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L’Âme bretonne série 3/Figures de petite ville

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Honoré Champion (série 3 (1908)p. 285-392).


FIGURES DE PETITE VILLE




I


PIPHANIC

OU LE DERNIER LÉGITIMISTE





À mon vénérable compatriote et ami
M. le comte de Chateaubriand.


Je ne passe jamais dans Kerampont sans éprouver un petit malaise de conscience qui pourrait bien être une façon de remords.

Il ne faut pas chercher Kerampont sur la carte : c’est, comme Buzulzo, Saint-Marc et Porzemprat, le nom d’un faubourg de Lannion. Rien de plus. Longtemps contenue sur la rive droite du Guer, ma petite ville natale, quand elle eut rompu son corset de murailles et comblé les douves marécageuses qui furent depuis le Pavé-Neuf, déborda sur la rive d’en face et y étagea ses maisons à colombage et ses tours en poivrière. Kerampont n’était qu’une rue comme beaucoup de faubourgs, mais fort abrupte et toute ravinée par les torrents d’eau pluviale qui la prenaient pour lit. Les maisons de cette rue s’arrêtaient à mi-côte ; le pavé cessait aussi, et l’on entrait dans la zone bocagère.

À cet endroit justement et presque au tournant de la nouvelle route de Morlaix s’élevait, dans mon enfance, un de ces pavillons suburbains que nos pères appelaient des folies et dont la galante destination se révélait à leur isolement plus encore qu’à l’élégance de leur architecture.

On l’appelait dans le peuple la Folie-Piphanic, du nom de son propriétaire Epiphane Rousselot, lequel y coulait le restant de ses jours dans la compagnie de dame Brigitte et de son mari Job Penanhoat, deux serviteurs éprouvés, presque aussi vieux que leur maître, et qui lui faisaient tout son domestique. Le bonhomme ne sortait jamais et je crois que nous étions les seuls à le connaître autrement que de réputation. Quand je dis nous, je parle des gamins de mon âge, qui, grimpés sur le chaperon de son mur et non satisfaits de grappiller ses calvilles et le chasselas de ses espaliers, s’amusaient à lui crier de toutes leurs forces, dès qu’il paraissait sur sa terrasse :

— Piphanic, Piphanic, Henri V est arrivé !

Nous possédions par cœur notre Piphanic et nous savions d’avance l’effet de cette phrase singulière ; mais c’était toujours avec la même joie malicieuse et perverse que nous voyions le bonhomme tressauter au nom d’Henri V, courir à son observatoire, y décrocher une grosse lunette marine qu’il braquait sur la tour du Baly et qu’il reposait ensuite sans rien dire, quand il avait compris qu’on s’était moqué de lui et que le drapeau blanc n’avait point encore débusqué le drapeau tricolore du sommet de l’église paroissiale.

Et, tout de même, depuis le temps qu’on lui faisait cette plaisanterie, Piphanic aurait dû finir par éventer le godan. Mais il y avait dans ce petit être racorni et parcheminé une verdeur d’espérance comme je n’en ai vu à personne, tant de simplicité, une foi si candide en la vertu du principe monarchique et, pour dire le mot, un illuminisme si naïf et si incurable qu’il défiait toutes les contradictions et semblait puiser une nouvelle force dans les démentis de l’expérience.

Piphanic passait dans le populaire pour n’avoir plus la raison bien solide et l’on ne s’y privait point de lui donner du maniaque et du vieil olibrius. Les gens de son monde eux-mêmes avaient cessé de le considérer. Comme il était fort âgé en effet — j’ai su depuis qu’il était né en 1780 — la plupart des Lannionnais de sa génération avaient passé de vie à trépas et la légende s’était emparée de lui de son vivant.

On lui prêtait mille extravagances et il se trouvait que personne n’avait d’intérêt à les démentir : les bonapartistes, les républicains et les partisans de la branche cadette le traitaient en ultra et ne lui pardonnaient point sa fidélité à la branche aînée. Cette intransigeance lui aurait dû concilier les sympathies de ses coreligionnaires politiques ; mais Piphanic, voltairien endurci ou qui passait pour tel, avait contre lui tout le haut et bas clergé de la ville, si intimement mêlé de ce moment au parti légitimiste qu’il avait fini par l’absorber. De fait Piphanic n’allait jamais à l’église. Mais on ne voit pas non plus comme il l’eût pu faire sans manquer à son serment. Car voici bien le plus extraordinaire de l’aventure : on disait qu’au lendemain des journées de Juillet — cela remontait assez loin dans l’histoire — Piphanic, que la médiocrité de sa condition empêchait de suivre Charles X en Angleterre, avait imaginé une manière d’émigration à l’intérieur qui avait tout le caractère d’un exil véritable, puisqu’elle comportait l’obligation de ne plus mettre les pieds dehors et de s’abstraire entièrement de la vie publique tant que la France n’aurait pas reconnu ses erreurs et rétabli les Bourbons sur le trône.

Peut-être Piphanic, quand il avait fait ce serment inconsidéré, s’aveuglait-il sur l’avenir et pensait qu’il ne lui en coûterait guère de vivre à l’écart pendant quelques semaines ou quelques mois, délai qu’il prisait plus que suffisant pour achever la déroute de la branche cadette. En tout cas, et s’il avait vraiment fait ce serment, comme je suis porté à le croire, il faut admirer une constance qui ne se démentit point un seul instant au cours d’une période de quarante-trois ans. De quelles émotions n’avait pas dû palpiter ce cœur solitaire après les journées de Février et, plus tard encore, quand les chances d’une ration monarchique semblaient si grandes à tous les yeux ! Ni le 2 Décembre, ni l’Empire, ni la proclamation de la troisième République n’avaient ébranlé sa foi robuste dans les revanches de l’histoire et le triomphe définitif de la Maison de France. Sur ses espérances avortées, d’autres poussaient aussitôt, condamnées au même avortement et qui n’en provignaient que plus dru : à quatre-vingt-treize ans sonnés, Piphanic était aussi riche d’illusions qu’à vingt ans. La solitude, qui est mauvaise pour tant d’hommes, n’avait fait qu’entretenir en lui cette fraîcheur et cette vivacité de sentiment qu’il n’eût point tardé à perdre dans le commerce de ses semblables. Sa bonne allait au marché, faisait les provisions et ne causait qu’avec les fournisseurs et pour les questions qui regardaient son service. Une fois seulement elle sortit de son mutisme et on l’entendit qui se plaignait avec acrimonie de l’affront qu’on voulait faire à son maître :

— Monsieur en mourra ! Monsieur en mourra ! allait-elle répétant.

L’affront ! le mot était assez déplacé, semblait-il, et il ne s’agissait en aucune façon de faire échec à l’honneur de Piphanic ; mais le Conseil général du département avait enfin décidé d’ouvrir vers Morlaix une nouvelle route qui remplacerait l’ancienne dont la roideur avait quelque chose d’effrayant. Il fallait pour cela contourner la colline de Kerampont, et le tracé de l’administration prenait en écharpe la propriété de Piphanic.

C’est ce que la digne Brigitte appelait un affront. Et, à la vérité, c’en était peut-être un, mais au pittoresque et à l’esthétique, car la Folie-Piphanic, quoique de modeste étendue, avait une grâce particulière que personne ne soupçonnait et que révélèrent les travaux entrepris. Le pavillon lui-même, avec les amours qui décoraient son tympan et le joli comble à la Mansard qui le couronnait sans l’écraser, était un spécimen tout à fait gracieux de l’architecture civile du temps de la Régence.

La tradition voulait qu’il eût été bâti pour le compte du duc d’Aiguillon et que l’architecte en eût été ce même Auffray qui restaura si piteusement le monastère des Augustines de Sainte-Anne et dont on disait qu’il élevait des granges après avoir promis des églises. Mais, en la circonstance, Auffray se surpassa : non seulement le pavillon était fort plaisant à l’œil, mais le parc, dans sa petitesse, faisait grand honneur à l’ingéniosité de son architecte. Une terrasse en demi-lune régnait devant la façade : comme la pente était ensuite très déclive, les verdures y occupaient des plans successifs, et ce n’était point le plus original de l’affaire, mais que ces étages de massifs avaient été percés, dans toutes les directions, d’avenues qui se coupaient en diagonale et qui, fort étroites à leur départ de la terrasse, allaient en s’évasant à mesure qu’elles descendaient vers la vallée.

L’avantage de cette curieuse disposition et qui ne pouvait échapper à un épicurien comme le duc d’Aiguillon, disciple de Rousseau et grand ami de la nature, est qu’elle permettait à une personne placée sur la terrasse de ne pas perdre un détail du beau panorama qui se déroulait à ses pieds et, nonobstant, qu’elle l’assurait contre toute indiscrétion du dehors par l’étranglement graduel des avenues qui ne laissait rien saisir du pavillon lui-même.

On conçoit assez que Piphanic se montrât fort jaloux de conserver une telle disposition qui le jetait, pour ainsi dire, au plein cœur de la ville, tout en l’abritant des curiosités du populaire, et il n’est pas besoin d’invoquer, comme je l’ai entendu faire depuis, des raisons de sentiment tirées de sa prétendue ressemblance avec le duc d’Aiguillon, bien qu’il soit constant que sa mère, la belle Fanchon Rousselot, femme d’un échevin de la localité, n’ait point opposé la barrière d’une vertu intraitable aux galantes entreprises de cet ancien gouverneur de Bretagne, lequel s’était fait dresser un état de tous les jolis minois de son gouvernement et tenait Lannion en particulière estime pour le grand nombre et la fine qualité d’iceux.

Non plus que du chevau-léger de la monarchie qu’il avait été sous la Restauration, Piphanic, à l’âge où je l’ai connu, n’avait figure d’un enfant de l’amour.

Ce qui n’avait pas changé en lui, c’était sa constance et son entêtement légendaires. Mais vainement, dans le cas présent, entassa-t-il les assignations sur les déclinatoires de compétence et recourut-il aux procédures les plus compliquées : un jugement intervint qui, pour cause d’utilité publique, l’expropriait de la partie de son domaine nécessaire à la construction de la nouvelle route ; celle-ci coupait le parc en deux, bouleversait les avenues, écornait jusqu’au boulingrin de la terrasse ; le pavillon, veuf des beaux massifs qui gardaient ses approches, apparut pour la première fois au grand jour et non sans faire quelque peu scandale, s’il faut dire, près des personnes bien pensantes de la localité, par le gracieux érotisme de son tympan que soulignait encore la devise empruntée à Catulle : sit nostrœ sedes — ou segesosculationis (les épigraphistes n’étaient point d’accord sur la lettre médiane du troisième mot, à demi effacée et qui pouvait être une intention du transcripteur, si la prosodie demandait seges, sedes convenant mieux au sens).

Piphanic, quoi qu’en eût dit Brigitte, ne mourut pas du coup qui lui avait été porté. Mais peut-être que son amour de la troisième République n’en fut pas fortifié et qu’il en crédita le régime d’un grief de plus, dont le règlement pouvait être avantageusement différé jusqu’au retour des Bourbons.

Cette pensée lui rendit moins pénible sans doute la violation du petit coin de nature qui faisait tout son univers depuis quarante ans. Les conséquences de l’expropriation qui l’avait frappé devaient pourtant retentir sur sa vie plus profondément qu’il ne pensait. S’il n’y avait perdu que de voir son parc coupé en deux et sa perspective gâtée par une vilaine diablesse de route grise qui serpentait encore au-dessus de lui, à cinquante mètres plus haut, le mal n’eût point été trop grand et se fût atténué par l’usage ; mais du jour que la propriété ne fut plus gardée par son isolement, que les massifs disparurent et qu’on eut directement accès sur elle, ce devint pour les polissons de la localité une partie de plaisir d’aller rendre visite aux calvilles du bonhomme et aux espaliers que Job Penanhoat, jardinier de céans, avait dressés tout le long du mur neuf pour lui ôter un peu de sa maussade nudité. Nos oreilles d’enfants n’étaient point si inattentives qu’elles n’eussent recueilli la plupart des bruits qui couraient sur Piphanic, et le mystère dont il avait vécu entouré jusque-là ne faisait qu’aiguiser notre curiosité et nous rendre plus acharnés à la poursuite du malheureux.

