Léon XIII et le prince de Bismarck/03

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Léon XIII et le prince de Bismarck
Ed. Lefebvre de Behaine

Revue des Deux Mondes tome 142, 1897


Léon XIII et le prince de Bismarck


III. L’ARBITRAGE DES CAROLINES. — LA FIN DU CULTURKAMPF [1]


La question religieuse, au milieu de l’année 1885, restait toujours pendante en Allemagne, et la révision des lois de Mai n’étant même plus l’objet de négociations concrètes entre les deux pouvoirs, une reprise du Culturkampf, si peu probable qu’elle parût, restait cependant parmi les éventualités avec lesquelles on devait compter au Vatican. En apportant par intermittence moins de rigueur dans ses façons d’agir avec l’Église catholique, le gouvernement prussien avait pu se flatter de l’espoir qu’il réussirait sur tel ou tel point déterminé à désintéresser la plus grande partie des populations catholiques du royaume. Ce calcul n’était pas sans reposer sur des probabilités sérieuses, car il s’était produit, à diverses reprises, des symptômes de désaccord grave entre certains personnages marquans du Centre, au Reichstag.

M. de Schlœzer insistait sur ce fait, qu’à poursuivre une lutte qui, au point de vue purement religieux, n’avait plus, à ses yeux, de raison d’être, M. Windthorst et ses amis finiraient par se voir abandonnés de leurs électeurs, tandis que le clergé, s’il n’avait pas la sagesse de se soustraire aux influences de l’opposition parlementaire, resterait isolé, impuissant et réduit à demander grâce et merci au pouvoir civil. Cette argumentation s’était fait jour dans la presse gouvernementale en Allemagne, chaque fois qu’il avait été pourvu aux sièges épiscopaux que la mort ou l’exil des anciens titulaires avaient laissés inoccupés. On avait vu alors les feuilles officieuses s’efforcer de démontrer aux nouveaux évêques que leur intérêt, de même que celui de leurs ouailles, était de s’entendre avec le gouvernement royal sur toutes les questions en litige sans invoquer l’intervention du Saint-Siège.

Cependant, le 7 août 1885, tous les membres de l’épiscopat prussien, réunis à Fulda, adressaient à leurs diocésains une lettre collective qui constituait une réponse aux mesures par lesquelles on avait espéré à Berlin obtenir à peu de frais la fin du conflit religieux. Reprenant les paroles adressées de Fulda aux fidèles, onze ans auparavant, par leurs prédécesseurs, les nouveaux évêques terminaient leur lettre par ces mots : « Soyez fermes en votre amour et fidélité envers l’Eglise ; souffrez, supportez tout, plutôt que de renier l’Eglise, ou le moindre de ses enseignemens. » La portée d’un semblable appel ne pouvait manquer d’être appréciée au Vatican. On devait s’y réjouir, ainsi que l’écrivit le Moniteur de Rome, de « cette constatation officielle des liens intimes, étroits, indissolubles, qui reliaient, comme une vaste chaîne d’âmes, tous les membres de la grande famille catholique. » « Cette parole, continuait le Moniteur, est venue au moment psychologique. Au début du Culturkampf, nos adversaires tendaient à séparer les populations des prêtres, des évêques, du Pape. Le rêve d’une sorte d’Eglise nationale démocratisée à outrance hantait les imaginations… Pendant ces trois dernières années, les évêques exilés et le Pape étaient décriés comme des ennemis de la paix. Hier, tout d’un coup, la presse anticatholique exalte les évêques aux dépens du parti catholique… Attaques contre le Saint-Siège, récriminations contre ceux qui jusqu’ici étaient réputés les plus hostiles au gouvernement, tout cela cesse comme par enchantement. Un nouvel acte commence, dans le drame du Culturkampf. Les coupables, ce sont maintenant les fidèles, les représentans du Centre, les soldats de la presse. C’est un revirement qui a son importance politique, mais l’épiscopat ne laisse pas couper en deux l’année catholique. »

Les encouragemens donnés ainsi des bords du Tibre aux adversaires résolus des lois de Mai ne pouvaient manquer de frapper beaucoup les hommes d’État de Berlin. Mais, peu de temps après, surgissait la circonstance favorable sur laquelle Léon XIII comptait pour faciliter un rapprochement entre le prince de Bismarck et le chef suprême de l’Eglise.


I

Dans le courant du mois de septembre 1885, un conflit grave s’étant élevé entre l’Espagne et l’Empire allemand aux îles Carolines, le prince de Bismarck, qui ne voulait pas se brouiller avec le cabinet de Madrid, proposa au gouvernement d’Alphonse XII de prendre le Pape comme arbitre ; et, le 24 septembre, le marquis de Molins venait demander au Saint-Père d’accepter ce rôle de pacificateur. Aux premières communications dont le comte Mentz, chargé d’affaires de Prusse, avait saisi, en l’absence de M. de Schlœzer, le cardinal Jacobini, il avait été répondu que le Souverain Pontife ne refuserait pas ses bons offices, si l’Espagne croyait de son côté devoir les lui demander. A Madrid, on exprima le désir que le Pape voulût bien être, non arbitre, mais médiateur. L’Allemagne y ayant consenti, le cardinal Jacobini télégraphia au nonce de Madrid que Léon XIII acceptait la médiation. Tout en appréciant la haute importance de l’acte fort inattendu auquel venait de se décider le cabinet de Berlin, on se souvenait au Vatican du proverbe : Timeo Danaos et dona ferentes.

Tout d’abord, il est vrai, la cour pontificale avait été charmée, en voyant le cabinet de Berlin remettre au Saint-Père le soin d’aplanir un différend qui causait de justes alarmes aux chancelleries européennes. De la part du puissant empire qui tenait une si grande place dans le monde, une telle démarche équivalait à la reconnaissance du privilège revendiqué en toute occasion par le Pape, de jouir d’une souveraineté réelle et par conséquent supérieure, en droit, aux circonstances particulières dans lesquelles l’occupation de Rome par les troupes royales avait placé le Saint-Siège vis-à-vis du gouvernement italien. Il ne s’était produit depuis cette époque aucun acte extérieur qui eût donné une sanction aussi éclatante à l’idée de la souveraineté du Pape. Le principe en avait été posé, il est vrai, en termes non équivoques, dans l’article premier de la « Loi des garanties » de mai 1871. Mais le principe était demeuré sans consécration effective, et il avait souvent paru insuffisant à protéger l’indépendance de la papauté contre les efforts à la fois très modérés et très patiens de la politique de la Consulta. On ne pouvait donc nier que le fait seul de la médiation offerte à Léon XIII par l’empereur Guillaume et le roi Alphonse, pour régler la question des Carolines, constituât, au point de vue politique international, un événement considérable, propre à relever dans une large mesure le prestige du Saint-Siège.

