Légendes canadiennes/26

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Atelier typographique de J. T. Brousseau (p. 283-294).


UN ESPRIT !










Elle allume sa chevelure au feu des météores, et se
promène sur les ombres de la nuit.

Ossian.

V


À peine Madame Honel eut-elle cédé à ce premier mouvement qu’elle rougit de sa faiblesse.

Honteuse d’avoir un moment reculé devant une idée superstitieuse, elle ajouta d’un ton ferme :

— Auprès de la Grande Couleuvre et du Canotier, la Fleur des Neiges ne tremble point pour les jours de son enfant. Mon frère peut parler.

— Tes deux amis sont prêts à donner leur vie pour toi, répondit l’Indien ; — ils seront morts avant qu’aucun ennemi n’ose approcher de ton enfant ; — mais qui peut lutter contre celle qui commande aux esprits ?…



Le Sauvage lui fit alors le récit de tout le merveilleux dont l’imagination indienne entourait la célèbre Jongleuse.

Souvent le Canotier, entraîné par son habitude de causer, l’interrompait pour raconter quelques nouveaux prodiges dont les Blancs enrichissaient la légende sauvage.



La Matshi Skouéou, — disaient les récits populaires, — est en rapport avec le Mauvais Esprit.

Sa puissance égale celle de la Sirène aux cheveux tordus qui révèle sur les rivages des mers du Sud, les gisements des placers d’or et des bancs de perles.

Jamais on ne l’a vue de jour.

On dit que dans les ténèbres ses prunelles d’un vert glauque, étincellent comme la braise et que les lueurs sinistres et blafardes qu’elles lancent, fascinent comme le serpent ou l’abîme.

Une rivière de cheveux, noirs comme l’aile des huards, inonde sa tête toujours couronnée de fleurs de glaïeuls, et jaillit en cascades jusque sur ses épaules.

Son teint de cuivre, sa peau écailleuse, le rire sardonique qui crispe sa lèvre violette fait frissonner jusqu’à la moelle des os.

Elle soulève à chaque pas une poussière d’étincelles bleuâtres qui voltigent autour d’elle, profilant dans l’ombre d’étranges silhouettes.

Salamandre incombustible, elle marche impunément à travers la flamme des brasiers, sans que les tisons osent mordre même les pans de sa robe.



La brise nocturne, — le nuage qui passe lui apportent, — messagers fidèles, — le son de la voix de ceux qui l’invoquent.

À son cri, les hiboux éveillés, écarquillant leurs fauves prunelles, sortent des crevasses des rochers et des ruines et répondent à son appel.

À l’heure de minuit, elle descend sur une étoile filante, ou sur un rayon de la lune et apparaît dans la nappe des cascades, à l’ombre des noirs rochers, sur le sable silencieux des dunes, ou parmi les vapeurs des vallées.



C’est l’heure qu’elle choisit pour accomplir ses mystères, car c’est l’heure où la brise s’endort dans la cime des arbres, et où tout repose dans la nature ; — c’est l’heure où les feux-follets dansent sur le gazon pâle des prairies, dans les clairières, ou sur les eaux verdâtres des marécages ; — c’est l’heure où les chauves-souris effleurent les flots unis de leurs ailes diaphanes, et se cramponnent, de leurs ongles grêles, à l’angle des rochers ; — c’est l’heure où l’on n’entend pour tout bruit que le coassement des grenouilles et des crapauds à l’œil roux, et le hou hou funèbre des oiseaux de nuit.

C’est aussi l’heure où la Dame aux Glaïeuls descend parmi les roseaux du fleuve, au bord des lagunes, pour cueillir les fleurs de glaïeuls dont elle couronne sa tête et pour faire ses invocations au Grand Manitou.

Quoiqu’aucun souffle n’agite l’air, on voit alors frissonner les tiges des algues et des aulnes qu’elle écarte pour se plonger dans les eaux du fleuve ; et bientôt on voit sa tête apparaître, comme un météore, parmi les joncs et les nénuphars.



Au moment où la nouvelle lune se lève de vagues et lointaines rumeurs, mêlées au coassement monotone des grenouilles, s’élèvent du sein des plante aquatiques.

Voix surnaturelles qui semblent surgir du fond des eaux ; — incantations mystérieuses, d’abord indécises, puis s’élevant peu à peu, et se prolongeant sur les flots en mélodie tour à tour suave comme des voix d’enfants, ou voilée comme la brise du soir parmi les halliers ; — mais parfois aussi, éclatante et terrible, comme le rugissement de l’ours blessé, ou comme le roulement du tonnerre ou des cataractes.

Quelquefois aussi, quand l’ouragan des équinoxes rugit et tord la forêt par les cheveux, elle pose son pied, plus léger que celui des vaporeuses ossianides, sur l’écharpe des brumes dont la montagne enveloppe alors son épaule de pierre.

On dit que pendant ces délires de la nature, on la voit voltiger sur la crête d’argent des vagues en écume, et qu’alors les éclairs déchirent les flancs des nuages en colère pour venir se tresser en auréoles sur sa tête.



Enfants, disent les vieillards, n’allez pas le soir au lever de la nouvelle lune, sur les bords du fleuve.

Tapie derrière la verte frange des roseaux, la Dame aux Glaïeuls guette les petits enfants, et ses chants fascinent et entraînent comme le regard du reptile attaché à sa proie.

Oh ! malheur à celui qui tombe entre ses mains !

Le sort qu’elle lui réserve est plus affreux que celui du prisonnier garrotté au poteau du supplice.

Les tortures du feu, les éclats de bois enfoncés dans la chair, la cendre brûlante sur la tête scalpée, les colliers de haches rougies n’effrayent pas le guerrier au cœur fort.

Il entonne son chant de mort quand ses ennemis déchirent sa chair en lambeaux.

Mais la Matshi Skouéou invente des supplices autrement atroces :

C’est au milieu d’horribles agonies de frayeur et d’épouvante qu’elle fait mourir sa proie.

Et quand le cœur de la victime tremble et bat comme celui du lièvre timide, — que ses cheveux se dressent sur sa tête, — que ses yeux se dilatent de terreur, — que ses lèvres livides frémissent comme la feuille du tremble, — que ses dents s’entre-choquent dans sa bouche, — que ses os craquent d’horreur, — que ses membres frissonnent comme les lianes tordues par la tempête, — alors la Dame aux Glaïeuls est dans l’ivresse et elle savoure, comme un chant, ces lamentables gémissements ; car elle entend la voix du Noir Esprit qui lui révèle ses secrets à travers les râles d’agonie et de désespoir.