage ; mais son regard, à elle, ordonnait toujours, et il obéit encore.

— Le roi n’a pas de fils, dit-il, et son frère Thoutmès, qui est chef du Sacerdoce de Ptah, dans la ville de Mennefer, il ne l’aime pas, parce qu’il n’a pas voulu renier son Dieu pour adorer le Dieu nouveau. Qu’il m’aime, moi ! qu’il me prenne pour fils et me lègue son héritage !…

— Tu veux être roi ? s’écria la prêtresse stupéfaite.

— Pour te faire reine, dit-il, et restaurer la gloire d’Amon-Ra.

Elle resta longtemps songeuse, puis demanda :

— Notre maître, le Premier Prophète, sait-il tes projets ?

— C’est lui qui les a conçus, répondit Aï. J’ai mission de te seconder, de te soutenir de mes conseils, et de te demander ton aide, pour conquérir, à la race sacerdotale, le trône de la Double Terre… Mais je ne devais parler que plus tard, mes lèvres devaient rester scellées sur le mystère, et voilà que, par amour, j’ai tout dit.

Elle s’écria, moqueuse :

— Je ne sais rien, tu es venu m’apporter des lotus.

— Je suis venu surtout pour cela.

— Eh bien, va-t’en, maintenant, dit-elle. J’attends le roi.

— Apprends-lui mon nom et ma soumission à son Dieu.

— Va-t’en !… Va !…

La main sur son cœur, elle étouffait. Ses femmes s’empressèrent, l’éventèrent, avec des plumes d’autruche, versèrent des parfums sur ses mains, à l’aide de cuillers d’ivoire ; l’une d’elles, lui appuyant sur le front un scarabée en pâte de verre sertie d’or, récita une incantation ; une autre prit la gerbe de lotus roses, pour la lui faire respirer. Menko-Pira la repoussa d’abord, puis la saisit, y plongea son visage, aspirant profondément le frais parfum qui la ranima. Ses lèvres tout près des calices, elle murmura :

— Fleurs innocentes, vous n’êtes pas complices. Arôme et beauté, encens et hymne de la terre, montant vers un Dieu… Lequel ?… Le Seul… Lui…, dont les regards vous appelèrent à la vie… Nées sur les lacs d’Amon, vous embaumerez demain l’autel d’Atonou.

Elle dit à ses femmes :

— Mon mal est passé. J’avais trop violemment projeté ma volonté et j’ai défailli un moment. À présent la journée s’écoule, le roi viendra bientôt.

Alors, pour parer la prêtresse, elles apportèrent des coffres et des coffrets, emplis des plus belles choses, qu’elles disposèrent devant elle. Robes transparentes, bordées d’une ligne de broderie, tuniques rayées à manches courtes ; réseaux de perles en verres multicolores ; écharpes tissées d’or ; sandales à pointes recourbées, en tiges de papyrus, avec, peinte sur le fin lin de la doublure, la figure des ennemis du royaume, qu’ainsi l’on foulait aux pieds. Toutes les coiffures : le bandeau, le nemès royal, en étoffe rayée de pourpre et d’or ; la pintade de métal et d’émaux ; les fleurs ouvertes ou en boutons ; la perruque bouclée sur le haut et terminée par de nombreuses nattes. Puis des gorgerins, des pendeloques, des baudriers de pierreries, des fards, des onguents et tous les parfums.

Mais elle ne voulut rien de toutes ces choses, pareilles à celles de toutes les princesses.

Elle fit ouvrir les coffres qu’elle avait apportés et choisit une longue tunique sans manches, d’un bleu nocturne, et frangée de perles d’or. Elle repoussa les fards, la perruque et toutes les coiffures, fit parfumer d’essences ses beaux cheveux libres, ondulés et légers, qui, capricieusement, couvraient son front, jetant une ombre délicieuse, adoucissant la trop grande splendeur de ses yeux ; et la teinte obscure de la tunique exalta la blancheur de la face, du col et des beaux bras sans aucun bijou.

Ce fut là sa parure, et elle était ainsi plus belle que toutes, belle et étrange comme une déesse.

