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Khou-n-Atonou (Fragments d’un papyrus)/TOKIO

== TOKIO ==


TOKIO


Les noms de pays et de villes sont peut-être ce qu’il y a au monde de plus durable. S’altérant à peine, ils traversent les siècles, et survivent même souvent aux ruines : combien de fois le nom d’un site, où il n’y a plus rien, a-t-il révélé à l’archéologue l’emplacement d’un lieu célèbre ou d’une grande cité disparue ?

Au Japon, ce n’est pas ainsi : les pays, les villes, les personnes même changent de noms avec la plus grande facilité. À propos d’un événement politique, d’une aventure remarquable, d’un changement de fortune, on prend un nom nouveau. Le royaume fit comme les habitants, il s’appela d’abord : Akitsousima, l’Île de la Libellule : le premier empereur du Japon, Zimmou-Tenno, le regardant du sommet d’une haute montagne, et ayant trouvé qu’il avait la forme de cet insecte ; puis on le nomma : Yamato, « Pays montagneux », et enfin, Hino-Moto, en chinois Jipon ou Ji-pon-koué, dont nous avons fait Japon : Cipango, comme prononçaient, au début, les Européens. Cela signifie : Royaume du Soleil Naissant, ou plutôt Lieu d’origine du Soleil[1].

Yeddo, la capitale, depuis l’an 1600 environ, est devenue Tokio en 1868. Avant cette époque, il y avait au-dessus d’elle Kioto, la paisible et mystérieuse résidence du Mikado ; maintenant, Tokio règne seule.

C’est un illustre homme d’État, qui usurpa le pouvoir de siogoun en 1603, Tokougava-Hiéyas, des Minamoto, qui s’appela d’abord Takétsio, puis Djiro-Sabouro-Moto-Nobou, puis Moto-Yasou-Kourande, et, après sa mort, Gonghen-Tosokou (on ne saurait trop changer de nom), qui, découronnant Osaka, la capitale des siogouns, établit à Yeddo le siège du gouvernement.

Avant l’an 1600, les rives de la baie de Yeddo étaient très incultes et presque désertes ; quelques villages de pêcheurs, épars, éloignés les uns des autres, y apparaissaient seuls. Cependant un château fort, déjà antique à cette époque, se dressait au centre même de l’emplacement où Yeddo fut édifié, et l’on peut l’y voir encore, dans le palais impérial dont il fait partie. Ce château avait été construit en 1355 par un guerrier célèbre nommé Hôta-Do-kan.

L’illustre siogoun Taïko, après la défaite complète du grand prince féodal Hojo, donna à son ministre Hiéyas les huit provinces qui formaient le Kanto-Hassio, et lui conseilla de bâtir une ville au fond de cette baie, presque fermée par un goulet étroit, facile à défendre. Hiéyas suivit le conseil, mais en même temps il usurpa la puissance royale et fonda la dynastie des Tokougava, qui fut au pouvoir jusqu’en 1868.

C’est à cette époque que le Fils des Dieux, le lointain et invisible Mikado, le vrai Maître, que l’on déclarait trop sacré pour qu’il pût régner lui-même, las d’être une idole inaccessible, cachée sous des voiles de plus en plus épais, descendit tout à coup de son piédestal, mit ces voiles en mille morceaux, et brusquement, comme on souffle une chandelle, éteignit le pouvoir des siogouns, qui, depuis des siècles, brillait sans vaciller.

Le mikado Mitsou-Hito — l’Homme Conciliant, — qui descend des Dieux, et dont la dynastie règne sur le Japon « depuis le commencement des temps et à jamais », selon la formule officielle, reprit le sceptre que ses ancêtres avaient laissé glisser de leurs mains : il entendait régner seul, lui-même, et comme un simple mortel, hélas ! Ce cycle qu’il inaugurait, il lui donna le nom de Mé-dgi, « Règne lumineux », et Yeddo, en devenant sa résidence, prit le nom de Tokio.

Le Japon était si fermé encore il y a trente ans, on savait si peu de lui, qu’à peine a-t-on pris garde en Europe à ce qui arriva là-bas alors. Ce qui s’était passé, cependant, était absolument extraordinaire ; unique, je crois, dans l’histoire du monde. La Révolution française n’est pas aussi formidable que cette révolution-là, qui s’est accomplie presque sans effusion de sang. Qu’on s’imagine le régime féodal dans toute sa force : pour maître, un pontife suprême, trop divin pour s’occuper des choses de la terre, et laissant gouverner à sa place un officier, devenu roi, dont la dynastie se succède au pouvoir depuis des siècles ; des princes vassaux, souverains maîtres dans leurs principautés ; puis, subitement, sans plus de secousses pour le pays que n’en éprouve un vaisseau dont on change l’orientation, les princes, avec un désintéressement inouï, renonçant d’eux-mêmes à leurs fiefs, le Taïcoun déposant ses pouvoirs, le Fils des Dieux devenant un roi constitutionnel, et la civilisation moderne succédant, sans transition, aux séculaires coutumes d’un peuple fanatiquement conservateur !

Tokio, la Capitale de l’Est, est joliment assise, au fond d’une baie charmante, dans une plaine bosselée de petites collines. La ville n’a ni murailles ni limites apparentes, et l’on ne sait trop où elle commence ni où elle finit. Elle occupe, en tout cas, une superficie énorme. Qu’on se figure, en effet, plus d’un million d’êtres habitant tous de petites maisons s’appuyant à des jardinets ; ces maisons, prenant leurs aises, ne s’alignant pas toujours pour former des rues, laissant entre elles des terrains vagues, quelquefois des champs cultivés, le tout coupé de rivières, de canaux, d’innombrables ponts ; cet ensemble contenant des temples avec leurs bois sacrés, des demeures seigneuriales entourées de vastes parcs, et le tout environnant l’enceinte fortifiée du palais impérial, qui est à lui seul une ville.

Autrefois, quand les princes vassaux étaient obligés d’y résider avec leur cour, Yeddo avait une population de deux millions d’âmes. Chaque seigneur, pour ne citer que cela, entretenait environ trois cents pompiers : c’est ce qui permit, lors de l’incendie du temple de Shiba, de former une chaîne de deux lieues de long.

Un chemin de fer relie Yokoyama à Tokio, et c’est par là qu’arrivent le plus souvent, aujourd’hui, ceux qui viennent d’Europe.

Le chemin de fer au Japon ! n’est-ce pas inouï ? Et encore pourrait-on croire qu’il s’agit d’un chemin de fer japonais, s’imaginer que ce peuple si artiste, qui rend gracieux et intéressant tout ce qu’il touche, fait un bibelot de l’ustensile le plus vulgaire, mis en présence de nos merveilleuses mais horribles machines, allait les modifier selon son goût, trouver enfin leurs formes artistiques, faire peut-être de la locomotive un dragon de bronze vomissant flamme et fumée et traînant à sa suite des chariots de laque et d’or ! Mais non, pas du tout : ce chemin de fer-là ressemble à tous les autres, les gares sont comme toutes les gares, et même les petits Japonais qui les desservent sont déguisés en employés européens. La seule chose un peu amusante encore, c’est le ticket que l’on vous délivre : il est imprimé en plusieurs langues, et les caractères chinois, si décoratifs, lui font un petit ornement ; mais le contrôleur qui vous le timbre est habillé en officier de marine français !

