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Légendes bretonnes

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LÉGENDES BRETONNES


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LA TOUR DE PLOMB
DE QUIMPER

La Revue de Bretagne et de Vendée (octobre 1857), page 425, a reproduit une lettre du R. P. Albert le Grand, de 1636, adressée à M. le marquis de Rosmadec, à sa maison de Trecoat. Cette lettre s’exprime ainsi dans un de ses paragraphes : « Je ne suis pas informé de l’embrazement et fonte de la pyramide de plomb qui estoit sur l’église de Saint-Corentin, arrivé en l’an 1620 ; si vous sçavés les particularités, je vous supplie de m’en instruire. »

Au moment où la Revue de Bretagne et de Vendée publiait cette lettre, une jeune et pauvre mendiante, Perrine Poder, du Ponthou, près Morlaix, me récitait, à Brest, sur la route de Paris, les vers qui vont suivre et qui font connaître les particularités que demandait si instamment le R. P. Albert. Le Dictionnaire géographique et historique d’Ogée, édition de 1843, parle aussi de la fonte de cette tour, à l’article Quimper, événements depuis l’an 1600 jusqu’à nos jours. On y lit au 2e volume, page 425 : « 1620. L’aiguille de plomb au centre de la croisée de la cathédrale est, dit Albert le Grand, fondue par un étrange accident. » Cet accident quel est-il ? Il le laisse ignorer. Malgré ce silence, les paroles rapportées par Ogée suffisent pour faire croire que le marquis de Rosmadec répondit à l’auteur de la Vie des Saints de Bretagne et que ce dernier, vu les particularités étranges de cet incendie, n’aura pas jugé bon de les révéler au public. On ne dut pas cependant les ignorer à Quimper, et cette légende est une preuve que les esprits s’en occupèrent à l’époque. Quoi qu’il en soit, que cette pyramide ait été brûlée par la foudre (chose rare dans notre pays, le 25 décembre) ou autrement, toujours est-il qu’on peut en attribuer la disparition à un juste châtiment du Ciel pour l’indigne profanation qui s’y commettait, au-dessus des voûtes sacrées, au moment où se célébrait la plus auguste et la plus sainte des cérémonies. Cette conclusion semble découler naturellement du texte de cette légende, empreinte d’ailleurs de l’esprit du xviie siècle et tracée, je n’en doute pas, sur le théâtre de l’événement par un spectateur dont l’imagination devait être bouleversée à la vue de cette tour en feu projetant, dans la nuit, sa sinistre clarté sur la ville. D’après cela, il n’est pas étonnant que le feu, signalé aux habitants de Quimper par un enfant à la mamelle, apparaisse au narrateur comme une flamme allumée par Satan, figuré au sommet de la pyramide par un milan tout rouge et les yeux dardant des éclairs. Le plus hardi parmi trente-un prêtres, le curé de Quimper, monte le premier dans la tour, interroge le Démon et lui demande ce qu’il cherche autour de sa maison. Le rouge esprit répond au curé que son église est profanée par deux clercs et une fille débauchée dans la chambre de la Tour, la nuit de Noël. Forcé au nom des prophètes de dire encore la vérité, il déclare ensuite qu’il faut empêcher les sonneurs [1] de faire danser, qu’il faut ouvrir à Quimper une mission préchée par un évêque breton, enfin il termine en disant que ce qu’il y a de mieux pour éteindre le feu, c’est du pain de seigle et du lait du sein d’une fille de dix-huit ans. Voilà le résumé de cette légende qui révèle après 244 ans le mystère du drame qui se passa dans la chambre de la Tour de Plomb, à Quimper, la nuit de Noël de 1620. Ainsi arrive-t-il souvent dans notre pays : la mémoire du peuple supplée au silence de l’histoire.



LA TOUR DE PLOMB




Le premier qui vit le feu dans la tour de plomb
Fut un jeune enfant encore au sein ;
Il dit aux habitants de Quimper :
« Le feu est dans votre église,
» Le feu est des deux côtés, hélas !
» Il est aussi au milieu.



Dur aurait été le cœur qui n’aurait pleuré
Dans l’église de Quimper qui aurait été
En voyant les saints et les saintes
Venir tous autour du cimetière [2].
Il n’est resté aucun dans l’église,
Si ce n’est la croix, Dieu y attaché,
La croix environnée d’un feu terrible.




Dur aurait été le cœur qui n’aurait pleuré
Dans le portique de Quimper qui aurait été
En voyant la Vierge Marie
Obligée de sortir de sa demeure,
Entourée de la croix et de la bannière.




Dur aurait été le cœur qui n’aurait pleuré
Dans le portique de quimper qui aurait été
En voyant trente et un prêtres
Se répondant les uns aux autres,
Cherchant à connaître quel, le plus savant,
Devait monter le premier dans la tour.
Le curé de Quimper est le plus hardi ;
C’est lui qui monte le premier dans la tour.



Le curé de Quimper disait
Tout en montant dans la tour :
« La tour personne n’y peut monter
» Avec le plomb fondu qui coule ;
» Où il tombe, il brûle.
» Voilà le démon au haut de la tour,
» Il y est sous la forme d’un milan.
» Il est rouge comme du sang,.
» Ses yeux dardent la flamme. »




Le curé de Quimper demandait
Au démon qu’il conjurait :
« — Que cherches-tu autour de ma maison,
» Je ne vais pas autour de ia tienne ? »
« — Ton église est profanée
» Par une mauvaise fille et deux clercs,
» Dans la chambre de la tour, la nuit de Noël.