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Dans le grand silence nocturne, rien que les sistres des cigales, et aucun autre mouvement qu’un léger frisson des feuillages, qui fait remuer et rouler les gouttes de lumière, comme si de l’eau ruisselait.

La prêtresse était descendue dans les jardins, enfiévrée par l’attente, usant son impatience en des pas inutiles. Elle tournait autour des bassins, qui pétillaient sous la lune, s’enfonçait dans l’ombre des platanes, puis revenait, de peur de s’égarer et qu’il ne la trouvât pas. L’air trop chargé de parfums l’étourdissait ; elle s’arrêtait, par moments, à demi pâmée, et respirait très fort.

Tout à coup il fut là, émergeant des buissons, beau et robuste, le torse nu, coiffé du nemès comme les dieux et les sphinx, avec l’aspic royal sur le front. Et elle, impatiente, s’avança vers lui, les mains tendues, et cria toute frémissante de joie :

— Tu viens enfin, toi !… toi que j’attends depuis que je suis née !

Il s’élança, écrasant les fleurs et la saisit, lui renversant, sous la lumière, la tête qu’il soutint de sa main.

— Tes yeux ! laisse-moi voir tes yeux ! dit-il d’une voix sourde, je meurs du désir de tes yeux ! J’ai l’espoir, qu’à travers leur transparence, je pourrai voir ce que le ciel nous voile.

Pâle, les dents serrées, insatiable, il la tint longtemps ainsi, et elle, sans abaisser ses cils, ardemment lui livrait ses yeux.

Toujours penché sur elle, il lui dit :

— Tu as le visage de mon rêve, il me semble que tu viens d’ailleurs que de la vie.

Doucement, elle répondit :

— Je viens des régions défendues, où tous deux nous avons erré. À travers les brouillards de l’inconnu nos âmes se seront rencontrées, et, peut-être, tu me reconnais.

— Je croyais être seul sur la terre, et voici : je ne suis plus seul !… C’est donc vrai ?… venue pour me combattre, tu es mon alliée.

— Je n’étais pas venue pour te combattre.

— Tu t’es donnée à mon Dieu. C’est vrai ?

— C’est vrai !

— Je voulais te parler de lui, et maintenant il me semble que lui c’est toi.

Défaillant d’émotion, il l’entraîna vers un banc de cristal, tout proche.

— Vois comme je tremble, dit-il, moi qui ose tenir tête à toute l’armée des Immortels. Ô belle ! Ô mystérieuse ! Ô pensive ! l’attente de ta parole rend l’épervier plus frémissant que la colombe. Je venais pour instruire, et je n’ai plus que le désir d’écouter. Tes yeux de lumière boivent les pensées, et tu as lu, peut-être, à travers le livre fermé.

— Comme toi, je me penche éperd liment vers l’invisible, dit-elle, mais mes yeux ne peuvent pas voir ce qui n’a ni forme ni couleur, et n’est pas fait pour des yeux. Ces pensées qui flottent plus haut que les hommes, puisqu’elles ne s’expriment ni par des signes, ni par des paroles, comment pourrions-nous les entendre ? Et peut-être même notre front étroit n’est-il pas capable de les contenir.

— Mais, toi aussi, tu les pressens ; le battement de leurs ailes de flammes te brûle comme il me brûle. Comme moi, tu rejettes toutes les vaines légendes et tu voudrais autre chose ; dis, dis, que penses-tu des Dieux ?

— Je pense qu’ils sont les sublimes créations des hommes. De merveilleuses conjectures dont la certitude, hélas ! ne viendra jamais. Moi, prêtresse et initiée, je sais la formule secrète, et le mystère caché dans les mystères. Je sais qu’un seul Dieu habite tous les Dieux, qu’il n’a pas de forme et n’a pas de nom. Il se manifeste et s’engendre lui-même, dans les phénomènes du monde, les forces et les vertus. Mais voilà longtemps que ces choses ont été pensées ; trop hautes pour la foule, on les a masquées par des formes symboliques, dont le symbole de plus en plus s’efface ; et toute une population d’êtres étranges, moins beaux que les hommes, moins libres aussi, d’obscures histoires, qui s’enchevêtrent, couvrent les murailles des temples, encombrent la mémoire des fidèles. Et les prêtres eux-mêmes subissent le pouvoir de toutes ces formes imaginaires qu’ils ont créées ; ils croient en elles et les redoutent ; et sous les infinis détails du culte, des rites compliqués, des formules, devenues machinales, la beauté du premier rêve est engloutie.

