75%.png

Légendes pour les enfants - Préface

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


, illustr.
Hachette (p. i-viii).
PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION.

Ce volume contient six légendes qui, les unes, sont tirées de la Bibliothèque bleue et, les autres, sont écrites ici pour la première fois.

Ces légendes sont : Le roi Dagobert, Geneviève de Brabant, Robert le Diable, Jean de Paris, Griselidis et le Juif errant.

La première et la dernière de ces légendes sont celles qui ne font pas partie de la Bibliothèque bleue. Toutes les autres y figurent, et à peu près dans l’état où nous les avons reproduites.

La Bibliothèque bleue, qui n’est guère connue aujourd’hui que par le souvenir, a joué un fort grand rôle dans l’histoire des lectures populaires et des amusements de l’enfance. Pendant plus de deux siècles, le dix-septième et le dix-huitième, elle a été une encyclopédie toute spéciale des romans, légendes, fabliaux, chansons et satires de notre pays. La couverture bleue qui était la simple parure des divers ouvrages dont elle était d’abord composée, invariablement reproduite, avait fini par donner un nom de couleur à ces ouvrages et à la Bibliothèque elle-même, et ce n’était là qu’un nouvel attrait pour l’imagination des lecteurs naïfs.

Il y a en effet, et cela se sent surtout lorsqu’on est jeune, un langage particulier dans certains mots qui affectent un air de mystère. Qu’est-ce qu’un conte bleu ? Comment une histoire peut-elle être bleue ? Voilà ce que l’enfant demande et ce qui l’étonne. Il s’attache à la recherche de ce problème singulier ; il regarde le récit qui lui est fait comme un récit d’un ordre surnaturel, et un plaisir étrange assaisonne sa lecture.

Je me souviens des jouissances extraordinaires qui, en mon tout jeune âge, me surprenaient devant ces livres d’une littérature si originale et de toutes manières si bien faite pour émouvoir l’âme et plaire à l’esprit des enfants ou des villageois. Le titre seul, la vue seule d’un conte bleu me ravissait au milieu de je ne sais quel monde qui n’était pas celui des fées, que je distinguais bien, qui était plus humain, plus vrai, un peu moins bruyant, un peu plus triste, et que j’aimais davantage.

Les contes de fées amusent, mais ils ne charment pas ; les contes bleus, qui donnent moins de gaieté, remuent le coeur. On entre peu à peu, avec ces récits, dans le domaine de l’histoire. Ce sont des mensonges ; mais ces mensonges ont, en quelque sorte, des racines dans la vérité. Il y a des époques peintes, des caractères tracés, et tout un pittoresque naturel dans ces légendes qui n’ont fait défaut à aucun peuple. La vie de nos pères nous apparaît au travers de ces peintures ; nous nous la rappelons sans l’avoir connue, et, tout jeunes, nous apprenons à aimer religieusement les hommes d’autrefois.

La Bibliothèque bleue a obtenu un succès incomparable. C’est Jean Oudot, libraire de Troyes, qui dès les premières années du seizième siècle, sous Henri IV, eut l’idée de recueillir et de publier successivement, à l’usage des campagnes, les légendes chevaleresques de la vieille France.

Le moment était merveilleusement choisi. La vie ancienne de la France avait cessé et le travail de transformation commençait qui allait, au dix-septième siècle, réduire et limiter tout à fait, dans les moeurs et dans la langue, la part des vieilles moeurs et du vieux langage. Le moyen âge était enseveli ; le monde nouveau naissait. C’était l’heure propice pour les contes qui parlaient des héros de l’âge anéanti.

La Bibliothèque bleue parut ; elle était composée de volumes qui, presque tous, étaient des in-quarto, d’un format semblable à celui du Messager de Bâle, ou du

Messager de Strasbourg, imprimés sur le même gros papier et revêtus de la même couverture bleu foncé.

En 1665, le fils de Jean Oudot, Nicolas, ayant épousé la fille d’un libraire de Paris, vint s’établir rue de la Harpe, à l’image de Notre-Dame, et, devenu libraire parisien, agrandit le cercle de ses entreprises et de ses affaires. De cette époque datent la plupart des publications qui ont fait la fortune de la Bibliothèque.

