Légendes canadiennes (Rouleau)/Tome II/10

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Granger frères & Maison Alfred Mame & fils (2p. 109-123).

L’ÉVASION



Au jour convenu, le père Jean Godin et mon ami L… se rencontraient sur le même rocher. Après les salutations d’usage, le père Jean termina le récit des aventures de son grand-père et de Pierre Léveillé, dans les termes suivants :

« C’était le 14 juillet 1760, entre 9 et 10 heures du soir. Le temps était très calme, une pluie fine tombait comme une rosée bienfaisante sur le fleuve Saint-Laurent ; pas une étoile ne brillait au firmament et la nuit était très noire. Tout à coup apparaît, non loin du rivage des Écureuils, une chaloupe montée par deux hommes taillés en Hercule, ayant tête et pieds nus et vêtus seulement d’un pantalon et d’une chemise. Ces deux nautonniers étaient tout, en sueurs, mais ils continuaient néanmoins de ramer avec une vigueur extraordinaire ; et leur embarcation, qui semblait voler sur la surface de la plaine liquide, contourna bientôt la Pointe-à-Pagé et entra dans l’anse, — cette pointe est ainsi nommée parce qu’elle se trouve située au bout de la terre de François Pagé.

« Quels sont ces deux hommes, me demanderas-tu ? Pour satisfaire ta légitime curiosité, je te répondrai immédiatement que c’était mon grand-père Jean Godin et Pierre Léveillé. Écoute leur conversation dans le silence de la nuit, et tu les reconnaîtras bientôt. Comme la chaloupe dédoublait la Pointe, mon grand-père dit à Léveillé :

« — Souffres-tu beaucoup, mon ami Pierre ?

« — Oh ! non, je crois que ce n’est rien. J’achève de m’envelopper la main avec un morceau de ma chemise, et, si je puis trouver un bout de planche, tu vas voir que les Anglais ne nous rattraperont pas aussi vite qu’ils le pensent. L’égratignure que j’ai reçue à la main n’est rien, mais ils ont cassé ma rame, les bandits !

« — Écoute, Léveillé, écoute donc. Les Anglais sont sur nous ; tu n’entends pas le bruit de leurs rames ? Il faut qu’ils voient clair comme des chats pour nous suivre ainsi à la piste. »

« En effet, deux chaloupes, montées chacune par huit rameurs, venaient de faire le tour de la Pointe et entraient dans l’anse.

« — Si je leur jouais un tour de ma façon, reprit mon grand-père ; c’est le seul moyen de nous débarrasser d’eux. Tu vas voir que je vais leur faire un beau pied de nez. »

« D’un coup de rame vigoureux, mon grand-père fit tourner la proue de la chaloupe à droite et se mit à godiller de toute la force de ses deux bras musculeux. En un instant, la chaloupe accosta au fond de l’anse, dans une talle d’aunes. Il était temps, car les Anglais étaient à environ deux arpents en arrière.

« — C’est ici le temps, dit mon grand-père à son ami, de vérifier si la mauvaise nourriture de la citadelle a diminué nos forces pendant notre captivité. »

« Et, saisissant un bout de la chaloupe qui ne pesait pas moins de six cents livres, mon grand-père dit à Pierre Léveillé :

« — Fais-en autant que moi. »

« Les deux amis la soulevèrent comme un copeau, gravirent la falaise, traversèrent le plateau, soit une distance d’un arpent environ, et lancèrent à flot leur embarcation de la côte opposée. Pierre Léveillé s’arma d’une planche comme d’un aviron et mon grand-père, de sa rame, et la chaloupe s’éloigna rapidement du rivage.

« Tu peux juger de la surprise des soldats anglais lorsque, rendus au fond de la baie, ils n’aperçurent ni chaloupe ni prisonniers. Ils se hâtèrent de sauter à terre, d allumer des torches et de fouiller toutes les broussailles ; mais ils ne trouvèrent rien.

« Cherchez comme il faut, dit le commandant de la petite troupe. Je donnerai cent louis à celui qui les apercevra le premier, et je le ferai sergent. »

« Les recherches recommencèrent avec une nouvelle ardeur, mais elles furent sans résultat.

« Mon grand-père et Pierre Léveillé, qui passaient alors au large de la baie, riaient à gorge déployée de la déconvenue des soldats anglais. En les voyant aller et venir avec leurs torches flamboyantes, mon grand-père se pencha à l’oreille de son ami en murmurant :

« — Cherchez bien, messieurs les habits rouges, mais vous ne nous trouverez pas ; car, dans une demi-heure, nous serons avec nos amis du fort Jacques-Cartier.