— C’est cela ! tu m’as bien compris, s’écria le roi. J’ai voulu disperser cette horde de fantômes divins ; j’ai voulu effacer à jamais toutes ces formes vaines et ces folles superstitions, qui servent si bien la cupidité des prêtres. J’ai déchiré les voiles devant la lumière primitive, pour dégager le Dieu, étouffé sous les Dieux.

— Oui, c’est pour cela que tu as choisi la lumière comme symbole et que, brisant la forme humaine d’Amon-Ra, qui est le soleil, tu adores le disque flamboyant.

— Oui, et les prêtres me flétriront du nom d’hérésiarque et de sacrilège… Mais je n’adore pas le disque, tu Tas bien compris : il n’est que l’éblouissement qui cache ce qui est inaccessible à notre esprit.

J’ai dit que nul ne connaît Atonou, si ce n’est moi, son fils ? J’entendais dire seulement qu’Atonou voile l’Inconnaissable, l’Inconnu des Inconnus. Celui qui a toujours été et sera toujours.

— Le disque pourtant est un danger, reprit-elle : c’est trop encore, mieux vaudrait la pensée pure, épandue comme la lumière, sans que l’on vît le flambeau.

— Ne faut-il pas un signe à la foule pour orienter son âme ? Et quoi de plus beau que le soleil, véritablement roi du monde ?

— Le soleil n’est rien qu’un esclave, sans pensée, sans conscience…

— Lui ! Lui aussi ? Oh ! ne dis pas cela !

— Lui aussi est de l’obscurité. Rien n’est certain. Nous sommes errants dans des ténèbres sans issue.

— Ne m’épouvante pas, ô toi qui m’enchantes ! Sous ta parole désirée, un vertige me gagne ; elle est une tempête trop violente pour la frêle barque qui porte mes rêves ; ne les disperse pas sur l’abîme du doute, je t’en conjure ! Tout chancelle. Le ciel oscille. J’ai peur !… Prends-moi dans tes bras, sauve-moi du naufrage !

Elle fit un coussin, de la courbe de son bras nu, à cette tête royale, pencha vers elle son premier sourire.

— Ce n’est pas ma parole, dit-elle, c’est le souffle terrible des régions trop hautes. Il pourrait bien éteindre nos âmes. Revenions, reposons-nous dans l’enivrement d’être réunis. La nuit nous enveloppe d’un voile étincelant, les lis embaument, et, sous ton regard, la fleur de ma vie est éclose.

— Jamais, dit-il, ni mes victoires, ni la puissance, qui courbe tant de peuples sous ma volonté, ni l’orgueil de triompher des dieux, ni la possession des femmes les plus belles, ne m’ont apporté une plénitude de joie comparable à celle que ta seule présence me donne, ô toi ! l’inconnue d’hier ! Tu as tout à coup envahi mon être, embaumé ma vie ; tu es le vin répandu dans l’eau, le parfum qui se mêle à la gomme, le miel se fondant dans le lait. T’arracher de moi, ce serait vouloir séparer mon sang de ma chair.

— Dis, si j’avais voulu, Atonou, tu l’aurais renié ?

— Ah ! ne parle plus de la torture passée, s’écria-t-il. Non, je n’aurais pas cédé ; mais si j’avais senti mon désir capable de dompter ma volonté, j’aurais brisé mon corps pour ne pas démentir ma pensée. Vois, le poison était prêt, déjà.

Et, dans sa ceinture, il lui montra un flacon de lapis.

Elle eut un sursaut d’effroi ; puis elle ferma les yeux, comme pour mieux se recueillir dans l’émotion de son cœur.