A ce titre, l’initiative prise par l’Allemagne ne manqua pas de contrister les conseillers du roi Humbert, le lent et progressif amoindrissement de la papauté n’ayant cessé d’être, pendant les quinze années précédentes, un des principaux objectifs de l’Italie. A Berlin même, naguère, on était allé beaucoup plus loin. En 1875, au plus fort du Culturkampf, le prince de Bismarck, s’appuyant sur une consultation du docteur Bluntschli, avait tenté de faire prévaloir au Quirinal cette idée que, le Pape étant dépossédé de ses Etats, le devoir incombait au roi d’Italie, qui avait succédé au Saint-Père dans l’exercice de ses droits temporels, de veiller à ce que le chef suprême de l’Eglise catholique fût empêché de braver les gouvernemens dont la chancellerie pontificale croyait devoir censurer les actes. Cet étrange programme, qui ne tendait à rien moins qu’à rendre le Souverain Pontife justiciable de la maison de Savoie, n’avait pas été, selon toute vraisemblance, sérieusement discuté à Rome, mais on en avait sans doute gardé assez le souvenir pour ressentir quelque amertume en constatant à quel point les vues du prince de Bismarck s’étaient modifiées au profit du successeur de Pie IX.

En réalité, l’appel de l’Allemagne et de l’Espagne à la médiation du Pape pour régler la question des Carolines était un échec pour l’Italie ; car le gouvernement du roi Humbert avait, dit-on, proposé au cabinet de Madrid ses bons offices à Berlin. Il s’était vu éconduire par M. Canovas ; et il était naturel qu’au Palais apostolique on ne cherchât pas à atténuer l’importance que prenait, dans ces conditions, le rôle déféré au Pape.

En Allemagne, les organes, des partis les plus opposés s’attachaient à déduire les conséquences que devait amener l’incident. Les partisans les plus résolus du Culturkampf semblaient ne concevoir aucune alarme ; tout au contraire, chacun applaudissait à l’initiative hardie qu’avait prise le chancelier de l’Empire avec la promptitude pleine d’espièglerie dont ce puissant homme d’Etat a longtemps aimé à surprendre le monde. Les publicistes de Berlin, de Francfort, de Cologne, de Vienne, faisaient volontiers ressortir la haute courtoisie dont étaient maintenant empreints les rapports de la cour de Berlin avec Léon XIII, en dépit des difficultés qui avaient empêché jusqu’alors et pouvaient empêcher longtemps encore l’apaisement du conflit né des lois de Mai. Comment les témoignages de déférence prodigués ainsi au Saint-Père n’auraient-ils pas produit un très grand effet au Vatican ? Un journal dévoué à la Secrétairerie d’Etat publiait sous ce titre : « Les Papes médiateurs » une sorte de thèse historique dans laquelle étaient invoqués surtout les témoignages d’écrivains protestans tels que Robertson, Schlegel, Coquerel, Ancillon, Muller, Gibbon, Munzer.

Cependant la satisfaction qu’on affectait d’éprouver à Berlin fut un instant troublée, lorsqu’on y apprit que, tout en se réservant le soin d’examiner avec le seul secrétaire d’Etat les questions dont il avait été saisi par l’Allemagne et l’Espagne, le Pape, avant de se décider à accepter la médiation, avait consulté quelques membres du Sacré-Collège et parmi eux le cardinal Ledochowski. Le prince de Bismarck trouva fort étrange que le Saint-Père eût cru pouvoir recourir aux lumières de l’archevêque déposé de Posen, dans une circonstance qui n’intéressait à aucun degré son ancien diocèse. Du reste, la médiation du Pape eut tout le succès qu’on désirait, à Madrid comme à Berlin, et, dès le milieu de décembre 1885, M. de Schlœzer pouvait signer, avec l’ambassadeur d’Espagne, le marquis de Molins, et le cardinal secrétaire d’Etat, le protocole dans lequel était consigné l’arrangement intervenu, sous les auspices du chef suprême de l’Eglise, entre le gouvernement d’Alphonse XII et l’Empire allemand. Le prince de Bismarck avait suggéré un mode de procéder d’après lequel l’Allemagne et l’Espagne auraient déclaré accepter l’avis exprimé par le Pape. De cette façon, Sa Sainteté aurait eu, disait la diplomatie prussienne, le dernier mot dans cette affaire et aurait vu les cabinets de Madrid et de Berlin s’incliner purement et simplement devant ses décisions. Le Pape, cependant, objecta que, ne se croyant pas suffisamment initié à tous les détails complexes de la combinaison qu’il s’agissait de faire prévaloir, détails qui se rapportaient en partie à des questions de commerce et de navigation que le Vatican n’avait pas qualité pour apprécier, il lui semblait préférable que les deux puissances s’entendissent entre elles sur ces divers points, en prenant son avis pour base de leurs arrangemens et en suivant le texte de cet avis dans le protocole qui allait être revêtu de la signature du cardinal secrétaire d’Etat, en même temps que de celles de l’ambassadeur d’Espagne et du ministre de Prusse près le Saint-Siège.

Le prince de Bismarck n’éleva pas d’objection contre le plan proposé par le Souverain Pontife et le protocole fut signé au Palais apostolique, le 17 décembre 1885. Il se composait de deux parties distinctes. Dans la première, se trouvait énoncé l’avis émis par Léon XIII sur la question qui divisait les cabinets de Berlin et de Madrid. Cette première partie, qui était en quelque sorte le préambule du traité, et où le Pape affirmait la souveraineté de l’Espagne sur les îles Carolines, fut signée par le cardinal Jacobini seul. Dans la seconde partie du protocole se trouvait l’arrangement en six articles par lequel l’Allemagne, reconnaissant les droits que l’Espagne tenait de la priorité de l’occupation des îles Carolines et Palaos, recevait en retour, dans ces parages, des avantages particuliers, en ce qui regardait la navigation, la liberté du commerce, le droit de propriété. Cette seconde partie fut signée par le marquis de Molins pour l’Espagne, et par M. de Schlœzer, ministre de Prusse, pour l’Allemagne. En somme, les négociations avaient abouti à un résultat également satisfaisant pour tous les intéressés. Le plaisir qu’on en éprouvait au Vatican vint donner un nouveau relief à l’initiative qu’avait prise le prince de Bismarck, trois mois auparavant, en conviant l’Espagne à s’unir à l’empereur Guillaume, pour solliciter la médiation de Léon XIII. Le soir du jour où le traité avait été conclu, le cardinal Jacobini réunit à sa table tous les chefs de mission accrédités auprès du Saint-Siège. L’ambassadeur d’Autriche, en sa qualité de doyen du corps diplomatique, porta un toast au Souverain Pontife en le félicitant d’avoir su mettre fin aux dissensions de l’Allemagne et de l’Espagne ; et le cardinal Jacobini, prenant à son tour la parole, remercia l’ambassadeur d’avoir proclamé l’utile influence que le Pape avait su exercer en usant de sa haute autorité morale pour amener un événement qui devait être un des faits heureux du pontificat de Léon XIII.