Lorsque Nicolas fut mort, la veuve Oudot continua son commerce avec habileté. Elle eut divers successeurs qui, comme elle et comme les fondateurs de la Bibliothèque bleue, vécurent des profits de la popularité qui s’était attachée à ces ouvrages. L’un des principaux de ces successeurs est le libraire Garnier, de Troyes. C’est à Troyes surtout qu’on a continué l’impression des volumes détachés de la Bibliothèque bleue dont, encore aujourd’hui, les campagnes consomment des milliers d’exemplaires.

En 1770, un très-médiocre écrivain nommé Castillon, songea à publier, en un même corps d’ouvrage, ces contes rajeunis par lui ; il s’avisa malheureusement d’y ajouter des situations nouvelles et des épisodes nouveaux.

En 1843 M. Le Roux de Lincy, sous le titre de Nouvelle Bibliothèque bleue ou Légendes populaires de la France, a publié, en un volume, Robert le Diable, Richard sans Peur, Jean de Paris, Jean de Calais, Geneviève de Brabant, Jehanne d’Arc et Griselidis. Nous n’avons pas l’intention de critiquer un travail qui nous a été fort utile ; mais nous pouvons dire pourquoi nous avons cru ne pas devoir suivre tout à fait la même voie que M. Le Roux de Lincy. Peut-être Richard sans Peur, très-joli conte, cela est vrai, fait-il un peu double emploi avec le conte de Robert le Diable qui, du reste, paraît être l’oeuvre du même auteur ? Jean de Calais est bien loin d’avoir la grâce et le vif esprit du récit des aventures de Jean de Paris ; c’est d’ailleurs une oeuvre beaucoup plus récente, et d’un style qui n’a point de qualités ; enfin la légende de Jehanne d’Arc est assez insignifiante. Nous avons donc écarté d’abord Jehanne d’Arc, Jean de Calais et Richard sans Peur.

« Bien loin d’imiter Castillon, disait M. Le Roux de Lincy, je me suis appliqué à reproduire les textes de l’ancienne Bibliothèque bleue. Il faut respecter cette version admise par le peuple ; elle est sacramentelle et nous a conservé la mémoire de nos plus anciennes traditions. En effet, quand on lit le catalogue de Nicolas Oudot, on y retrouve avec plaisir tous ces récits dans lesquels se sont perpétuées les légendes, ou sacrées ou profanes, qui ont été célèbres en Europe pendant le moyen âge. On doit considérer la Bibliothèque bleue comme étant la dernière forme de cette littérature romanesque si nécessaire à bien connaître quand on veut comprendre la vie privée de nos aïeux. »

Pour nous qui ne songions point à imprimer un recueil pour les archéologues et les bibliophiles, mais qui nous adressions aux enfants, nous n’avons pas dû leur présenter ces légendes telles quelles, dans leur appareil archaïque et avec leurs erreurs elles-mêmes. Nous n’avons introduit ni épisodes, ni situations ; mais nous avons, sans détruire la physionomie de chaque récit, retranché tout ce qui est tombé en désuétude dans le style ; et nous avons fait que rien ne s’y rencontrât qui aujourd’hui même ne se pût écrire.

De cette manière le volume entier a un même aspect et il n’enseignera point aux enfants plusieurs langues.

Nous n’avons d’ailleurs eu que des modifications bien légères à introduire dans ces textes pour les amener à une harmonie suffisante, et, si nous nous sommes permis de faire suivre chaque légende d’une sorte de moralité, à la manière de Perrault, c’est là un caprice qui n’a rien de sacrilége.

La Bibliothèque bleue, entre autres ouvrages, renfermait : L’Histoire des quatre fils Aymon ; — Huon de Bordeaux (en deux parties qui se vendent séparément, dit le catalogue) ; — l’Histoire de Mélusine ancienne ; — l’Histoire de Valentin et Orson ; — Les conquêtes du roy Charlemagne ; — Fortunatus ; — le Roman de la belle Hélène ; — l’Histoire de Pierre de Provence et de la belle Magdelone ; — Le fameux Gargantua.