— Merci d’être tel que je te pressentais, murmura-t-elle, dédaigneux du corps, qui n’est rien que l’étui de l’âme.

Il avait lié son bras autour d’elle, cependant ; et c’était elle, à présent, qui laissait rouler sa tête sur l’épaule royale. Les yeux sur ses yeux, d’une étreinte puissante, il l’appuyait contre sa poitrine nue, que son cœur heurtait à coups profonds, L’aspic d’or s’accrochait dans la douce chevelure aux suaves parfums ; et la vierge sentait sur sa face le souffle brûlant de l’homme.

Sa voix était troublée et tremblante :

— Pour ma gloire future, j’aurais sacrifié ma vie, disait-il, certain de ne pouvoir vaincre autrement la frénésie d’amour qui m’avait saisi ; mais, puisque tu as jeté les armes, ô divine guerrière, et que tu te rends sans condition, je délivre mon désir captif : je te veux, maintenant et à jamais, en des nuits et des jours sans fin, je te veux avidement, follement.

Tout à coup attristée, elle recula son visage, s’efforça de desserrer l’étreinte.

— Non ! non ! cria-t-elle, par pitié, ne sois pas décevant, toi que j’ai paré de tous mes rêves !… Ne deviens pas pareil aux bêtes, pareil aux hommes !… Ne fais pas que je te haïsse !

Avec un cri de douleur, comme sous une blessure, il s’éloigna d’elle.

— Je croyais que tu m’aimais ! dit-il. Tu m’as donc trompé ?

— Mon amour planait sur toi quand tu ignorais même mon existence, dit-elle ; tu m’es redevable de tout un passé d’amour.

Il eut un soupir de délivrance.

— Tu exiges, alors, que je m’acquitte ? s’écria-t-il. Avant de m’accorder les délices de ton corps, tu veux pour moi des mois de jeûne et de souffrance ? Sache qu’en un seul jour j’aurais pu payer plus que ma dette, tant l’amour déborde de moi à torrents. Si tu étais comme un ruisseau clair, courant entre les papyrus, je ressemble à l’inondation qui submerge la Double Terre. Mais j’attendrai ta volonté. Moi, le maître de tous, je serai devant toi l’esclave.

— À la nuit prochaine, tu sauras quel espoir hanté mon âme, dit-elle ; ce n’est pas ce que tu crois. Quittons-nous, maintenant, pour mieux être l’un avec l’autre. Écoute la voix de la tourterelle, elle dit : « voici l’aube »… Atonou, bientôt, montera dans le ciel.

— Cette nuit n’a pas duré l’espace d’une heure, s’écria le roi. Demain ! C’est comme le désert sans borne à traverser.

— Le bonheur d’une telle nuit embaumerait toute ma vie, dit-elle ; ma vie ne suffirait même pas à en reprendre fleur à fleur tous les souvenirs. Demain c’est moins qu’un éclair.

Il était debout, la caressant du regard, mais n’osant l’approcher, de crainte de lui faire horreur. Devant cette soumission, elle eut un sourire enivré. Elle se jeta sur la poitrine du roi et appuya ses lèvres à la place où, ardemment, battait le cœur.

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Le prêtre Aï avait un visage de haine et de crime ; mais Menko-Pira, comme accablée de bonheur, n’y prenait pas garde. L’esprit absent, elle avait peine à entendre ce qu’il lui disait et répondait de machinales paroles.

— Tu n’as pas parlé de moi au roi, disait-il.

— Qu’en sais-tu ?

— Je sais… Eh bien, ne lui parle pas, c’est inutile… Je me ferai connaître moi-même, quand il sera temps.

Menko-Pira pensait :

« Ce soir, je lui dévoilerai mon âme ! »

— Le Premier Prophète d’Amon ne t’a-t-il pas ordonné de ramener le roi à la ville et aux Dieux !

— Il m’a dit seulement qu’il fallait que le roi revienne.

