Légende de Saint-Arnould

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L’anneau de Saint Arnould

  • Un joli matin de mai où le muguet embaumait les bois un cavalier suivait au pas tranquille de sa monture la route qui conduisait alors de Mettis, (comme on appelait Metz à cette époque) à Montigny tantôt par la forêt tantôt à travers champs.
  • Quoiqu'il fût sans escorte et que rien dans son apparence extérieure n'attirât l'attention, ce devait être cependant quelque haut dignitaire jouissant d’une très grande popularité à en juger par les nombreuses marques de respect et d'affection qu'il recueiIlait sur son passage.
  • Du plus loin qu'ils l'avaient reconnu, paysans travaillant dans la campagne,charbonniers ou bûcherons, allants et venants sur le chemin, tous accouraient vers lui, un tel sollicitant une faveur, tel autre implorant un appui ou demandant justice et certains parfois même pour le seul plaisir d'aller lui parIer.
  • D'une amabilité charmante à l'égard de ceux-ci, avec une patience et une bienveillance également admirables vis-à-vis des autres, le cavalier obligé d'arrêter constamment son cheval, écoutait toutes les réclamations et toutes les doléances. Il consolait, apaisait, encourageait, promettait, et, on le savait, d'avance que chacune de ses promesses serait tenue scrupuleusement.
  • Mais c'est surtout avec les pauvres que sa bonté ne connaissait plus de limites :

A un vieux mendiant qui lui tendait suppliant une espèce de couvre-chef sans forme ni couleur, il fit une généreuse aumône et après s'être informé avec intérêt de ses plus pressants besoins, il lui dit comme à son ami le plus cher :

  • « Il y aura grande fête demain en la cité royale de Mettis, grand festin et réjouissances. C'est le mariage de mon fils et je veux, quand une joie m'arrive, que chacun sans exception, y prenne sa large part. Viens donc demain dîner au palais. »

Et sans tenir compte de la confusion du pauvre homme qui ne savait comment s'excuser et remercier, il poursuivit sa route, renouvelant la même offrande et la même invitation à ceux des miséreux qu'il rencontrait.

  • Ce personnage si bienfaisant et si aimé n’était autre que le célèbre Arnould, Arnulf, comme on disait à l’époque, maire du palais d'Austrasie sous Clotaire Il, aussi remarquable par son habile et fine politique, son talent d’administrateur et son génie militaire, que par sa charité inépuisable et ses éminentes vertus, qui lui ont valu d'être placé au rang des saints.

-Né en 582 au château de Layum (aujourd'hui Lay-Saint-Christophe près de Nancy), d'une famille franque illustre par sa noblesse et sa fortune, il fit de brillantes études et révéla de bonne heure des capacités extraordinaires, comme les rares mérites, qui le désignèrent tout naturellement malgré sa jeunesse, pour être chargé de l'intendance du palais et du gouvernement de six provinces.

  • Son consentement, toutefois, fut fort difficile à obtenir, car il avait toujours été attiré vers la vie monastique et il venait précisément de décider avec Romaric son dévoué ami, d'aller s'enfermer ensemble dans l'abbaye de Lérins, objet de tous leurs vœux.

Cédant enfin aux sollicitations les plus pressantes du roi Lothaire, de toute la cour el de son propre entourage, il fit en cette circonstance un immense sacrifice, mais, homme de devoir avant tout, une fois le pas franchi, il se donna complètement aux graves obligations qu'il acceptait de remplir,comme celle de seconder et former Dagobert à la gestion du Royaume d’Austrasie ; sa prodigieuse activité lui permit de suffire seul à des travaux, qui avaient exigé jusqu'alors, le concours de six fonctionnaires.

  • De plus, pour complaire aussi à sa famille, il épousa Doda, fille du comte de Boulogne, absolument son égale sous tous les rapports, mêmes goûts, même foi ardente, même élévation d'idées et de sentiments et qui sut être son intelligente auxiliaire dans toutes les œuvres charitables instituées par lui et auxquelles il consacrait la majeure partie de ses revenus.

Cependant, malgré le souci des affaires, malgré le labeur incessant qui I' absorbait, saint Arnould n'avait point oublié l'ancien projet si cher à sa jeunesse et il n'attendait qu'une occasion favorable pour abdiquer en faveur de tel autre qu'il jugeait plus digne et' suivre enfin librement la voie où il se sentait appelé.

