L'oubli (Guaita)

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 106-108).
Collin - Trente poésies russes, 1894.djvu25.png


L’Oubli

le pour et le contre

Majestueux Néant des choses abolies !
Sépulcre des Grandeurs et linceul des Folies !

Gouffre vorace ! Mer insondable ! Lac noir !
Oubliette creusée au ventre du manoir !

Fosse commune, où ta chaux vive. Indifférence,
Ronge la Gloire humaine et l’humaine Espérance !


Où se sont écroulés de vieux cultes défunts,
Embaumés dans l’orgueil des mystiques parfums ;

Où s’effondrent les Noms, les Œuvres et les Actes :
Avalanche éternelle ! Énormes cataractes !

 ! faste ironique et hautain du tombeau !
Défi qu’il jette à la longévité du Beau !…

Oh ! sous le soleil cru, qui nous saura décrire
Les sépulcres en cercle et leur éclat de rire ?

C’est là votre rictus, ô crânes impudents
Qui montrez la hideur de vos trente-deux dents !

— Trépas ! [destruction physique] , je t’adore
Et te hais : je bénis et je maudis Pandore.

— Je t’aime et je te hais, de vertige rempli,
[Destruction morale], inéluctable Oubli !


Car tous deux vous brisez en sa fleur la Souffrance,
Et par vous poind au ciel l’aube de Délivrance ;

Mais vous tranchez l’Orgueil et la Gloire, tous deux,
Ô Spectres à la faux, superbement hideux !…


Janvier 1884.


Guaita - Rosa mystica, 1885.djvu (page 118).png