Lorsque les journaux espagnols publièrent, quelques jours plus tard, les documens relatifs à la médiation, tous les observateurs attentifs ne purent qu’admirer la grande sagesse dont le Saint-Père avait fait preuve en se refusant à admettre que les articles de l’arrangement intervenu entre Madrid et Berlin figurassent, suivant le désir du prince de Bismarck, dans le texte de la proposition pontificale. On comprit de même fort bien que le chancelier de l’Empire allemand aurait attaché beaucoup de prix à voir la signature du cardinal secrétaire d’Etat figurer à côté de celles de M. de Schlœzer et du marquis de Molins au bas des arrangemens de détail conclus entre les deux cours intéressées.

Chose singulière ; à Madrid, on aurait été enclin, disait-on, à céder sur ce point aux instances du prince de Bismarck. Le Pape avait résisté, se bornant à affirmer purement et simplement la souveraineté de l’Espagne sur les îles Carolines et Palaos. Les Espagnols devaient savoir gré à Léon XIII de n’avoir pas voulu assumer la responsabilité des combinaisons minutieuses au moyen desquelles l’Allemagne avait su se faire concéder de très grands avantages en échange de la reconnaissance de la priorité de l’occupation espagnole des îles Carolines et Palaos et de la souveraineté qui en résultait pour S. M. Catholique. Aussi arriva-t-il à un diplomate prussien de dire à cette occasion : « Messieurs les hidalgos seront satisfaits dans leur orgueil, mais nous avons obtenu tout ce que nous désirions. »

Le prince de Bismarck fut du reste honoré dans cette circonstance d’une faveur signalée, puisque Léon XIII, en même temps qu’il faisait envoyer à l’Excelso viro Magno Cancellario l’ordre du Christ, lui adressa, le 31 décembre 188a, une lettre des plus flatteuses pour le remercier d’avoir, en recourant à sa médiation, rendu hommage au pontificat romain. ¬¬¬

II

Que devait rapporter au chef suprême de l’Eglise l’hommage solennel qu’il avait cru devoir ainsi rendre à la prépotence de l’homme qui personnifiait, quoiqu’il crût devoir quelquefois s’en défendre, le système de l’hostilité à la religion romaine, auquel on donne encore aujourd’hui le nom de Culturkampf ?

Léon XIII, dans cette circonstance, n’avait pas seulement oublié les griefs du Saint-Siège contre la Prusse ; il s’était exposé à froisser bien des cœurs dans les divers pays qui, durant les vingt années précédentes, avaient eu, pour leur malheur, à payer les frais de la fondation de l’unité germanique. Quant à l’Espagne, dont le silence n’était pas sans inquiéter l’esprit prudent et attentif du cardinal Jacobini, on pouvait se demander si son orgueil, ménagé d’abord par le Pape avec une bonté toute paternelle, ne serait pas atteint péniblement par un acte qui était, en quelque sorte, le chapitre final de la médiation en même temps que la consécration éclatante du nouveau succès remporté par la diplomatie prussienne. Comment le Pape, après s’être si sagement refusé à intervenir dans les arrangemens de détail stipulés entre M. de Schlœzer et le marquis de Molins, s’était-il résigné à perdre peut-être aux yeux des populations espagnoles tous les bénéfices de cette sagesse ? Il y avait là une sorte de phénomène psychologique qu’il fallait sans doute attribuer au plaisir trop intense causé à Sa Sainteté par le succès d’une campagne diplomatique dans laquelle le pontificat romain avait manœuvré de compte à demi avec la redoutable puissance dont l’humeur dominatrice autant qu’ombrageuse pesait alors très lourdement sur les destinées du monde.

Mais, si on s’explique les illusions sentimentales de Pie VII allant sacrer Napoléon à Paris, après la signature du Concordat, il était moins aisé, en 1886, de comprendre l’entraînement auquel Léon XIII parut s’abandonner en comblant de ses grâces le prince de Bismarck, toujours armé de ces lois de Mai qui étaient, après la constitution civile du clergé en France, la plus formidable machine de guerre qu’on eût inventée en ce siècle contre l’organisme vital de l’Eglise catholique. A la fin de sa lettre au chancelier, le Pape disait : « Qu’il nous soit donc donné de présager ici l’avenir et, en envisageant ce qui a été déjà fait, d’y puiser de nouvelles espérances pour le reste ! » Léon XIII y parlait aussi de l’entière liberté nécessaire à l’exercice du pouvoir du pontificat romain. La réponse du prince de Bismarck fut remise au Saint-Père le 16 janvier 1886. Si agréable que dut être la surprise du Pape en s’entendant appeler Sire, il ne lui échappa pas que cette lettre laissait absolument dans l’ombre la question de « l’entière liberté » nécessaire au Saint-Siège. Cette prétention ne devait pas manquer d’être relevée par la presse italienne ; elle atténuait le déplaisir qu’on avait éprouvé au Quirinal de voir le principe de la souveraineté du Pape implicitement reconnu à Berlin et, par voie de conséquence, rétabli en quelque sorte dans le droit public de l’Europe. Quant aux nouvelles espérances qu’au Vatican, « en envisageant ce qui avait été déjà fait, on caressait discrètement pour le reste », rien n’autorisait encore à penser qu’elles se réaliseraient dans un prochain avenir. Le prince de Bismarck se promettait, il est vrai, de saisir toute occasion de témoigner au Pape sa vive reconnaissance, mais cela dans la mesure que permettrait l’accomplissement de ses devoirs envers son maître et envers sa patrie. Or, c’est précisément en invoquant ces devoirs que les hommes d’Etat de l’Empire évangélique qui s’était substitué, depuis 1870, à l’ancien Saint-Empire, avaient créé, de 1872 à 1875, la législation religieuse dont le Saint-Siège sollicitait en vain, depuis huit ans, la révision. Il n’était pas probable que la manière de comprendre ces devoirs pût changer du tout au tout, comme on l’aurait désiré au Palais apostolique.

Cependant Léon XIII demeurait satisfait de son rôle de médiateur : il avait été flatté aussi, dans sa sollicitude paternelle pour l’Espagne, par les paroles bienveillantes du prince de Bismarck sur les conditions réciproques de deux pays que ne séparaient pas les rancunes résultant de leur passé ou les rivalités inhérentes à leur situation géographique. ¬¬¬

III

Le succès qu’avait eu la médiation du Pape n’était pas sans inquiéter, au début de l’année 1886, les défenseurs des intérêts catholiques, dans le Landtag et le Reichstag. Par une lettre, en date du 6 janvier, Léon XIII crut devoir rassurer les prélats prussiens, en leur faisant connaître ses sentimens sur les conditions dans lesquelles devait être rétabli, entre l’État et l’Église, le bon accord susceptible de mettre fin à la situation douloureuse créée par les lois de Mai.

