Lélia (1833)/Première Partie/XXII

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H. Dupuy et L. Tenré (1p. 157-162).


XXII



« Dieu du ciel et de la terre, Dieu de force et d’amour, entends une voix pure qui s’exhale d’une ame pure et d’un sein vierge ! Entends la prière d’un enfant, rends-nous Lélia !

» Pourquoi, mon Dieu, veux-tu nous arracher sitôt la bien-aimée de nos cœurs ? Écoute la grande et puissante voix de Trenmor, de l’homme qui a souffert, de l’homme qui a vécu. Entends le vœu d’une ame encore ignorante des maux de la vie. Tous deux te demandent de leur conserver leur bien, leur poésie, leur espoir, Lélia ! Si tu veux déjà la placer dans ta gloire et l’envelopper de tes éternelles félicités, reprends-la, mon Dieu, elle t’appartient ; ce que tu lui destines vaut mieux que ce que tu lui ôtes. Mais, en sauvant Lélia, ne nous brise pas, ne nous perds pas, ô mon Dieu ! Permets-nous de la suivre et de nous agenouiller sur les marches du trône où elle doit s’asseoir… »

— C’est fort beau, dit Lélia, en l’interrompant, mais ce sont des vers et rien de plus. Laissez cette harpe dormir en paix, ou mettez-la sur la fenêtre, le vent en jouera mieux que vous. Maintenant approchez. Va-t’en, Trenmor, ton calme m’attriste et me décourage. Viens, Sténio, parle-moi de toi et de moi ; Dieu est trop loin, je crains qu’il ne nous entende pas ; mais Dieu a mis un peu de lui en toi. Montre-moi ce que ton ame en possède, il me semble qu’une aspiration bien ardente de cette ame vers la mienne, il me semble qu’une prière bien fervente que tu m’adresserais me donnerait la force de vivre. La force de vivre ! Oui ! il ne s’agit que de le vouloir. Mon mal consiste, Sténio, à ne pouvoir pas trouver en moi cette volonté. — Tu souris, Trenmor ! Va-t’en. — Hélas ! Sténio, ceci est vrai, j’essaie de résister à la mort, mais j’essaie faiblement. Je la crains moins que je ne la désire, je voudrais mourir par curiosité. Hélas ! j’ai besoin du ciel, mais je doute… et, s’il n’y a point de ciel au-dessus de ces étoiles, je voudrais le contempler encore de la terre. Peut-être, mon Dieu ! est-ce ici-bas seulement qu’il faut l’espérer ? Peut-être est-il dans le cœur de l’homme ?… Dis, toi qui es jeune et plein de vie, l’amour est-ce le ciel ? Vois comme ma tête s’affaiblit, et pardonne cet instant de délire. Je voudrais bien croire à quelque chose, ne fût-ce qu’à toi ; ne fût-ce qu’une heure avant d’en finir, sans retour peut-être, avec les hommes et avec Dieu !

— Doute de Dieu, doute des hommes, doute de moi-même, si tu veux, dit Sténio, en s’agenouillant devant elle, mais ne doute pas de l’amour : ne doute pas de ton cœur, Lélia ! Si tu dois mourir à présent, s’il faut que je te perde, ô mon tourment, ô mon bien, ô mon espoir ! fais au moins que je croie en toi, une heure, un instant. Hélas ! mourras-tu sans que je t’aie vue vivre ? Mourrai-je avec toi sans avoir embrassé en toi autre chose qu’un rêve ? Mon Dieu ! n’y a-t-il d’amour que dans le cœur qui désire, que dans l’imagination qui souffre, que dans les songes qui nous bercent durant les nuits solitaires ? Est-ce un souffle insaisissable ? Est-ce un météore qui brille et qui meurt ? Est-ce un mot ? Qu’est-ce que c’est, mon Dieu ! Ô ciel, ô femme ! ne me l’apprendrez-vous pas ?

— Cet enfant demande à la mort le secret de la vie, dit Lélia ; il s’agenouille sur un cercueil pour obtenir l’amour ! Pauvre enfant ! Mon Dieu, ayez pitié de lui, et rendez-moi la vie afin de conserver la sienne ! Si vous me la rendez, je fais vœu de vivre pour lui. Il dit que je vous ai blasphémé en blasphémant l’amour : eh bien ! je courberai mon front superbe, je croirai, j’aimerai !… Faites seulement que je vive de la vie du corps, et j’essaierai de vivre de celle de l’ame.

— Entendez-vous, mon Dieu ? s’écria Sténio avec délire, entendez-vous ce qu’elle dit, ce qu’elle promet ? Sauvez-la, sauvez-moi ! donnez-moi Lélia, rendez-lui la vie !…

Lélia tomba raide et froide sur le parquet. C’était une dernière, une horrible crise. Sténio la pressa contre son cœur en criant de désespoir. Son cœur était brûlant, ses larmes chaudes tombèrent sur le front de Lélia. Ses baisers vivifians ramenèrent le sang à ses lèvres, sa prière peut-être attendrit le ciel : Lélia ouvrit faiblement les yeux et dit à Trenmor qui l’aidait à se relever :

— Sténio a relevé mon ame ; si vous voulez la briser encore avec votre raison, tuez-moi tout de suite.

— Et pourquoi vous ôterais-je le seul jour qui vous reste ? dit Trenmor ; la dernière plume de votre aile n’est pas encore tombée.