— Toi, fleur du temple, œuvre de nos pensées, confidente des mystères sacrés, n’es-tu donc qu’une fleur vénéneuse, une œuvre de révolte, née pour nous trahir et nous perdre ?

— On m’a déchaînée pour séduire, dit-elle, je ne mens pas à ma mission.

— Penses-tu que notre chef se fie à une femme ?… Il avoue ne pas te connaître ; il m’a envoyé pour veiller sur tes actions.

— Te crois-tu capable de les comprendre et de les juger ?

— Tu ne sais pas combien l’horrible torture de la jalousie, qui tord le cœur et affole tous les sens, rend clairvoyant celui que l’amour étourdissait comme l’eût fait un vin trop fort. La certitude que jamais tu ne feras avec moi un jour de bonheur et que, toute à un autre, tu n’as pour moi que mépris et dégoût, me fait exécrer tout ce que j’adorais en toi… Tu es l’ennemie maintenant : tu sais mes secrets et tu veux trahir Amon. C’est moi qui le restaurerai dans sa gloire.

— Il m’a épiée, se dit-elle. Je dénoncerai au roi ses folles ambitions… Cependant que peut-il contre la toute-puissance ? Pourquoi le craindre ?

L’instant d’après, elle n’y pensait plus ; et, comme il l’obsédait et troublait son rêve, elle le chassa · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En regardant des peintures que deux scribes, agenouillés devant elle, lui présentaient, la Royale Mère, Taïa, riait, battant des mains, se renversant sur le coussin de son siège ; elle avait au cou une guirlande ravissante, faite de toutes sortes de fleurs*

La reine, debout près d’elle, regardait aussi et souriait distraitement ; mais ses yeux, à chaque moment, se détournaient vers le roi, et ce qu’elle lisait, sur le visage de l’époux bien-aimé, lui gonflait le cœur de soupirs.

— Ô Khou-n-Atonou, fils de mon amour ! s’écria Taïa, toi que j’ai mis au monde le plus beau des enfants et qui est devenu le plus beau des hommes, pourquoi ces scribes, qui mériteraient d’être frappés du bâton, me montrent-ils de ridicules images, coiffées du pschent royal, en me disant que ce sont là tes portraits ? Ils me demandent de choisir le plus laid ! Est-ce vrai que c’est sur ton ordre qu’ils me raillent ainsi et me diras-tu le sens de cette raillerie ?

— Mère ! Mère ! ne t’irrite pas, dit le roi : une idée, un peu folle peut-être, m’est venue, et je voulais te la soumettre. Écoute, et sois indulgente : à l’imitation du Dieu unique, qui dérobe au monde sa forme véritable et se masque du disque flamboyant, je voudrais léguer, à la postérité, une fausse image de moi-même. Et puisque Atonou, tout éblouissant qu’il soit, est noir auprès de la vraie lumière, choisir la forme la plus grotesque pour masquer ma vraie figure, que tu dis belle.

— Il faut quelquefois affirmer sa puissance en faisant accepter des ordres qui ne sont pas dictés par la sagesse ! dit Taïa toute stupéfaite et s’efforçant pour ne pas rire.

— Mes familiers ont déjà déclaré qu’ils feront ainsi, dit le roi : ils choisiront pour cacher leur glorieux visage la figure que j’aurai choisie.

— Hélas ! les femmes seront-elles contraintes, elles aussi, à se montrer laides, aux temps à venir ? dit la reine.

— Ah ! ne me faites pas perdre les sens à l’idée seule d’un pareil supplice ! s’écria Taïa. J’ai voulu, et je veux toujours, que les peintres s’appliquent à reproduire mes traits, bien plus beaux qu’ils ne le sont vraiment !

— Je ne songe à contraindre personne, dit le Pharaon, et je suis heureux de vous voir rire, mes bien-aimées. Mais, sous l’apparente gaieté de mon projet, il y a une idée très grave. Jamais nul n’a osé reproduire, dans les statues ou les images, les laideurs, dont les rois, comme les autres hommes, pouvaient être affligés, ils ont toujours corrigé leurs défauts, au contraire, et peint plus beau que le modèle. En voyant un Pharaon traité d’une façon si différente, les penseurs des siècles futurs pressentiront une cause secrète, ils la chercheront, et retrouveront, peut-être, l’idée symbolique du Dieu unique, masqué par la face du Soleil… Allons, Royale Mère, décide-toi, choisis l’image qui te fais le plus horreur.