Le train s’arrête, dans la capitale, à Simbassi, comme qui dirait dans le quartier du Pont-Neuf ; et le premier aspect de Tokio, de ce côté, est déplorable : on croirait arriver dans une ville quelconque d’Europe ou d’Amérique. En face de la gare s’élève une construction de pierre : la Banque de la Noblesse. Il est vrai qu’à droite on aperçoit un antique château qui se profile sur l’azur délicieux des eaux de la baie ; mais à gauche une large rue, droite, bordée de trottoirs, de becs de gaz, de maisons de briques à plusieurs étages, s’enfonce à perte de vue. Des rails de tramways sur la chaussée, des poteaux télégraphiques ! Et cette belle avenue s’appelle le « Boulevard de la Monnaie ». Mais, heureusement, cet aspect dure peu, le Japon de demain côtoie de tout près le Japon d’hier. On arrive tout de suite aux petites rues, bordées de petites maisons de bois, à toit large, formant auvent, avec des fenêtres vitrées de papier, des châssis mobiles s’ouvrant tout grands sur la rue pour former boutique ou véranda. Ces maisons, très peu différentes les unes des autres, sont finement menuisées, mais, en général, ternies par le temps, grises, éteintes, égayées pourtant par les couleurs des enseignes, qui mettent des notes vives par-ci par-là.

Les rues sont droites le plus souvent et assez larges ; des portiques surmontés de toits, ou des claires-voies de bambous les traversent quelquefois : ce sont là les vestiges des clôtures des anciens quartiers, qui étaient fermés le soir. La division de la ville en trente quartiers n’existe plus, mais les noms leur sont restés : le Hondjo, Shiba, Asakusa, Simbassi, Sakurada, Megouro, etc.

Beaucoup de bruit et d’animation dans toutes ces rues, mais moins de voitures que dans nos villes, et celles qui circulent sont très singulières : il y a le ba-sha, voiture attelée d’un cheval ; ce sont des espèces de charrettes si misérables qu’on les appelle souvent kosika-bha-sha, « voitures de mendiants » ; le jin-riki-sha, voiture attelée d’un homme ou de plusieurs. On se souvient du petit cabriolet à deux roues que les Annamites traînaient au Champ de Mars en 1889 : eh bien, c’est tout à fait cela ; seulement au Champ de Mars les Annamites allaient au pas, tandis qu’à Tokio les Japonais attelés courent à toutes jambes. Les Japonais sont les inventeurs de ce drôle de véhicule, qui fut exporté de chez eux à Hong-Kong, à Chang-Haï, puis au Tonkin. Le norimono, cette délicieuse boîte de laque capitonnée de soie dont le timon arqué posait sur de nombreuses épaules, le léger cago de louage, ont presque entièrement disparu ; mais il y a des tramways, et les fiacres commencent à paraître !

Quand il fait beau, on voit beaucoup de femmes dehors, et leurs toilettes claires, leurs silhouettes gracieuses, charment encore l’étranger, car elles sont très rarement déguisées en Américaines ou en Françaises. Les robes gardent la forme japonaise que nous connaissons si bien par les images ; mais plus la dame est élégante, plus l’étoffe sera simple. Toutes ces choses délicieuses et d’un art si délicat, ces broderies pleines de fantaisie, d’un goût si sûr, ne sont plus de bon ton et disparaissent peu à peu. Plus de fête de couleurs, plus de chatoiements de soie. Il s’agit d’être distingué, et l’on n’admet plus que les tons unis, neutres, sobres : des crêpes gris, bleu sombre, violets, loutres, olives, rayés ou quadrillés, mais sans broderie. La plupart des hommes, touchant leur toilette, flottent dans une irrésolution mélancolique : ils font des mélanges les plus bizarres de leur costume national et des habits étrangers. On en rencontre souvent qui ont des bottines, une robe japonaise, un paletot sac, une ombrelle de papier et un chapeau anglais, sous lequel leurs cheveux pendent en longues mèches luisantes. Pour les fonctionnaires, les militaires, les agents de police, le déguisement complet est obligatoire, et, dans les bals officiels, l’habit noir et, pour les dames, les modes de Paris sont de rigueur. Cette obligation donna lieu, dans les premiers temps surtout, à des aventures bien saugrenues, celle-ci entre autres, qui est historique : à une soirée à Kioto, l’ancienne capitale abandonnée, un très noble seigneur parut, selon l’ordre, en frac, pantalon noir, gilet à cœur ; mais il était en chaussettes, et le gilet, très échancré, découvrait, en guise de plastron, la poitrine velue du Daïmio. Ce grand prince n’avait aucune idée de la chemise empesée ni des souliers vernis, personne ne l’ayant renseigné, et il se croyait très correct. Seuls d’ailleurs les Japonais tout à fait chics qui avaient voyagé en Europe s’aperçurent de l’irrégularité de la tenue, et étouffèrent leurs rires.

Beaucoup de Japonais m’ont raconté quelle peine ils avaient eue à s’habituer aux singularités de notre costume, au carcan du faux-col et surtout au supplice des brodequins. Ils partaient souvent pour une excursion, très fiers de leurs chaussures exotiques ; mais combien piteux ils en revenaient, les pieds meurtris et leurs bottines à la main ! Il y a quelque temps, la femme d’un général alla voir les fleurs de chrysanthèmes, et, pour être très fin-de-siècle, se sangla dans un corset ; mais elle ne put le supporter, s’évanouit au milieu de la fête, et faillit mourir.

Les hommes du peuple, heureusement, restent de purs Japonais. Ils sont vêtus d’une courte tunique serrée à la taille, ou d’une espèce de caleçon très réduit et d’une veste à larges manches ; l’étoffe est une colonnade bleue ou noire. Dans le dos et sur la poitrine, une grande inscription s’enlève en blanc, et indique la profession de l’homme qui est dessous. Ils se coiffent d’un mouchoir noué de diverses façons, ou d’un large chapeau en forme de champignon. Les marchands ambulants portent, pendue à un long bambou posé sur leur épaule droite, une paire de paniers ou une paire de bottes ou d’étagères contenant toutes sortes de denrées et d’objets. Ils annoncent leur marchandise par des cris dont on apprend vite le sens :

« Houdon ! Hondon ! (Vermicelle tout chaud !) »

« Hédamamè ! Hédamamè ! (Pois en branche, cuits !) »

Quelquefois un homme qui fait de grandes enjambées circule, en faisant fuir tout le monde ; il porte, de la même manière que les marchands, deux seaux percés de trous, dont l’eau s’échappe comme d’une pomme d’arrosoir, pour abattre la poussière. Mais ce naïf procédé d’arrosage devient rare. Plus rare encore les masseurs aveugles, vêtus de robes bleu clair ayant un disque blanc sur l’épaule, et qui s’en vont, le soir, de par les rues, en tâtonnant, du bout de leur long bâton de chêne, avec des mines si impayables. Ce n’est plus guère que dans les faubourgs qu’on entend encore le bruit de leur sifflet donnant deux notes et le chant par lequel ils offrent leurs services, qu’ils tirent si drôlement du fond de leur gorge en avalant le dernier mot :

« Amma-hari ! (Acuponcture !) »

En général, les hommes du peuple accomplissent les tâches les plus rudes, celles que l’on confie d’ordinaire aux bêtes de somme. Ils traînent d’énormes charges et remplacent presque partout le cheval. Aussi sont-ils superbement musclés, sous leur peau de bronze, agiles, souples, d’une force extraordinaire, et c’est vraiment un plaisir artistique de les regarder courir entre les brancards d’un véhicule, s’arc-bouter pour en retenir le poids aux descentes brusques des ponts, ou s’arrêter court, en poussant des cris, pour éviter un obstacle, le tout avec des mouvements harmonieux et sûrs.