L’Encyclique Jampridem avait été calculée en vue de dissiper les alarmes qu’avait pu causer l’écho des paroles flatteuses que venaient d’échanger le Saint-Père et le prince de Bismarck. Léon XIII y louait l’attitude de résistance des catholiques allemands à l’état de choses résultant des Maigesetze. Comme Pie IX, il n’avait cessé de déplorer la cruelle situation ainsi faite à l’Eglise d’Allemagne. Au milieu de cette crise, les catholiques avaient su demeurer fidèles aux devoirs de leur religion et de leur foi, sans manquer au patriotisme ni à la soumission à leur souverain, se préoccupant non point des intérêts politiques, mais des intérêts de la religion et de la liberté de leur foi ; et cela malgré la diminution du nombre des prêtres, malgré les tentatives du schisme vieux catholique. Il était du devoir de l’autorité pontificale suprême de veiller à ce que la paix religieuse fût maintenue et de faire ses efforts pour écarter les difficultés de la situation. Le Pape n’avait rien négligé à cet effet ; il voulait faire disparaître de la législation prussienne toutes les mesures qui attentaient aux bases mêmes de la discipline ecclésiastique, et qui supprimaient la liberté nécessaire aux évêques pour gouverner leurs églises et pour former dans les séminaires les candidats au sacerdoce.

Malgré notre sincère amour de la paix, continuait le Saint-Père, nous ne pouvons rien faire de contraire aux lois divines, et nous saurions au besoin nous résigner à subir les extrêmes épreuves, comme notre prédécesseur. En vertu même de sa constitution intime, l’Église doit être libre de pourvoir aux conditions de sa vie intérieure. Ce pouvoir doit appartenir librement tant aux Papes qu’aux évêques, obligés qu’ils sont de sauvegarder les intérêts du culte et de la vie ecclésiastique.

L’ordre sacerdotal exige de ceux qui s’y destinent des vertus particulières. Aussi la formation régulière de ces candidats est-elle une des charges les plus importantes des évêques. De là l’impérieuse nécessité de surveiller et de diriger cette éducation pour que les futurs prêtres acquièrent les vertus, l’intégrité et les aptitudes nécessaires à la dignité de leur vie. Les séminaires sont, dans cet ordre d’idées, la plus sûre garantie, en même temps qu’ils donnent aux évêques le moyen de discerner les qualités et les aptitudes des sujets qu’ils doivent admettre, librement et en connaissance de cause, à une ordination.

Votre nation s’est illustrée par la force de son armée ; or, tout le monde trouve naturel que les futurs officiers puisent l’esprit et la science militaire dans des écoles spéciales. Voilà pourquoi l’Eglise a toujours réclamé et organisé des écoles spéciales pour la formation de ses clercs.

Rappelant ensuite les prescriptions des conciles du VIe siècle, de même que celles du concile de Trente et la convention de 1821 avec la Prusse, le Pape revendiquait pour les évêques des droits entiers sur leurs séminaires, sur le choix de leurs prêtres. Léon XIII faisait d’ailleurs ressortir l’avantage que présenterait pour l’Etat un meilleur recrutement du clergé, en fournissant des missionnaires aux colonies que l’Allemagne, comme les autres nations de l’Europe, s’efforçait d’ouvrir au commerce et à la civilisation. La religion seule, concluait le chef suprême de l’Eglise, peut arriver là à des résultats que ne sauraient obtenir sans son concours des soldats et des fonctionnaires.

Quelques jours après, M. de Schlœzer communiqua a la chancellerie pontificale le texte d’un projet de loi relatif à l’éducation du clergé, et en même temps l’accord se faisait entre le Vatican et le cabinet de Berlin pour le choix du prélat destiné à remplacer le cardinal Ledochowski au siège de Posen.

Le projet de loi sur l’éducation du clergé était loin d’offrir les garanties que réclamait l’Encyclique Jampridem pour l’indépendance doctrinale de l’Eglise : l’État se réservait en effet le droit de haute surveillance sur les établissemens qu’il s’agissait d’installer à côté des Universités, à l’usage spécial et exclusif des jeunes clercs. En quoi consisterait cette surveillance ? Dans quelles limites et sur quelles matières s’exercerait-elle ?

Quant au choix du successeur du cardinal Ledochowski à Posen, le Saint-Siège avait poussé l’esprit de condescendance jusqu’au sacrifice, en nommant, pour recueillir ce gros héritage, un ecclésiastique, persona grata à Berlin, Mgr Dinder, curé de Kœnigsberg, qui avait été naguère aumônier militaire au 1er corps d’armée où se trouvaient les troupes prussiennes de langue polonaise. Trois années durant, le Pape avait répondu aux obsessions du gouvernement prussien, qu’il était impossible de donner au cardinal Ledochowski un successeur qui ne fût pas de race polonaise. Il y avait eu des engagemens pris en ce sens vis-à-vis d’une députation venue de Posen à Rome pour supplier Léon XIII de ne jamais céder sur ce point. Ces engagemens avaient même été portés, paraît-il, à la connaissance de M. Windthorst à Berlin. Afin d’y rester fidèle, le Pape avait cherché par tous les moyens à découvrir des prêtres qui, tout en étant d’origine polonaise, pourraient être agréés. Mais à Berlin on avait été inflexible, et on avait repoussé successivement treize candidats proposés par Rome. Le choix de Mgr Dinder devait donc être considéré comme un véritable succès pour la diplomatie prussienne.

Mais les fidèles du diocèse de Posen allaient-ils tenir compte des motifs qui avaient déterminé le Vatican à céder ? Et le successeur du cardinal Ledochowski ne serait-il pas exposé à l’odium populi ? Il y avait lieu de le craindre, et cela ne pouvait qu’obliger le Saint-Siège à ne pas montrer, en ce qui regardait le projet de loi sur l’éducation du clergé et le ministère pastoral, les condescendances qui répondaient aux désirs intimes du Pape, mais auxquelles Sa Sainteté ne pouvait s’abandonner en présence des nombreuses objections qu’élevaient contre un excès de confiance les membres les plus expérimentés du Sacré-Collège, tels que les cardinaux Bartolini, Franzelin, Monaco la Valletta. En Prusse, plusieurs évêques jugeaient illusoires et même dangereuses les prétendues garanties offertes par le gouvernement royal pour l’indépendance de l’éducation du clergé et pour la liberté du ministère pastoral.