Taïa se pencha vers les peintures et, après avoir hésité un peu, en désigna une.

— Cet homme-ci est le plus affreux, dit-elle : son menton s’avance comme la proue d’une barque, ses joues sont flasques, ses yeux étroits ; il a le ventre gros et les chairs molles ; il ressemble tout à fait à un des eunuques de ta sœur, la princesse Set-Amen.

— Eh bien, celui-là est l’élu, dit le roi, en congédiant les scribes.

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Apiï était entré pour faire des rapports au Maître :

Selon les ordres, dans toutes les parties du royaume, on martelait le nom d’Amon, sur le socle des statues de granit, sur les stèles des temples ; on l’effaçait dans les tombeaux, où dormaient les morts, et on changeait le nom des vivants voués à Amon.

Les prêtres ne pouvaient contenir leur fureur, ils maudissaient le roi et cherchaient à ameuter le peuple contre lui ; mais le peuple, respectueux de la volonté royale, assez indifférent aux Dieux, restait calme. La foule s’attroupait, quelquefois, devant ceux qui brisaient le nom d’Amon ; mais nul ne protestait, et, déjà même, se répandait le culte d’Atonou.

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Le chef des rites funéraires parut aussi. Il venait demander au roi des instructions pour la décoration des nouvelles sépultures : toutes les légendes, et les représentations des Dieux, étant bannies, une fois l’hymne à Atonou gravé, fallait-il laisser les parois nues ?

— Faites ainsi, dit le roi : informez-vous des fonctions, des actes, et des aventures capitales qui ont empli la vie de celui qui a cessé de vivre, et reproduisez-les, en images, expliquées par des inscriptions. De cette façon, le mort sera accompagné des souvenirs et de l’histoire de sa vie.

D’autres fonctionnaires se présentèrent encore. Mais le roi, lassé, leur refusa l’audience. Il ne pouvait dompter son impatience et, à chaque moment, s’approchait des fenêtres pour interroger la marche du soleil.

La reine, les yeux pleins de larmes, s’appuya sur Taïa, elle lui dit tout bas, en lui montrant le roi :

— Vois, mère, la prêtresse triomphe, il n’est plus à moi !

Taïa ne sut que répondre, et, le cœur gros, elle lui essuya les yeux, avec les fleurs de sa guirlande.

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Le roi arriva le premier au banc de cristal, sous les palmiers et les perséas. Et il était heureux, lui, le maître, d’attendre ainsi, avec une sorte de peur délicieuse, celle qui lui donnait la sensation si nouvelle d’être dominé et d’obéir.

Se souvenant du dieu Thoth, inscrivant sur l’écorce de l’arbre sacré le nom des rois destinés à l’immortalité, du bout de l’épingle d’or qui attachait sa ceinture, il grava, sur l’écorce d’un perséa, le nom de Menko-Pira.

Il la vit venir de loin, et elle s’avançait sans hâte, traînant lentement les plis de sa robe, alourdis par les grains d’or qui tintaient harmonieusement.

— Tu ne m’aimes donc pas ? lui dit-il : tu viens comme si tu ignorais avoir tardé ; et moi, j’ai devancé la nuit.

— Je n’avais pas l’impatience de ton corps, puisque ton âme était avec moi.

— Le corps et l’âme sont liés par la vie, la mort seule les sépare.

— Ta pensée n’était donc pas hors de toi, me cherchant ?

— Elle aspirait à ta présence, à ta beauté, au son de ta voix : tout mon être attendait ce frisson brûlant qui m’enveloppe quand je te tiens, ainsi, contre mon cœur.

— Ne l’éprouvais-tu pas déjà ?

— Oui, mais c’était comme un reflet dans un miroir.

— Eh bien, c’est cela seulement qu’il faut.