C’est de ce moment que commença le martyre de Piphanic. Vainement la vieille Brigitte nous menaçait de son balai et nous criait qu’elle allait nous donner notre péguémen[1] à tous ; vainement son grand échalas de mari nous courait après sur la route ; il ne se passait point de jour où quelque bande de galopins ne fît le siège de la propriété et ne profitât du moment où le pauvre Piphanic prenait le frais sur sa terrasse pour lui corner l’éternelle antienne :

— Piphanic, Piphanic, Henri V est arrivé !

Si ces mots ne lui tintaient pas vingt fois par jour aux oreilles, ce n’était pas de notre faute. Bien loin de nous attendrir, la constance de notre victime et l’apparente philosophie dont elle supportait ses mécomptes perpétuels ne faisaient que donner un aliment à notre rage de persécution.

J’ai idée maintenant que le bonhomme n’était point si sot que nous le faisions et qu’il se disait à lui-même :

« Oui, oui, polissons, riez, moquez-vous de moi. Rira bien qui rira le dernier. J’en ai vu bien d’autres en quarante-trois ans. La France est une tête à l’évent qui s’est entichée tour à leur de tous les partis et de tous les régimes. Mais quoi ! le cœur est bon, si la tête est légère ; un caprice est vite passé, et il n’y a que le premier amour qui compte. On y revient toujours, petits. La chanson le dit, croyez-en la chanson et que la France reviendra tôt ou tard à ses princes légitimes. Qu’est-ce qu’une infidélité de quarante-trois ans, quand on a dormi quinze cents ans dans le lit de la monarchie traditionnelle ? Allez ! Tout n’est pas fini, et l’histoire n’a pas dit son dernier mot. Si Henri V n’est pas encore « arrivé », il ne tardera guère, mes amis : Froshdorff n’est pas si loin de Versailles, et la plaisanterie de la veille est quelquefois la vérité du lendemain … »

Un discours de ce genre n’aurait rien eu de surprenant dans la bouche du bonhomme. Mais nous n’étions point des politiques ; nous ne savions pas qu’en cette même année 1873 la restauration monarchique n’avait tenu qu’à un fil et que le comte de Chambord n’aurait eu qu’un mot à dire pour devenir Henri V. Les Bourbons nous intéressaient médiocrement ; nous n’étions sensibles qu’au plaisir de jouer une bonne farce au vieux Piphanic, de voir s’agiter les deux ailes du madras qu’il nouait autour de sa tête, été comme hiver, et flotter les deux pans de sa longue robe de chambre de piqué blanc qu’une cordelière serrait à la taille et qui, dans sa précipitation à courir sur son belvédère et à braquer sa lunette dans la direction du Baly, découvrait deux petites jambes en fuseau, serrées dans une culotte de molleton gris et chaussées dans des pantoufles de maroquin vert. L’étrange et falote silhouette que cela faisait et qui semblait d’un Géronte de l’ancien répertoire plus que d’un contemporain de M. Thiers et du maréchal de Mac-Mahon ! Et quand, la lunette raccrochée, le bonhomme descendu de son belvédère, ses petits yeux émerillonnés se tournaient vers ses persécuteurs de l’air de dire : « Oui, oui, vous m’avez encore mis dedans, mais j’aurai mon tour », avec quelle élégance d’un autre âge Piphanic tirait de la poche de sa robe de chambre une tabatière d’écaillé guillochée et sur le dos de sa main gauche, légèrement redressée, dans la minuscule fossette que formait l’écartement des tendons du pouce, versait à petits coups l’odorant pétun dont frémissaient à l’avance ses gourmandes papilles !…

« Eh ! eh ! semblait-il dire, du macouba, mes enfants, du vrai macouba comme on n’en vend pas à vos parents sous la 3e…, du macouba de ma provision de 1829… À vos souhaits, mes amis ! »

Ce dernier geste nous paraissait souverainement bouffon et nous ne manquions jamais de l’appuyer d’un : « Dieu vous bénisse ! » poussé en chœur et qui était, comme le reste, de l’invention d’Yves-Marie Bobinet.

Volontiers, quand nous serons de loisir, je vous conterai par le menu la Vie édifiante de cet Yves-Marie Bobinet, polisson notoire, s’il en fût, terreur des béguines et des vieux célibataires, et qui couvait toujours quelque farce inédite sous le bonnet en peau de lapin dont il était perpétuellement affublé.

Rouge de poil, la figure criblée de taches de rousseur, le nez en trompette, les yeux à l’affût sous une broussaille de sourcils fauves, Bobinet avait le talent de nous faire pouffer jusque dans l’église par les grimaces inconvenantes dont il accompagnait le service de la messe. Car il était enfant de chœur, s’il vous plaît, et je présume qu’il devait beaucoup moins cet honneur à l’onction de ses manières qu’à la force de la tradition et à l’honorabilité personnelle de ses ascendants.

De père en fils, les Bobinet se succédaient comme sacristains et sonneurs de cloche à Saint-Jean du-Baly. Un Bobinet figure déjà, « pour quatre journées à l’oratoire », dans un compte de fabrique de 1762. Yves-Marie, de toute évidence, hériterait quelque jour de la fonction, mais Dieu sait comme il s’y préparait ! Absent de l’école les trois quarts du temps, il n’était jamais à court de prétextes pour expliquer ses fugues audacieuses et, quand ce n’était pas un mariage qui l’avait retenu à l’église, c’était un baptême ou un service anniversaire. Le cas se présentait bien quelquefois ; mais que de fois aussi, tandis qu’on le croyait à l’église, Bobinet battait les buissons de Roudaroc’h, se douchait voluptueusement sous l’écluse, dans le bief du Moulin-du-Duc, ou chevauchait le chaperon du mur de Piphanic en grappillant le chasselas du bonhomme ! Dans notre patois d’écoliers, farci de mots bretons, faire l’école buissonnière se disait faire scholifluch. Le scholifluch, pour Yves-Marie, avait force d’institution ; la classe n’était que l’accident. C’était tout l’inverse pour nous, pauvre pécore, qui n’avions point de parents sacristains. Je sais bien que si nous avions écouté Bobinet… Voire, nous ne l’écoutions encore que trop : il avait une telle fertilité d’inventions, découvrant chaque jour un nouveau jeu, une espièglerie de sa façon qui n’était point celle de tout le monde ! C’est lui qui m’a enseigné à grimper dans les vergues des chasse-marée, d’où la vue plongeait sur la communauté de Sainte-Anne, et à choisir le moment où les pensionnaires prenaient leur récréation dans le parc pour ameuter les Révérendes Mères Augustines par une télégraphie amoureuse dont je n’ai senti l’incongruité que plus tard ; lui qui m’a enseigné à rouler dans du papier d’emballage des feuilles de fougère séchée et à trouver à ces horribles cigares, d’une âcreté sans pareille, une saveur que je n’ai pas trouvée depuis aux meilleurs impériales ; lui qui m’a enseigné à nouer un fil invisible, à la brune, aux cordons de sonnette des maisons du port et de l’Allée-Verte et à tirer sur le fil, caché derrière les quinconces du Quai-Planté : les bonnes accouraient, ne voyaient personne au bout du cordon qui continuait son branle diabolique et s’enfuyaient tout à trac en jetant de grands cris…

Il faut dire que Bobinet, je ne sais pourquoi, et encore que ce fût le plus égoïste garnement de la terre et qui ne gaspillait point son amitié à tort et à travers, voulait bien m’honorer personnellement, et entre tous les galopins de son âge, d’une manière de sympathie, qui n’allait point d’ailleurs sans une nuance de supériorité un peu dédaigneuse.

Un jeudi donc, qui est jour de congé, comme à marée basse, dans le Guer, pieds nus et les manches retroussées, nous inaugurions un nouveau système de pêche à la fourchette, — encore une invention de Bobinet qui m’a valu bien de l’agrément aux alentours de ma dixième année, sans compter une magistrale taloche de ma bonne et sainte mère, certain après-midi que, me livrant à ce sport ingénieux, je n’avais pas aperçu le flot montant qui emportait un de mes souliers posé trop près de la berge, — un jeudi donc, au matin, Bobinet, qui depuis quelques minutes paraissait indifférent au frétillement des carrelets sous ses pieds, me dit de ce ton semi-impératif, semi-condescendant, dont il ne se départait point à mon endroit :

— Il faut que tu sois cet après-midi, au coup de deux heures sonnantes, devant la Folie-Piphanic. Il fait beau ; le bonhomme sera dans son jardin. Tâche d’amener avec toi Vernal, Soilet, Peusaint, Cornic, Phulup et quelques autres. Vous grimperez sur le mur, et vous vous mettrez comme d’habitude à crier : « Piphanic ! Piphanic ! Henri V est arrivé ! »

— Bon, dis-je, et après ?

— Après… Vous verrez bien…

C’est assez l’habitude des chefs, et l’on peut dire de tous les esprits vraiment supérieurs, de ne jamais se livrer tout entiers. Bobinet me l’eût appris, si je l’avais ignoré. Je me risquai seulement à lui demander s’il ne ferait pas partie de l’expédition.

— Non, me dit-il, c’est toi qui commanderas, cette fois… Moi, mon poste est ailleurs… Sois exact, par exemple… Arrive avec les amis plus tôt que plus tard… Mais ne grimpez sur le mur que quand vous aurez entendu la cloche du Baly sonner deux heures… C’est important… Et soignez les cris… Tous ensemble, comme ça, les mains en cornet : « Piphanic ! Piphanic !… »

— Compris, répliquai-je. À deux heures, devant la Folie-Piphanic…

À deux heures, en effet, même à une heure et demie, par excès de précaution, nous étions une douzaine de galopins au coin de la vieille et de la nouvelle route de Morlaix : j’avais fait les choses grandement, car Bobinet ne m’avait parlé que de cinq ou six recrues ; mais c’est un aiguillon singulier que l’amour-propre et, pour une fois que Bobinet me déléguait ses pouvoirs, j’entendais ne rien négliger qui pût m’élever dans l’estime de ce beau génie.

Du carrefour où nous étions postés, on dominait toute la ville et un grand morceau de campagne en deçà et par delà. Les rouilles de l’automne tachaient déjà la vallée ; des voiles grises et brunes remontaient la rivière avec le flux, dont la barre rigide glissait comme une règle d’acier sur l’eau douce qui courait à sa rencontre. Des bancs d’écume, pareils à des toisons de brebis, nageaient dans le sillage des barques. L’air n’avait pas un frisson. Le ciel était d’un bleu de lavande fanée, d’un bleu frêle et mourant d’arrière-saison, et, dans ce ciel virgilien, montait, droite et massive, la vieille tour carrée du Baly, veuve de la belle flèche à jour qu’elle avait reçue en 1643 et pour laquelle on n’avait pas employé moins de dix mille ardoises, de dix-huit cents kilos de plomb et de cent cinquante-huit chênes rouvriers provenant des forêts de Landebaëron. Nous ne la quittions pas des yeux. Telle était la limpidité de l’atmosphère que nous aurions pu compter les spires de ses balustres et les gargouilles monstrueuses pointées comme des caronades à ses angles. Mais, plus encore que nos yeux, nos oreilles étaient avidement tendues vers la tour. J’avais communiqué mon ardeur à mes hommes ; tous brûlaient de se distinguer et guettaient avec impatience le signal convenu, les deux sons de la grosse horloge du Baly…

Baoum !… Baoum !… Tel un couple de pingouins, les deux sons fatidiques plongèrent l’un après l’autre dans la nappe azurée de l’éther.