Quel contraste de ces hommes si robustes avec les pauvres petits bourgeois japonais, chétifs, minces, anémiques, qui passent à côté d’eux ! Étiolés par la vie sédentaire et les tracas du commerce grandissant, ceux-ci sont, pour la plupart, d’une laideur bizarre qui nous frappe spécialement, nous, étrangers, moins sensibles aux imperfections de nos compatriotes, qui, en revanche, sautent aux yeux du Japonais. En effet, nos grands nez, qu’ils trouvent prodigieux, nos favoris en côtelettes, nos teints enluminés, nos yeux à fleur de tête et nos crânes chauves leur font la même impression qu’à nous leur face plate, leur nez déprimé, leur peau jaune, leurs lèvres bouffies et pendantes et leurs petits yeux perdus sous les plis des paupières bridées. Il y a, néanmoins, de fort délicieuses mousoumés et de très agréables jeunes hommes. Au Japon, comme partout, la beauté est chose rare, mais pas plus là qu’ailleurs.

Il existe deux types distincts, qui sont même comme le contraire l’un de l’autre. Le premier, qu’ils appellent eux-mêmes le type chinois ou coréen, est le plus commun. Ceux de cette catégorie ont la figure ronde, le nez aplati, les joues pleines, la bouche un peu épaisse, très jolie souvent et meublée de dents superbes. Le second serait le vrai type japonais : visage long, relativement pâle, nez busqué en bec d’oiseau, bouche fine, yeux assez grands et peu bridés, dents moins parfaites en général, toujours blanches, mais quelquefois longues et mal rangées. Ceci est le type aristocratique, celui qui, lorsqu’il est sans défaut, mérite l’admiration complète. Pour être déclarée belle, il faut appartenir à ce type noble : si l’on se rattache à l’autre, on ne sera jamais que jolie.

Chose singulière, le caractère moral des deux types diffère totalement : j’ai remarqué que, le plus souvent, ceux de physionomies chinoises sont gais, rieurs, remuants, pleins d’insouciance et de bonne humeur, tandis que les autres sont silencieux, nonchalants, mélancoliques et quelquefois même absolument mornes.

La ville est traversée par une grande rivière, le Soumida-Gava, et coupée par de nombreux canaux qu’enjambent quantité de ponts, et c’est là un des caractères les plus frappants de Tokio : presque à chaque bout de rue on rencontre un pont, en bois ou en pierre, plat ou bombé, et, en le traversant, on a la plupart du temps des échappées de vue sur des coins pittoresques. Plusieurs de ces ponts sont très larges et très beaux : le Nipon-Bassi, qui traverse un des plus grands canaux, au cœur de la ville, est célèbre ; c’est le point de départ des mesures de distance au Japon. On a, de son milieu, une très belle vue, qui s’étend à l’infini sur le moutonnement gris des toitures basses, coupé de massifs de verdure et dépassé seulement par les tours des temples et de la forteresse impériale ; on aperçoit tout au fond le Fousi-Yama. Mais les premiers plans sont gâtés par des magasins incombustibles, bâtis sur pilotis et alignés le long des deux rives. Leurs toits, tous pareils, forment un feston ininterrompu d’un effet très monotone.

Beaucoup de barques de pêcheurs animent le canal à cet endroit : elles arrivent d’Awa ou de Kadousa, apportant au marché des poissons encore vivants. Ce marché, ouvert tous les jours, est établi près du pont. On peut y admirer, avant de choisir pour le garde-manger, les monstres marins les plus bizarres et une admirable variété de poissons : le katsuwo, qui est une espèce de maquereau de très grande taille ; le susuk, assez semblable à la truite ; le tai ou dorade ; l’ayu, sorte de saumon à grosse tête et tout rayé d’or ; le shira-uvo qui semble en argent, et d’énormes carpes, des pieuvres effrayantes, des crabes, des écrevisses, d’innombrables coquillages. Les étalages, artistement disposés, forment des gammes de couleurs d’une richesse étonnante, des pourpres de rubis, des bleus métalliques, des nuances tendres et nacrées, qui miroitent parmi l’émeraude pâle des algues comestibles, dont les Japonais sont très friands. Il y en a plusieurs espèces, et, parmi les plus estimées : l’amanori, que l’on récolte dans le golfe de Yedo en plantant dans la mer des branches d’arbres qui arrêtent les algues au passage et sur lesquelles elles mûrissent ; l’aramé, qui vient des mers du Sud, et ressemble à du crêpe de Chine noir, et enfin le fameux kobou, ce long ruban de varech couleur de bronze fauve que nous dédaignons ici, et qui, là-bas, très estimé comme légume, est une denrée importante, qu’on exporte en Chine par grandes quantités.

Sur la rive gauche du canal, au bout du Pont du Japon, dans un petit pavillon de bois orné de banderoles et d’enseignes couvertes de caractères chinois, est installé un conteur de légendes et d’histoires, en grande réputation, et autour duquel il y a toujours foule. Il déclame avec volubilité en faisant beaucoup de grimaces, en roulant des yeux et en tordant ses sourcils. Ceux qui l’écoutent ne perdent pas un mot de ce qu’il dit, et se pâment de rire.

Près de là, à côté du pont de Tokio, qui est le pont suivant sur le même canal, a lieu le marché aux fleurs et aux bambous, une des jolies choses de la ville.

Il ne faut pas manquer de voir le quartier des athlètes et l’arène où ont lieu les luttes et les exercices de force. Autrefois les Japonais avaient la plus grande admiration pour la force physique. Les travaux accomplis pour s’exercer au maniement des armes étaient d’ailleurs terribles, et la première leçon laissait l’élève comme mort sur le sol ; car on ne graduait pas les efforts, et il fallait les recommencer le lendemain, sans prendre le temps de se remettre de la première courbature. Aussi certains guerriers accomplissaient-ils des prouesses incroyables. Cela ne les empêchait pas d’être de fins lettrés et des hommes du monde, car, pour que l’éducation fût complète, ils devaient savoir écrire élégamment ces courts poèmes, de trente et un pieds, appelés outas, et les vers chinois appelés shi, accomplir, dans toutes ses complications minutieuses, la Cérémonie du Thé, et être habiles dans l’art si apprécié de composer des bouquets.