Le curé de Quimper disait
Au démon qu’il conjurait :
« — Démon, dis-le moi, que
» Disent les Prophètes ? »
« — Empècher les sonneurs de sonner
» Et ouvrir à Quimper une mission,
» Prêchée par un évêque breton.
» Ce qui éteindra le mieux le feu dans la tour de plomb,
» Ce sera du pain de seigle et du lait de sein,
» Le lait du sein d’une fille de dix-huit ans,
» On ne saurait trouver rien de mieux. »


L’événement qui fait l’objet de la légende précédente avait eu, en Bretagne, et même au-delà, un retentissement attesté par un récit contemporain, publié sous le titre suivant :

LA VISION PUBLIQUE[3]
D’un horrible et très-épouvantable, Démon, sur l’Eglise.

cathédrale de Quimpercorentin, en Bretagne,

le 1er jour de ce mois de février 1620


Lequel Demon consumma une pyramide, par le feu, et y survint un grand tonnerre et feu du Ciel.


À Paris, chez Abraham Saugrain, en l’Isle du Palais, jouxte la copie imprimée à Rennes, par Jean Durand, Imprimeur et Libraire, rue Saint-Thomas, près les Carmes. — 1620.

LE GRAND FEU, Tonnerre et Foudre, DU CIEL advenus sur l’Église

cathédrale de Quimpercorentin, avec la vision publique d’un horrible et très-épouvantable Démon dans

le feu, sur ladite Église.

Samedi, premier jour de février 1620, advint un grand malheur et désastre en la ville de Quimpercorentin, c’est qu’une belle et haute pyramide couverte de plomb étant sur la croisée de ladite nef fut toute brûlée par la foudre et feu du Ciel, depuis le haut jusques à ladite nef, sans pouvoir y apporter aucun remède. Et pour sçavoir le commencement et la fin, c’est que ledit jour sur les sept heures et demie tendant à huit heures du matin, se fit un coup de tonnerre et éclairs terrible entre autres : et à l’instant fut visiblement vu un démon horrible et épouvantable en faveur d’une grande onde de grêle se saisir de ladite pyramide par le haut et au-dessous de la croix, étant ledit démon de couleur verte, ayant une longue queue de pareille couleur. Aucun feu ni fumée n’apparut sur ladite pyramide qu’il ne fut près d’une heure après midi que la fumée commença à sortir du haut d’icelle et dura fumant un quart-d’heure et du même endroit commença le feu à paroître peu à peu en augmentant toujours qu’il devalait du haut en bas tellement qu’il se fit si grand et si épouvantable que l’on craignoit que toute l’église fut brûlée, et non seulement l’église, mais aussi toute la ville.

Tous les trésors de ladite église furent tirés hors : les voisins d’icelle faisoient transporter leurs biens le plus loin qu’ils pouvoient, de peur du feu. Il y avoit plus de quatre cents hommes pour éteindre ledit feu et n’y pouvaient rien faire. Les processions allèrent à l’entour de l’église et aux autres églises chacune en prières.

Enfin ce feu allait toujours en augmentant, ainsi qu’il trouvait plus de bois. Finalement pour toute résolution on eut recours à faire mettre des reliques saintes sur la nef de ladite église, près et au-devant du feu. Messieurs du Chapitre (en l’absence de Monseigneur l’Evêque) commencèrent à conjurer ce méchant démon, que chacun voyoit appertement dans le feu, tantôt vert, jaune et bleu, jettant des Agnus Dei dans icelui et près de cent cinquante charetées de fumier ; et néanmoins le feu continuait. Et pour dernière résolution l’on fit jetter un pain de seigle de quatre sols, dans lequel on y mit une hostie consacrée, puis on prit de l’eau bénite avec du lait d’une femme nourrice de bonne vie et tout cela jeté dedans le feu, tout aussitôt le démon fut contraint de quitter le feu et avant que de sortir il fit un si grand remue-ménage, que l’on sembloit être tous brûlés et qu’il devoit emporter l’église et tout avec lui et en sifflant, il sortit à six heures et demie du soir dudit jour, sans faire autre mal (Dieu mercy) que la totale ruine de ladite pyramide, qui est de conséquence de douze mille écus au moins.

Ce méchant étant dehors, on eut la raison du feu. Et, peu. de temps après, ledit pain de seigle se trouva encore en essence, sans être aucunement endommagé : fors que la croûte était un peu noire.

Et sur les huit ou neuf heures et demie, après que tout le feu fût éteint, la cloche sonna pour amasser le peuple, afin de rendre grâces à Dieu.

Messieurs du Chapitre, avec les choristes et les musiciens, chantèrent le Te Deum avec un Stabat Mater, dans la chapelle de la Trinité, à neuf heures du soir.

Grâces à Dieu, il n’est mort personne, fors trois ou quatre. blessés.

Il n’est pas possible de voir chose plus horrible et épouvantable qu’était ledit feu.




KLOAREK LAMBAUL


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La ballade que je donne ici sous le titre de Kloarek Lambaul est une variante de celle du Marquis de Guerrand de M. de la Villemarqué. Si elle n’a pas toute la richesse poétique de celle de cet auteur, elle présente des détails plus circonstanciés sur la rencontre qui eut lieu entre le marquis de Guerrand et le Kloarek Lambaul. Sans autre motif que la jalousie, le fougueux marquis cherche querelle au Cloarec. Cette fois, il trouve à qui parler, car le jeune paysan lui répond sans crainte et toujours victorieusement. Battu à chaque réplique, le marquis souffle dans un sifflet d’argent et aussitôt arrivent dix-huit gentilshommes. Sur un signal donné, ils fondent l’épée nue sur le jeune paysan. Celui-ci, armé d’un penn-baz terrible, soutient leur attaque et les fait tous reculer. Qu’on ne s’en étonne pas, le Cloarec est un rude joûteur et, dans cette circonstance, il n’a pas seulement sa vie à défendre, il a mission de sauvegarder et de venger l’honneur de sa fiancée outragée et menacée par le gentilhomme. Sous l’impression de la colère et aussi sans doute encouragé par la présence de celle qu’il aime, le jeune paysan voit_ses forces se doubler ; il devient invincible. Le marquis, réduit à l’impuissance, a recours à la ruse et, qui le croirait, à la lâcheté même ; il dit : Cloarec, jette ton bâton et nous serons amis ! » Le paysan, doux de caractère et simple de cœur, se fie à la parole du gentilhomme et tombe baigné dans son sang. Cette trahison ne resta pas impunie, car la jeune fille, devenant tout-à-coup furibonde comme une lionne, se jette à la tête du marquis et le traîne trois fois par les cheveux autour de l’aire neuve.