Nous aurions pu choisir quelqu’une de ces légendes ; mais il nous a semblé que celles que nous réimprimions suffisaient, et nous avons voulu donner quelque nouveauté à notre volume. C’est pour cela que nous y avons introduit deux légendes d’une nature et surtout d’une origine différente.

L’histoire de Dagobert et du Juif errant nous appartiennent donc en propre, pour ce qui est du récit. Nous n’avons pas cherché à faire un pastiche du style des autres contes, et nous avons tout uniment écrit les nôtres de la manière qui nous a paru le mieux appropriée aux sujets.

Les petites notices qui précèdent chacune de ces histoires donneront des détails particuliers à ceux qui croiront à propos de les lire. Nous n’avons songé à faire ni un livre d’érudition pure, ni un livre de pure imagination. Notre seul désir a été de donner à lire aux enfants quelques légendes variées qui ont enchanté notre enfance, et notre espoir est qu’ils s’y plairont comme nous.

Si Peau d’Ane m’était conté,
J’y prendrais un plaisir extrême,

a dit le plus habile des conteurs, La Fontaine.

On a banni les démons et les fées, disait, avec l’expression d’un vif regret, Voltaire, et il ajoutait :

Ah ! croyez-moi, l’erreur a son mérite[1].

Nous pourrions recueillir ainsi, en faveur des contes, de fort nombreux et fort éloquents témoignages. L’auteur de Don Quichotte, Cervantes, l’ennemi le plus redoutable qui ait croisé la plume contre l’épée de la chevalerie, fait dire à un cabaretier :

« Est-ce qu’il y a une meilleure lecture au monde ? J’ai lu deux ou trois de ces livres, et je puis bien assurer qu’ils m’ont donné la vie ; et non-seulement à moi, mais encore à beaucoup d’autres. Car, dans la saison des blés, il vient ici quantité de moissonneurs, </poem> les jours de fête, et comme il s’en trouve toujours quelqu’un qui sait lire, nous nous mettons vingt ou trente autour de lui ; et nous nous amusons si bien, qu’il ne peut finir de lire, ni nous de l’entendre. Il ne faut point que je mente : quand j’entends parler de ces terribles coups que donnent les chevaliers errants, je meurs d’envie d’aller chercher les aventures, et je ne m’ennuierais pas d’entendre lire les jours et les nuits. »

Ce cabaretier-là ne dit rien qui ne soit l’exacte vérité. Et je citerais tel vigneron des vignes de la Franche-Comté qui n’a qu’un livre pour toute bibliothèque, les Aventures des quatre fils Aymon. Ce livre est même le seul volume du village. Au printemps, l’herbe pousse, le soleil luit dans l’herbe, les fleurs sourient au soleil ; cela va bien, on est aux champs ; l’été, la vigne fleurit et porte fruit ; en automne, c’est la vendange et la pressée. Mais l’hiver, dans les longues veillées, là où il n’y a ni chanvreurs, habiles à dire des histoires, comme dans le Berri, ni colporteurs de passage, le vigneron prend son livre dans la huche ; il le lit tout entier ; lu, il le recommence, et il le relit tous les hivers. Le village entier assiste à ses lectures. Je vous assure que dans vingt ans, si le volume n’est pas trop déchiré, on le lira encore, sans ennui, avec une joie toujours aussi vive.

Paul Boiteau.

1857, au printemps.


  1. O l’heureux temps que celui de ces fables,
    Des bons démons, des esprits familiers.
    Des farfadets, aux mortels secourables !
    On écoutait tous ces faits admirables
    Dans son château, près d’un large foyer.
    Le père et l’oncle, et la mère et la fille ;
    Et les voisins, et toute la famille,
    Ouvraient l’oreille à monsieur l’aumônier,

    Qui leur faisait des contes de sorcier.
    On a banni les démons et les fées ;
    Sous la raison les grâces étouffées
    Livrent nos coeurs à l’insipidité ;
    Le raisonner tristement s’accrédite,
    On court, hélas ! après la vérité :
    Ah ! croyez-moi, l’erreur a son mérite.