Cependant, flatté des procédés courtois du prince de Bismarck et du langage d’une partie de la presse allemande, le Pape laissa entendre, à la fin de mars, à M. de Schlœzer, qu’il ferait des concessions à propos de l’Anzeigepflicht, c’est-à-dire de l’obligation pour les évêques d’obtenir l’agrément de l’Etat pour les nominations aux emplois ecclésiastiques, afin de faciliter l’œuvre de rapprochement poursuivie à la Chambre des seigneurs, à Berlin, par l’évêque de Fulda, Mgr Kopp, aujourd’hui cardinal et prince-évêque de Breslau. Mais, dans la pensée de Léon XIII, l’Anzeigepflicht ne devait être concédé par lui, si la nouvelle loi religieuse était votée avec les amendemens réclamés par Mgr Kopp, que pour les nominations des curés dans les paroisses alors vacantes. Quant à la reconnaissance définitive du droit réclamé par l’autorité civile de recevoir avis de tous les choix faits par les évêques, en vue de pourvoir à l’administration spirituelle des paroisses, le Saint-Siège estimait que ce ne pouvait être là en quelque sorte que le prix d’une nouvelle amélioration du pénible état de choses que le dernier projet de loi ne modifiait qu’en partie. L’objectif poursuivi par la chancellerie pontificale était le rétablissement de la situation antérieure à 1872, le Pape ne voulant pas se priver du seul moyen qui lui restait d’empêcher le complet asservissement de l’Eglise en Allemagne.

Le 21 mai 1886, le roi de Prusse décrétait une loi en quinze articles qui abrogeait un certain nombre de dispositions des lois antérieures, dites Maigesetze, et datant pour la plupart des années 1873, 1874, 1875. Il s’en fallait de beaucoup cependant que la situation fût tout à fait retournée et l’Eglise remise en possession des prérogatives considérables dont la Constitution de 1830 lui avait naguère assuré la jouissance. Ainsi, les congrégations religieuses n’obtenaient, par la loi du 21 mai, que des avantages très minces. L’article 13 restreignait en effet leur action aux orphelinats, aux maisons des pauvres, aux instituts de vigilance (Rettungshaüser), aux asiles et aux maisons de protection pour les personnes dont la moralité est en péril, aux colonies ouvrières, aux instituts pour les malades, aux maisons d’hospitalité pour les ouvriers, aux asiles pour les servantes, ainsi qu’à la direction et à l’instruction dans les écoles de ménage, aux écoles de main-d’œuvre pour les enfans n’ayant pas atteint l’âge scolaire. Tout cela était réservé comme travail secondaire aux congrégations exclusivement vouées aux soins des malades et aux congrégations similaires existant dans la monarchie prussienne au moment où la loi était décrétée.

Cette minutie dans les détails prouvait que les évêques prussiens auraient encore quelques pas à franchir avant d’obtenir pour certains" ordres religieux les facilités demandées par le Saint-Siège. Notamment en ce qui concerne l’enseignement secondaire et primaire, on n’entrevoyait pas encore une modification sérieuse au régime qui est encore aujourd’hui en vigueur en Allemagne et qui, dans ce pays si complaisant à se poser comme le champion des intérêts conservateurs, crée à l’Eglise une situation infiniment moins avantageuse que celle dont elle jouit en France, même après les lois scolaires de la République. Cependant la loi du 21 mai 1886 renfermait beaucoup de dispositions très importantes au point de vue de la liberté de l’enseignement religieux. L’article s’supprimait les prescriptions particulières contenues dans les paragraphes de la loi du 11 mai 1873 et relatives à la surveillance de l’Etat sur les instituts indiqués dans les articles 2, 3 et 4. L’article 9 supprimait purement et simplement cette cour judiciaire royale pour les affaires ecclésiastiques, qui avait été investie pendant plusieurs années d’une action attentatoire au premier chef à la liberté de conscience des membres de la communion catholique. Enfin l’article la et dernier faisait cesser un terrible abus de pouvoir, puisqu’il y était stipulé que dorénavant la célébration de messes basses et l’administration des derniers sacremens ne tomberaient pas sous les dispositions pénales des lois des 11 et 12 mai 1873, 24 mai 1874 et 22 avril 1875.

Ainsi disparaissait un état de choses violent qui, pendant plusieurs années, avait impliqué, d’une part, du côté du pouvoir civil, des rigueurs odieuses, véritablement incompatibles avec l’esprit de tolérance dont se targuent les temps modernes, contre les ministres de la religion que leur conscience et leur esprit de charité déterminaient à ne pas refuser leur assistance aux fidèles qui la réclamaient ; d’autre part, du côté des prêtres, des ruses constantes pour échapper à l’action des lois, en trompant la surveillance de l’Etat, afin d’aller baptiser les enfans nouveau-nés, donner la bénédiction nuptiale aux nouveaux époux, administrer les derniers sacremens aux mourans. Plus d’une fois, des ecclésiastiques, membres du Reichstag, usèrent de leur immunité parlementaire pour aller ainsi, autour de Berlin, distribuer secrètement les secours spirituels qui leur étaient demandés. La loi du 21 mai 1880 mit fin à cette situation anormale qui avait fini par blesser le bon sens de l’empereur Guillaume.

Établies désormais sur la base d’une sympathie mutuelle qui répondait aux calculs de la chancellerie pontificale comme aux besoins politiques du cabinet de Berlin, les relations du Saint-Siège et de l’Allemagne devinrent faciles et simples. M. de Schlœzer, en revenant à Rome, au mois d’octobre, put donner au Pape l’assurance que son gouvernement s’occupait de réformer la législation dont l’ensemble avait constitué naguère en quelque sorte le système du Culturkampf. La diplomatie prussienne avait pris en effet un engagement positif à cet égard vis-à-vis du Saint-Siège, en échange des concessions du Pape.

A la suite de la promulgation de la loi religieuse dont le vote par le Landtag avait mis fin à la lutte confessionnelle en Prusse, les rapports de l’Eglise avec l’Etat allèrent sans cesse s’améliorant. Un instant on avait pu craindre des froissemens à l’occasion du choix à faire pour le remplacement de l’évêque de Kulm décédé. Mais cette question put être très vite réglée. Il était d’autre part sensible que, dans le diocèse de Posen, les fonctionnaires du gouvernement s’attachaient à faciliter au nouvel évêque, Mgr Dinder, une tâche que les souvenirs laissés par le cardinal Ledochowski pouvaient rendre épineuse. Sur le Rhin, l’évêque de Trêves lui-même, Mgr Korum, d’origine alsacienne, était, quoique très suspect, à la veille d’obtenir l’autorisation d’ouvrir un grand séminaire. Et comme, d’autre part, il avait été pourvu assez aisément aux sièges vacans de Mayence et de Limbourg, on pouvait estimer que l’Allemagne s’éloignait chaque jour davantage de l’ordre d’idées hostiles qui avait tenu une si grande place dans le programme de la politique générale du prince de Bismarck, quand elle avait pour principal appui le parti national-libéral.