— À l’assaut ! criai-je.

Et, Cornic hissant Peusaint, les plus grands faisant la courte échelle aux plus petits, nous nous trouvâmes en un clin d’œil sur le mur du bonhomme.

Bobinet avait tout prévu : Piphanic était sur sa terrasse, un Piphanic légèrement affaissé, par exemple, et qui nous déçut tout d’abord par le contraste que faisait la mélancolie de son attitude avec sa pétulance des jours passés. La tête basse, les mains derrière le dos, il tournait silencieusement autour de son boulingrin en attendant que son dîner fût servi, car il tenait aux habitudes de l’autre siècle jusque dans la table, dînait à trois heures et soupait à onze pour s’aller coucher ensuite jusqu’à midi.

Par les croisées, laissées grand ouvertes à cause de l’exceptionnelle douceur de la température, on apercevait l’intérieur de la pièce où dame Brigitte, sur un guéridon en bois des îles tendu d’une fine nappe damassée au chiffre de son maître, disposait les éléments de sa frugale réfection : le soleil y pénétrait obliquement et en ravivait les élégances un peu fanées ; les boiseries, de ce blanc spécial appelé blanc des carmes qui tire sur le gris-foncé, étaient relevées de trumeaux en camaïeu bleuâtre représentant des natures mortes et des collations champêtres dans le goût de Boucher ; le plafond, d’un bleu plus tendre que les camaïeux, mais craquelé par endroits, avait conservé son aimable couronne de roses mousseuses ; des consoles en bois doré supportaient à chaque coin des pièces d’argenterie ou de vermeil, drageoirs, compotiers, bonbonnières, et le restant d’un de ces services en porcelaine artificielle de Saint-Cloud qui furent quelque temps à la mode sous le Régent ; le parquet, en point de Hongrie délicatement ajusté, disparaissait sous une profusion de bergères, veilleuses, vis-à-vis, cabriolets, paphoses, etc., chefs d’œuvre de l’ébénisterie galante du xviiie siècle, dont chacun semblait garder l’empreinte voluptueuse d’un beau corps et signifiait à sa manière que nos aïeux ne séparaient point les plaisirs de la table des plaisirs plus raffinés de l’amour.

Indifférente aux souvenirs qui peuplaient cette jolie pièce, plus semblable à un boudoir qu’à une salle à manger, et y faisaient flotter je ne sais quel impalpable relent de poudre à la maréchale, dame Brigitte promenait d’un meuble à l’autre sa replète personne et son plumeau, redressait le couvert, battait un fauteuil ou un tabouret et, de temps en temps, par l’une des croisées grand’ouvertes, glissait un furtif coup d’œil vers Piphanic, qui continuait de tourner comme un cheval de manège autour de son boulingrin écorné.

Cet innocent espionnage, où l’inquiétude avait peut-être plus de part que la curiosité, s’expliquait assez bien par l’étrange métamorphose que nous avions nous-mêmes observée dans les façons du bonhomme. Évidemment, les nouvelles n’étaient pas bonnes ; la Restauration, une fois encore, s’était achoppée au mauvais vouloir de l’Assemblée Nationale ; le carrosse monarchique, en route pour Versailles, avait dû tourner bride au premier relais, et Piphanic, quelque peu désarçonné par cette disgrâce imprévue, n’avait pas eu le temps de rebondir en selle et de repartir pour le pays d’Utopie.

Ces réflexions — ai-je besoin de le dire ? — ne me sont venues que plus tard. Et, quand nous les eussions faites sur l’instant, il ne faut pas connaître le farouche égoïsme des enfants, leur cruauté insouciante, pour croire qu’elles nous eussent empêchés de baisser seulement le ton d’un degré.

Jamais, au contraire, et conformément à l’ordre de Bobinet, nous ne poussâmes notre cri de guerre avec un ensemble, une vigueur, un entrain plus remarquables. Nous y allâmes, comme on dit, à pleins poumons. Et je vois encore Piphanic, éveillé de son atonie par nos hurlements de Comanches, s’arrêtant de tourner autour de son boulingrin pour faire face à l’ouragan, balançant son grand nez en bec de corbin et n’ayant plus dans les yeux ce pétillement de belle humeur, cette vivacité guillerette qui nous amusaient tant autrefois, mais nous montrant un regard humble, noyé et qui semblait demander grâce ; les deux ailes de son madras pendaient lamentablement ; sa robe de chambre retombait à plis mornes… Allons ! on nous avait changé notre Piphanic ! Et nous avions beau multiplier nos « Piphanic ! Piphanic ! Henri V est arrivé ! » le vieux barbon demeurait immobile au lieu de courir comme autrefois à sa lunette et de la braquer dans la direction du Baly pour voir si le drapeau de ses rêves, le blanc gonfalon de Jeanne d’Arc et de saint Louis, n’y avait pas remplacé enfin l’odieuse loque tricolore qui s’obstinait depuis quarante-trois ans au sommet de l’église paroissiale.

Ah ! oui, on nous l’avait changé, notre Piphanic ! Et, gagnés d’une vague inquiétude, nous commencions à nous demander si Bobinet, las de faire endéver Piphanic, n’avait pas voulu intervertir les rôles et nous prendre à notre tour pour plastron. Ce genre de plaisanteries à renversement ne s’accordait que trop bien avec la manière habituelle du fripon.

— Il n’y a qu’à s’en aller, dit tout haut Phulup, qui résuma l’impression générale.

Peu s’en fallut qu’on ne l’écoutât. Soilet et Cornic avaient déjà pris terre de l’autre côté du mur, quand une remarque de Vernal suspendit la retraite commencée : Piphanic se dégelait ; Piphanic se dirigeait vers le petit belvédère où il reposait d’ordinaire sa lunette d’approche la décrochait du mur, la vissait à son orbite, tout cela, il est vrai, si lentement, si tristement, avec un tel air de dire : « Oh ! vous savez, je n’y crois plus… Mais enfin il faut faire preuve de bonne volonté jusqu’au bout. Par exemple, c’est bien la dernière fois… » Et, tout à coup, changement à vue — un changement si subit et si radical que nous en demeurâmes bouche bée sur notre mur, zébédennés, comme on dit à Lannion, par la transformation qui venait de s’accomplir dans l’étrange personnage : sa figure, glacée de surprise, s’était brusquement illuminée d’une expression de joie extraordinaire ; ses mains tremblaient ; il prenait et quittait la lunette, frottait les verres et les refrottait, y appliquait l’œil droit, l’œil gauche, reculait, avançait, poussait toutes sortes de petits cris de perruche énamourée et, pour achever notre déroute, pinçant les pointes de sa robe de chambre en piqué blanc, se mettait à esquisser autour de son boulingrin un pas de rigodon-rigodette qui ne nous laissa plus aucun doute sur le dérangement de son cerveau.

Notre impression fut évidemment partagée par les compagnons ordinaires du bonhomme, encore qu’un commerce de plusieurs années les eût familiarisés avec ses manies, car nous vîmes le jardinier qui accourait d’un côté, dame Brigitte de l’autre, et tous deux qui levaient les bras au ciel pour invoquer la Providence.

— Eh bien ! Monsieur, criait Brigitte, qu’y a-t-il ? C’est-y la danse de Saint-Guy qui vous asticote ou bien l’herbe à gratter qui s’est glissée dans votre manche de chemise et qui vous donne des démangeaisons ?…

— Rigodon ! Rigodette ! continuait le bonhomme sans s’arrêter de fredonner ni de pirouetter autour de son boulingrin.

— Ah ! mon Dieu, dit Job, notre pauvre maître a la berlue. Il va falloir lui mettre la camisole.

— Eh ! marauds, riposta le bonhomme, c’est vous qui mériteriez la camisole et les étrivières de surcroît pour n’être pas mieux éveillés en pleins vêpres. Ma parole, vous dameriez le pion aux hulottes du Bois-Corbin… Viens ça, Brigitte, qu’est-ce que tu vois qui flotte au vent de l’autre côté du quai ?

— Où ça, Monsieur ?

— Sur la tour du Baly.

— Sur la tour ?

— Oui, sur la tour.

— Je vois comme qui dirait un torchon ou une serviette…

— Un torchon ! Une serviette, coquine !… Si tu ne veux pas que la joue te cuise, tâche de parler autrement du plus respectable, du plus noble, du plus glorieux symbole qu’il y ait au monde.

— Et comment voulez-vous que je dise, Monsieur ?

— Un drapeau, brigande, coquebine, pendarde, bourrique, un drapeau ou que la male-mort t’étouffe !

— Va pour un drapeau, Monsieur. Moi je croyais que les drapeaux étaient faits en trois couleurs…

— Ah ! Ah ! Ah ! dit le bonhomme avec un petit rire de vanité. Je n’ai donc pas la berlue, Brigitte ?… De quelle couleur est le drapeau que voici ?…

— Jaune, Monsieur, sur mon salut, il est jaune.

— Il est blanc, infernale gredine !…

— C’est donc qu’on l’aura mal lavé, Monsieur, ou qu’on l’aura trop longtemps gardé dans l’ormoire.

— On l’y a gardé quarante-trois ans, Brigitte, quarante-trois ans, deux mois et six jours, pour parler plus exactement, puisque nous sommes au 19 octobre de l’an de grâce 1873 et que S. M. Charles X a quitté la France le 15 août 1830.

— Vous m’en direz tant, Monsieur ! Le moine doit répondre comme l’abbé chante. Monsieur a raison : un mors doré ne fait le cheval ni meilleur ni pire ; jaune ou blanc, un drapeau est un drapeau, et il est bien vrai qu’il n’y a que l’œil du maître pour engraisser le roussin. Du moment que Monsieur…

— Brigitte, dit doucement Piphanic, ne répandez point toute votre sagesse d’un coup… Job, mon garçon, quand tu continuerais jusqu’à demain de bâiller comme un four, cela n’avancerait pas nos affaires… Parbleu, mes amis, vous êtes de grandes bêtes tous les deux, puisque vous ne comprenez pas que, si le drapeau blanc flotte à la tour du Baly, c’est que la République a fait ses paquets et que S. M. Henri V est remonté sur le trône de ses pères… Brigitte, vous avez cinq minutes pour brosser mon habit et m’équiper de pied en cap… Allez mettre votre livrée, Job… Prenez la grande gibecière et bourrez-la de tout le billon que vous trouverez : ces galopins méritent une récompense…

— Eh ! quoi, Monsieur, dit Job, nous sortons ?…

— Mon ami, dit Piphanic, on croirait, à vous entendre, que j’abuse… Il me semble que moi aussi, après quarante-trois ans, deux mois et six jours passés dans la retraite, j’ai gagné le droit de me dégourdir un peu les jambes… Je suis curieux devoir comme sont faits les nouveaux sujets de Sa Majesté et il ne me déplairait pas d’offrir mes hommages à son représentant et à Messieurs du corps municipal…

J’ai transcrit ce petit dialogue aussi fidèlement que je l’ai retenu : je ne l’ai coupé d’aucune réflexion personnelle et, pourtant, Dieu sait si nous en faisions de singulières, là-bas, de l’autre côté du mur où nous retenait une curiosité mêlée de stupeur.