  • Or, ce jour approchait, le jour bienheureux après lequel, croyait-il, il ne serait plus utile à aucune cause ni nécessaire à aucune affection,

-Clodulphe, l'aîné de ses fils, n’était-il pas déjà prêtre*? (*il allait devenir le futur « saint Cloud ») -Anchise*, (*Ansegisel), son second, allait s'unir à Begga, fille de Pépin de Landen que, dans sa pensée, il choisissait précisément pour le remplacer dans sa charge, allait être, par cette union, à la tête d’une fortune considérable et de terres immenses ; Doda elle-même, son admirable compagne, désirait aussi quitter le monde pour se retirer dans un cloître. C'était donc à la veille de renoncer à tout, qu'il s'acheminait une dernière fois en cette matinée printanière, vers la plus importante de ses maisons de campagne située au-delà de Montigny, dans le but de dire adieu à de fidèles serviteurs et à des lieux familiers pleins de doux souvenirs. Le soleil indiquait midi quand il atteignit la propriété, vaste construction entourée de portiques d'architecture romane, en bois poli avec soin et orné de sculptures qui ne manquaient point d'élégance. Des bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des étables, des bergeries et des granges se massaient derrière le corps de logis principal avec les maisonnettes des cultivateurs et des serfs, formant une espèce de village à la lisière d'une de ces splendides forêts mutilées depuis par la civilisation et dont, aujourd’hui encore nous admirons les restes.

  • Son arrivée inattendue provoqua l'enthousiasme de tout ce petit peuple. On l'entoura aussitôt, on lui fit fête, on couvrit de baisers le bas de sa tunique, ce fut un concert de louanges et de bénédictions.

Il passa là des heures délicieuses, caressant les braves bêtes nées sur ses terres, regardant d'un air attendri les arbres en fleurs, la nature resplendissante, puis, toujours avec son expression de tranquillité sereine, il revint dans sa bonne ville de Mettis. Après le repas fort simple, pris suivant sa coutume en compagnie des siens, il sortit de nouveau visiter les malades qu'il soignait de ses propres mains, aussi compatissant aux misères de l'âme qu'aux souffrances du corps. Sa tournée faite, il traversait un des ponts jetés sur la Moselle et séduit par la beauté de la nuit, par l'éclat des eaux que les rayons de la lune moiraient d'argent, il s'accouda rêveur sur le parapet du pont.

  • « A ce moment, rapportent ses biographes, la pensée des jugements de Dieu, sujet de ses méditations fréquentes, se présenta à son esprit plus vivement encore que d'habitude. Il se rappela les fautes de sa vie, comme ce goût immodéré du pouvoir qui l’avait opposé à la reine Brunehaut, dont il reconnaissait les qualités sur le tard, avec une amertume plus grande car dans son excès d'humilité, il exagérait ses imperfections et malgré les bonnes œuvres dont ses journées étaient pleines, il craignait de s'abuser sur son propre compte. »
  • « - Non, s’écria-t-il avec un accent de douleur, non, je ne me croirai purifié de mes péchés, que lorsque j'aurai retrouvé cet anneau! »

En même temps il jetait la bague qu'il portait au doigt dans le courant rapide et profond. Ni la légèreté, ni la présomption ne lui dictaient ces paroles : Il voulait seulement en posant cette condition en apparence impossible, s'adonner de plus en plus à la contrition et à la pénitence comme pour dire : Non; jamais sur la terre je ne pourrai acquérir la certitude de mon pardon! Il faut donc que je vive en conséquence.

  • Mais Dieu prenant son discours à la lettre, accomplit son souhait comme on le verra par la suite et lui procura de la sorte, une précieuse assurance de son amitié.

Le lendemain eut lieu en grand appareil pour se conformer à l'usage, la cérémonie des noces, mariage duquel devait naître Pépin d'Héristal, bisaïeul de Charlemagne. On vit arriver à Mettis avec leur suite d'hommes et de chevaux, tous les seigneurs des provinces septentrionales de la Gaule, les chefs patriarcaux des vieilles tribus franques, les ducs des Baïwares et des Thuringiens, curieuse assemblée où la civilisation et la barbarie s'offraient côte à côte à différents degrés.

  • Il y avait des nobles Gaulois polis et insinuants, des nobles Francs orgueilleux et brusques et de vrais sauvages tout habillés de fourrures, aussi rudes de manières que d'aspect.