Peut-être cependant s’était-on, au Vatican, abandonné trop vite à des espérances exagérées en ce qui concernait le libre et complet fonctionnement de la vie catholique en Allemagne. Ainsi, il avait été souvent question de la rentrée éventuelle sur le territoire allemand de la Compagnie de Jésus. Le langage tenu à ce sujet par M. de Schlœzer indiquait au contraire que les Jésuites n’étaient pas près d’être admis dans l’Empire. Des facilités seraient accordées à d’autres ordres religieux, notamment aux Bénédictins et même aux Franciscains, mais il ne devait pas en être de même pour les Pères de la Compagnie de Jésus ; et la diplomatie prussienne ne dissimulait pas que des discours, prononcés en leur faveur à un congrès ‘catholique qui venait d’avoir lieu à Breslau, avaient mécontenté le gouvernement royal. Comment aurait-on pu d’ailleurs laisser les Jésuites rentrer en Prusse, alors que l’accès de la catholique Bavière leur était resté interdit même après la bulle de Pie VII : Sollicitudo omnium Ecclesiarum ? Ce n’était pas seulement en se faisant les avocats des ordres religieux que les orateurs du congrès de Breslau avaient, au gré du pouvoir civil, manqué de prudence et de mesure. L’appel fait par M. Windthorst à la sagesse de l’empereur Guillaume et à l’habileté du prince de Bismarck, en vue d’une restauration du pouvoir temporel, avait déplu à Berlin. « Malgré son grand talent et sa haute autorité », disait à cette occasion le représentant de la Prusse au Vatican, « M. Windthorst se fait vieux, et il l’a prouvé en parlant beaucoup trop, ce qui ne fortifiera pas la fraction du Centre, bien au contraire. »

Léon XIII ne devait donc pas retirer de ces démonstrations trop bruyantes des profits bien considérables, et il ne pouvait pas compter sur l’aide du prince de Bismarck pour affranchir la papauté des embarras de l’état de choses qui résultait de la présence de la cour d’Italie au Quirinal. ¬¬¬

IV

Dans ces conditions, il était à prévoir qu’à la cour pontificale même, on se montrerait assez surpris de la condescendance dont le Pape devait faire preuve envers le prince de Bismarck, en faisant adresser par son secrétaire d’Etat au nonce de Munich, au début de l’année 1887, deux notes où était exprimée l’opinion que la fraction du Centre devait voter le septennat militaire, à propos duquel venait de se produire en Allemagne une crise assez grave pour nécessiter de nouvelles élections au Reichstag. Léon XIII sentait l’opposition grandir autour de lui au sujet d’actes qui portaient la signature de cardinal Jacobini, mais que nul n’ignorait avoir été inspirés par le secrétaire des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, Mgr Galimberti, réputé très favorable à la diplomatie prussienne. A l’un des chefs de mission accrédités au Vatican, le Pape disait à ce sujet, le 24 février : « On critique beaucoup autour de moi, je le sais, les lettres du cardinal Jacobini au nonce de Munich. Mais je n’ai pu agir autrement. On m’a demandé d’intervenir dans le débat pour le septennat, en me disant qu’il y avait là une question intéressant le maintien de la paix. Comment aurais-je pu me dérober ?… S’il doit arriver à l’Eglise en Allemagne de nouveaux malheurs, ce sera par la faute du Centre qui n’a pas su comprendre ma pensée. »

En réalité, ce n’étaient pas seulement les députés du Centre, mais aussi plusieurs membres du Sacré-Collège qui critiquaient la hardiesse du Saint-Père à assumer au profit du prince de Bismarck les plus graves responsabilités vis-à-vis des catholiques d’Allemagne. On craignait aussi que les défenseurs des intérêts de l’Eglise en France se sentissent blessés par les prédilections si marquées du Souverain Pontife pour le chancelier de l’Empire. Aussi apprécia-t-on la réserve prudente que le gouvernement de la République et la presse française montrèrent durant la crise si grave qui tenait l’Europe en suspens. C’était à l’heure même où se produisait à la frontière d’Alsace-Lorraine cet incident Schnæbelé qui faillit prendre un instant une si tragique gravité. D’ailleurs, certains journaux du Vatican étaient absolument dans l’erreur en laissant entendre, pour encourager Léon XIII à prendre un rôle à côté du prince de Bismarck dans le règlement des questions internationales qui pouvaient se poser d’une heure à l’autre, que le Pape pourrait, le cas échéant, devenir un médiateur accepté d’avance par la France et l’Allemagne. Le Pape, pas plus que le gouvernement de la République, ne songea jamais à des combinaisons de cette nature. Et notre réserve, lors des polémiques provoquées par les notes au nonce de Munich, n’eut jamais le caractère d’un témoignage de gratitude de la France pour le chef suprême de l’Eglise, patronnant le septennat militaire afin d’empêcher la guerre. Les catholiques de France n’avaient pas pour intervenir les mêmes motifs que les curés d’Alsace-Lorraine, de la Westphalie et des provinces rhénanes.

Sur ces entrefaites, le prince de Bismarck, qui faisait grand état de la faveur dont il était l’objet de la part du Souverain Pontife, affectait de se montrer dans toutes les réunions de la cour de Prusse avec l’ordre du Christ. On fit savoir confidentiellement à Léon XIII qu’au moment où les Chambres prussiennes allaient être saisies d’une nouvelle loi religieuse destinée à réaliser certains désirs du Saint-Siège, il pourrait être avantageux que le Pape envoyât féliciter l’empereur Guillaume à Berlin, à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance. Le choix du Saint-Père pour cette mission tomba sur Mgr Galimberti. Il avait été d’abord question de la confier soit au cardinal de Hohenlohe, soit au nonce de Munich. Le premier fut écarté pour des raisons d’étiquette ; le second, par la crainte de blesser les députés du Centre, peu satisfaits du rôle qu’avait dû jouer vis-à-vis d’eux Mgr di Pietro en leur recommandant chaleureusement de voter le septennat militaire. A la fin, le prince de Bismarck, consulte à titre confidentiel par M. de Schlœzer, télégraphia que le secrétaire des Affaires ecclésiastiques extraordinaires serait persona grata. Le Pape se décida à tenir compte de cette recommandation, mais, avant qu’elle ne fût connue, il fit prévenir le gouvernement français des circonstances dans lesquelles il avait été amené à prendre cette détermination.

Dès la veille du départ de Mgr Galimberti pour Berlin, le 17 mars 1887, le ministre des Affaires étrangères, à Paris, apprenait, conformément au désir du Saint-Père, que l’envoyé pontifical serait chargé, pour l’empereur Guillaume, d’une lettre du Pape où il n’était question, en dehors des félicitations d’usage, que du rétablissement de la paix religieuse en Allemagne. Il était aussi bien établi que Mgr Galimberti n’aurait rien autre chose à faire, sur les bords de la Sprée, que de la politique ecclésiastique. En réalité, Léon XIII ne s’était pas arrêté un seul instant aux pensées que certains journaux allemands, et même français, lui prêtaient en lui attribuant le secret désir de réconcilier la République française et l’Empire allemand. Le Pape n’était pour rien dans ces bruits de médiation qui furent du reste démentis en temps utile par l’organe officieux du Vatican, l’Osservatore Romano. Le chef suprême de l’Eglise n’avait pas prêté l’oreille à ce qui lui avait été dit d’un plan de neutralisation de l’Alsace-Lorraine, sachant très bien que l’Allemagne n’admettrait pas une semblable combinaison. Dans l’opinion de Léon XIII, le gouvernement de l’empereur Guillaume avait d’ailleurs eu tort, après la guerre, de prendre ces malheureuses provinces ; ne pouvant se les attacher, il résulterait d’un tel état de choses un perpétuel danger obligeant tous les peuples de l’Europe à s’épuiser par des arméniens ruineux. Aussi le chef suprême de l’Eglise ne se préoccupait-il pas seulement, et il le disait à ce moment même à M. de Puttkamer, ministre de l’Intérieur de Prusse, de la paix religieuse en Allemagne, mais encore du maintien de la paix générale.