Aujourd’hui les samouraïs n’ont plus le droit de porter des sabres : le métier des armes est remplacé par une frénésie de commerce ; mais la passion subsiste pour les luttes athlétiques, et l’arène de E-Ko-Ine a un nombreux public.

Elle est située dans l’enceinte du temple de l’Heureux-Retour, près du pont des Deux-Contrées, un des plus longs de la ville. L’arène circulaire n’a d’autres murailles que des nattes de paille accrochées à des pieux, et contre les nattes sont appuyés deux étages de loges auxquelles on accède par des échelles. Le menu peuple se tient debout au pied de ces loges, ou s’assied par terre, à mesure qu’il se rapproche du centre, où se trouve l’espace libre réservé aux lutteurs. Deux rangées de sacs ovales, remplis de terre, couchés sur le sol, entourent cette place, finement sablée, et une toiture posée sur quatre poteaux l’abrite de la pluie ou du soleil. L’arrivée des lutteurs par l’allée ménagée entre les spectateurs est ce qu’il y a de plus amusant. Ils s’avancent à la file, une douzaine au moins, énormes, géants, par rapport aux autres Japonais, gras, pansus, ventrus, étonnants. Leurs cheveux, tordus en corde, forment sur leur tête un petit toupet, et ils n’ont d’autre costume qu’un tablier dont la frange leur caresse les pieds. Mais ces tabliers sont des merveilles ; en soie, en satin, en velours, on y voit brodés des dragons d’or, des aigles, des tigres, toutes sortes de choses, et souvent ces broderies sont des chefs-d’œuvre.

Il faut voir les figures béates des assistants, les bouches ouvertes, les attitudes de stupeur admirative devant cette force et cette graisse. La foule bourdonne, frémit, ondule jusqu’aux deux rangées de loges, où apparaissent, plus calmes, les personnes distinguées, qui font tout à fait l’effet de jolis magots sur des étagères. La représentation dure depuis dix heures du matin jusqu’à cinq heures du soir. Le commencement et la fin sont annoncés aux sons d’un tambour, frappé par un homme juché tout en haut d’un échafaudage en forme de tour.

Il ne faut pas chercher de monuments dans la ville : hormis les temples et les tombes royales, il n’y a rien. Le palais du Mikado ne montre au vulgaire que d’interminables et lourdes murailles, dépassées par de vieux arbres, derrière de larges fossés où poussent des lotus. Quelques tours d’angle, quelques portes jalouses, gardées par des soldats modernes, baïonnette au fusil, quelques ponts légers et gracieux, qui passent les fossés, c’est tout ce que l’on aperçoit.

Quant aux constructions nouvelles en style étranger, l’Exposition générale, le Ministère des Affaires étrangères, etc., elles n’ont pour nous aucun intérêt.

Mais la splendeur des temples suffit à enchanter le visiteur ; leur majesté étrange, leur antique beauté reposent de toutes les bizarreries nées de cette fièvre de progrès qui tient la ville : le vrai Japon, le Japon d’autrefois est là, paisible, comme immuable, sous l’ombre des cèdres sacrés ; il y est tout entier encore, mais bientôt peut-être il n’y sera plus.

La première fois qu’on se trouve en face d’un torié, on éprouve une impression très vive, presque religieuse, et puis on en voit tellement qu’on n’y pense plus. Le torié est une sorte de portique, toujours placé aux approches d’un temple ou d’une chapelle shintoïte. Il est formé de deux troncs d’arbres légèrement inclinés l’un vers l’autre, réunis par une traverse carrée, puis, tout au sommet, par une seconde plus large, qui déborde un peu et se retourne en toiture. C’est d’une simplicité extrême et d’une extraordinaire allure ; on devine un monument primitif, qui a traversé les âges sans s’altérer. Le mot torié, ou plutôt tori-i, signifie « reposoir des oiseaux », et dans le principe c’était un perchoir sacré : les oiseaux y venaient à l’aube, et par leurs chants, annonçaient aux dieux le lever du jour. Le sens du symbole se perdit plus tard, mais on continua à ériger des toriés pour indiquer l’approche d’un temple ou d’un emplacement sacré, et on les multiplia. Les Bouddhistes Riobé, qui ont admis plusieurs des préceptes et des symboles shintoïtes, construisirent ces toriés en bronze, en pierre ou en bois peint en rouge, et les placèrent dans les jardins des temples, tandis que les Shintoïtes purs continuèrent à n’employer que le bois naturel, et chez eux, quand on a franchi le torié, on est sur le territoire sacré.

Les temples sont très nombreux à Tokio, et dans chacun d’eux le peuple afflue. Shiba, le Parterre des Herbes, où se trouvent des tombes royales, est le plus splendide, et n’a pour rival qu’Uyéno, la Haute-Plaine. Viennent ensuite Atago-Yama, d’où l’on a une vue superbe sur la ville et sur la baie ; Sengakuji, le temple de la Haute-Fontaine, sur la colline de Takanava, où sont enterrés les quarante-cinq Ronis, ces héroïques vassaux qui vengèrent leur seigneur en sacrifiant leur vie ; Mégouro, le temple des Yeux-Noirs ; Zempokuji, la pagode de la Vertu Grandissante ; Sho-khon-Sha, le Repos des Âmes ; Kamé-Ido, le Puits de la Tortue, en l’honneur du patron des lettrés ; le grand temple d’Hon-Gand, sur la colline de Kanda. Mais la pagode de la Plaine-Herbeuse, Asakusa, est la plus populaire, et comme il est impossible de les décrire toutes, nous nous arrêterons plus spécialement à celle-ci.

Asakusa est dédiée à Kuanon, la madone chinoise et japonaise, la charmante déesse de la Miséricorde, qui descendit aux enfers, et, par la ferveur de sa compassion, délivra les damnés et fit pleuvoir sur eux une pluie de fleurs.

Des lanternes de pierre, d’une forme très particulière, précèdent le portique monumental qui donne accès dans l’enceinte du temple. On passe, pour le franchir, sous une gigantesque lanterne ronde, ornée de caractères chinois, qui pend entre deux lanternes cylindriques.

À droite et à gauche, sous le portique, se dressent les Deux Rois gardiens de la porte, deux colosses qui font des gestes menaçants et dont les faces rouges roulent des yeux blancs et grimacent, très haut, derrière des stores en filigrane. Ils ne sont pas aussi méchants qu’ils en ont l’air ; ce sont de très braves génies, qui n’en veulent qu’aux pécheurs se complaisant dans leurs fautes : dès qu’ils se repentent, les bons Rois sont tout disposés à les accueillir et à obtenir leur pardon. Ils ont aussi, paraît-il, un grand pouvoir sur les pieds des pauvres humains, exposés à tant d’accidents : ils les préservent des faux pas et les guérissent des blessures, si on les en prie avec ferveur et surtout si on leur offre une belle paire de sandales en paille. Il paraît que les Japonais ont souvent mal aux pieds, car les balustrades qui entourent les Deux Rois sont tout hérissées de sandales de paille offertes par les suppliants.