De ce moment, tout le prestige du marquis dut s’éclipser et faire place à la haine et au mépris. Ces sentiments, atténués par la légende, semblent avoir dicté les paroles que les gens de l’aire neuve lui adressent d’une commune voix : « Marquis de Guerrand, vous avez mal fait de séparer ainsi deux fiancés. » Pour ces hommes, en effet, le Cloarec mort, les fiancés étaient séparés ; mais Françoise Calvé se réservait de rejoindre son amant, Elle arrive chez sa mère et lui dit : « Ma mère, préparez mon lit à la hâte je ne m’en relèverai jamais. » Elle tint parole et succomba en quelques heures à son chagrin et aux émotions de cette terrible journée. La légende termine en disant : « Que Dieu pardonne aux trépassés ! ils sont tous deux sur les tréteaux funèbres. »

C’est à la suite de ce double meurtre que le marquis de Guerrand dut sans doute se retirer du pays où sa présence ne pouvait inspirer désormais qu’horreur et aversion, heureux à cette époque d’en être quitte à si bon compte !

Cette ballade m’a été chantée par Lavanant, journalier des vivres du port de Brest. Cet homme est originaire du pays de Tréguier, pays rempli de légendes, de contes et d’anciennes pièces dramatiques qui, recueillis partout et mis au jour, répandront plus tard, sans nul doute, un nouvel éclat sur notre

pays et sur notre langue. Qu’il en soit ainsi au plus vite et avant l’arrivée du courrier du progrès, de ce serpent de feu dont les anneaux commencent à se dérouler dans la Bretagne !


CLOAREC LAMBAUL




Cloarec Lambaul disait :
Chez Françoise Calvé lorsqu’il arrivait :

Bonjour et joie dans cette maison ;
Francoise Calvé où est-elle ?

Elle est là-haut dans la chambre blanche
À débrouiller ses blonds cheveux.

Cloarec Lambaul lorsqu’il a entendu,
Par les degrés est monté.

Bonjour à vous, Françoise Calvé,
Viendriez-vous à l’aire neuve ?

À l’aire neuve je n’irai pas,
Le marquis m’a fait des menaces.

Que le marquis menace tant qu’il voudra,
À l’aire neuve nous irons.

Nous irons tous deux à l’aire neuve ;
S’il vous y arrive du chagrin, il m’en arrivera aussi.


Le marquis de Guerrand demandait
Aux bergers dans la montagne :


Bergers, dites-le-moi, avez-vous
Vu le Cloarec ?

Oui, monsieur, il est passé là,
Francoise Calvé à ses côtés.

Françoise Calvé à ses côtés ;
Les deux plus beaux jeunes-gens qu’il y aura à l’aire neuve.

Monsieur le marquis quand il a entendu
A donné un coup d’éperon à son cheval.

A donné un coup d’éperon à son cheval
Et s’est dirigé vers l’aire neuve.

Le marquis de Guerrand demandait
À l’aire neuve quand il arrivait :

Gens de l’aire neuve, dites-le-moi,
N’avez-vous pas vu le Cloarec ?

Il danse au bas de l’aire neuve,
Et avec lui celle qu’il aime.

Il est au bas de l’aire neuve,
Francoise Calvé à ses côtés.

Monsieur le marquis quand il a entendu
A donné un coup d’éperon à son cheval.
 
A donné un coup d’éperon à son cheval
Et s’est dirigé vers le bas de l’aire.


Le marquis de Guerrand disait
Au Cloarec de Lambaul alors :

Tes habits sont plus beaux dans leur genre
Que les miens, quoique je sois marquis.

Si je suis bien habillé, monsieur,
Ce corps a gagné ces habits.

Lorsqu’on les paya votre bourse était fermée
Et la mienne était ouverte.

Cloarec, allons tous deux sur les gages ;
Il y a deux béliers et trois paires de gants ;

Si tu les gagnes tu les auras,
Mais avant il y aura du jeu ici.

Monsieur, vous êtes marquis de Guerrand,
Et je ne suis que fils de paysan.

Quoique tu ne sois que fils de paysan
Ta sais choisir les jolies filles.

Je ne choisis point les jolies filles,
L’agneau ne suit jamais le loup.

Je m’ennuie, marquis, de vos paroles ;
Commençons à lutter tous deux.

Je ne lutterai pas avec toi,
Tu es un garçon solide, m’a-t-on dit.

Mais puisque tu veux lutter,
Je lutterai avec l’épée.


J’ai une épée longue et affilée
Qui te coupera, Cloarec, ton ruban.

J’ai un petit bâton à deux bouts
Qui est, monsieur, a votre service.

Monsieur le marquis quand il a entendu,
A soufflé dans un sifflet d’argent.

A soufflé dans un sifflet d’argent ;
Dix-huit gentilshommes sont arrivés.

Dix-huit épées nues se sont dégainées,
L’épée du marquis la dix-neuvième.

Le Cloarec Lambaul repoussait alors
Les gentilshommes dans l’aire neuve.

Les gentilshommes s’éloignaient du Cloarec
Sa douce belle à ses côtés.

Le marquis de Guerrand disait
Au Cloarec Lambaul alors :

Jette maintenant ton bâton par terre
Et nous serons ami tous deux.