A cet égard, Mgr Galimberti avait rapporté à Rome des impressions très optimistes. Comme on lui demandait s’il avait trouvé encore des traces de la surexcitation que les bruits de guerre avaient provoquée à Berlin durant les mois précédens, il avait répondu que le prince de Bismarck lui avait tenu le langage le plus pacifique, déclarant que jamais l’Allemagne n’attaquerait la France, car elle n’avait rien à attendre d’un nouveau conflit. Elle aurait, à la vérité, presque toutes les chances d’en sortir victorieuse ; cependant la lutte pourrait tourner aussi à son désavantage ; la Prusse retomberait alors dans les conditions humiliantes qui lui avaient été infligées au début de ce siècle. L’Empereur, l’Impératrice, avaient parlé à l’envoyé pontifical dans le même sens, ainsi que la Princesse impériale, qui avait dit que, sans doute, il y avait un parti à Berlin qui poussait à la guerre, mais que le gouvernement lui résistait et était très décidé à ne pas se laisser dominer par de pareilles impulsions.

Rien n’avait été négligé, afin de rehausser, aux yeux du représentant du Saint-Père, l’importance des faveurs spéciales dont il avait été l’objet. Il avait été convié à souper au palais avec les souverains. Au moment où on se levait de table, l’impératrice Augusta lui dit : « Regardez bien cette table, monseigneur, c’est une table historique, car c’est aujourd’hui la première fois qu’un envoyé du Pape est venu s’asseoir à la table d’un roi de Prusse. » ¬¬¬

V

L’impression produite au Palais apostolique par de telles paroles fut vive ; elle était propre à empêcher le Saint-Père de prêter une oreille bien complaisante aux plaintes qui lui parvenaient de divers points de l’Allemagne au sujet des graves inconvéniens auxquels l’Eglise catholique en Prusse devait s’attendre, si l’Anzeigepflicht figurait dans la nouvelle loi religieuse, dans les conditions que Mgr Kopp n’avait pas réussi à faire écarter par la Chambre des seigneurs. Cependant la plupart des évêques et les chefs de la fraction du Centre ne partageaient pas, tant s’en faut, le sentiment de Mgr Galimberti sur la valeur des nouvelles concessions que le Saint-Siège se flattait d’avoir obtenues du gouvernement prussien en matière religieuse. Des doléances multiples parvenaient au Pape, concernant les graves dommages qu’entraînerait pour l’Eglise le maintien du droit d’intervention de l’Etat dans les nominations ecclésiastiques, concédé en principe, dès l’année précédente, par le Vatican à la diplomatie prussienne, et introduit, malgré les efforts du Saint-Siège, dans le texte du projet de loi qui, après avoir passé à la Chambre des seigneurs, grâce à l’intervention personnelle du chancelier de l’Empire, allait être débattu à la Chambre des députés.

Ces doléances, échos respectueux des inquiétudes amères que manifestaient les journaux catholiques sur les bords du Rhin, comme en Westphalie et en Silésie, ne troublaient pas la confiance sereine qu’avaient procurée au Saint-Père les hommages rendus à sa sagesse par le prince de Bismarck. De son côté, Mgr Galimberti traitait volontiers de brouillons sans valeur les personnages parlementaires qui s’efforçaient de détourner la cour de Rome de concessions qualifiées par eux de funestes. En conséquence, une lettre latine avait été adressée, le 7 avril, à l’archevêque de Cologne pour l’engager à user de son influence en faveur de la nouvelle loi. D’autre part, le Pape avait fait informer M. Windthorst et le baron de Frankenstein de sa volonté de passer outre à leurs observations sur les dangers de l’article de la nouvelle loi relatif au droit de veto. Inquiets et mécontens, les principaux députés du Centre avaient tenu, le 12 avril, une réunion pour examiner la conduite à tenir dans ces graves conjonctures, et ils avaient finalement décidé de se soumettre en votant la nouvelle loi.

Le Pape avait été encouragé à persévérer dans sa politique conciliante vis-à-vis de l’Allemagne parle cardinal Hergenrœther, Bavarois, et par le cardinal Ledochowski. Au contraire, l’ancien archevêque de Cologne, le cardinal Melchers, s’était montré, vis-à-vis du Souverain Pontife, très inquiet de l’effet que devait produire, au point de vue des intérêts religieux, l’effacement de plus en plus complet de la fraction du Centre.

La lettre du Pape à l’archevêque de Cologne, Mgr Krementz, aujourd’hui cardinal, était catégorique. Rappelant ses longs et persévérans efforts pour rendre la paix aux catholiques d’Allemagne, en obtenant du cabinet de Berlin la révision des lois de Mai, Léon XIII s’exprimait ainsi :

C’est pourquoi nous avons commencé à reposer, après une longue sollicitude, et à prendre joyeusement espoir, lorsque nous avons compris qu’on consentait à retirer, pour les amender, les lois contraires à la liberté des catholiques, car, par ce fait, la voie était ouverte pour l’apaisement des querelles. Or, ce qui a suivi a plus fait pour accroître que pour amoindrir ces espérances. En effet, on s’est appliqué en partie, et on s’applique encore en partie à adoucir ces lois et, bien qu’on n’ait pas obtenu tout ce que les catholiques désirent avec raison conquérir, on a pourtant acquis diverses choses, grâce auxquelles leur condition devient meilleure.

Énumérant les résultats déjà acquis, le Pape continuait :

On a pourvu au gouvernement de plusieurs diocèses dont on a fait cesser le long veuvage. Un grand nombre de paroisses ont vu leurs curés remis à leur tête ; les obstacles qui empêchaient l’exercice du pouvoir épiscopal en ce qui concerne l’application de la discipline et le prononcé des jugemens ont été écartés. Depuis un an déjà, nous avons vu rétablir quatre séminaires ecclésiastiques, et prochainement il sera possible d’en ériger un à Limbourg et un encore à Osnabrück… Enfin, quelques-uns des ordres religieux étant rappelés, l’action chrétienne se répandra de plus en plus au loin, et beaucoup pourront sans danger tendre à la perfection absolue des vertus chrétiennes…

Aussi, vénérable Frère, vous comprenez facilement que de la sorte il y a ou bien abrogation ou bien dérogation de ces lois cruelles, en sorte qu’elles paraissent désormais pouvoir être tolérées avec moins de peine. D’autre part, la conscience de notre charge apostolique et la prudence même, en ce qui concerne les affaires à traiter, nous avertissent de préférer le bien présent et certain à l’attente d’un espoir douteux et incertain. Car, quelque direction que le temps amène dans le cours des affaires allemandes, c’est certainement une grande chose et un grand profit pour l’Eglise que les évêques puissent, en vertu de leur pouvoir sacré, diriger le clergé et le peuple ; que la multitude catholique puisse recevoir de ses pasteurs les préceptes de la foi et des mœurs ; que les clercs du sanctuaire puissent être, en vue du sacerdoce, saintement élevés dans les séminaires ; que les membres de certains ordres religieux puissent, au grand jour et devant les yeux du peuple des villes, travailler de toutes leurs forces au plein honneur des vertus évangéliques.

