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L’Adieu Aux Muses, pris du latin de Buccanan

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Joachim du Bellay Œuvres de l’Invention de l’auteur

L’Adieu Aux Muses, pris du latin de Buccanan


L'ADIEU AUX
Muses, pris du latin de
   Buccanan.

Adieu ma Lyre, adieu les sons
De tes inutiles chansons.
Adieu la source, qui recrée
De Phebus la tourbe sacrée.
J'ay trop perdu mes jeunes ans
En voz excercices plaisans:
J'ay trop à voz jeuz asservie
La meilleure part de ma vie.
Cherchez mes vers, et vous aussi
O Muses, jadis mon souci!
Qui à voz doulceurs nompareilles
Se laisse flatter les oreilles.
Cherchez, qui sou' l'oeil de la nuyt
Enchanté par vostre doulx bruit
Avec' les Nymphes honnorées
Danse au bal des Graces dorées.
Vous trompez, ô mignardes sœurs!
La jeunesse par voz douceurs:
Qui fuit le Palais, pour elire
Les vaines chansons de la Lyre.
Vous corrompez les ans de ceux,
Qui sou' l'ombrage paresseux
Laissent languir efeminée
La force aux armes destinée.
L'hyver, qui naist sur leur printens,
Voulte leur corps devant le tens:
Devant le tems l'avare Parque
Les pousse en la fatale barque.
Leur teinct est tousjours palissant.
Leur corps est tousjours languissant
De la mort l'efroyable image
Est tousjours peinte en leur visage.
Leur plaisir traine avecques luy.
Tousjours quelque nouvel ennuy:
Et au repos, ou ilz se baignent,
Mile travaux les accompaignent.
Le miserable pïonnier
Ne dort d'un sommeil prisonnier:
Le nocher au milieu de l'onde
Sent le commun repos du monde:
Le dormir coule dans les yeux
Du laboureur laborieux:
La mer ne sent tousjours l'orage:
Les vens appaizent leur courage.
Mais toy sans repos travaillant,
Apres Caliope baillant,
Quel bien, quel plaisir as tu d'elle,
Fors le parfun d'une chandelle?
Tu me sembles garder encor'
Les chesnes se courbans sou' l'or,
Et les pommes mal attachées,
Par les mains d'Hercule arrachées.
Jamais le jour ne s'est levé
Si matin, qu'il ne t'ayt trouvé
Resvant dessus tes Poëzies
Toutes poudreuses, et moizies.
Souvent, pour ung vers allonger,
Il te fault les ongles ronger:
Souvent d'une main courroussée
L'innocente table est poussée.
Ou soit de jour, ou soit de nuyt
Cete rongne tousjours te cuyt:
Jamais cete humeur ne se change:
Tousjours le style te demange.
Tu te distiles le cerveau
Pour faire ung poëme nouveau:
Et puis ta Muse est deprizée
Par l'ignorance authorizée.
Pendant, la mort qui ne dort pas,
Haste le jour de ton trespas:
Adonques en vain tu t'amuses
A ton Phebus, et à tes Muses.
Le Serpent, qui sa queue mord,
Nous tire tous après la mort.
O fol, qui haste les années,
Qui ne sont que trop empennées!
Ajouste à ces malheurs ici
De pauvreté le dur souci:
Pesant fardeau, que tousjours porte
Des Muses la vaine cohorte:
Ou soit, que tu ailles sonnant
Les batailles d'un vers tonnant:
Ou soit que ton archet accorde
Un plus doulx son dessus ta chorde.
Soit, qu'au thëatre ambicieux
Tu montres au peuple ocieux
Les malheurs de la tragedie,
Ou les jeuz de la comedie.
Sept villes de Greces ont debat
Pour l'autheur du Troyen combat:
Mais le chetif, vivant, n'eut onques
Ny maison, ny païs quelquonques.
Tytire pauvre, et malheureux
Regrete ses champs planteureux:
Le pauvre Stace à peine evite
De la faim l'importune suyte.
Ovide au Getique sejour,
Faché de la clarté du jour,
De son bannissement accuse
Ses yeux, ses livres, et sa Muse.
Mesmes le Dieu musicien
Sur le rivage Amphrisien
D'Admete les bœufz mena paistre,
Et conta le troppeau champestre.
Mais fault-il, pour les vers blâmer,
Nombrer tous les floz de la mer?
Et toute l'arene roulante
Sur le pavé d'une eau coulante?
Malheureux, qui par l'univers
Jeta la semence des vers:
Semence digne qu'on evite
Plus que celle de l'aconite.
Malheureux, que Melpomené
Veid d'un bon oeil, quand il fut né:
Luy inspirant des sa naissance
De son sçavoir la congnoissance.
Si le bonheur est plus amy
De celuy, qui n'a qu'à demy
Des doctes Sœurs l'experience,
O vaine, et ingrate science!
Heureux et trois, et quatre fois
Le sort des armes, et des lois:
Heureux les gros sourcils encore',
Que le peuple ignorant adore.
Toy, que les Muses ont eleu,
De quoy te sert il d'estre leu,
Si pour tout le gaing de ta peine
Tu n'as, qu'une louange vaine?
Tes vers sans fruict, laborieux,
Te font voler victorieux
Par l'esperance, qui te lie
L'esprit, d'une doulce folie.
Tes ans, qui coulent ce pandant,
Te laissent tousjours attendant:
Et puis ta vieillesse lamente
Sa pauvreté, qui la tormente:
Pleurant d'avoir ainsi perdu
Le tems au livres despandu :
Et d'avoir semé sur l'arene
De ses ans la meilleure grene.
Donne congé, toy qui es fin,
Au cheval, qui vieillist, afin
Que pis encor' ne luy advienne:
Et que poussif il ne devienne.
Que songe'tu? le lendemain
Du corbeau, n'est pas en ta main.
Sus donq', la chose commençée,
Est plus qu'à demy avancée.
Malheureux, qui est arresté
De vieillesse, et de pauvreté.
Vieillesse, ou pauvreté abonde,
C'est la plus grand' peste du monde.
C'est le plaisir, que vous sentez,
O pauvres cerveaux evantez!
C'est le profit, qui vient de celles,
Que vous nommez les neuf pucelles.
Heureuses nymphes, qui vivez
Par les forestz, ou vous suyvez
La saincte Vierge chasseresse.
Fuyant des Muses la paresse.
Soit donq' ma Lyre ung arc turquois:
Mon archet devienne ung carquois:
Et les vers, que plus je n'adore,
Puissent traictz devenir encore'.
S'il est ainsi, je vous suivray
O nymphes! tant que je vivray:
Laissant dessus leur double croppe
Des muses l'ocieuse troppe.

COELO MUSA BEAT.