Oppressé, par une sourde inquiétude, il la contempla longtemps en silence, retardant, sous le rayonnement d’amour de son regard, ce qu’elle voulait lui révéler contre l’amour.

— Tes pensées m’épouvantent, dit-il enfin ; elles recèlent des menaces, et des arrêts de souffrances.

— J’ai souffert de mes pensées, répondit-elle. Elles tourbillonnaient sous mon iront, comme un vol d’oiseaux effarés dans une chambre sans issue, et j’avais peine à voir la couleur de leurs ailes. Que sais-je d’elles encore à présent ? Rien n’est certain !… Cependant, aussi bien que tu crois avoir sauvé la vérité divine enlisée par l’amoncellement des folles superstitions, je crois avoir, moi, hors de l’instinct brutal, découvert et sauvé l’amour.

— N’est-ce donc pas la toute-puissante volupté, maîtresse du monde, et qui donne la vie aux êtres ?

— Oh non ! je ne veux pas le croire ! s’écria-t-elle ; c’est là seulement l’assouvissement d’un appétit, aussi vulgaire que la faim : l’idée d’un pareil amour m’est odieux.

— Ô vierge ! ne méprise pas ainsi une ivresse que tu n’as pas goûtée ; ne calomnie pas ce que tu ignores.

— J’ai senti sur moi le souffle impur de la convoitise, dit-elle, dans le temple d’Amon, tous les prêtres me voulaient ardemment, et ma chair se soulevait d’horreur contre eux tous. Cela ne les attristait pas et n’éteignait pas leur désir ; ils guettaient l’occasion de me surprendre. Seul, un adolescent, pur encore de corps comme de cœur, portait peut-être en lui, sans le comprendre, l’amour tel que je le rêve. Il ne me parlait pas, mais ses yeux rayonnaient de joie, dès qu’il me voyait ; il rougissait, quand je m’approchais, avant de m’avoir aperçue ; et si mon regard l’effleurait il devenait pâle et chancelait. Jamais il ne m’avait rien dit ; et quand je partis, il mourut. Cet enfant avait pour moi l’attrait qu’ont les fleurs, dont les pensées sont des parfums ; mais je ne l’aimais pas. Je t’avais vu, toi, devant le tabernacle, et mon âme t’appartenait, tandis que tu ne savais même pas encore que je vivais en ce monde.

— Pourquoi si longtemps es-tu restée invisible ? Pourquoi tant de jours perdus pour nous ?

— J’étais heureuse mystérieusement, dans la mystérieuse demeure. Tu enchantais ma solitude et je pressentais ton rêve divin, pareil au mien. Mais je redoutais un peu ton être réel, et il appartenait à d’autres. Je voyais la reine, et tes femmes préférées. Quand tu partais, conduisant ton char, je montais sur la muraille pour t’apercevoir encore : la royale épouse, fière et amoureuse, t’enlaçait de son bras, et je n’étais pas jalouse ; je désirais seulement ton âme et j’espérais la conquérir un jour. Cependant je redoutais de le voir, ce jour, à cause de tous ces désirs, dont la menace m’entourait, et qui, sans doute, se lèveraient aussi en toi. Mon secret était impénétrable, mieux caché dans mon cœur que le trésor du temple dans les caveaux profonds et inconnus ; et il suffisait à ma vie. Cet amour, qui se nourrissait de rêves, m’était aussi un rempart, contre tous ces amours qui m’assiégeaient ; et il affermissait en moi le dégoût de cette ardeur instinctive qui aurait permis à des êtres de faire de moi leurs délices, en me torturant.

— Oui, cela est peut-être un crime, dit le roi : prendre celle qui n’a pas d’amour. Mais deux désirs d’une égale ardeur et qui mêlent leurs flammes, c’est ce que la vie offre de plus divin.

