Légendes populaires/1

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COMMENT UN DIABLOTIN RACHETA UN MORCEAU DE PAIN


Un pauvre paysan était parti de chez lui pour labourer, sans avoir déjeuné ; mais il avait pris à la maison et emporté un morceau de pain. Le paysan retourna la charrue, et déposa sous un buisson le morceau de pain qu’il couvrit de son cafetan. Le cheval se fatigua et le paysan eut faim. Il enfonça dans la terre le soc de la charrue, détela le cheval, qu’il laissa brouter en liberté, et lui-même s’approcha de son cafetan, pour déjeuner. Le paysan soulève son cafetan : pas de pain. Il cherche, cherche, tourne et retourne le cafetan, le secoue : pas de pain. Le paysan s’étonna : «Comme c’est bizarre », pensa-t-il, « je n’ai vu personne, et quelqu’un a emporté mon pain. »

C’était un diablotin qui avait volé le pain pendant que le paysan labourait. Il s’était assis derrière le buisson pour entendre le paysan vociférer et appeler le diable.

Le paysan était triste : « Bah ! fit-il à la fin, je ne mourrai pas de faim ; évidemment, il était nécessaire à celui qui l’a emporté, qu’il mange. À sa santé ! »

Le paysan alla au puits, but de l’eau, se reposa, rejoignit le cheval, l’attela de nouveau et se remit à travailler. Le diablotin était furieux de ne pas avoir conduit au péché le paysan. Et il alla raconter cela à son grand chef. Il vient chez son chef et lui raconte qu’il a dérobé le pain du paysan, et que celui-ci, au lieu de jurer a dit : À sa santé !

Le grand chef se fâcha :

— Si, dans ce cas, le paysan t’a vaincu, toi seul en es coupable, tu n’as pas su t’y prendre, dit-il. Si les paysans et après eux les femmes, prennent une telle habitude, nous n’aurons plus de quoi vivre. Retourne chez le paysan et mérite ce pain. Si d’ici trois ans tu ne triomphes pas du paysan, je te plongerai dans l’eau bénite.

Le diablotin eut peur. Il accourut sur la terre, et se mit à songer au moyen de racheter sa faute. Il pense, pense et trouve. Le diablotin se déguisa en brave homme et alla se présenter comme ouvrier chez le pauvre paysan. Il apprit au paysan qu’il fallait, par un été sec, semer le blé dans le marais. Le paysan écouta son ouvrier et ensemença le marais.

Chez les autres paysans, tout est brûlé par le soleil, chez le paysan pauvre, le blé est fort et haut de tige ; le paysan se nourrit jusqu’au printemps, et il lui reste encore beaucoup de blé.

L’été suivant, l’ouvrier apprit au paysan à semer sur les collines. L’été fut pluvieux. Chez tous, le blé était pourri, ne donnait pas de grain, et chez le paysan, sur les collines, poussait un blé magnifique. Le paysan avait encore plus de grains. Il ne savait qu’en faire.

L’ouvrier apprit au paysan à fabriquer de l’eau-de-vie avec le blé. Le paysan distilla beaucoup d’alcool, se mit à boire et à faire boire les autres. Le diablotin vint trouver son chef et se vanta d’avoir triomphé. Le chef partit voir.

Il vient chez le paysan et voit que celui-ci a convié les richards et les régale d’eau-de-vie. C’est la maîtresse de la maison qui sert l’eau-de-vie aux convives. Mais en faisant le tour, voilà qu’elle s’accroche à la table et renverse un verre. Le paysan se fâche, injurie sa femme : « En voilà une sotte du diable ! dit-il. Est-ce que c’est de l’eau de vaisselle pour jeter par terre une chose aussi précieuse ! »

Le diablotin poussa du coude son chef : « — Regarde bien », dit-il. Le paysan injuria sa femme et se mit à servir lui-même. Un pauvre paysan qui n’était pas invité revient de son travail ; il salue tout le monde, s’asseoit à l’écart. Il voit les gens boire de l’eau-de-vie. Il est fatigué et voudrait boire aussi. Il reste assis, il reste, avalant sa salive ; le patron ne lui donne pas d’eau-de-vie. Il marmotte entre ses dents : « Est-ce qu’on peut avoir de l’eau-de-vie pour tout le monde ! »

Cela plut au diable, et le diablotin se glorifie :

— « Attends, tu verras, ce sera encore pire. »

Les riches paysans ont bu, l’hôte aussi. Ils commencent à se flagorner les uns les autres, à prononcer des paroles mensongères ou calomniatrices. Le grand chef écoute, écoute, il complimente pour cela le diablotin aussi. — « Si ce breuvage, dit-il, les pousse à se flagorner et à se tromper les uns les autres, alors ils seront tous entre nos mains. » — « Attends, dit le diablotin, ce n’est pas tout. Laisse-les boire encore un petit verre. Maintenant ils sont comme des renards qui remuent la queue les uns devant les autres, ils veulent se tromper mutuellement ; mais regarde, tout à l’heure ils deviendront méchants comme des loups. »

Les paysans vident encore un petit verre ; leurs paroles deviennent plus vives, plus grossières. Au lieu de flagorneries ce sont des injures. Ils s’irritent les uns contre les autres, sont prêts à se battre, s’arrachent le nez. L’hôte prend part à la mêlée ; lui aussi est battu.

Le grand chef regarde. Cela aussi lui fait plaisir :

— « Cela, dit-il, c’est bien. » Et le diablotin reprend : — « Attends, ce sera pis encore ! Qu’ils boivent un troisième verre, ils seront comme des porcs. »

Les paysans ont bu le troisième verre, et sont devenus tout à fait ivres. Ils baragouinent et crient sans savoir eux-mêmes quoi, et ne s’écoutant plus les uns les autres. Ils se séparent ; les uns s’en vont seuls, les autres par groupes de deux ou trois. Tous tombent dans les rues. L’hôte est sorti accompagné de ses invités et tombe le nez dans la mare, se salit et grogne comme un porc.

Cela plut encore au grand chef : — « Eh bien ! dit-il, tu as inventé un bon breuvage, tu as gagné ton morceau de pain. Dis-moi comment tu as composé cette boisson. Tu as dû y mettre du sang de renard, c’est ce qui a rendu le paysan rusé comme un renard ; puis du sang de loup, ce qui l’a rendu méchant comme un loup, et du sang de porc, ce qui l’a rendu comme un porc ? »

— « Non, répondit le diablotin. Ce n’est pas ce que j’ai fait. Je n’ai fait que de lui donner trop de blé. Ce sang bestial est toujours en lui, mais il ne peut se manifester quand il y a juste ce qu’il faut de blé pour se nourrir. Alors il n’hésite même pas à partager le dernier morceau de pain. Mais quand il a eu trop de blé, alors il s’est demandé comment se mieux amuser. Et je lui ai trouvé un divertissement : boire de l’eau-de-vie. Et quand, pour son amusement, il se mit à transformer le blé en alcool, aussitôt circula en lui le sang du renard, du loup, du porc. Qu’il continue seulement à boire de l’eau-devie, et il n’y aura en lui que la brute. »

Le grand chef félicita le diablotin, lui pardonna le morceau de pain, et lui donna un grade supérieur dans son service.