C’était si imprévu, si extraordinaire, ce qui venait de se passer ! Car le bonhomme n’avait pas la berlue, comme nous le pensions nous-mêmes tout d’abord ; il était parfaitement vrai que les trois couleurs avaient disparu de la tour du Baly et que flottait à leur place quelque chose qui était peut-être une serviette ou un torchon, pour parler comme la digne Brigitte, et dont l’étamine n’avait pas la couleur immaculée de la neige, mais qui, enfin, à cette distance, ressemblait assez bien au drapeau blanc. Henri V était-il remonté sur le trône, ainsi que le croyait Piphanic, ou s’agissait-il d’une mystification de Bobinet ? Profitant, comme disait l’ancien droit, des facultés, licences et privilèges afférents au ministère d’enfant de chœur, s’était-il introduit dans la tour et y avait-il exécuté de son chef la substitution d’un drapeau à l’autre ? Tout pétri de malice que fût le garnement, il nous fallait faire effort pour croire à un calcul si audacieux et qui passait de si loin la portée de ses mystifications ordinaires. De toutes façons, d’ailleurs, et que l’auteur de la substitution fût Bobinet ou un autre, le miracle désiré était sur le point de s’accomplir : Piphanic, — l’extraordinaire « émigré à l’intérieur » qui, en quarante-trois ans, deux mois et six jours, n’avait pas mis une seule fois le pied hors de chez lui, — Piphanic allait sortir, descendre en ville, se mêler à ses concitoyens !…

Le jardin avait sa porte cochère sur l’ancienne route de Morlaix, à l’entrée même de Kerampont : dégringoler du mur, courir route de Morlaix et nous poster devant l’huis fut l’affaire d’un instant.

C’était jour de marché. La présence des campagnards, le va-et-vient des guimbardes et des chars-à-bancs, les appels des marchands forains donnaient à la petite ville une animation inaccoutumée et qui ne pouvait que confirmer Piphanic, le cas échéant, dans son idée qu’un grand événement politique venait de s’accomplir. Ah ! si Bobinet était l’auteur de la machination, on pouvait dire qu’il l’avait combinée avec une sûreté, une expérience, un savoir-faire vraiment incomparables ! En dépit d’un si beau plan, je n’osais croire que les choses iraient jusqu’au bout et que tout succéderait au gré du diabolique garnement.

La porte cochère s’ouvrit : sur le seuil, Piphanic parut.

Je le vois encore : une cocarde de basin blanc au chapeau, la croix de Saint-Louis épinglée au côté gauche, sa canne à pomme d’or sous le bras, leste et pimpant dans son habit bleu-de-roi à grandes basques, sa culotte de Casimir, ses bas de soie chinée et son tromblon en poil de chèvre, il portait si gaillardement ses quatre-vingt-treize ans qu’un peu d’admiration transpira malgré nous dans le cri sarcastique dont nous saluâmes son entrée en scène :

— Piphanic ! Voilà Piphanic !

Au bruit, les boutiquiers et les chalands, si nombreux à pareille heure dans ce faubourg commerçant de la ville, se détournèrent vers le bonhomme. Personne n’en croyait ses yeux. L’arrivée du roi Grallon lui-même, monté sur une haquenée blanche, flanqué de saint Corentin et de saint Gwénolé, n’eût pas causé plus d’aria. Depuis près d’un demi-siècle, aucun Lannionnais, à l’exception des morveux de notre âge, n’avait aperçu Piphanic ; ce mort vivant, qui sortait de son tombeau sans dire gare et reparaissait tout à coup dans les rues de Lannion après quarante-trois ans d’absence, y faisait proprement l’effet d’un autre Lazare de Béthanie, et peu s’en fallait qu’on ne se signât sur son passage comme sur celui d’un revenant.

Tout le faubourg était sur pied ; les gens s’appelaient d’une maison à l’autre :

— Venez voir ! Piphanic qui est ressuscité ! Piphanic qui vient à la rencontre d’Henri V !

On s’écrasait aux fenêtres et sur le pas des portes.

Le premier moment de stupeur passé, ce fut un feu roulant d’épigrammes et de brocarts : l’équipage du bonhomme, ses gants de soie violette, sa perruque poudrée à frimas, la petite queue qui lui battait dans le dos, le col qui lui montait jusqu’aux oreilles et cet extravagant tromblon en poil de chèvre dont il touchait les bords pour saluer, il n’y avait pas un détail de ce costume qui ne fût texte à plaisanterie…

Indifférent à la risée universelle ou l’interprétant pour l’expression de l’allégresse populaire, Piphanic, sa canne sous le bras, continuait son train de somnambule. Il ne prenait point garde que les hommes et les choses avaient changé autour de lui et peut-être l’eût-on bien étonné si on lui avait dit que, tandis qu’il boudait son temps et s’immobilisait dans le regret du passé, la terre n’avait point cessé de tourner, le soleil d’éclairer, les idées de germer, le monde de se transformer. Le ravissement où il était plongé lui ôtait tout discernement ; il ne voyait point qu’il était devenu un étranger dans sa ville natale et qu’il n’y avait plus rien de commun entre ses concitoyens et lui. De ceux-là, bien peu s’attendrissaient sur l’innocente folie du bonhomme. Le plus grand nombre faisait chorus avec les gamins qui lui aboyaient aux chausses et qui s’étaient grossis entre temps de toute la canaille de Kerampont. Jamais nous n’avions été à pareille fête, d’autant qu’à trois pas en arrière, raide et sec comme un automate, le brave Job Penanhoat ne cessait de plonger dans la gibecière au billon qui carillonnait à sa ceinture…


— Allons, les enfants, disait Job : un peu de « nerf » pour faire plaisir à mon maître !

— Vive Henri V ! poussions-nous d’une seule voix.

— Hardi ! Plus fort ! disait Job.

— Vive Henri V ! reprenions-nous à nous décrocher la mâchoire.

Et Job, magnifique, lançait « à l’alligrappe » une nouvelle poignée de gros sous. C’est dans ce hourvari que nous traversâmes le pont Saint-Anne et le quai d’Aiguillon. Piphanic rayonnait ; son premier coup d’œil, en arrivant sur le pont, avait été pour le clocher du Baly où continuait de flotter le blanc gonfalon de ses rêves. Pourtant, à y bien regarder, il semblait que de confuses silhouettes s’agitaient sur la plate-forme de la tour ; mais notre cortège, pour gagner l’Hôtel de Ville, venait d’opérer une conversion à droite, et la tour fut de nouveau masquée par les toits pointus et les pignons ardoisés des maisons de la rue du Port. Tant moutards que badauds, nous étions bien une centaine qui courions à ce moment derrière Piphanic. Grognant, sifflant, criant, riant, « se culebutant », à la manière des passereaux du fabuliste, le gros du bataillon était parvenu sans autre anicroche à la hauteur du Café des Cinq Cents Couverts, quand se produisit un incident qui changea tout à coup la face des choses : une bande de contre-manifestants, qui accourait en sens inverse de la nôtre et qui avait à sa tête un avocat de la localité nommé Rivoalan, déboucha par les escaliers de la place du Miroir en braillant la Marseillaise.

— Ça va chauffer, dit une voix à mon oreille.

C’était Bobinet. D’où sortait-il ? Comment ne l’avais-je pas aperçu plus tôt, taon harceleur, qui évoluait et vrombissait aux flancs de la contre-manifestation ?

— C’est toi qui as hissé le drapeau blanc sur l’église du Baly ? lui demandai-je à voix basse.

— Chut, me dit-il, le drapeau est enlevé : Rivoalan a été prévenu…

— Par qui ?…

Bobinet ne répondit pas ; il n’avait pas besoin de répondre : rien qu’à la façon dont il pinça les lèvres et cligna son œil gauche, je compris que ce dernier tour de gibecière était de son invention comme les autres. Mais combien il l’emportait en machiavélisme ! Cette idée d’opposer Rivoalan à Piphanic tenait proprement du génie. C’était l’eau et le feu mis en présence, deux éléments si antipathiques que de leur seul rapprochement devait résulter quelque chose d’extraordinaire dont le polisson se pourléchait par avance.

Ce Rivoalan était connu pour le chef des Rouges, ainsi qu’on appelait à cette époque tous les républicains sans distinction.

Gros et court, avec des yeux qui lui sortaient de la tête et un masque ravagé où la variole avait ouvert des milliers de petits cratères, il affectait dans sa mise le débraillé d’un tribun et accompagnait ses propos de grands gestes déclamatoires qui lui faisaient une manière d’éloquence fort goûtée du menu peuple.

Jamais nous ne l’avions vu si congestionné : sa figure flamboyait d’indignation. Surpris et un peu désorienté par l’entrée en scène des nouveaux manifestants, Piphanic avait tiré sa tabatière et humait une prise de macouba pour se donner une contenance. De son côté, l’avocat Rivoalan, si violente fût son exaltation, ne considérait pas sans une stupeur bien compréhensible l’étrange personnage qui lui barrait la chaussée. Au grand âge du bonhomme et à sa mise excentrique, un autre se fût senti désarmé. Rivoalan n’était point mauvais dans le fond, mais il fallait le connaître autrement qu’à l’habit, de quoi se souciaient assez peu les ultras de la noblesse et du clergé qui, volontiers, tant il leur était en abomination, l’eussent chargé de tous les péchés d’Israël : ne disait-on point qu’il avait fait partie de la Commune, trempé dans les massacres de la Roquette et de Sainte-Pélagie, mais qu’il avait eu le bon esprit de déguerpir à temps et de se procurer un alibi qui l’avait sauvé du Conseil de guerre ?

Ces calculs d’intérêt n’étaient point dans le caractère du personnage, lequel avait bien des défauts peut-être, mais non celui de biaiser avec ses opinions. C’était un homme d’une seule pièce, extrême en tout, qui vivait dans une effervescence continuelle et qui demandait son chocolat du même ton que l’on crie : au feu ! Tant que l’Empire avait duré, il n’y avait pas eu de plus véhément impérialiste : d’un saut, l’Empire tombé, il avait passé au jacobinisme. Tout ce qu’on peut dire d’un si brusque changement, c’est que Rivoalan manquait de nuances et n’avait pas le sentiment des transitions. Encore était-ce moins sa faute que celle de la nature qui l’avait ainsi façonné qu’il ne pouvait rien faire ni rien dire de sens rassis. Enfant, il épouvantait son entourage par la violence de ses emportements qui n’avait d’égale que la violence de ses repentirs : on l’avait vu, tout ruisselant de larmes, se jeter au cou d’un petit vagabond qu’il venait de traiter de turc à more et lui ingurgiter de force son goûter par manière de réparation. Avocat, il avait de tels éclats de voix, il martelait la barre d’un poing si furibond que le greffier du tribunal, M. Videloup, qui souffrait d’une affection cardiaque, avait préféré vendre sa charge que de s’exposer davantage à des commotions dont il sortait anéanti. Les domestiques fuyaient sa maison comme la peste ; il n’avait pu s’attacher qu’un grison, sourd comme un pot, et qui le laissait tempêter à son aise, puisque aussi bien la tempête était son état normal. Et la tempête, ce n’est pas assez dire : au vrai, dans cette tête volcanisée, les mots bouillaient comme des laves ; ils n’en sortaient pas, ils en explosaient !

Ce fut le cas, cette fois encore. Dès qu’il eût fini de considérer Piphanic, Rivoalan bondit jusque sous le nez du bonhomme et, mettant à son cri toute la vigueur qu’il put trouver au fond de sa poitrine caverneuse :

— Vive la République, Monsieur ! vociféra-t-il.

— Monsieur, dit doucement Piphanic sans reculer d’une semelle, qui êtes-vous ?

— Il me demande qui je suis, répliqua le fougueux avocat en croisant les bras et en secouant vers ses hommes sa crinière à la Danton. Qui je suis ?… répéta-t-il. Pardieu ! Nous allons rire. Et vous-même, qui êtes-vous, avec votre livrée de mardi gras et votre cocarde de muscadin, pour vous permettre de me demander qui je suis ?