« — Et puis, ces imbéciles, reprit Pierre Léveillé, vont passer la nuit à la belle étoile ; car la mer baisse très vite et avant un quart d’heure leurs chaloupes seront à sec. »

« C’est ce qui arriva en effet. Voyant que leurs fouilles étaient infructueuses, le commandant donna l’ordre à ses soldats de retourner à leurs chaloupes et d’aller rejoindre la flotte. Mais ils se trouvèrent bientôt en face d’une nouvelle déception : les deux embarcations étaient complètement échouées. Ils résolurent de les traîner jusqu’à un petit ruisseau que tu peux voir encore couler aujourd’hui presque à l’extrémité de la Pointe. Après avoir fait un demi-arpent, ils enfoncèrent dans la terre glaise et ne purent faire un pas de plus. Quel parti prendre alors ? Attendre la marée montante ; il ne leur restait pas d’autre alternative ; c’est ce qu’ils firent, après avoir allumé un bon feu sur le bord de l’eau.

« Pendant ce temps-là, mon grand-père Jean Godin et Pierre Léveillé dirigeaient leur chaloupe vers le fort Jacques-Cartier.

— Père Godin, lui dit Louison, permettez-moi d’interrompre ici votre intéressant récit et de vous poser une simple question.

— Je la connais, ta question, tu voudrais savoir comment il se fait que nos deux amis se soient évadés de la citadelle et que nous les retrouvions à l’entrée de la rivière Jacques-Cartier, tout près de l’endroit où nous sommes ce soir.

— C’est cela. On dirait que vous êtes sorcier.

— C’est une curiosité bien naturelle de ta part ; aussi je m’empresse de te donner tous les renseignements possibles de cette évasion extraordinaire.

« Après la retraite de Lévis, le général Murray prit la résolution de monter à Montréal avec sa flotte ; mais, comme le général anglais n’avait pas en mains une carte du Saint-Laurent et qu’il ne connaissait pas le chenal de notre grand fleuve, dont la navigation est très dangereuse sur cette route, il chercha un pilote pour conduire son escadre jusqu’à Ville-Marie, mais il n’en trouva pas. Son embarras était donc grand, lorsqu’il pensa aux deux prisonniers de la citadelle, c’est-à-dire à mon grand-père Jean Godin et à son ami Pierre Léveillé ; il donna aussitôt l’ordre de les conduire à bord du vaisseau-amiral et de les amener devant lui.

« Une demi-heure plus tard, nos deux amis, enchaînés et escortés d’un peloton de huit soldats, faisaient leur entrée dans la chambre du général Murray. S’adressant à mon grand-père, le général lui demanda :

« — Connais-tu bien la route du Saint-Laurent entre Québec et Montréal ?

« — Je la connais comme mon catéchisme.

« — C’est très bien ; si tu conduis ma flotte jusqu’à Montréal, sans accident, je vous donnerai à chacun une forte récompense et la liberté par-dessus le marché. Si vous nous trahissez, c’est la mort.

« — Je vous promets de vous rendre à Montréal dans le milieu du chenal. » Et, ajoutant en français : « Ou à côté. »

« Pierre Léveillé eut toutes les peines du monde pour ne pas éclater de rire en entendant mon grand-père, car celui-ci ignorait les premiers éléments de la science nautique. En fait de navigation, il ne savait que ramer, godiller et conduire une chaloupe de Québec à la rivière Jacques-Cartier.

« Tout de même le marché fut conclu, et les deux prisonniers furent constitués pilotes branchés de la flotte anglaise. On les débarrassa de leurs lourdes chaînes et on les conduisit à la cuisine, où ils firent un excellent repas.

« Après avoir satisfait leur appétit, les deux pilotes improvisés montèrent sur le pont, s’assirent sur un tas d’amarres et se concertèrent aussitôt sur un plan d’évasion. Une conversation s’engagea donc ainsi ; c’est Pierre Léveillé qui parla le premier :

« — Il paraît que la flotte appareille ce soir, à la marée montante. Si le vent ne souille pas plus fort qu’à présent, elle ne sera pas rendue loin cette nuit. Que comptes-tu faire alors ?

« — Eh bien ! si nous partons à l’heure que nous pensons et si le temps ne change pas, la flotte mouillera ce soir vis-à-vis la Pointe-aux-Trembles pour y attendre l’apparition de l’aurore. Il faut alors que nous abandonnions le pilotage coûte que coûte et que nous filions vers nos amis du fort Jacques-Cartier, qui ont certainement hâte de nous revoir.