Le banquet nuptial fut splendide et des plus animés. Les tables étaient couvertes de plats d'or et d'argent ciselés, le vin et la bière coulaient à flots dans des coupes ornées de pierreries ou dans les cornes de buffles dont les Germains se servaient pour boire. On entendait retentir dans les vastes salles du palais, les « santés ! » et les défis que se portaient les buveurs, les bruyants souhaits de bonheur adressés aux jeunes époux, des acclamations, des éclats de rire sonores, des chants même qui conservaient toute leur allure guerrière. Mais au milieu de ces nombreux convives et de tout ce tapage, dans le cours du festin où il n'avait fait qu'apparaître, on eut en vain cherché Arnould à la table d'honneur que présidait le roi Dagobert le premier.

  • Il se trouvait maintenant dans la salle voisine, tout heureux d'y recevoir la foule des pauvres qu'il avait aussi conviés, lavant lui-même leurs pieds poudreux, pansant leurs plaies, échangeant leurs loques sordide pour des vêtements neufs, puis, après les avoir installés à leur place, se faisant un devoir de les servir, toujours scrupuleux observateur des préceptes si touchants de l'Evangile relatifs à la charité qu'il nous faut avoir les uns pour les autres…
  • Huit jours plus tard, la pieuse Doda prenait le voile dans un monastère de Trêves et son époux, se dépêchant de régler toutes ses affaires allait de son côté s'ensevelir dans la solitude choisie, lorsque la mort de Pappolus évêque de Mettis, vint encore une fois mettre obstacle à son désir.
  • Comme à l'époque de sa première élection, il n'y eut qu'une même voix parmi les Messins, pour demander que cet homme supérieur, d'une si incontestable vertu, succédât, quoique laïque, au vénérable défunt. Le choix était si heureux, que le roi lui-même malgré la crainte de perdre cet intendant modèle, n'osa point s'y opposer et pria seulement le nouvel élu de conserver ses anciennes fonctions avec celles de l'épiscopat. Saint Arnould eut beau protester plus que jamais de son indignité, supplier en grâce de ne point l'accabler de ce surcroît de responsabilité doublement écrasante, toute la population resta sourde à ses excuses, insensible à ses larmes. On le força d'entrer dans les Ordres et de recevoir le bâton pastoral.

Menant dés lors une vie encore plus parfaite, partout où il y avait du bien à faire, on était certain de le rencontrer, car son zèle, sa sollicitude, ses libéralités envers les malheureux augmentaient en proportion des multiples devoirs qui lui incombaient, aussi, sa popularité grandissait à tel point que de tous côtés on venait en foule s'adresser à lui, dans les cas plus divers et les plus terribles épreuves.

  • Favorisé du don des miracles, il opéra d'extraordinaires guérisons et on cite notamment bon nombre de possédées délivrées par ses prières à Saint-Etienne de Remiremont où il aimait à venir parfois se reposer dans une maison qui lui appartenait. Sa villa de Dogneville ou Dodiniaca, en souvenir sans doute de Doda son épouse, était aussi un de ses séjours favoris, lorsque excédé de fatigue intellectuelle et physique, il lui fallait plus souvent qu'il n'aurait voulu se dérober à ses immenses travaux, pour retremper ses forces dans le calme et la paix des champs. .
  • Mais ces vacances obligatoires, si espacées qu'elles fussent, finirent par alarmer l'extrême délicatesse de sa conscience. Il craignait de porter ainsi préjudice au troupeau dont il était le pasteur, et pour la troisième fois il songea sérieusement à une retraite définitive.

Informé de son intention, le roi entra dans une colère épouvantable, résolu à tout sacrifier pour le retenir envers et contre tous. Seulement, prières, promesses, menaces restèrent alors sans effet. Le saint évêque, désormais inébranlable, ne se laissa plus fléchir par personne. Ce fut quelques jours avant son départ, que se passa le fait curieux qui a immortalisé l'anneau jeté jadis par lui dans la Moselle, Quoique ce fait ait pris l’aspect d'une légende, il n'en reste pas moins parfaitement historique. Paul Diacre l'a recueilli d'après la volonté et sous la dictée même de Charlemagne. D’ailleurs le respect que l'Eglise de Metz a toujours témoigné à l'anneau de saint Arnould, confirme suffisamment cette tradition.

  • Donc, un soir, le cuisinier de l'évêché préparant un poisson pour le dîner de son maître, fut grandement surpris de trouver dans le corps de la bête, une bague en or, dont le chaton formé d'une pierre d'agate, représentait gravées trois pommes de pin ,une grosse et deux petites.