— Monsieur, dit poliment le vieillard, sans plus hausser le ton que s’il eût parlé au coin de sa cheminée, encore que vous ne m’ayez point fait l’honneur de répondre à ma question, je veux bien vous apprendre que je m’appelle Epiphane Rousselot de Porlazou, noble homme, chevalier de Saint-Louis, et je prends la liberté de vous faire remarquer qu’il n’est pas très prudent de votre part — outre l’inconvenance manifeste — de choisir un jour comme celui-ci pour brailler la Marseillaise par les rues, quand les lys viennent d’être restaurés et que le drapeau de la légitimité flotte, pour la première fois depuis quarante-trois ans, dans le ciel de notre malheureuse patrie…

— Il l’avoue ! Il l’avoue ! hurla triomphalement Rivoalan… Pardieu ! citoyens, ce n’est pas moi qui le lui ai fait dire. Vous l’avez tous entendu : ce suppôt de la légitimité confesse que c’est lui qui a fait enlever du Baly le glorieux drapeau tricolore de la Révolution !… Trop débile ou trop lâche pour l’enlever lui-même, il se vante publiquement d’avoir suborné à prix d’or de malheureux artisans pour accomplir à sa place cette œuvre d’obscurantisme et de réaction ! Son cynisme ne connaît pas de bornes. Non content…

— Monsieur, interrompit le bonhomme, je n’ai point dit un mot de tout cela…

Mais l’avocat était lancé, et les grêles protestations du vieillard se perdaient dans l’ouragan de cette voix d’airain — ferrea vox — qui éveillait toutes sortes d’échos dans la populace groupée autour des deux adversaires. On applaudissait ; on criait : « Vive Rivoalan ! À bas Piphanic ! » La police locale, éveillée enfin de sa léthargie, accourait vers les manifestants ; mais, représentée par deux agents flegmatiques, ennemis-nés des bagarres et des horions, elle était tout de suite débordée, noyée, réduite à l’impuissance… L’avocat Rivoalan, par bonheur, touchait à sa péroraison. Elle fut sublime comme le reste et fit d’autant plus d’impression sur la foule que le gaillard avait réservé pour cette partie de son discours un effet absolument inattendu. Saisissant le balai d’égoutier que portait un de ses hommes, il le brandit devant Piphanic suffoqué, et l’on vit, qu’à sa hampe flottait un chiffon blanc odieusement maculé.

La foule, enthousiasmée, battait des mains, ricanait, huait Piphanic.

— Le voilà, votre drapeau blanc ! criait en même temps Rivoalan, qui, de sa main restée libre, avait happé Piphanic par le collet de son habit et l’entraînait vers la place du Miroir d’où l’on apercevait la tour de l’église paroissiale. Voilà le cas que nous faisons de ce drapeau des émigrés et des chouans ; il n’est bon qu’à balayer le ruisseau. Notre drapeau à nous, le drapeau de Danton, de Saint-Just et de Camille Desmoulins, c’est le drapeau qui flotte en plein ciel, là-haut ; c’est le drapeau du Dix-Août et de la Révolution… Saluez tous, citoyens !…

Une grande acclamation monta vers le sommet de la tour que désignait le geste emphatique de Rivoalan, et, quoiqu’il en eût, les regards de Piphanic se portèrent dans la même direction. Le bonhomme, qui n’avait point bronché jusqu’à ce moment et au plus fort de l’accès oratoire du verbeux avocat, fut pris d’éblouissement et chancela sur ses petites jambes : c’est que Rivoalan avait dit vrai et que les trois couleurs flottaient derechef au sommet de l’église paroissiale. Job s’était précipité et soutenait son vieux maître qui ne pouvait détacher ses yeux de l’emblème détesté. La foule avait cessé ses cris ; une sympathie confuse s’éveillait en elle pour le pauvre halluciné, et l’avocat lui-même commençait à comprendre que son amour de l’hypotypose l’avait entraîné un peu loin…

— Vite, une chaise ! commanda-t-il à un de ses hommes.

Il n’avait pas fini de parler que quelqu’un fendait la foule avec la chaise commandée.

Bobinet ? dites-vous. Parfaitement, Bobinet en personne.

Regrettait-il sa faute lui aussi et pensait-il la racheter à force de prévenances et d’attentions ? Toujours est-il qu’après Job et l’avocat Rivoalan il n’y eut pas de plus empressé à donner ses soins au bonhomme que l’effronté garnement. Piphanic n’avait pas perdu connaissance, mais il comptait quatre vingt-treize hivers, qui sont un âge où la pauvre machine humaine, pour si bien conservée soit-elle, n’a plus le ressort de la jeunesse. Un des agents courait chercher le médecin ; l’autre, précédant Rivoalan et Job qui portaient Piphanic sur sa chaise, leur frayait un passage vers le Café des Cinq Cents Couverts. Bobinet suivait avec le tromblon du bonhomme qu’il avait ramassé à terre. Mais l’habitude était plus forte et il ne put faire qu’il ne s’en coiffât en chemin, ce qui lui donnait une si drôle de figure que nous en perdîmes toute retenue.

Dieu m’est témoin pourtant que j’avais plus envie de pleurer que de rire. Si Piphanic, victime de notre malice infernale, allait décéder céans ! J’étais entré dans le café sur les pas de Bobinet : Piphanic avait été couché sur une banquette, la tête soutenue par deux oreillers : il gardait les yeux grand ouverts et ne paraissait pas souffrir autrement. Mais il y avait dans son regard je ne sais quoi d’inquiet et d’effaré, cette expression qu’on voit au regard des dormeurs éveillés en sursaut ; il nous dévisageait les uns après les autres comme si c’était la première fois qu’il nous avait rencontrés ; ses yeux faisaient le tour de la pièce, puis se portaient curieusement à travers les carreaux sur la foule qui assiégeait la chaussée. Hommes et choses, on eût dit qu’il ne reconnaissait plus rien, qu’un bandeau les lui avait cachés jusqu’à ce moment et que le bandeau venait seulement de tomber…

Le médecin arriva presque tout de suite ; il examina le bonhomme, le palpa, l’ausculta… J’attendais son diagnostic avec une réelle anxiété…

— Rien… Je ne vois rien, finit-il par prononcer… Un peu de fatigue seulement, une émotion trop vive… Il est vrai qu’à l’âge de Monsieur…

Le reste se perdit dans sa cravate. Mais, du coin où je me tenais tapi, j’en avais assez entendu et je respirai de telle sorte, avec une si bruyante expression de contentement, que j’attirai l’attention du vieux Job. Il parut s’apercevoir en même temps de la présence de Bobinet.

— Satanés gamins… Jusqu’ici !… Voulez-vous bien déguerpir… C’est vous qui êtes cause de tout avec vos bêtes de cris…

— Job ! dit une voix grêle.

— Monsieur…

— Ne brutalise pas ces enfants… Laisse-les approcher…

Nous n’en croyions pas nos oreilles, Bobinet et moi.

— Approchez donc ! tonna l’avocat Rivoalan.

Au vrai, je tremblais de tous mes membres, et Bobinet, en dépit des grimaces auxquelles il s’ingéniait, ne paraissait pas plus rassuré… Nous obéîmes pourtant… Le vieillard nous regarda l’un après l’autre…

— Petits, nous dit-il, je vous remets… C’est vous, d’autres aussi, n’est-ce pas ?… qui veniez me crier par-dessus mon mur : « Henri V est arrivé ?

— Oui, Monsieur Piphanic, avouâmes-nous en rougissant…

— Et Henri V n’est pas « arrivé », continua le bonhomme… Le drapeau blanc du Baly n’était qu’une attrape… Vous m’avez pipé, petits…

— Nous ne le ferons plus, Monsieur Piphanic, déclarai-je dans toute la sincérité de mon âme.

— Au contraire, petits, il faudra recommencer…

— Monsieur !… interrompit Job, qui pensa que son maître n’avait plus sa présence d’esprit.

— Paix là ! dit le bonhomme… Il faudra recommencer, petits… Seulement, cette fois, vous ne me piperez plus et vous ne viendrez me crier : « Henri V est arrivé » que quand vous serez bien assurés du fait…

— Oui, oui, dîmes-nous avec empressement.

— Attendez ! Je n’ai pas fini, continua le bonhomme… Je ne vous ai pas dit où il faudra me porter la nouvelle…

— Où vous voudrez, Monsieur Piphanic…

— Bien répondu, petits… Oh ! ce n’est pas très loin d’ici… Vous n’aurez pas tant de chemin à faire que pour grimper à Kerampont… Et vous reconnaîtrez facilement l’endroit : c’est au cimetière Saint-Nicolas, deuxième allée à gauche, si l’on a respecté les anciennes dispositions, un caveau de famille au nom des Rousselot… J’y ai conduit, voilà quelque soixante ans, ma défunte mère Fanchon… La bonne femme me fera bien une petite place pour dormir à son côté…

Au cimetière !… Un caveau !… Nous ouvrions des yeux épouvantés… Évidemment Piphanic délirait.

— C’est bien entendu ? dit le vieillard. Vous avez bien compris ?… On trompe un pauvre vivant ridicule comme le bonhomme Piphanic : on ne se joue pas d’un mort… Petits, M. de Voltaire n’était point un cagot : nonobstant il croyait dans l’immortalité de l’âme. Je suis assez de son avis, et l’immortalité fait trop bien mon affaire pour que je la raye de mes papiers… Et donc voilà qui est dit : le jour que vous ouïrez la grande nouvelle, qu’il n’y aura plus de tricherie possible et qu’on ne risquera plus de se heurter dans les rues aux bacchanales de messieurs les sans-culottes, ce jour-là, petits, vous prendrez vos cliques et vos claques, vous monterez à Saint-Nicolas, vous chercherez la deuxième allée à gauche, vous vous pencherez sur le caveau et vous direz, tout d’un trait, comme autrefois : « Piphanic ! Piphanic ! Henri V est arrivé !… » Les morts ont l’oreille fine. N’ayez souci : je vous entendrai…

Ma foi, nous pleurions tous comme des veaux, y compris l’avocat Rivoalan qui ne pouvait rien faire comme tout le monde et se mouchait avec un bruit de sac de pommes de terre qu’on vide le long d’un escalier… Seul, Piphanic gardait son petit sourire ironique…

— Docteur, demanda-t-il au médecin, j’aimerais fort mourir dans mon lit. Ne peut-on me transporter chez moi ?…

— On a commandé une voiture, dit le docteur. Votre état n’est nullement désespéré.

— Amen ! dit le bonhomme… Qui vivra verra… Job, continua Piphanic, prenez ma bourse dans la poche de mon habit et donnez un écu à chacun de ces enfants pour qu’ils s’achètent des pastilles… Et tâchez de tenir parole et d’être exacts au rendez-vous ! nous dit-il encore avec un petit geste de menace…

Je pris l’argent, pour ma part, sans trop savoir ce que je faisais ; mais, à la grimace de Bobinet, il me parut qu’il était bien capable de trouver dans les recommandations suprêmes de notre victime matière à quelque farce posthume de son invention.

La voiture — un antique berlingot à soufflet — s’était rangée près du trottoir et l’on s’occupait d’y hisser Piphanic. L’avocat Rivoalan voulait y convoyer le bonhomme. Celui-ci remercia de la main, et le cocher toucha légèrement ses bêtes qui prirent le petit pas… La foule gardait un silence respectueux. Beaucoup pleuraient. Soudain des rires étouffés coururent de rang en rang et je fus gagné moi-même d’une involontaire hilarité : tandis qu’on hissait le bonhomme dans sa voiture, la main sacrilège d’un loustic — hélas ! est-il besoin de le désigner plus expressément ? — avait planté sur la capote du berlingot le balai des contre-manifestants, le balai d’égoutier portant à sa hampe le drapeau blanc maculé d’ordures, et c’était sous ce pavillon dérisoire que le pauvre Piphanic, ruiné de corps et d’esprit, rentrait dans sa thébaïde de Kerampont…

Un mois après, il en sortait, comme il avait dit, pour rejoindre sa mère Fanchon au cimetière Saint-Nicolas. Henri V ne « revint » jamais et je n’eus pas à rendre visite au pauvre Piphanic ; mais je ne jurerais point que ce diable de Bobinet ait eu le même respect de la parole donnée et qu’il n’ait pas fait la farce d’aller quelque soir crier sur la tombe du bonhomme :

« Piphanic ! Piphanic ! Henri V est arrivé ! »




II


PROSPER

OU UN COLLÈGE MUNICIPAL EN 1875




À Alexandre Martot.