Quant au droit revendiqué par l’État de recevoir notification des noms des prêtres désignés pour occuper des cures, le Pape rappelait à Mgr Krementz que, depuis sept ans déjà, et en dernier lieu en 1880, il avait déclaré ne pas vouloir, si cela paraissait essentiel, refuser les demandes de la Prusse. La révision des lois de Mai ayant été entreprise, il lui semblait juste de tenir sa promesse.

En conséquence, continuait Léon XIII, considérant surtout les demandes de l’évêque de Fulda, Mgr Kopp, qu’a approuvées la Chambre des seigneurs, comme la loi dont nous parlons apporte à beaucoup d’inconvéniens un remède qui n’est ni fictif, ni certainement à dédaigner, comme elle ouvre la voie à la paix poursuivie depuis si longtemps avec une si grande peine, nous croyons nécessaire que les catholiques ne refusent pas leur adhésion à la demande du vote de cette loi qui sera portée à l’autre Chambre législative.

Sans doute, on ne pouvait pas se flatter au Vatican que le cabinet de Berlin admettrait que cette lettre du Souverain Pontife à l’archevêque de Cologne dût être considérée dans la pratique comme un appendice authentique de la nouvelle loi, qui fut votée le 30 avril. Néanmoins, il était difficile de négliger l’assurance donnée à Mgr Krementz par le Souverain Pontife qu’il ressortait des lettres échangées de part et d’autre que toute cette affaire de la présentation des noms des curés devait se traiter entre le Saint-Siège et le gouvernement royal. Les catholiques devaient compter que le chef suprême de l’Eglise donnerait tous ses soins à ce qu’un accord intervînt afin de savoir comment il faudrait interpréter la chose et quelle règle on devrait suivre dans la pratique, s’il arrivait, comme le Pape l’écrivait à Mgr Krementz, que l’évêque voulût une chose et le président de la province une autre. Du fait que les questions qui viendraient à surgir de ce chef seraient réglées par la voie diplomatique, il s’ensuivait que l’action du Saint-Siège serait limitée et ne s’appuierait pas sur la loi, et cela aurait été très grave quelques années plus tôt ; mais à l’heure où Léon XIII décidait de passer outre et de ne pas prétendre à une nouvelle concession, il était de toute évidence que le prince de Bismarck voulait en finir avec le Culturkampf.

Désormais, les rapports du Vatican avec l’Allemagne allaient être empreints d’une réelle cordialité. Quelques jours avant de partir en congé, au mois d’août 1887, M. de Schlœzer remit au Pape, avec une mitre ornée de pierreries, une lettre de félicitations de l’empereur Guillaume pour le cinquantième anniversaire de la consécration sacerdotale de Sa Sainteté. Ainsi s’affirmaient une fois de plus et non sans éclat les sentimens dont on se montrait animé à Berlin. Sans doute, ces sentimens ne devaient pas produire tous les effets que certains prélats trop zélés de la cour pontificale en attendaient, à l’époque du voyage de Mgr Galimberti à Berlin, alors que des nouvellistes aventureux et imprudens, sinon perfides, propageaient l’idée qu’au besoin le cabinet du Quirinal serait encouragé de Berlin à restituer au Pape une partie, tout au moins, de sa souveraineté temporelle, ce qui, en fin de compte, sauverait la maison de Savoie des dangers de la Révolution et relèverait singulièrement, aux yeux de la diplomatie allemande, le prix de l’alliance de l’Italie. A ce point de vue, l’envoi au Pape par l’empereur Guillaume Ier d’une simple mitre, — si ornée qu’elle fût, — était un fait assez piquant, puisqu’il semblait être une réponse à l’idée mise en avant par Mgr Galimberti que l’empereur pourrait offrir à Sa Sainteté, à l’occasion du Jubilé, un Triregno, c’est-à-dire une tiare. Après avoir appris que la tiare est le symbole du triple pouvoir appartenant au vicaire de Jésus-Christ dans les affaires cœlestium, terrestrium et infernorum, le prince de Bismarck avait fait en se jouant quelques réserves quant aux terrestria. Finalement, la tiare ambitionnée par Mgr Galimberti ne vint pas de Berlin. Le Pape devait cependant en recevoir une, mais de France, et ce furent les catholiques du diocèse de Paris qui l’offrirent. Néanmoins, le ton affectueux qui distinguait la lettre impériale jointe à la mitre causa une grande joie au Palais apostolique, et le cardinal Rampolla, qui venait d’être appelé à la charge de secrétaire d’Etat de Sa Sainteté, éprouva la plus vive satisfaction du nouvel acte de l’empereur allemand vis-à-vis du Saint-Père.

Aujourd’hui, l’Eglise catholique jouit en Allemagne d’une paix profonde, libre dans ses enseignemens, dégagée de toutes les entraves qu’elle avait été si sérieusement menacée de subir, il y a vingt-cinq ans, et à l’abri des querelles intestines qui divisent, dans des conditions de plus en plus graves, la communion protestante dans l’Empire évangélique. Sans aucun doute, le Centre, l’important parti parlementaire qui a soutenu la lutte contre les prétentions aveugles de l’Etat dans les Chambres prussiennes et au Reichstag, de 1873 à 1886, a beaucoup contribué à l’œuvre de salut dont bénéficient, à l’heure présente, les évêques et les fidèles demeurés au jour du danger fermes dans leur foi comme dans leur obéissance au Saint-Siège. Mais si on se reporte par la pensée à tous les événemens qui se sont déroulés depuis le jour où Pie IX n’a pas craint de tenir tête avec une indomptable énergie à l’hégémonie prussienne triomphante, jusqu’au moment où Léon XIII a pu se flatter d’avoir achevé l’œuvre de réparation qu’il avait entreprise dès le lendemain de son élection, on conclura que la politique du Saint-Siège à l’endroit de l’Allemagne fut tout à la fois propice aux droits de la liberté religieuse et aux intérêts de la paix religieuse.


ED. LEFEBVRE DE BEHAINE.


  1. Voir la Revue du 1er mars et du 1er juin.