Hors du portique, on avance par de larges avenues, dallées de pierres, bordées de plusieurs rangs de cèdres centenaires, sous lesquels sont installées des baraques, bariolées d’enseignes, ornées de lanternes, de bannières, et remplies de toutes sortes de bibelots charmants, de poupées en grande toilette : c’est une kermesse des plus animées, avec ses saltimbanques, ses théâtres, ses devins, toutes sortes de choses réjouissantes. Au milieu de tout cela, une foule gaie et rieuse, en habits de fête, circule et bourdonne. L’élément féminin domine, et l’on voit là des Japonaises charmantes, toutes pareilles à celles des images et des paravents. Elles marchent gentiment, les pieds un peu tournés en dedans, parce qu’on leur a, dès leur enfance, serré les hanches dans des bandes d’étoffes pour les rendre étroites, ce qui est une beauté. Leurs grands chignons, très compliqués, reluisent comme s’ils étaient vernis, et des fleurs de toutes couleurs, mêlées de brindilles d’argent et d’or, de houppes et de pompons, montées sur des épingles, y sont piquées de diverses façons. Les robes, en général, sont unies, mais on se permet encore beaucoup de fantaisie dans le choix des longues bandes d’étoffes qui forment les ceintures : les soies éclatantes, les satins, les velours, les brocarts, sont employés et font les plus beaux effets. Le nœud de la ceinture, c’est le point capital de la toilette féminine, et il n’est pas facile de réussir ces belles coques qui s’épanouissent derrière la taille. Il y a des modes, des lois, et rien n’est plus important que la façon dont un pli est tourné. Les jeunes filles arrangent leurs ceintures autrement que les femmes, les servantes n’ont pas le droit de les nouer comme les maîtresses, les veuves font un nœud serré sur l’estomac, et les personnes pas comme il faut les attachent négligemment sur le ventre.

En avant des mamans, il y a toujours une ligne de bébés qui se tiennent par la main et marchent très posément, d’un air très grave : ils sont étonnamment jolis et amusants à voir dans leurs belles robes longues, pareilles à celles des grandes personnes, mais plus brillantes, plus ramagées. Les petites mousoumés sont coiffées en grands chignons, ornés de fleurs ; mais le crâne des petits garçons est encore accommodé quelquefois de la façon la plus bizarre : tout rasé à l’exception de quelques mèches, de différentes longueurs, conservées à des places voulues, et qui font l’effet le plus gentiment comique qu’on puisse imaginer. Quelquefois, derrière les mamans, apparaissent des nourrices, portant sur leur dos les tout petits enfants.

Cette fête perpétuelle qui environne le temple ne semble pas très favorable au recueillement et aux idées pieuses[2] ; cependant, lorsqu’on s’est avancé encore et qu’apparaît, au milieu des cèdres, la masse imposante du temple, d’un rouge profond, avec ses toitures énormes, dont les bords se relèvent ; quand on voit monter vers le ciel la tour à cinq étages, d’un aspect si extraordinaire et si nouveau, on est vraiment saisi d’une émotion respectueuse.

L’effet de cette architecture si particulière, que le Japon a prise à la Chine, réside tout entier dans la forme et le volume des toitures, qui sont presque tout l’édifice. Les murailles ne s’élèvent pas à plus du tiers de la hauteur totale. Ce toit prodigieux, qui s’augmente encore de toute une forêt de madriers, de poutres et de poutrelles, s’entre-croisant pour le soutenir, qui s’éploie, déborde, et relève ses angles comme des pointes d’ailes, est à la fois lourd et léger, écrasant et protégeant : c’est comme un abri sûr, pour tous les croyants, contre les coups du ciel et les menaces du destin.

Avant de pénétrer dans le temple, il faut se laver les mains et la bouche, dans une grande auge de pierre, à l’aide d’un gobelet de bois à long manche qui flotte sur l’eau.

Dès qu’on a franchi le portail du vestibule, on se trouve dans une pénombre reposante et mystérieuse, au milieu d’un brouhaha de voix et du cinglement d’ailes des nuées de pigeons qui habitent le temple.

On s’arrête au vestibule, pour faire de pieux achats, à toutes sortes de marchands qui y sont installés : d’abord un paquet de minces baguettes en pâte odorante, pour les brûler en l’honneur des Dieux ; puis, aux marchandes accroupies sur leurs talons, des petites soucoupes en terre cuite, pleines de riz destiné aux pigeons sacrés. À gauche, dans une boxe aux parois de laque, on aperçoit un cheval nain, tout blanc, avec des yeux pâles : c’est un cheval albinos consacré à Kuanon. Une courroie de soie retient sur son dos un papier blanc, symbolique, découpé presque en forme de croix. On vous vend aussi de quoi offrir une collation au gentil albinos : des pois cuits, dans des assiettes de terre cuite.

L’intérieur du temple est une seule salle, haute et immense, avec une forêt de colonnes rondes, peintes en rouge, dont les chapiteaux vont se perdre dans la pénombre du plafond. Au fond, l’autel apparaît en un chaud miroitement d’or et de lueurs. Des Bouddhas géants, en bois doré, les yeux mi-clos, sourient à demi, aperçus confusément derrière le grand store qui pend devant eux — un treillis de fer ouvragé en dentelles, — et environnés de bannières, de lanternes, de lampes, de bouquets de fleurs magnifiques en métal doré.

Dans un gigantesque brûle-parfums de bronze, dont le couvercle ajouré est orné des signes du zodiaque, et terminé par un lion chimérique, chaque fidèle jette des baguettes odorantes. De minces tiges de fumée bleue jaillissent entre les jours, montent, montent, en oscillant, et s’épanouissent en lis diaphanes, qui s’effeuillent bientôt, et font un brouillard pâle, tout là-haut, dans l’ombre mystérieuse. Cette brume de parfums rend plus confuses encore les choses singulières qui pendent et scintillent à des hauteurs diverses : il y a de grands dais ronds à splendides franges de soie, des bêtes fantastiques, brodées sur des bannières, dont on voit luire les écailles d’or, des lanternes, de toutes formes, sur lesquelles sont peints des dragons noirs ou de grandes lettres chinoises, des banderoles, des flots de lanières de soie ornées de passementeries et de glands, des inscriptions, des maximes peintes ou brodées, et d’autres objets inconnus.

Les murailles sont couvertes, depuis le bas jusqu’aux hauteurs inaccessibles à la vue, de tableaux de toute nature, peints sur satin, sur gaze, sur papier, sculptés en bois, en marbre, en ivoire, en nacre, ou magnifiquement brodés sur de la soie ou du velours. Ils représentent des scènes de la vie des saints, des légendes célèbres, des exemples terribles des supplices de l’enfer, ou simplement l’image des Dieux et des Déesses, de Kuanon surtout, la douce patronne du temple. Il y a aussi de beaux sabres à gardes ajourées, ou bien des sabres de bois sculpté, ou formés avec des monnaies enfilées. On figure ainsi, avec les pièces de cuivre, des caractères chinois : le nom d’Amida le plus souvent.