Je vieillis ; ce siècle est maussade et le mérite n’y rencontre plus qu’indifférence. Ainsi et quoique j’aie consumé de longs mois à colliger les éléments d’une Vie d’Yves-Marie Bobinet, je sens que je n’écrirai pas cette vie. Mais je rapporterai de l’illustre chenapan une dernière aventure qui se passa aux alentours de sa quinzième année et qui devrait suffire à préserver sa mémoire des injures de l’oubli.

C’était le temps que Bobinet venait de commencer ses humanités au Collège municipal de Lannion. Il ne devait point les mener au-delà de la seconde, car le collège n’était pas de plein exercice et les parents d’Yves-Marie caressaient toujours l’ambition de le donner pour successeur à son père dans la charge de sacristain ; mais le préjugé de l’éducation classique était fort répandu à cette époque dans la petite et moyenne bourgeoisie lannionaise, voire chez les cultivateurs aisés de la région. Aux yeux même des familles qui n’appétaient point pour leur progéniture l’hermine du magistrat ou le plumet du saint-cyrien et qui la destinaient tout bonnement au commerce de l’épicerie ou à la confection des gilets de flanelle, Lhomond et Burnouf gardaient un mystérieux prestige : barbares semblaient les lèvres qui n’avaient point été frottées de leur miel.

Il arrivait ainsi qu’au Café du Paon couronné, quand ils faisaient leur partie, le maître-zingueur Petit-Fitel et le corroyeur Jean Briz citaient Virgile, Horace et quelquefois Homère ; des plaisanteries, que n’entendraient plus les générations nouvelles, saluaient la chute du manillon et, si la frétillante Madame Calvé, de son nom de jeune fille Irma Cadras, passait à ce moment sur le trottoir, on était sûr qu’il se trouverait quelque humaniste pour régaler l’assistance du féroce à peu près : « Calvé, née Cadras » (cave ne cadas), qui avait couru tout l’arrondissement à l’époque du mariage de cette jeune beauté avec son barbon. Les champs luttaient d’émulation avec la ville. Témoin ce bon pied-bot de Guil-ar-Bivic qui, chaque année, à Trégastel, du seuil de sa métairie, me souhaitait la bienvenue en grec, en latin et en bas-breton :

Χαἴρε ! Ave ! Dematid, Jarlez !…

Guil était un simple maître de labour. Il représentait la tradition expirante. Ô temps où ses pareils, dans l’aube perlée de l’avril naissant, déclamaient les Géorgiques en gouvernant leur araire, — l’antique araire féodal au soc en forme de cône ! Leurs fils, par les glèbes, conduisent des brabant-double et des tilburys automobiles ; le Mérite agricole s’épanouit à leurs boutonnières ; ils sont radicaux et libre-penseurs. Mais, avec le grincement du vieil araire paternel, s’est tue dans nos campagnes la douce voix virgilienne ; l’ajonc national ne pousse plus de fleurs latines.

Vous-mêmes, Jean Briz, Petit-Fitel, derniers survivants de ces âges fabuleux, peu s’en faut que vous ne rougissiez de vos hoquets d’humanisme comme d’une incivilité. Et je sais bien que cet humanisme n’était point celui d’un Ficin ou d’un Chrysoloras ; les professeurs du collège, qui distribuaient l’instruction aux enfants de la bourgeoisie lannionnaise, ne sortaient point du grand séminaire laïque de la rue d’Ulm. Mal payés, médiocrement considérés pour la plupart, si l’on en excepte deux ou trois comme M. Limon et M. Boullaouëc, qui avaient fini par s’imposer au respect des familles, on sentait qu’ils n’avaient pris ce métier de professeur que comme un pis-aller. Mais il en était ainsi presque partout, à la fin de l’Empire et dans les premières années de la troisième République, du personnel enseignant des collèges communaux. Lesdits collèges, jusqu’à l’institution des bourses de licence, méritèrent leur surnom de refugium peccatorum ; c’étaient comme une sorte de Légion étrangère de l’Université, où l’on incorporait bénévolement, pour peu qu’ils eussent un diplôme de bachelier, tous les ratés des autres carrières libérales.

Le collège de Lannion — qui comptait parmi les plus modestes de l’Académie — ne faisait point exception à la règle. Il s’y voyait les plus hétéroclites personnages du monde, tels que ce père Poupart, régent de huitième et l’un des gardes-nationaux que la province détacha au secours de Paris, lors des journées de Juin. Toute la vie de Poupart était restée suspendue à cette expédition ainsi qu’à un clou d’or. Il en parlait avec une complaisance intarissable ; le récit, dans sa bouche, s’en étendait d’année en année : à l’anecdote primitive s’ajoutait chaque fois quelque détail inédit et, sous ces alluvions continuelles, la promenade des gardes-nationaux avait fini par devenir l’un des grands événements de l’histoire de France. Ah ! si Louis-Philippe avait écouté Poupart ou plutôt si Poupart n’avait pas été rappelé dans ses foyers par les devoirs de sa profession ! Quand Poupart entrait aux Tuileries, le front de Louis-Philippe se déridait subitement.

— Amélie, disait le monarque à la reine, apporte trois verres : voilà Poupart !

Et la simplicité de cet accueil nous ouvrait des jours inattendus sur les mœurs des cours et le langage des souverains. Aussi bien et d’avoir vécu dans la familiarité des grands de la terre n’avait pas enflé le cœur de Poupart. La modestie sied aux héros. Habillé invariablement d’un velours marron à grosses côtes, guêtre jusqu’aux cuisses et chaussé de brodequins de roulier, Poupart courait le lièvre avec ses bassets tout le temps qu’entre ses classes il ne humait pas le piot chez Jacquette, à l’enseigne du Soleil-Levant. Un héritage l’avait enrichi vers la fin de sa carrière et il aurait pu jeter le bât du professeur ; mais l’habitude était la plus forte et notre homme continuait à enseigner aux petits Lannionnais rosa, la rose, et ses prouesses alternées de nemrod et de garde-national.

Tout autre était le père Calvé, régent de sixième et de cinquième classiques. Celui-là n’avait rien de guerrier. On disait qu’il avait été séminariste et il se pouvait bien en somme, tant il était gauche et emprunté. Mais cette gaucherie pouvait aussi trouver son explication dans l’otite récalcitrante dont il était affligé. Comment, avec cette infirmité, lourd, velu, quinquagénaire, avait-il encore compliqué sa vie d’une épouse plus jeune que lui de vingt ans et qui était cette même Irma Cadras dont le nom prêtait à un si déplorable à peu près ? C’était le secret du bonhomme et de sa fringante moitié, laquelle, sans doute, en raison de son passé orageux, eût éprouvé quelque peine à trouver ailleurs le placement de ses charmes. Avec l’âge, la timidité et la surdité du père Calvé n’avaient fait qu’embellir. Il était le pâtira, la cible, la tête de turc des collégiens. La plaisanterie la plus habituelle et qui se transmettait de génération en génération consistait à prendre le temps qu’un élève était absent de la classe pour lever la main et claquer des doigts de la façon que l’on sait en feignant un impérieux besoin de sortir :

— M’sieur ! M’sieur ! Permission d’aller embrasser votre femme, s’il vous plaît !…

— Mais puisque je vous dis qu’il y a déjà quelqu’un ! gémissait le malheureux sourd en secouant la tête. Attendez votre tour !…

Et le père Calvé, le père Poupart (nous leur donnions du « père » à tous) n’étaient peut-être pas les plus originaux de la bande. Comme, après la grande insurrection de 1830, tous les collèges de France avaient eu leur Polonais, ils eurent leur Alsacien en 1871, après l’annexion de Strasbourg et de Metz.

Notre Alsacien à nous s’appelait Wouvermann. Il mesurait cinq pieds six pouces et il jouait de la clarinette : on le bombarda professeur de solfège. Je doute si lui-même savait ses notes. Mais qu’était-il besoin d’un Marmontel ou d’un Savart pour nous enseigner le Petit Badinguet ? Wouvermann était patriote et républicain : cela suppléait à tout. Chaque soir, à quatre heures, il nous rassemblait dans une grande pièce du collège attenante à la gendarmerie. Et nous étions là quelque deux cents de tout âge et de toute taille à qui il faisait brailler en chœur :

Père et la mère Badingue,
À deux sous tout le paquet,
Père et la mère Badingue
Et le petit Badinguet…

Les vitres en tremblaient ; les chevaux des gendarmes, dans leurs boxes, derrière la cloison, piaffaient d’épouvante. Wouvermann donnait le ton sur sa clarinette et c’était tout le solfège qu’il nous apprenait.

La sainte horreur que j’ai conçue dès mon jeune âge pour la musique profane, assurément est-ce à ce gigantesque fils des Vosges que j’en suis redevable. Il domine encore mes souvenirs d’écolier ; c’est à peine si, à travers son épaisse carrure, j’entrevois ses autres collègues : Lozac’h, Marzin, Calvez, Kermadec et le père Limon, professeur de seconde, homme de savoir et de goût, qui tenait l’abbé Delille pour le plus bel esprit et le premier poète français de son siècle ; et le père Boullaouëc, professeur de mathématiques et d’anglais, à qui l’on ne pouvait guère reprocher que de s’étrangler dans ses théorèmes et d’ignorer totalement la langue de Shakespeare ; et ce couple étrange des Roisnel de la Boaxière, épave de l’armorial sombrée dans la bohème universitaire, lui, mince, blond, distingué, alcoolique et poitrinaire ; elle, que le bruit public donnait pour maîtresse au sous-préfet, attirante et distante tout ensemble, perverse et glacée et dont l’énigmatique beauté de sphinx blanc dégageait je ne sais quelle séduction polaire… Si présents qu’ils me furent autrefois, les uns et les autres vont s’effaçant de ma mémoire et il me faut faire effort pour les retrouver. Mais j’ai gardé, nette et précise, l’image de Casimir-Mamertin-Prosper Lespérut, professeur de 4e et de 3e géminées, de qui le souvenir est resté intimement lié dans mon esprit à celui d’Yves-Marie Bobinet. Lespérut rassemblait en sa personne toutes les qualités et les tares dont ses autres collègues n’offraient que des exemplaires dépareillés. Par là il s’élevait jusqu’au type et mérite peut-être que nous le considérions.

Représentez-vous, sous un feutre plus bosselé qu’un vieux chaudron, dans un ignoble carrick lie de vin, gonflé de livres et de copies, qui faisait sa vêture d’hiver et d’été, un gros homme dépenaillé de cinquante à cinquante-cinq ans, hissé sur deux grandes diablesses de béquilles dont les coussins lui relevaient les bras en forme d’anses, large de visage, haut en couleur, la lèvre grasse et sensuelle, ruisselante à toute heure de citations latines, les yeux petits, mais vifs, le front vaste, le poil gris, le cou sous le menton et le nez sur l’oreille, comme s’il humait toujours le vent d’une cuisine prochaine, le buste trop fort pour les jambes trop courtes, et dont l’une surtout, atrophiée, qui pendait dans le vide, avait l’air d’un battant de cloche en branle perpétuel.

Tel était Prosper Lespérut, — le père Prosper, comme on l’appelait, car son prénom avait fini par l’emporter sur son nom et s’était imposé à Madame Hortense Lespérut elle-même.