— Non, non ! s’écria-t-elle, il y a autre chose… ne le pressens-tu pas comme moi ? ah ! mon cœur se gonfle quelquefois, jusqu’à se rompre sous l’expansion d’un désir bien plus beau, bien plus fort, indéfini et, cependant, infini. Dis, dis, ne l’éprouves-tu pas comme moi ?… Depuis que je t’aime, ce rêve grandit, se fixe et brille d’un éclat persistant dans mon esprit. Oh ! ces langueurs endormantes, ces lourdes délices dont l’amour nous enlace, il faut les redouter, vois-tu ; ce sont les liens et les chaînes par lesquels la terre nous fait ses captifs, ne le devines-tu pas ? C’est ainsi qu’elle nous empêche d’échapper à sa tyrannie… Oui. oui, les enfants de notre chair sont des poids pour notre Double, ils l’empêchent de monter, le retiennent dans le monde inférieur. Mais l’union de deux âmes ! oh ! si cela était possible ! donnant naissance à des êtres de lumière, qui, planant dans une région plus haute, aideraient à monter leurs créateurs. C’est là le chemin de l’évasion, c’est vers lui qu’il faut tendre. Deux esprits mêlés ensemble font double intelligence, double force pour déchirer les ténèbres. Toi et Moi, hors de nous-mêmes, mêlant nos âmes ! C’est ainsi que je veux m’unir à toi.

— Ô belle ! terrible et divine ! tu m’entraînes si loin du monde, si loin de moi-même, qu’il me semble que toute ma vie passée s’est effacée sous un brouillard. Prends donc mon âme, et laisse souffrir mon corps, si c’est là ta volonté !

— Pourquoi souffrir ? Rien n’existe que l’esprit. M’aimerais-tu folle ?

— Je ne sais pas… Tes rêves m’éblouissent, ils m’éclairent des abîmes merveilleux ; mais, tandis que je t’écoute, l’odeur de tes cheveux me charme jusqu’à me faire défaillir.

— Laisse ces grâces vaines, vouées à la destruction. Qu’Atonou nous emporte comme il emporte la rosée, qu’il nous attire à lui, nous brûle à son brasier et nous découvre enfin ce qu’il voile de son flamboiement.

— J’irai où tu voudras que j’aille tant que ta main sera dans la mienne et ta tête sur mon cœur :

— Même absente, même morte, je serai près de toi, toujours. Nous devons nous voir sans regard et nous entendre dans le silence.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Longtemps, ils s’écoutèrent ainsi, muets, immobiles, la face au ciel vertigineux d’étoiles, engourdis dans un sommeil lucide et délicieux.

Mais, au moment de se quitter, ils furent pris tous deux d’une sorte de désespoir, d’épouvante, comme si les régions basses d’où ils s’évadaient les reprenaient avec rancune. L’ombre amassée sous les franches leur semblait grosse de vengeance et ils eurent l’angoisse d’être les seules lumières dans la nuit immense, et de sentir toutes les bouches des multitudes instinctives souffler vers eux pour les éteindre. Cela ne dura qu’un instant, et elle voulait rire de cette émotion ; mais le roi en gardait une poignante inquiétude.

— Je t’en conjure, accueille-moi dans ta demeure, lui dit-il : te faisant un coussin de mon bras, je veillerai sur ton sommeil.

— Ne m’as-tu pas entourée d’une garde égale à celle d’une princesse royale ? Que puis-je craindre ? le danger c’est d’être trop ensemble. Nos esprits ne peuvent se posséder que si nos corps sont loin l’un de l’autre ; quand ils se touchent nos âmes sont comme des guerriers en armes ; elles veillent pour repousser la tentation des délices qui nous effleurent ; et même nos pensées sont trahies par des paroles passant sur des lèvres affamées de baisers.

Cependant il la conduisit, la portant presque, jusqu’au seuil de sa porte ; et là il la supplia encore de l’accueillir.

— Oh non, dit-elle, ton désir n’est pas assez bien dompté… ni le mien !

Et elle s’arracha de ses bras · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · à nous de les défendre et de les venger · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · la prêtresse, morte, couchée dans son sang comme sur un lit de lotus pourpres. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Au cœur, elle avait un poignard, planté tout droit, dont la poignée d’or représentait Amon à tête de bélier. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·