Des bonzes circulent à travers la foule, ou demeurent à terre devant les chapelles, à côté des reliques. Tous ont la tête entièrement rasée et portent des robes et des manches d’une ampleur extrême. Ils donnent aux fidèles les renseignements pieux qu’ils peuvent désirer, ou les guident vers le saint qu’ils veulent honorer. Quelquefois, à un signal, ils gagnent l’autel principal, et, se rangeant autour d’un vieux bonze en habit d’officiant, ils psalmodient des prières, en s’accompagnant de quelques instruments, qui font une musique grêle.

De tous côtés les dévots sont agenouillés sur les dalles, devant leur autel préféré ; ils prient à demi-voix, et de temps en temps frappent leurs mains l’une contre l’autre, comme s’ils applaudissaient. À droite de l’autel central, la statue d’un saint très vénéré, qui a la vertu de guérir toutes les maladies, attire beaucoup de monde. Ce personnage en bois laqué rouge, de la grandeur d’un garçonnet, est assis dans un fauteuil. Il représente Benzuru, un des seize premiers disciples de Bouddha.

Eh bien, il n’est pas joli, Benzuru : il n’a plus ni traits ni forme, à force d’avoir été frictionné par les croyants ; car il faut frotter sur la statue la place où l’on souffre, et toucher aussitôt sur soi-même le point douloureux, pour que le miracle s’accomplisse. Il a dû guérir bien des malades, le pauvre saint ! On ne l’a guère ménagé, et il est lui-même bien malade : il a l’air d’un bonhomme en chocolat sucé plus qu’à moitié.

Un bruit continu domine le murmure de la foule : c’est le choc des pièces de monnaie tombant sans interruption dans le tronc des aumônes, une grande boîte carrée d’environ trois mètres de long sur un de large, ayant pour couvercle un treillis de bambous.

Au milieu de tout ce bruit, les jolis enfants courent sur les dalles sonores, avec des rires légers, ou bien, arrêtés comme en extase au pied d’une colonne, ils jettent du riz aux pigeons sacrés.

Hors du temple il y a encore mille choses à voir. Tous les plaisirs sont réunis dans cette enceinte : outre de nombreuses chapelles, elle contient un cirque, des théâtres, des galeries de tir à l’arc, et de nombreuses maisons de thé, dans lesquelles les jeunes élégants de la ville organisent des parties fines. Ils louent des bouffons, des musiciennes, des chanteuses de légendes, ou, s’ils sont tout à fait délicats et raffinés, ils font venir une guécha. Il est assez difficile d’expliquer ce que c’est qu’une guécha, car il n’existe rien qui se rapproche d’elle dans notre civilisation. C’est une danseuse ; mais sa danse, noble, lente et gracieuse, analogue à celle des Javanaises que nous avons vues, est le moindre de ses talents, ou plutôt de ses mérites. Choisie parmi les plus belles, élevée avec le plus grand soin, par une ancienne guécha devenue professeur, elle est comme la vestale de l’idéal, de la beauté, de l’élégance. Absolument chaste, d’une correction parfaite, souverainement élégante, elle est le modèle, l’exemple, la fleur rare, cultivée avec amour : une princesse peut lui demander conseil sur les règles de bienséance et d’étiquette ; si un poète lui fait un madrigal, elle lui répondra dans la langue des Dieux, avec autant de retenue que d’esprit, et si elle inspire une passion, le mariage est le seul dénouement possible.

On voit que les distractions des mondains de Tokio sont quelquefois d’un ordre très élevé. Si la danseuse veut bien se rendre à leur invitation, le plaisir qu’elle leur apportera, c’est le charme de sa conversation exquise, la grâce de sa toilette, du dernier goût et du raffinement le plus distingué, sa beauté, son chant qu’elle accompagne sur le chamisen, et sa danse plastique, dont la contemplation les emportera, en un rêve rétrospectif, dans le monde des Dieux et des Héros.

Autrefois, quand une guécha péchait contre la chasteté, le siogoun lui-même la condamnait à passer plusieurs années au milieu des femmes impures du Yosivara. Mais déjà la guécha dégénère, et comme tout le reste, disparaîtra.

Il y a de tout dans l’enceinte d’Asakusa. Tokio a son musée Grévin, et c’est là qu’il est établi. Une quarantaine de tableaux sont disposés, à gauche du grand temple, dans une galerie : cela s’appelle I-ki-nine-gnio, « les poupées vivantes », et ces figures de cire sont si expressives que l’on croirait, en effet, voir des tableaux vivants.

Toutes les scènes ont rapport à des miracles dus à l’inépuisable bonté de Kuanon. On voit la déesse, apparaissant, sous diverses formes, à ses adorateurs fervents.

La voici qui s’avance sous la figure d’une ravissante femme, dans une toilette de rêve, vers un bonze agenouillé, qui demeure en extase, et il y a de quoi.

Plus loin, cette petite paysanne qui parle à un prince de la cour du Mikado, c’est elle encore, mais le Daïmio est si extraordinaire qu’on oublie de la regarder. Voici donc un de ces costumes de cour, que l’on n’a jamais vus et qu’on ne verra plus jamais, aussi superbes que bizarres et incompréhensibles ! Le seigneur est ici étonnamment large, avec la forme générale d’une pyramide : des soies raides à plis cassants, de couleurs éclatantes, parsemées de roues d’or, qui sont les armes du personnage, bouffent autour de lui ; les pantalons, plus larges que des jupes, sont beaucoup plus longs que les jambes, et traînent loin par derrière, en passant sous les pieds, qu’ils enferment ; les manches sont encore plus larges et plus longues, ayant, au bord, une ganse de soie passée en coulisse, avec un gland à chaque bout, comme pour tirer, si on voulait faire de cette manche un grand sac. Il sort de là d’autres manches de couleurs différentes, et, des épaules au cou, une série de collets se dépassent, montrant qu’il y a cinq ou six robes superposées ; un grand sabre traverse toutes ces étoffes, ayant un peu l’air de passer par le ventre du prince, et l’on est surpris de découvrir, hors de ce fouillis de plis, une petite main qui tient un éventail. La coiffure est très singulière : c’est une espèce de cylindre, un peu courbé en avant, velours noir et drap d’or, qui ne couvre que le sommet de la tête, et est attaché sous le menton par une ganse d’or. Mon Dieu ! qu’il y a loin de ce costume, aux affreux complets dont s’affublent aujourd’hui quelques-uns des fils de l’Empire du Soleil Levant ! Mais il faut avouer que, s’il est splendide et majestueux autant qu’étrange, ce costume ne doit pas être très commode à porter.

Voici un autre prince, aussi fabuleusement vêtu, qui, avec la protection de Kuanon, terrasse Raïden, le Dieu Tonnerre, et le garrotte : il lui a confisqué le registre de gongs sur lesquels il tape à tours de bras dans les orages, et il a tordu le cou au dragon des Typhons, qui est comme le chien de Raïden. Le Dieu griffu et cornu se tortille et se débat en faisant d’affreuses grimaces.