La chère dame ne brillait point par la distinction. Presque naine, noire et ratatinée, elle avait longtemps appartenu à la domesticité d’un château voisin ; un legs de ses maîtres et le modeste pécule amassé par elle sou à sou lui avaient fait une petite dot qui avait tenté Prosper. La dot était mangée depuis longtemps. Encore n’était-ce point de cette perte que s’affligeait le plus Hortense, qui demeurait toujours dans l’ébahissement qu’un si savant homme eût daigné l’élever jusqu’à lui. Mais, de ses origines ancillaires, elle avait gardé la passion des fourneaux bien récurés, des belliqueux tournebroches, des casseroles éclatantes et bombées comme des cuirasses d’or. Prosper, malheureusement, ne lui donnait guère l’occasion de conduire au feu cet escadron domestique, et le ménage, accablé de dettes, traînait une existence misérable et précaire ; son chef n’était presque jamais à la maison ; le café, les filles, dévoraient la moitié de son traitement : les arriérés consumaient le reste. Bref, Prosper était ce qu’on appelle à Lannion un foët-boutique, autrement dit un mange-bazar. Il vivait au jour le jour, sans souci du lendemain, et c’est ainsi qu’au moment où commence cette véridique histoire le ménage Lespérut n’était pas encore parvenu, au bout de dix grands mois, à s’acquitter envers M. Lefur, principal du collège, et à lui rendre son dîner de la Noël précédente.

Ce jour-là M. le Principal et Madame Lefur, de temps immémorial, priaient à leur table MM. les Professeurs du collège. Vu le grand nombre des convives, le couvert était dressé dans le parloir, décoré de compositions d’élèves et d’antiques gravures représentant le trépas d’Hippolyte, Hercule entre le Vice et la Vertu et le Serment du Jeu de Paume. Après le potage et les hors-d’œuvre, une dinde farcie aux pruneaux faisait, dans les bras de la servante Rosalie, son entrée pathétique autant qu’invariable et recevait à bout portant, chaque année, les mêmes plaisanteries et les mêmes compliments. M. Limon, le professeur de seconde, doyen du corps universitaire, ne manquait point à vanter ses formes callypiges, — plaisanterie un peu risquée dans ce temple de la Décence, mais qui passait à la faveur de l’habitude. Item, quand venait le tour des tranches d’andouilles sur purée de pommes, M. le Principal se serait cru déshonoré, s’il n’avait dit au premier convive mâle qu’il servait :

Mitto tibi metulas : cancros imitare legendo.

Salutem reddo, répondait le convive averti.

Et ces innocents badinages, arrosés d’un cidre de Keralzi capiteux, acheminaient l’assistance vers le dessert qui était le moment attendu par les dames, à cause des friandises et du Champagne, et par les hommes, à cause des cigares.

Les pipes n’étaient point autorisées par M. le Principal. Prosper, un jour, ayant tiré la sienne de sa poche, fut foudroyé par une apostrophe de M. Lefur qui lui reprocha vivement son goût immodéré pour un genre de distraction inconnu de Cicéron et de Quintilien. Vainement rétorqua-t-il que les anciens ne connaissaient pas non plus les cigares. Madame Prosper, au cours de la discussion, se faisait toute petite ; elle eût voulu disparaître sous la table et sa timidité d’ancienne domestique contrastait avec le souverain détachement de la blanche Madame Roisnel, visiblement absente de la conversation, et la désinvolture émoustillée de Madame Calvé à qui le Champagne donnait toujours des picotements dans les orteils, une envie folle de secouer ses jupes et d’envoyer la jambe sur les genoux de son voisin…

Il ne fallait pas moins que la présence de Madame Lefur, sa gravité, ses moustaches et le regard junonien qu’elle promenait sur l’assistance, pour contenir l’évaporée dans le sentiment de ses devoirs. Trois siècles de forte et sévère bourgeoisie s’épanouissaient dans la copieuse moitié de M. le Principal du collège qui, du haut de son arbre généalogique, avait bien quelque droit de considérer avec une certaine supériorité les épouses des subordonnés de son mari. Au reste, plusieurs des régents étaient garçons. On apprit dans la suite que, pour rétablir l’équilibre, le père Wouvermann était bigame, ayant épousé avant la guerre une Poméranienne et, après la guerre, une Flamande, qui s’ignoraient mutuellement. On ne lui connaissait pour le moment que la Flamande. Quand le pot aux roses fut découvert, notre homme se défendit comme un beau diable et jura que c’était par pur patriotisme qu’il avait planté là sa Poméranienne, n’entendant point associer plus longtemps ses jours à ceux d’une compatriote de l’affreux Bismark.

Le plus bizarre est qu’il trouva un jury pour lui donner raison ; mais Wouvermann perdit son cours de solfège et dut émigrer vers des cieux plus cléments. Il oublia en partant sa seconde femme ou peut-être qu’il la laissa en gage à ses créanciers : elle était assez bonnasse pour donner dans le godan. Sa naïveté passait toute imagination. Dans les premiers temps, Wouvermann se contentait de susurrer :

— Uchénie, tu ferais mieux dé té taire ; tu né dis que des pétises !…

Mais, à un dîner de Noël, elle demanda candidement à Madame Lefur l’adresse du charcutier qui lui fournissait ses andouilles. Madame Calvé faillit s’étrangler ; M. Limon toussa fortement ; Madame Lefur devint rouge, et les autres convives, à l’exception de Madame Roisnel, baissèrent le nez dans leur assiette. De fait, tout le monde savait à Lannion d’où venaient les andouilles de M. le Principal et qu’elles étaient prélevées par Madame Lefur sur les provisions de bouche des « pétras » ou pensionnaires à demi-tarif.

Les pensionnaires de cette sorte se distinguaient des pensionnaires à tarif plein en ce que l’administration du collège se contentait de les héberger et de tremper leur soupe. Ils étaient de beaucoup les plus nombreux et appartenaient presque tous aux campagnes voisines — d’où le sobriquet de pétras : leurs parents, se rendant en ville le jeudi, jour de marché, profitaient de l’occasion pour les ravitailler en pain frais, beurre, lard, andouilles, etc., et Madame Lefur, qui recevait en dépôt toute cette mangeaille, s’acquittait avec assez d’adresse de la répartition pour qu’il en restât quelque chose dans son garde-manger personnel.

Wouvermann, de retour chez lui, fournit sur ce point à Madame Wouvermann tous les éclaircissements désirables ; mais l’explication fut accompagnée d’un tel roulement de Tarteifle ! et de Mein Gott ! qu’ « Uchénie » jugea prudent de s’aliter aux approches des Noëls suivantes pour éviter de nouveaux pataquès.

— Singulière coïncidence ! disait Madame Lefur. Voilà deux années de suite que Madame Wouvermann tombe malade la veille de mon dîner !

— Elle est si déligate ! s’empressait de répondre son mari. Fus né bouvez bas fus imachiner à guel boint Uchénie est déligate ! Ché suis aux bédits soins bour elle et, malcré tout ce que je fais…

Madame Prosper enviait cette délicatesse, sincère ou affectée, et volontiers eût imité la femme du terrible Alsacien. Moins sotte ou plus réservée, elle n’était jamais à son aise dans le monde. Madame Lefur surtout, par sa solennité, son maintien supérieur de grande bourgeoise, glaçait la pauvre Hortense qui se sentait, sous ses yeux d’acier, redevenir l’humble meschine d’antan. Et là n’était point le plus fâcheux, car enfin, quoi qu’en pensât Uchénie, il est toujours facile de se taire ou d’ouvrir la bouche seulement pour répondre amen. Mais le caractère d’Hortense était tout l’opposé de celui de Prosper et, jusqu’au sein des plaisirs, elle ne pouvait se soustraire à l’appréhension du lendemain ; elle songeait que cette frairie noëlesque des Lefur n’était dans leur pensée qu’un prêté pour plusieurs rendus. Il n’y a point de petit profit et Madame la Principale était l’économie en personne. Son dîner annuel ne lui coûtait que la peine de le préparer ou quasi : ce qui n’en était pas prélevé sur l’ordinaire des pétras provenait — jusqu’à la dinde, — de générosités particulières ; il était rare qu’une fois le mois au moins quelque parent d’élève ne joignît pas aux provisions de l’enfant une moche de beurre, un poulet, une douzaine d’œufs à l’intention de Madame la Principale.

Heureuse Madame Lefur ! pensait Hortense, et que n’en était-il des femmes de professeurs comme des femmes de principaux ? Mais, quand une Madame Calvé ou une Madame Prosper « rendait sa politesse » à Madame Lefur, c’était bel et bien à deniers comptants, et le charcutier, le boucher, l’épicier entendaient qu’on les réglât séance tenante.

Hélas ! il y avait beau temps que ces fournisseurs avaient cessé de faire crédit aux Prosper sur leur bonne mine, et Hortense n’avait que trop raison de craindre. Les jours, les semaines, les mois s’étaient écoulés : ni au mardi-gras, ni à Pâques, ni à la Pentecôte, ni à la Saint-Jean d’été, ni à la Saint-Michel, veille des rentrées scolaires, ni davantage pour la Toussaint, suprême étape des fêtes chômées, elle n’était parvenue, malgré ses prodiges d’économie, à ramasser la somme qu’il fallait pour composer un menu présentable et traiter dignement ses invités.

Prosper ne se contentait pas de faire danser au cabaret les écus du gouvernement : Hortense ayant négligé de serrer sous clef deux bouteilles de chambertin et un flacon de rhum qu’elle destinait au dîner du principal, l’abominable pochard les vida un soir, en rentrant. La malheureuse, au matin, devant ces corps sans âme, gisant sur le plancher à côté de son mari, manqua suffoquer. Plusieurs mois lui furent nécessaires pour réparer le désastre. Elle se privait pourtant au point d’avoir réduit son ordinaire à presque rien ; elle ne se nourrissait ou quasi que de soupe au café et, le dimanche, à la messe, arrivait tout exprès en retard, quand toutes les chaises étaient occupées, pour n’avoir pas à dépenser un sou.

Mais le sacrifice qui lui coûta le plus fut celui de son tabac à priser : les vieilles demoiselles Gallet, ses amies, tenancières du débit où elle se fournissait de préférence, furent tout étonnées de ne plus recevoir sa visite. Elles s’inquiétèrent et lui firent porter à domicile sa provision de la semaine. Madame Prosper poussa un soupir et déclara que son médecin, jusqu’à nouvel ordre, lui avait interdit l’usage du petun. Cela ne l’empêchait point, dans les premiers temps, quand une commère charitable, au sermon ou à la cohue, lui tendait sa « queue de rat », d’y aller des deux mains, comme on dit, et de se bourrer le nez avec une vraie frénésie. On trouva qu’elle manquait de discrétion et on rentra les tabatières dès qu’elle paraissait. Cependant, forte de l’expérience acquise, Hortense avait grand soin maintenant de dissimuler en lieu sur les provisions qu’elle rassemblait en vue du fameux dîner : car elle n’avait pas renoncé à l’espoir de traiter M. et Madame Lefur. Tous les autres ménages de professeurs s’étaient depuis longtemps mis en règle avec le principal, même M. Lozac’h, le professeur d’enseignement spécial, qui était garçon pourtant et habitait chez sa sœur, sage-femme à Buzulzo.

Grande mortification pour Madame Prosper ! Quand elle osait élever la voix devant son mari, elle lui citait ce Lozac’h dans le secret espoir de piquer son amour-propre.

— Un pied-plat, un lécheur de bottes ! ripostait dédaigneusement Prosper, un fourbe qui ne procède que par insinuations et flatteries, per sycophantiam atque per doctos dolos… Eh ! Eh ! doctos dolos… Voilà qui s’appliquerait encore mieux à sa sœur la sage-femme… Hortense, je dis que la servilité de cet homme fait la honte du corps universitaire.

— Cependant, mon ami…

— Fiche-moi la paix ! On obtient tout ce qu’on veut de l’administration avec un canard aux petits pois et des pieds de cochon truffés. Que ne peut la gourmandise, improba ventrisingluvies ?… Jamais Madame Lefur, nonobstant, ne se fût commise en la société d’une sage-femme, si cet imbécile de Calvé ne lui avait dit qu’il y avait dans l’antiquité des précédents au cas de Lozac’h…

— Tu vois bien…

— Je vois… je vois… Pardon !… C’est Plutarque qui prétend que Philista, la sœur de Pyrrhon, était sage-femme à Ellis ; mais il ne dit pas qu’il habitait avec elle… ni qu’il invitait à dîner son principal.