« — Comment allons-nous nous y prendre ?

« — Voici mon plan ; Nous coucherons sur le faux-pont et nous feindrons de dormir d’un sommeil de plomb. À minuit, je me charge d’assommer la sentinelle qui se promène là-bas, près de cette chaloupe que tu vois à notre gauche et dont j’ai déjà coupé les amarres qui la retenaient au pont. À nous deux nous la soulevons au-dessus du pavois, nous la lançons à la mer avec deux bonnes rames, nous en prenons le commandement et nous dirigeons notre course sur le fort. Je crois qu’après avoir fait un si grand honneur aux vivres de Sa Majesté George III, nous sommes en état de donner un bon coup de poing. Qu’en dis-tu, Léveillé ?

« — Je dis qu’il nous sera beaucoup plus facile d’étriper les marins anglais que de les piloter jusqu’à Montréal. J’approuve entièrement ton plan, et je te promets de taper dur.

« — Ainsi donc, à minuit ! Et demain matin, nous aurons le plaisir de déjeuner avec nos amis des Écureuils. »

« Les événements se succédèrent comme les avaient prédits les deux captifs.

« La flotte leva l’ancre à 3 heures, et, le soir, elle mouilla, partie devant Saint-Augustin et partie devant la Pointe-aux-Trembles. Le vaisseau-amiral sur lequel se trouvaient nos deux Canadiens se balançait nonchalamment sur sa « pioche » vis-à-vis la Grande-Pointe, connue aujourd’hui sous le nom de Pointe-à-Lafrance. Mon grand-père et Pierre Léveillé étaient couchés à l’endroit convenu. Mais, avant de se jeter sur un tas de cordages, mon grand-père avait dit à l’officier de quart :

« — Ah ! ça, monsieur l’officier, nous couchons ce soir sur le pont, parce qu’il fait une chaleur accablante dans les cabines et que nous avons besoin de dormir comme il faut, si nous voulons faire bonne route demain. Nous allons avoir du bon vent. Mais dites donc à vos sentinelles de ne pas faire autant de tapage avec leurs sabots, ça va nous empêcher de fermer l’œil.

« — Allez vous coucher, monsieur le pilote, et dormez bien ; mais prenez garde de faire de mauvais rêves, car j’ai placé sur le pont trois sentinelles, qui sauront vous empêcher de rêver les yeux ouverts. » « Mon grand-père lui tourna le dos et alla trouver Pierre Léveillé, qui ronflait déjà comme un gros tuyau d’orgue.

« À minuit tout l’équipage était plongé dans le plus profond silence, et il n’y avait que trois sentinelles sur le pont, l’une sur le devant, l’autre à l’arrière et la troisième au milieu, près de la chaloupe désignée par mon grand-père. Au moment que cette dernière sentinelle avait le dos tourné à mon grand-père, celui-ci se leva doucement, s’approcha du marin immobile et lui flanqua sur la nuque un fameux coup de poing, qui l’envoya rouler sur le pont à une distance de dix pieds et sans connaissance.

« — Vite, Pierre, la chaloupe à l’eau ! »

« Aussitôt dit, aussitôt fait, et la chaloupe, montée par nos deux amis des Écureuils, s’éloigna rapidement du vaisseau-amiral. Mais l’alarme fut bientôt donnée, et deux chaloupes de la frégate s’élancèrent à la poursuite des évadés. Une balle tirée par un Anglais cassa la rame de Léveillé et lui laboura la main gauche. Cet accident retarda la course de l’embarcation des courageux déserteurs, qui allaient retomber entre les mains des Anglais, lorsque, rendus à la Pointe-à-Pagé, ils leur jouèrent le tour que je t’ai raconté plus haut.

« Mon petit Louison, tu connais le reste de l’histoire.

— Pardon, père Godin, vous avez laissé les Anglais sur le rivage de l’anse de la Pointe-à-Pagé, et la chaloupe de votre grand-père et de Pierre Léveillé se dirigeant vers le fort Jacques-Cartier.