Le tableau qui porte le no 10 est des plus bizarres : d’innombrables crabes font l’assaut d’un monstre à tête humaine, et le pincent à qui mieux mieux, tandis qu’une jeune fille en prières semble remercier le ciel. Il paraît que cette jeune personne a sauvé la vie à un crabe, et Kuanon, pour cette bonne action, envoie à son secours, dans le danger, toute une armée de crabes.

Les poissons savent aussi être héroïques à l’occasion : voici des raies qui se battent avec un loup, qui allait dévorer l’enfant d’une femme dévote à Kuanon.

Le no 34 est un des plus beaux. Il montre une ravissante princesse dans son boudoir, saluant son seigneur et maître, qui vient la visiter. Elle est vêtue d’une façon aussi invraisemblable que les princes de tout à l’heure, avec des étoffes plus chatoyantes encore, plus amples, plus magnifiques. Elle est pâle comme du lait, avec une petite bouche empourprée, les sourcils rasés et repeints, tout en haut du front ; les cheveux, épars, longs à miracle, se perdent dans les flots de plis des robes. Auprès d’elle, à côté du riche paravent et de l’accoudoir, est posée la boîte à fumer, en laque pointillé d’or, avec la toute petite pipe damasquinée et le tabac blond, fin comme des cheveux et que l’on appelle « duvet de grue ».

Tous les tableaux exposés là sont curieux et charmants, exécutés par de véritables artistes, et ils font connaître beaucoup de jolis détails de la grande vie japonaise d’autrefois. Ils mériteraient tous d’être décrits.

Mais il y a encore des choses dignes d’être vues sur le territoire d’Asakusa, entre autres les jardins et les pépinières, entretenus par d’habiles horticulteurs. Toutes sortes d’arbres nains apparaissent là, obtenus par on ne sait quel procédé : des cèdres qui tiennent dans des potiches, des sapins de poupée, de mignons pêchers, des bambous fins comme des aiguilles à tricoter ; puis des tapis d’herbes légères pareilles à des plumes vertes, des plantes grasses hérissées de piquants et qui ressemblent à de méchantes bêtes, une magnifique variété de fleurs rares : des pivoines roses, pourpres ou blanches, grosses comme des choux ; des chrysanthèmes qui s’épanouiront plus larges que des assiettes. Et les arbres fruitiers, ces merveilles dont la floraison au printemps fait les délices des poètes ! toutes les variétés de citronniers, les pêchers, les cerisiers, et surtout l’incomparable prunier, dont la beauté ne peut s’imaginer, qui fleurit en plein hiver, sous la neige, et dont les fleurs embaument plus délicieusement que les roses.

Sans doute, l’arbre s’épuise en poésie et en splendeur, car le fruit, en général, ne répond pas aux promesses des fleurs. Un des plus estimés, le kaki, a un goût assez bizarre : on dirait un jaune d’œuf pétri dans une tomate, avec du sucre, et quand il n’est pas de bonne qualité, il contient une essence résineuse qui vous fige la bouche de la façon la plus inquiétante.

Il n’y a pas encore d’ascenseur dans la grande tour à cinq étages, et la montée est assez raide dans l’escalier zigzaguant, où il fait très noir ; mais on est bien payé de sa peine lorsqu’on débouche, en plein ciel, sur la dernière plate-forme.

Un océan de toitures grises qui ondoie, ondoie jusqu’aux dernières limites de l’horizon, vous apparaît, coupé d’îles de verdure et de grands espaces clairs ; miroirs qui embrouillent tout, comme si des morceaux de ciel étaient par terre et que la perspective se continuât dans des gouffres : ce sont les rivières, les étangs, les canaux. Mais le regard, tout de suite, est pris, fixé, au-dessus de tout cela, par l’extraordinaire montagne, dont je ne vous ai pas assez parlé : la surprise, la merveille, l’unique Fousi-Yama ! Il apparaît, là-bas vers le sud-ouest, gigantesque cône solitaire, très haut, pâle et rosé, avec des ombres bleues qui lui font comme des rides. La base baigne dans des brumes, et il a l’air ainsi d’être suspendu, porté par des nuées.

Depuis des siècles, depuis que leurs yeux se sont ouverts en face de lui, les Japonais sont extasiés devant leur volcan. Nous connaissons tous sa silhouette, qu’ils reproduisent continuellement en laque, en broderie, en peinture. Le grand Hokousaï, à lui seul, l’a dessiné cent fois dans un album en plusieurs volumes, et il a inspiré aux poètes d’innombrables outas. Ce pic, qui s’élève à près de quatre mille mètres, le plus haut de toutes les îles japonaises, est, paraît-il, sorti de terre, tout à coup, en l’année 285 avant notre ère et en même temps, très loin de là, près de Kioto, une dépression du sol donnait naissance à un grand lac. Le Fousi fut alors une montagne terrible, qui vomissait des flammes, des rochers incandescents, des nuages de soufre et des flots de lave ; le sol tremblait tout autour de lui et la contrée était dévastée ; puis, peu à peu, il s’est calmé, le volcan s’est éteint, puis fermé, et un lac emplit aujourd’hui le cratère. Autour de la montagne la contrée s’est repeuplée et est redevenue fertile. Le Fousi-Yama est maintenant un lieu saint, un but de pèlerinage. Le Génie des Tempêtes habite son sommet, au-dessus des neiges, et celui qui a pu atteindre jusque-là, malgré l’agitation continuelle de l’air et les tourbillonnements de fine poussière de neige, croit son bonheur assuré. Il faut trois journées, dit-on, pour monter jusqu’au faîte ; mais on raconte qu’il est possible, l’été, de descendre en trois heures, au moyen de légers traîneaux de roseaux qui glissent sur le sable, tant les pentes sont unies.

Une sonnerie précipitée de timbre, suivie d’un coup de sifflet, me fait quitter des yeux la sublime montagne et regarder à mes pieds : c’est le tramway qui part, complet, ayant peine à se frayer un passage à travers la foule qui l’assiège. Tout près du bureau, un grand pont de fer nouvellement construit, l’Asoumabassi, traverse la rivière de Soumida-Gava. Sur l’autre rive on voit plusieurs bonzeries, et un peu plus loin un espace vide entouré de quelques sapins et de chapelles funéraires : c’est un lieu très affreux et très redouté, au-dessus duquel des corbeaux tournoient : la place des exécutions capitales.