Cloarec Lambaul qui était un homme doux
Jeta son bâton par terre.

Son baton n’était pas tombé par terre
Que dix-huit épées nues se sont dégainées.

Que dix-hut épées nues se sont dégainées,
L’épée du marquis la dix-neuvième.



Dur aurait été le cœur qui n’aurait pleuré,
Dans l’aire neuve qui aurait été,

En voyant l’aire rougir du sang
Du Cloarec qui coulait.

Françoise Calvé, quand elle a vu,
A sauté aux cheveux du marquis,

A sauté aux cheveux du marquis
Et l’a tralné trois fois autour de l’aire.

Quoique tu aies tué le Cloarec
Tu ne profiteras pas de ma virginité.




Les gens de l’aire neuve disaient
Au marquis de Guerrand alors :

Marquis de Guerrand vous avez mal fait
De séparer ainsi deux fiancés.



Francoise Calvé disait à sa mère
En arrivant chez elle :

Ma pauvre mère, préparez bien vite mon lit ;
Je ne m’en relèverai jamais.

Jamais de mon lit je ne me relèverai,
Puisque celui que j’aime est mort.

Que Dieu pardonne aux trépassés,
Ils sont tous deux sur les tréteaux funèbres.


LA MORT DU MARQUIS DE GUERRAND


Cette légende, qui a pour sujet la mort et le testament du marquis de Guerrand, m’a été apprise par le même journalier des vivres du port de Brest, Lavanant, né en Tréguier. Elle n’existe pas dans le remarquable recueil du Barzaz-Breiz. L’auteur de ce livre, M. de la Villemarqué, dit, dans la ballade intitulée Markiz Gwerrand dont je viens de parler : « On montrait, il y a peu d’années, les ruines d’un hôpital fondé par lui (marquis de Guerrand) près de son château. La tradition raconte que l’on voyait briller chaque soir, bien avant dans la nuit, une petite lumière à une des fenêtres de cet hôpital et que si le voyageur surpris venait à en demander la cause, on lui répondait : c’est le marquis de Guerrand qui veille ; il prie Dieu à genoux de lui pardonner sa jeunesse. » Et sa vieillesse, aurait-on pu ajouter ; car si l’on doit porter foi au récit qui va suivre, ce marquis mena jusqu’à sa mort une vie tellement dissolue que la marquise sa femme fût obligée de se séparer de lui. Il reconnaît lui-même lui en avoir donné le sujet, ample sujet s’il en fut, puisque la légende lui fait dire qu’il avait cent et une marquises entre Morlaix et Guerrand, et autant entre Guerrand

et Pomeno, marquises de second ordre, à chacune desquelles il lègue en mourant cent écus de rente. Avant d’accorder ces écompenses aux objets de sa débauche, le marquis de Guerrand a soin de mettre, comme contrepoids dans la balance, à son actif devant Dieu, sept ou huit autres legs pieux a différentes églises et chapelles des environs. Après avoir ainsi diminué le douaire de la marquise, il meurt en la suppliant d’excécuter sa dernière volonté et de faire bâtir un hôpital où, dit-il, douze pauvres devront toujours être à l’abri du besoin, avec un prêtre pour les insruire. C’est sans nul doute de cet hôpital que parle M. de la Villemarqué.


LA MORT
DU MARQUIS DE GERRAND




S’il vous plaît vous écouterez
Un chant nouveau qui est composé,
Un chant nouveau qui est composé ;
Au marquis de Guerrand il est fait.

Monsieur le marquis est à Guerrand
Il va faire son testament,
Il va faire son testament ;
La marquise est à Guingamp [4].


Monsieur le marquis est resté malade,
Jamais son cur ne fera plus de joie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La marquise prenait ses ébats,
Des gentilshommes se trouvaient avec elle.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La lettre n’était pas encore bien ouverte
Que les larmes lui montaient aux yeux ;
La lettre n’était pas entièrement lue
Que le papier était mouillé.

La marquise disait alors
À son cocher qui se présentait :
Attèle quatre chevaux à mon carrosse,
Il faut que j’arrive ce soir à Guerrand.

tué dans le goulet de Brest et qui a donné son nom un fort faisant face à celui de Kelern (Ker, lieu, lern, des renards).

La tradition que je viens de rapporter au sujet de l’étymologie de Guingamp m’a été apprise par M. Hamonic, membre de la Société académique et très-savant breton. Il la tient, assure-t-il, d’un estimable vieillard du pays. Si donc l’histoire, d’un côté, ne dément pas l’assertion avancée au sujet du château primitif qui fut comme le berceau de cette ville, on ne contestera pas que le sens de gwezen, arbre, devenu par contraction gween et par abus guen, et gam en composition pour kam, penché, courbé, ne soit pas tout aussi naturel que les étymologies déjà données par des écrivains préférant aux récits de la tradition les hypothèses les plus invraisemblables.

 
La marquise demandait
Aux pauvres qui passaient :
« Chers pauvres, dites-le moi,
» Êtes-vous allés voir le marquis ? »

« Madame, vous nous excuserez,
» Nous ne sommes pas allés le voir ;
» Nous ne sommes pas allés le voir,
» Mais nous avons prié pour lui. »




Dur aurait été le cœur qui n’aurait pleuré
À Guerrand qui aurait été,
En entendant le marquis et la marquise
Se demandant pardon l’un à l’autre.

« Pardonnez, dit-elle, mon époux,
» Pardonnez-moi de vous avoir quitté. »
« C’est moi, dit-il, qui dois demander pardon,
» Puisque, Madame, je vous en ai donné le sujet.

» Ma pauvre épouse, si vous êtes contente,
» Je ferai maintenant mon testament. »
« Faites tel testament qu’il vous plaira,
» Comme vous direz, il sera exécuté. »

Le premier testament qu’il fit
Fut d’offrir son âme à Dieu,
Son corps à la terre bénite,
À l’église ou au cimetière.