— Tiens ! c’est vrai, mon récit n’est pas encore terminé. Je continue, en commençant par mon grand-père et Pierre Léveillé. Lorsqu’ils arrivèrent à l’entrée de la rivière Jacques-Cartier, la mer avait déjà beaucoup de baissant. Alors ils résolurent d’échouer leur chaloupe sur l’islet et d’attendre le jour pour se rendre au bon fort. Mais, pendant la nuit, il s’éleva une forte brise de nord-est ce qui leur fit changer de résolution. Ils restèrent sur l’islet pour empêcher que leur embarcation ne se brisât contre les cailloux à la marée montante. À 10 heures, ils pourront conduire leur chaloupe jusqu’au pont, qui se trouvait alors plus au nord que celui que tu vois aujourd’hui. En attendant, ils s’étendirent sur l’herbe et mangèrent quelques biscuits qu’ils avaient empochés après leur souper à bord de la frégate anglaise. Tout à coup ils aperçurent trois hommes sur la batture au bout du Cap. C’étaient des marins anglais qui, pour gagner la récompense promise, s’étaient éloignés de leurs camarades et faisaient de nouvelles recherches. Quelle ne fut pas leur joie quand ils découvrirent la chaloupe des deux prisonniers ! Pensant qu’ils étaient endormis dans leur embarcation, les Anglais s’avancèrent à petits pas et sans faire de bruit, afin de les surprendre au milieu de leur sommeil ; mais, ô désappointement, la chaloupe était vide. Ils regardèrent de tous côtés et, ne voyant rien, ils prirent le parti de retourner sur leurs pas.

« Mon grand-père et son ami, qui étaient couchés à une dizaine de pas de leur chaloupe, ne purent s’empêcher de rire de la figure hébétée des Anglais.

« — Que dis-tu de mon projet, mon ami Pierre ?

« — Quel projet ?

« — De les faire tous les trois prisonniers et de les amener au fort dans notre belle chaloupe toute neuve ?

« — Tiens ! c’est une bonne idée. Essayons. »

« Prompts comme l’éclair, ils se ruèrent sur deux marins, leur lancèrent une vigoureuse taloche et les étendirent de tout leur long dans une mare d’eau. Mon grand-père se précipita aussitôt sur le troisième, le désarma et lui attacha les mains derrière le dos avec une corde qui se trouvait dans la chaloupe. Les deux autres soldats, que Pierre Léveillé tenait au collet, pour les empêcher de se relever, eurent le même sort ; et une fois fortement liés ensemble par la même corde, mon grand-père et son ami les jetèrent dans le fond de la chaloupe.

« À midi, la chaloupe flotta et mit le cap sur le fort. À l’arrivée de cette embarcation, la sentinelle qui montait la garde du côté de la rivière fit avertir le commandant et ses subalternes, qui tous accoururent sur le bord du cap. Quelle allégresse brilla sur la figure de tous ces braves lorsqu’ils reconnurent mon grand-père et son ami ! Le marquis d’Albergotti les reçut à bras ouverts et les amena dîner avec lui à la pension des officiers. Le goûter terminé, mon grand-père fut invité par le marquis à raconter toutes ses aventures, ainsi que celles de son compagnon de captivité, c’est-à-dire leur arrestation, leur séjour à la citadelle, leur évasion et la capture des trois soldats anglais qui furent faits prisonniers par deux prisonniers en rupture de ban.

« Le retour des deux héros donna lieu à une grande tête au fort et dans toute la paroisse des Ecureuils. Les vieux n’ont pas encore perdu le souvenir de ce jour mémorable.

— Je désirerais savoir, père Godin, ce que sont devenus ces deux braves.

— Après la prise du fort par le capitaine Fraser, les miliciens furent licenciés. Mon grand-père, qui aimait passionnément la pêche, se fit bâtir une maisonnette sur le bord du fleuve, à l’endroit où se trouvent les ruines du moulin du Diable, comme je le l’ai dit dans un autre entretien. L’année suivante, il se maria ; il eut un fils, qui fut mon père et qui s’appelait Jean ; moi, je m’appelle Jean, j’ai un gros garçon qui s’appelle Jean, et s’il a des enfants, garçons ou filles, je veux qu’ils s’appellent Jean ou Jean-Marie, en souvenir de mon grand-père Jean, ce brave des braves.

« Quant à Pierre Léveillé, il alla prendre une terre dans la seigneurie d’Esmeloyse, où il se maria. Il mourut en 1791, en laissant deux fils, Jean et Pierre, qui marchèrent sur les traces de leur père et firent de bons cultivateurs. Les descendants de cette honnête famille ont continué de cultiver la terre de leurs aïeux et vivent aujourd’hui dans une grande aisance.

« J’ai fini mon histoire, mon cher Louison, et je retourne à la maison passer la veillée auprès de ma bonne Madeleine. »