Il s'empressa de porter sa trouvaille au vénérable prélat qui reconnut aussitôt « son » anneau « et fut transporté d'une sainte joie. Il admira la conduite de la Providence et rendit grâce à la miséricorde du Seigneur ».

  • Enfin, il remit son évêché de Metz entre les mains d'un autre lui-même, saint Goëric, fondateur de la ColIégiale de Saint-Pierre, autour de laquelIe s'est formée la ville d'Epinal, et bénissant en un dernier adieu tout son peuple en larmes, plongé dans une désolation qui devenait un deuil public; il s'en alla retrouver Romaric son ami fidèle, dans les déserts du Saint Mont, où il recueillit et soigna les lépreux pendant plusieurs années.
  • II se retira ensuite dans un lieu voisin plus sauvage encore, sur une montagne qu'on appelait Ecrimont Horemberg, aujourd'hui Morthomme et en 647 après une carrière des mieux remplies et la vie la plus édifiante, il s'endormit pieusement le 17 août dans la paix du Seigneur.

On l'inhuma tout d’abord dans l'église du Saint Mont. Quelques mois après, saint Goëric son successeur vint en grande pompe chercher ses restes pour les transporter dans son ancienne ville épiscopale, Métis, à l'église des Douze Apôtres fondée vers le milieu du IV ème siècle par saint Patient et qui prit dés lors le nom de Saint Arnould, ainsi que l'abbaye dont elle faisait partie.

  • Rien n'est plus bizarre, que les obligations imposées au Moyen-Âge aux bouchers de Metz envers l'abbaye de Saint Arnould.

Dans la semaine où l’on fête saint Denis, ils devaient porter à l'abbé deux bottes et demi d'aulx et ils recevaient en échange, sept gros pains de sept livres et demi, dix-huit miches d'une livre, sept pots et une pinte du meilleur vin de leur choix et un copieux déjeuner. Le 4 février ils apportaient en grande pompe un gâteau à l'abbaye. Le maître des bouchers le tenait à la main et le dernier des novices de l’abbaye devait, à la course, le percer de son doigt ou le casser de sa main.

  • S'il réussissait, le maître des bouchers lui donnait douze sous, ou bien, un coup de pied « aux fesses » si le gâteau restait entier.

Ce gâteau était ensuite arrosé d'amples libations au son des cloches du couvent. L'église de l'abbaye ornée de colonnes de marbre et de granit, passait pour la plus belle et la plus riche basilique des Gaules. On y vénéra les reIiques de saint Arnould, renfermées dans une châsse d'argent, jusqu'en 1552 époque des guerres contre Charles-Quint. Le duc de Guise chargé en ce temps-là de la défense de Metz, crut devoir abattre le monastère et la superbe église, mais fit transporter solennellement la châsse précieuse au couvent des Dominicains.

  • Puis la Révolution française jeta aux quatre vents du ciel les reliques de saint Arnould.

Quand à l'anneau célèbre conservé dans le trésor de la Cathédrale de Metz, chaque année, le 17 août, les chanoines le portaient en procession à la nouvelle abbaye de Saint Arnould, que l’on avait transporté, comme on disait alors « en les murs », en une place où est situé aujourd’hui le mess des officiers. Le prieur le recevait à la porte de l'église et après l'avoir encensé il le plaçait sur l'autel attaché à un missel. Pendant l'office, les religieux imprimaient cet anneau sur des bagues de cire qu'ils distribuaient ensuite aux fidèles.

  • En 1793, il fut déposé à l'Hôtel de la Monnaie, à Metz, avec divers vases sacrés. Un des officiers, put, en le rachetant, le sauver de la destruction. Mais plus tard il le céda à M. Lalouette, duquel enfin Monsieur l'abbé Simon l'obtint en 1819. Sans perdre de temps, M. Simon fit constater l'authenticité de cette précieuse relique, notamment par M. Valentin et par Dom Millet. Le premier, en sa qualité de grand marguillier de la Cathédrale avait eu cet anneau sous sa garde et le second, comme prêtre sacristain s'en était servi pour faire des empreintes de cire.
  • « Des procès-verbaux de toutes ces circonstances ont été dressés et enfin, M. l'abbé Simon remit l'anneau avec toutes ces pièces, entre les mains de Monseigneur Dupont des Loges, l’évêque de Metz de l’époque, pour être conservé dans le Trésor de la Cathédrale. »