 
« Je donnerai cent écus à Plégat,
» À la maison de monsieur St-Agapat ;
» Je donnerai cent écus a Plougonven,
» À la maison de monsieur St-Yves.

» Je donnerai deux cents écus a Lujividi
» Parce que c’est moi qui l’ai fondé.
» Je donnerai cent écus Kernitron,
» Celle-là je l’aime de tout cœur.

» Je donnerai cinquante écus a Lanmeur,
» À St-Mélaire, sous le chœur ;
» Je donnerai encore cent écus à Trédrez,
» Et cent autres à St-Michel-en-Grève.

» Je donnerai des orgues à Plestin,
» Et d’autres orgues à S-Jean-du-Doigt. »
La marquise répondit à monsieur
Le marquis quand elle l’entendit :

« Jamais je ne suffirai, mon époux,
» À exécuter tout ce que vous dites. »
» Prenez la clef de mon cabinet ;
» Il y a sept ans qu’on ne l’a ouvert. »

La dame, étonnée, s’exclama
Lorsqu’elle ouvrit le cabinet,
En voyant l’or et l’argent
Que renferme le château de Guerrand :

« Courage, dit-elle, mon époux,
» Comme vous le direz, il sera fait,


 
» Comme vous le direz, il sera fait,
» On trouvera de l’or et de l’argent. »

« Il y quinze domestiques dans ma maison :
» Je leur donnerai à chacun un habit noir,
» À chacun un habit noir pour porter deuil,
» Afin qu’ils se rappellent les trépassés.

» Entre Morlaix et Guerrand
» J’ai cent et une marquises ;
» Entre Guerrand et Pomeno,
» J’en ai autant ou environ.

» Je leur donnerai à chacune cent écus de rente
» Et vous, marquise, vous aurez encore bien plus
» Ma pauvre épouse, si vous tenez à faire ma volonté, » Un nouvel hôpital sera bâti ;

» Qui renfermera douze pauvres
» D’aujourd'hui à toujours,
» Un bon prêtre pour les instruire,
» Et auxquels rien ne manquera dans leur maison. »


BYRON ET D’ESTAING. — KEPPEL




La relation française de la prise de la Grenade et celle de la bataille navale d’Ouessant livrée le 27 juillet 1778 [5] m’ont été chantées et récitées par Plouzen, ancien marin, né à St-Pol-de-Léon et employé comme cantonnier par la mairie de Brest. Il m’a affirmé les avoir apprises dans la prison d’Arthmoor, en Angleterre, vers 1812.

La prise de la Grenade par la flotte française commandée par l’amiral d’Estaing n’a pas été chantée seulement en français. Une bonne vieille, née sous les murs de Brest, à Lannoc-ar-Pab (Lande Lepape) et à laquelle on peut appliquer le proverbe breton :

Non ha oui, setu gallek ann ti !
Non et oui, c’est le français de la maison !

puisqu’elle n’a jamais pu apprendre autre chose, bien qu’elle fût encore cependant, à 74 ans, douée d’une bonne mémoire, m’a chanté d’une voix cassée une variante bretonne du même épisode de la guerre de l’Indépendance de l’Amérique.

Ces deux versions dépeignent la bataille de la Grenade sous la forme d’un dialogue entre Byron et d’Estaing ; elles semblent dire que l’amiral anglais fut l’agresseur, mais que, fatigué de la danse, il fut bientôt forcé de se réfugier à St-Christophe pour changer de chemise. »

Biron trubuillet ha skuiz
Da zench roched a red tiz ;

Da Zant Kristof ez a buen
Da glemm euz ann abaden.

Byron effrayé et n’en pouvant plus
Court au plus vite changer de chemise ;
Il court prestement à St-Christophe
Se plaindre de la danse.

D’après ces relations, il paraît que la partie fut chaude et vive ; les Anglais fort maltraités ne perdirent pas moins de cinq ou six vaisseaux brûlés, pris ou coulés bas. La Grenade fut le prix du triomphe de nos armes et Byron, blessé grièvement, dit en s’en allant :

Adieu, belle Grenade !
Adieu, charmante fleur !
Je me vois bien malade,
Puisqu’il faut que je meure.


Je n’ai pu rien apprendre sur les auteurs de ces deux pièces qui sont restés inconnus. Tout porte à croire qu’ils durent l’un et l’autre assister à cette bataille. Si les deux narrateurs sont d’accord sur l’ensemble des faits qu’ils rapportent, leurs relations diffèrent entr’elles par les idées et par l’esprit général qui y règnent. Le Français, né malin, cède ici le pas au Breton ; comparé à ce dernier, enjoué, vif, plein d’entrain et de verve caustique, il a la gravité et le sérieux du canon qui, là-bas dans son récit, vomit la mort dans les rangs anglais.

La pièce intitulée Keppel, est plus originale que celles dont je viens de parler. Elle a été composée par « un gabier d’artimon à bord du Solitaire, couchant dans l’entrepont. » C’est un narré succinct du combat naval d’Ouessant livré par le comte d’Orvilliers à l’amiral anglais Keppel, le 27 juillet 1778.

Le narrateur, après avoir dit que la flotte française était en croisière cherchant l’Anglais pour lui faire payer cher l’armement de France et celui de Toulon, précise la date du mois où se livra le combat, fait le branle-bas, met ses vaisseaux en ligne et commence la danse par le St-Esprit, Suivent plusieurs vaisseaux : l’Artésien, le Robuste, le Réfléchi, la Couronne, qui font feu sur l’ennemi, et enfin paraît le comte d’Orvilliers qui a le commandement général ; il làche sa volée et Keppel « dont la vergue de misaine a tombé à la traîne » a été cru perdu un moment. M. de Guichen [6] vient ensuite, propose le menuet à son ennemi qui s’enfuit comme un mauvais guerrier. En effet, après trois heures d’un feu très-vif, dit une relation française, l’amiral Keppel profita de la nuit pour opérer sa retraite en cachant ses feux.