De ce même côté de l’eau, tout à fait dans le lointain, apparaît, au milieu de rizières et de plaines, une vaste enceinte bordée de fossés : c’est le Yosivara, le Champ des Roseaux, où d’innombrables beautés habitent, le rendez-vous ordinaire de la jeunesse galante de la ville. Mais, à l’occasion de la fête des Cerisiers ou de la fête des Lanternes, on va, le soir, en famille, admirer ces belles impures, exposées sous le feu des lumières, derrière de fins barreaux de bambou doré, aussi pâles, aussi immobiles que les I-ki-nine-gnio de tout à l’heure, mais plus redoutables, car, un proverbe le dit : « La femme est la destructrice du château. »

De chacune des quatre faces de la tour on a une vue différente de la ville. J’aperçois maintenant le palais du Mikado, cette cité mystérieuse et muette, dans la ville grande ouverte et pleine de bruit. Même de là-haut on ne découvre rien : une mer de verdure d’où émergent des tours à plusieurs étages, des collines, de larges toitures éparses, le tout ceinturé de murailles, que borde le ruban clair des fossés.

Vous souvenez-vous de la crosse du pèlerin qui refleurit miraculeusement, au dernier acte du Tännhäuser ? Eh bien, la légende vient de plus loin qu’on ne croit : la très antique pagode de Zempokuji, dont on distingue nettement du haut de la tour les enclos et les édifices, en garde la preuve.

Il y a quelques centaines d’années, un religieux nommé Shinran, fondateur d’une secte bouddhique, voyageait dans la plaine du Kanto, et s’arrêta, pour passer la nuit, dans une petite maison habitée par un bonze. Il essaya de le convertir à sa doctrine, et, n’y parvenant pas, il planta avec colère, avant de repartir, son bâton de voyageur dans le sol, en s’écriant : « Qu’il prenne racine et devienne un arbre puissant si j’ai dit vrai ! » Le bâton prit racine, se couvrit de feuilles et de fleurs, et devint un bel arbre ; on bâtit cette pagode autour de lui. L’arbre est aujourd’hui plus que centenaire, encore robuste, bien qu’il ait été frappé par la foudre, qui ne sait pas reconnaître les arbres miraculeux.

De l’autre côté on découvre un fameux temple du culte shintoïte, car il y a plusieurs religions à Tokio, et celle-ci, qui consiste à vénérer la Vérité et la Lumière, symbolisées par un miroir, est la religion de l’État, ou tout au moins celle de l’Empereur. Ce temple de Kamé-Ido, « le Puits de la Tortue », est particulièrement sympathique, car il est dédié au patron de sa littérature. Un poète illustre, qui vivait, au ixe siècle, à Kioto, fut exilé pour quelque vérité trop dure mise en vers, et mourut loin de son foyer. Les poètes le vengèrent : il fut déifié sous le nom de Ten-Man, et on lui éleva des temples. Dans celui-ci, les étudiants viennent le fêter le vingt-cinquième jour de chaque lune. C’est le lieu de réunion des lettrés et des poètes ; tout y est disposé pour la rêverie et la contemplation des beautés de la nature. Il y a même une installation spéciale pour « les spectacles de clair de lune », les « réveillons lunaires » pendant les belles nuits d’été. Les ex-voto, dans cette pagode, sont de vieux pinceaux hors d’usage, qui ont tracé des vers charmants ou des pensées sublimes. Quelques-uns sont des reliques de personnages très illustres. Il y en a un de Hito-Marou, le Victor Hugo de là-bas, un de la belle Mourasaki, cette femme géniale qui écrivit de si beaux romans ; il y en a de Komati, la poétesse, de Nari-Hira, le don Juan poète, et de beaucoup d’autres dont les noms ne vous diraient rien.

Derrière la pagode d’Asakusa s’élève le théâtre d’Itimouraza, où l’on joue le drame et la comédie. Il y a d’autres théâtres à Tokio : Sento-Miza, près de Shinbassi, Storéza, Nakasimasa, où l’on admire passionnément Dandjouro, Narikoma, Sadandi, Kikoumoro, des artistes de premier ordre.

Tandis que je cherche à retrouver, dans l’éloignement et les poussières flottantes, les nobles édifices du Japon antique, les hautes tours des pagodes, qui seules donnent un caractère tout particulier à ce panorama d’une ville immense, les Japonais mes voisins, penchés aux balustrades, ne sont curieux que des constructions nouvelles, en style étranger, qui font des taches blanches par-ci par-là. Ils se montrent du doigt la gare de Shinbassi, reliée à la gare d’Uyéno par un chemin de fer de demi-ceinture, la Banque, l’école du Génie Militaire, le ministère des Affaires Étrangères, le Palais de Justice, la Chambre des Députés (qui, à peine ouverte, vient de brûler), le monument qui réunit les écoles de Droit, de Médecine, des Belles-Lettres, des Sciences. Et l’on est tout surpris de tenir plus qu’eux à tout le Japon qui s’en va, à ce passé plein de mystères et de splendeur, à toutes ces choses qu’on n’a pas sues et qu’on ne saura pas, puisqu’elles s’évaporent au moment même où elles se dévoilent, et de se sentir le cœur serré, tandis qu’ils rient, eux, et sont très fiers de cette abdication incompréhensible de leur originalité.

Tout à coup une cloche se met à sonner l’heure, dans la pagode, avec une vibration profonde et prolongée. C’est encore l’heure japonaise qu’elle sonne, l’heure que les aïeux ont comptée, et qui bientôt ne saura plus marquer les heures modernes, les heures écrites, aux horloges pneumatiques, qui remplaceront partout les baguettes odorantes, dont la combustion mesurait le temps, en le parfumant.

C’était magique et très compliqué, la façon japonaise de compter les heures : mais combien pittoresque et joli ! Neuf est le chiffre parfait, qui marque le milieu du jour et le milieu de la nuit : l’heure du Rat et l’heure du Cheval. On compte donc à partir de neuf, mais on va à reculons. Deux fois neuf font dix-huit : on supprime le premier chiffre, et l’on obtient huit, l’heure de la Vache. Trois fois neuf font vingt-sept : le premier chiffre ôté, il reste sept, l’heure du Tigre, et ainsi de suite pour les six veilles de jour et les six veilles de nuit, de deux heures chacune : l’heure du Lapin, l’heure du Dragon, l’heure du Coq, l’heure du Sanglier.

Je suis revenue maintenant du côté de la grande montagne, et je la regarde de nouveau. Elle monte toujours vers le ciel, majestueuse, immuable et splendide. Cependant le soleil l’empourpre, l’ensanglante, et elle a l’air comme irrité, menaçant. De minces jets de fumée sortent de ses flancs. Le volcan sommeille, il n’est pas mort. Bien souvent des frissons terribles secouent le sol : tout s’écroule dans la ville sur des milliers de victimes.

Le tremblement de terre, c’est le fléau de ce beau pays : c’est à cause de lui que l’on construit ces petites maisons basses, en bois souples, ces murailles trapues, inclinées en dedans.

Et je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être le Fousi-Yama qui punira un jour les Japonais de leur dédain du passé, de leurs innovations imprudentes, en jetant bas ces hautes constructions de pierres, en secouant, dans une colère, tous ces déguisements, tous ces tristes haillons étrangers, qui tachent sa belle robe éclatante.

  1. ↑ Ji, soleil ; pon, origine ; koué, royaume.
  2. ↑ On vient de supprimer les baraques dans l’enceinte du temple, par crainte des incendies.