Ces simples récits du peuple, malgré l’incorrection de leur style, en français surtout, présentent certains côtés piquants, certains cachets de vérité qu’on ne trouve pas toujours dans l’histoire. Sur un coin de ces vastes champs de bataille où les nations se convoquent pour s’entr’égorger, une action remarquable entre mille vient-elle à être remarquée, le premier témoin venu s’empare du sujet, le développe à sa manière et entre dans tous les détails propres à faire connaître son héros sous les pieds duquel il dresse dans un langage pittoresque et barrant toutes les règles de la syntaxe, un vrai piédestal de gloire que, dans son enthousiasme, il éléverait, s’il pouvait, jusqu’au ciel. Cet enthousiasme n’est pas à blâmer, car le narrateur n’a pas été seulement témoin de l’action, il y a souvent joué son rôle ; et chez lui le défaut de style et l’exagération des idées n’excluent pas la vérité. L’historien, lui, est plus correct et plus impassible. Cela se conçoit, dira-t-on ; il est obligé de voir les choses de haut, de raconter à grands traits et sans émotion les principaux événements qui se déroulent dans une action générale, de n’attacher qu’une importance secondaire aux épisodes de détail, aux drames particuliers qui doivent faire ombre au tableau. des grandes exterminations humaines, pompeusement décorées du nom de conquêtes et de victoires. Personne assurément ne le conteste. Mais n’est-il pas à craindre aussi que, placé à une grande distance de l’événement ou de l’époque contemporaine, l’historien ne connaisse ainsi les faits qu’imparfaitement ou que, les connaissant, il les voile ou les exagère, emporté par ses préjugés ou des opinions personnelles ? Chez le peuple, rien de cela ; il n’invente, il ne déguise

pas la vérité, il voit, il admire, il parle. — D’où je conclus que si l’histoire pouvait être faite et suivie sur des récits populaires non interrompus, elle serait, quoique grossière, plus palpitante, plus vraie, d’une allure plus franche, plus dégagée d’hypothèses que toutes celles que composent parfois de nos jours certains écrivains qui, quelques volumes écrits et leur jugement formulé, saluent le public, tirent le rideau et s’en vont disant : la farce est jouée.


BYRON ET D’ESTAING.




Byron désire danser et
Donner un bal à d’Estaing.
« À votre service, ami, dit ce dernier ;
» Je suis sans peur et vous cherche depuis longtemps ;
» puisque je vous trouve,
» Nous allons faire un menuet. »

Byron joyeux et dispos
Souffle dans sa bombarde,
Et d’Estaing avec son biniou
Déploie ses jarrets ;
Au son de la musique,
Il saute comme une pie.

D’Estaing avec sa sarbacane
Frappe Byron tant qu'il peut.
« Eh bien, dit-il, Byron,
» vous reculez, mon ami ;


» Saluez donc pour
» Achever la cadence. »

« Je me retire, dit Byron,
» J’ai l’échine brisée ;
» Un diable dans l’eau bénite
» N’est pas pis que le comte en fureur.
» Je mourrais,
» Si la danse se prolongeait. »

Byron épouvanté et n’en pouvant plus
S’en va au plus vite changer de chemise
Il s’en va prestement à St-Christophe
Se plaindre de la danse.
Jamais, dit-il,
Ne danserai avec lui.

Byron, cherchez ailleurs !
Le comte d’Estaing est un mauvais gars ;
Sur la mer et sur la terre[7]


D’Estaing n’a pas son pareil ;
Vous paierez en outre
Les frais des sonneurs.

De plus, cette langue est très-significative, et les deux radicaux que présente le nom qui nous occupe (Porz-moguer) ont un sens bien connu des Bretons, sens que ne saurait remplacer Primauguet, mot, pour eux, dépourvu de toute signification. Porz, signifie cour, entrée d’une maison ou d’une place forte, et moguer, muraille, rempart. Porzmoguer marque donc, à la lettre, entrée d’une place forte entourée ou défendue par un rempart.

« Comme le marque son nom, Hervé de Porzmoguer, amiral breton, dit M. de Fréminville, fidèle à l’honneur et à son pays leur fit un rempart de son corps à la bataille navale de Saint-Mathieu de Fine terre, Lok-Maze penn ar bed. »

Les Nouvelles annales de la Marine (mois de mars 1855) rapportent, d’après les Gloriæ navales, de M. Guichon de Grandpont : « Le 10 août 1512, jour de Saint-Laurent, un combat naval s’engagea devant Saint-Mathieu, près Brest, entre les flottes française et anglaise, et il est resté célèbre par la lutte opiniâtre des plus grandes nefs des deux nations. La Cordelière [8], française, contre la Régente assistée du Souverain et d’un autre petit navire anglais »…

« Le capitaine de la Cordelière était Hervé de Porzmoguer (sit Deus ad te, Brito fidelis ! …) dont le nom a été souvent défiguré et converti en celui de Primauguer ou Primauguet. »

La Biographie bretonne fait la même remarque au sujet des nombreuses transformations qu’a subies ce nom : « Primoguer, Primaugay, Primaudet, Primauget et Portemoguer. »

Du reste, l’apposition récente à l’arrière du Primauguet des armes et de la devise de la maison de Porzmoguer semble le prélude de la substitution de ce dernier nom au premier. Ainsi disparaîtra une contradiction dont cesseront d’être offusqués les Bretons soucieux de l’entière conservations de leurs gloires nationales. Ainsi se trouvera réalisé le vœu formulé par le Congrès de l’Association bretonne, tenu à St-Brieuc, au mois d’octobre 1856, de voir le nom de Porzmoguer remplacer, sur le navire en question, celui de Primauguet.


PRISE DE LA GRENADE





Byron.

Bonjour, mon camarade,
Vous venez à propos
Mouiller dans cette rade ;
Prenez-y du repos ;
Vous aimez la Grenade,
C’est une belle fleur ;
Si vous êtes malade,
Respirez-en l’odeur.

D’Estaing.

J’aurai cette Grenade
Pour mettre à mon bouquet ;
Vous me faites bravade,
Ne crains votre caquet.
Je suis Français dans l’âme.
Pour l’honneur de Louis,
J’éviterai le blâme
Aux nobles fleurs de lis.


Officiers de ma flotte,
Observez bien mes lois ;
Byron compte sans hôte,
Il comptera deux fois ;
Que par ici travaillent
Soldats et matelots !
Après cette bataille,
Nous aurons du repos !

Byron.

Oh ciel, quel tintamarre !
Horrible bacchanal !
Ma flotte se sépare
Et le cœur me fait mal ;
Le tonnerre et la foudre
Ont tombé à mon bord ;
À quoi donc me résoudre ?
Je voudrais être mort !

D’Estaing.

Qu’on redouble la charge !
Canonniers, faites feu !
L’ennemi prend le large,
Il nous laisse beau jeu.
Remportons la victoire
Dans un dernier effort ;
Soyons couverts de gloire !
Feu, tribord et babord !


Byron.

Un de mes vaisseaux brûle,
Un autre coule bas ;
Un troisième recule,
Je suis dans l’embarras.
Adieu, belle Grenade !
Adieu, charmante fleur !
Je me vois bien malade,
Puisqu’il faut que je meure.

Un de mes vaisseaux brûle,
Trois ou quatre sont pris ;
Sauvons-nous au plus vite
Pour sauver nos débris.
Oh ciel la mer est teinte
Du sang de nos soldats ;
Tout noyé dans la crainte,
Je suis dans l’embarras.

Adieu, belle Grenade !
Adieu, charmante fleur !
Je me vois bien malade,
Puisqu’il faut que je meure.




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KEPPEL

BATAILLE NAVALE D’OUESSANT.

Nous étions en croisière
En espérant Keppel
Qui passe en Angleterre
N’attend pas qu’on le hèle ;
Et je puis vous répondre
Que lui et tout son monde,
Si nous les rencontrons,
Qu’ils pairont en assurance
Notre armement de France
Et celui de Toulon [9].

Le vingt-sept de juillet,
Droit à l’heure du jour,
Nous aperçûmes Keppel
Dessous le vent à nous.

Le commandant fait signe
De nous mettre en ligne,
Préparés au combat.
Sitôt la cloche sonne,
Le coup d’ siffet se donne
Pour faire le branle-bas.

Qui a commencé la danse,
Ce fut le Saint-Esprit ;
Plusieurs vaisseaux de France
Firent feu sur l’ennemi :
L’Artésien, le Robuste,
Ensuite le Réfléchi,
Le vaisseau la Couronne,
Ainsi que tout son monde,
Qui nous servent d’appui.
Le plus beau de la fête
Est le comte d’Orveli [10]

Qui a trouvé Keppel
Dessous le vent à lui ;
Lui lâchant sa volée,
Keppel dans la fumée
C’est qu’on le voyait plus ;
Sa vergue de misaine
A tombé à la traîne,
On le croyait perdu.

Monsieur Guichon ensuite
N’en fit pas moins que lui,
Le vaisseau qu’il commande
Est la Ville-de-Paris.
Il entre en cadence ;
Au milieu de la danse
Propose le menuet.
Keppel en défaillance,
Il refusa la danse
Comme un mauvais guerrier.

Qui a fait la chansonnette
Est un gabier d’artimon,
À bord du Solitaire,
Couchant dans l’entrepont ;
Jurant sur sa conscience
Que, s’il retourne en France
Voir sa chère Manon,
Souvent lui fera faire,
Non comme à un corsaire,
Un petit rigodon [11].


LA BRETAGNE




LA BRETAGNE.




REFRAIN.

Je suis né en Bretagne,
La Bretagne est mon pays aimé.




Je le dis sans aucune crainte :
La Bretagne est le meilleur des pays.

La Bretagne est aujourd’hui ce qu’elle était jadis,
La terre des miracles et la patrie des saints.

En Bretagne tombe des cieux
La foi qui compense bien des maux.

La Bretagne est sous le Paradis,
Rendez-vous de nos aïeux.


Des restes de Saints et de héros
Reposent sous les tombes de la Bretagne.

Les Bretons s’habillent de bon cœur
De peines et de misérable bure.

L’épaule qui plie sous le fardeau,
En Bretagne s’appuie à la croix.

De tout vallon de Bretagne,
la croix s’élève vers les cieux.

De riches mines existent dans le
Coeur des pauvres gens en Bretagne.
 
Une chaumière, un champ, une église,
Sont dans ce monde les seuls biens des Bretons.

Le pauvre n’est pas malheureux en Bretagne ;
Le seuil du riche y est d’or.

En Bretagne, le Seigneur ne rougit pas
De s’asseoir à la table de son métayer.

Si les Bretons ont la tête dure,
Des cœurs généreux battent dans leurs poitrines.

À toutes les époques et dans toutes conditions
Il y a eu de bonnes gens en Bretagne.

L’oiseau n’aime pas son nid
Autant que le Breton sa Bretagne.



Le soleil qui perce le nuage est l’œil
De Dieu qui sourit a la Bretagne.

Le son des cloches, la voix de la grande mer
Font tressaillir les cœurs bretons.

Comme les fleurs sur la lande,
Sur la souffrance germe la joie en Bretagne.

Les malheureux ne demandent rien,
Si ce n’est vivre et mourir en Bretagne.

En Bretagne, la langue bretonne
Est celle des gens de bien et des hommes de cœur.

Saine et forte, la langue bretonne vient de Dieu ;
Comme lui elle est toute puissante.

Lorsque chante le barde, le roc se brise,
La mer écume, le ciel s’entr’ouvre.

À sa voix les montagnes frissonnent,
Tremblent et bondissent de terreur.

La langue bretonne est la conservatrice
Et la gardienne de la foi en Bretagne.

Quand le breton périra, on ne
Parlera plus français en France.

Sans mépriser la langue française,
Je préfère la langue bretonne.


La Bretagne tient ferme sa bannière,
Elle ne tourne au souffle d’aucun vent.

Les vieilles coutumes sont durables en Bretagne ;
Le fils y ressemble à son père.

Dieu a créé la Bretagne
Pour soutenir le grande pole du monde.

Devrais-je mourir sur la paille,
En mourant, je louerai la Bretagne.




Je suis né en Bretagne,
La Bretagne est mon pays aimé.


G. MILIN.




  1. Par sonneurs, il faut entendre les joueurs de bombarde et de biniou, instruments qui charment tous les Bretons.
  2. Le cimetière de Quimper entourait-il la cathédrale en 1620 ? C’est ce que cette légende semble dire. Le fait reste à vérifier.
  3. Ce document, dont nous devons la communication à notre confrère M. Mauriès, sous-bibliothécaire de la ville de Brest, nous a semblé, en raison de sa rareté, devoir être reproduit ici, comme confirmation de la légende elle-même dont il n’est, à bien dire, qu’une variante. Cette version serait-elle la réponse du marquis de Rosmadec à la lettre du R. P. Albert le Grand, de Morlaix ? On pourrait le croire, si certains détails intimes de la légende, si les dates différentes (1er février et 25 décembre) pouvaient faire supposer que le gouverneur de Quimper ne connaissait pas le jour précis de l’incendie de la tour de plomb et qu’il était moins bien informé que l’auteur de la composition bretonne.
  4. Selon la tradition, ce nom signifierait arbre recourbé. À l’origine, il
    n’existait a Guingamp qu’un ancien château dans la cour duquel fut renfermé un arbre recourbé, d’où le château fut appelé Kastel ar wezen gamm, le château de l’arbre recourbé. Comme il avait reçu son nom, ce château le donna en partie à la ville qui plus tard s’éleva à ses côtés. Ceux qui font des étymologies ad libitum ont vu un Camp blanc dans Guingamp, où le p final fait le même effet que le t de Mingant (maen-men-kamm) situé dans le goulet de Brest et qui a donné son nom un fort faisant face à celui de Kelern (Ker, lieu, lern, des renards).

    La tradition que je viens de rapporter au sujet de l’étymologie de Guingamp m’a été apprise par M. Hamonic, membre de la Société académique et très-savant breton. Il la tient, assure-t-il, d’un estimable vieillard du pays. Si donc l’histoire, d’un côté, ne dément pas l’assertion avancée au sujet du château primitif qui fut comme le berceau de cette ville, on ne contestera pas que le sens de gwezen, arbre, devenu par contraction gween et par abus guen, et gam en composition pour kam, penché, courbé, ne soit pas tout aussi naturel que les étymologies déjà données par des écrivains préférant aux récits de la tradition les hypothèses les plus invraisemblables.

  5. Quarante jours après le glorieux combat de la Belle-Poule contre la frégate anglaise l’Aréthuse (17 juin 1778).

    Horrens accipitrem nitidas Gallina sub alas
    Pullos, eo viso, suos
    Convocat intrepida.
    · · · · · · · · · · · · ·
    Duri ictus hinc indè feruntur ; · · · · · ·
    · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
    Et mox, dum repetit gaudens aviaria matrix,
    Inter suos inglorius
    Effugit accipiter.
    (Gloriæ navales, pp. 50 et 51.)

  6. Si je ne me trompe, il est question d’élever un monument à Luc. Urb. du Bouexic, comte de Guichen, chef d’escadre, né à Fougères en 1712 et mort en 1790.
  7. Ce vers rappelle la devise de la maison de Porzmoguer : War vor ha war zouar, sur mer et sur terre, et non War vor ha war zouer, ainsi qu’on l’a inscrit depuis peu sur l’arrière du Primauguet, corvette de la Marine Impériale, autre nom défiguré sans raison et n’offrant nullement le sens attaché au premier : Porzmoguer.

    Une règle de la grammaire française, règle admise par l’Académie, ne dit-elle pas que les noms propres, n’ayant pas d’orthographe, ne doivent pas être dénaturés ? La grammaire et l’Académie ont eu d’autant plus de raison d’établir et de consacrer cette règle, basée d’ailleurs sur les convenances et aussi sur des sentiments de justice et de loyauté, que la langue française ne peut arguer d’aucun système euphonique particulier pour motiver la plus petite altération d’un nom étranger qu’elle adopte.

    Ces mêmes raisons ne pourraient être présentées contre une transformation pareille qui serait faite par la langue bretonne, la règle de l’euphonie qui la constitue essentiellement l’obligeant a mutiler tout nom étranger qu’elle veut naturaliser.
  8. Baptisée sous le nom de Marie, cette nef fut aussi placée par la reine Anne sous la protection de saint Francois, patron de son père et dont l’humble ceinture était devenue le support de ses armes. (Note des Gloriæ navales, p. 21.)
  9. Le narrateur semble dire que Toulon n’est pas en France ; Toulon
    est le pays de la raison; c’est Toulon en un mot.
  10. D’Orvilliers.
  11. La décence n’a pas permis de donner les deux derniers bouts-rimés de l’original, présentés dans un déshabillé trop matelotesque ; on les a remplacés par deux équivalents plus modestes.