— Tu es plus savant que moi, Prosper.

— Alors tais-toi !

— Ainsi fais-je. Ce que j’en disais était pour ton bien, mon ami. Tu connais Madame Lefur et qu’elle ne nous pardonnera pas notre incivilité à son égard…

— Incivilité !… Comme tu y vas !…

— Elle a dit encore à Madame Wouvermann, qui me l’a répété : « Je ne sais vraiment quand les Lespérut nous rendront le dîner qu’ils nous doivent. »

— « Qu’ils nous doivent » est admirable. Est-ce que nous avons pris l’engagement de le leur rendre ? — Et elle a ajouté : « S’ils comptent que je les inviterai pour Noël cette année ! Plus souvent qu’on m’y reprendra ! »

Du coup, Prosper sentit chanceler sa belle assurance. C’est qu’en dépit de ses sarcasmes contre l’improba ventris ingluvies lui-même n’était pas insensible aux séductions de la bonne chère. Tandis que la solitaire Hortense diluait de ses pleurs la médiocre chicorée dont elle faisait son repas du matin et du soir, l’égoïste, attablé jusqu’au menton chez Madame Tossel ou le président Peusaint, s’empiffrait indifféremment de viandes rouges et de viandes blanches. Il avait reçu du ciel une âme et des instincts de parasite ; il savait l’art de se faire inviter dans les bonnes maisons ; il arrivait, comme par mégarde, aux heures où l’on se mettait à table ; on lui pardonnait l’abominable odeur de pipe et d’absinthe que dégageait son haleine en raison de l’intérêt qu’il portait à ses élèves et qui était toujours proportionné à la libéralité de leurs ascendants. Un cancre trouvait près de lui le plus chaud défenseur, si la cuisine de madame sa mère était hospitalière suffisamment. Et les parents étaient tout disposés à le croire, auxquels il affirmait que leurs rejetons n’avaient d’autre défaut que d’être trop intelligents.

— Ce brave Hyacinthe !… Oui, je sais, il a encore été le dernier en thème latin… Bon ! Il se rattrapera en version latine… N’est-ce pas, Hyacinth que nous nous rattraperons ? Mais que voilà donc un gigot délicieux. Madame Tossel ! J’en reprendrais volontiers une petite tranche, bonà cum venià tuà… ce qui veut dire, Hyacinthe ?

Silence d’Hyacinthe.

— Eh bien, Hyacinthe, eh bien ?… Ma parole, je t’intimide… Voyons, tu sais ce que veut dire venià : per… permis…

— Permission !

— Évidemment ! Bonâ cum venià tuà : avec votre bonne permission… Il a compris tout de suite, c’est admirable… Ce garçon ira loin, Madame Tossel, je vous le dis très sincèrement.

Ainsi Prosper, par une habile maïeutique, qui ne préjudiciait point au jeu de ses mâchoires, réparait près des mères les injustices de la destinée. Elles lui savaient gré obscurément, même les moins crédules, des pieuses entorses qu’il donnait à la vérité, dont il se retrouvait, dans sa classe, l’austère et impartial servant. Ces dédoublements de personnalité ne sont point rares. Et, en définitive, la plupart de ces pauvres barbacoles étaient d’honnêtes gens. Prosper lui-même, en tant que professeur, était au-dessus de tout soupçon ; il n’eût jamais songé à favoriser dans une composition un élève au détriment de l’autre ; il n’y avait rien à reprendre à l’équité de ses classements et il ne se retrouvait homme, c’est-à-dire un être faible, prêt à toutes les concessions et aux pires lâchetés, que quand il descendait de sa chaire et que la vie le ressaisissait.

Elle était, cette vie, ou ce qu’il l’avait faite, si terne et si maussade qu’à distance j’en arrive, sinon à excuser Prosper, du moins à trouver des atténuations à sa conduite. Ajoutez qu’à Lannion la clientèle scolaire du collège se recrutait presque uniquement dans la petite bourgeoisie libérale. Bobinet était une exception et, si ses parents n’avaient pas eu besoin de lui à l’église du Baly, on l’eût expédié, comme les autres rejetons des familles « bien pensantes », au petit séminaire de Tréguier ou chez les Eudistes de Saint-Brieuc.

Il en résultait que les maisons où pouvait se sustenter le parasitisme impénitent de Prosper n’étaient ni très nombreuses ni très cossues. Et Prosper, enfin, n’aurait su y couler toute sa vie. À certaines heures apéritives, un impérieux besoin ne lui laissait point de cesse qu’il n’eût humecté ses moustaches aux flots verts d’une légère arthémise : ainsi nommait-il, de son nom idyllique et savant, le redoutable pernod que lui versait, au Café du Paon couronné, la main généreuse de Marie-Charlotte Boustouler, une Hébé de 100 kilos passant, à qui les fumées de l’alcool et du tabac, aidées d"un fervent humanisme, prêtaient dans son imagination les grâces et la sveltesse d’une déité virgilienne.

Il y avait eu un temps où les grands yeux bleus de cette Hébé, ses lèvres rouges et bien arquées, son nez un peu court, son teint rose et ses cheveux blonds composaient un ensemble appétissant. Ce temps était loin. À seize ans, la beauté de Marie-Charlotte était déjà dans sa phase levantine et ne connaissait point de ceinture ni de busc capable de la contenir. Telle quelle, l’aimable fille ne manquait pas de soupirants. Il s’en voyait chez elle de tout poil et de toute couleur, comme on dit, depuis ce freluquet de Petit-Fitel jusqu’au vieux beau Noël Danglade, toujours tiré à quatre épingles, ruiné d’ailleurs et que ses filles se tuaient à entretenir, sans parler du brasseur Pfister, de l’ancien procureur impérial Caouennec et de mon bon maître François Chauvin, ostréiculteur en chambre et inventeur d’un système perfectionné pour la fabrication du beurre de baleines.

Mais, de tous les adorateurs de Marie-Charlotte, le plus fidèle était assurément Prosper, encore qu’il n’en attendit rien. La blonde enfant, à ses déclarations, répondait depuis dix ans par le même sourire de béatitude, qui disjoignait pour quelques secondes les hémisphères conjugués de ses joues, et il en eût pu induire que les dites déclarations ne la laissaient point indifférente si, quand il voulait passer à l’application et serrer d’un peu près son corsage, les trente-six chandelles que lui faisait voir instantanément la paume de la gaillarde n’avaient constitué un luminaire à la clarté duquel il était impossible que Prosper s’abusât sur la définitive vanité de ses entreprises amoureuses. En suite de quoi, l’excellent humaniste qu’il demeurait au plus fort de ses tribulations se frottait le visage et appelait à son secours la sagesse antique :

Æquam mémento rebus in arduis

Marie-Charlotte n’entendait que les premières syllabes du vers et répliquait avec dignité en regagnant l’office de son pas balancé de jeune pachyderme :

— Eh bien, si Æquam vous aime tant que cela, allez la retrouver !

Prosper n’en avait garde et, rebuté, maltraité, calotté, retournait nonobstant chaque soir, après sa classe, au Café du Paon couronné, lequel occupait l’angle de la rue de Tréguier et de la venelle du Bas-Marhallac’h. Il y tenait proprement ses assises, et sa place y était réservée, en hiver, au droit de la grande cheminée à chambranle, en été, près de la fenêtre principale qui avait de petits carreaux de verre en culs de bouteille soufflé au chalumeau. Tout autour de lui le plancher était jonché de bouts d’allumettes et de résidus de pipes flottant sur un lac de crachats. Dix heures sonnaient enfin.

— Si c’est permis de faire un sklabé pareil ! murmurait Marie-Charlotte qui rentrait dans la salle pour procéder à la fermeture du débit… Allons, M. Danglade, M. Chauvin, le couvre-feu est sonné : pressons la partie aussi donc !…

La servante, qui l’aidait dans le service, sortait assurer les volets. Et c’était l’instant redouté par Prosper qui ne se décidait jamais qu’à contrecœur à regagner ses pénates domestiques.

— Déesse, encore un petit verre de fine ! suppliait-il d’une voix pâteuse.

Mais Marie-Charlotte restait inflexible, et Prosper, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, devait se résigner à décrocher son chapeau, son carrick, ses béquilles, et à descendre, vaille que vaille, les trois marches du perron de l’hôtellerie. Du moins ne s’en allait-il que le dernier et poussé dehors par les épaules. Encore demeurait-il un bon quart d’heure sur la troisième marche et jamais les madrigaux, les citations latines et les comparaisons mythologiques ne s’étaient pressés plus abondants sur ses lèvres. On entendait Marie-Charlotte qui, derrière la porte, d’une voix colère, lui criait de s’aller coucher :

— Vieux biteller, vous n’avez pas honte !

Biteller ! Biteller ! répétait Prosper en faisant sonner ses béquilles sur les pavés de la place du Centre, habituellement veuve d’éclairage après le couvre-feu. Cette nymphe est adorable ; mais elle parle un langage indigne des Muses. Biteller est un de ces mots bretons comme il s’en est tant glissé dans le parler de mes compatriotes et qui, si l’on n’y mettait bon ordre, auraient vite fait de corrompre et de réduire en un informe patois la langue de Voltaire et de M. Royer-Collard. Je donne impitoyablement la chasse à ces intrus dans les devoirs de mes élèves. Biteller équivaut, je pense, à musard ; il veut dire un homme qui lantiponne, qui tourne autour du pot. Je me méfie de biteller comme de sklahé. C’est pour avoir hospitalisé dans sa langue des provincialismes de cette sorte que Tite-Live fut accusé par ses contemporains de pativinité. Mais est-il vrai que je sois un biteller ?…

Ainsi monologuait Prosper, au rythme de ses béquilles, tandis qu’il dévalait la pente abrupte de la rue de Keriavily, qui le menait à son domicile.

Arrivé là, il s’arrêtait d’ordinaire. Parfois une lune complaisante suppléait à l’indigence des réverbères municipaux et, à sa clarté, il distinguait le pignon aigu, la façade en bardeaux de l’immeuble moyenâgeux où l’attendait, au deuxième étage, pelotonnée dans ses couvertures, la maigre, noire et ratatinée Madame Prosper. Et sa vision, encore caressée par les formes plantureuses de Marie-Charlotte, se ternissait subitement : une invincible horreur du domicile conjugal, de sa laideur, de son humidité, des cinquante-sept hivers d’Hortense et des muets reproches qu’il lirait dans son œil de vieille chouette sentimentale, le précipitait, en une marche saccadée, au battement rageur de ses béquilles, vers le quai d’Aiguillon, tout blanc sous la lune et où vaguait la silhouette falote d’un préposé des douanes. Au bout du quai, la passerelle du Port-au-Sable franchie, s’amorçait la route plantée de la Corderie, redoutée des épouses et des mères : sous la complicité de ses ormes, par les tièdes soirées de printemps, deux prêtresses de l’Aphrodite Pandémos y célébraient leurs mystères. On les appelait Rigolette et la Bowe. Elles étaient grandes et sèches comme des haridelles ; mais la nuit, le paysage et leur sauvagerie les vêtaient d’une beauté provisoire dont se contentait Prosper. Pour tromper son désir, il leur donnait les mêmes petits noms d’amitié qu’à Marie-Charlotte. Entre minuit et une heure, battant les murs, claquant les portes, se trompant de palier, dégringolant les marches, recommençant, sacrant, tempêtant, ne trouvant plus sa clé et réveillant de son carillon tous les locataires de l’immeuble, il se décidait enfin à réintégrer le domicile conjugal. Il jetait une béquille par-ci, une béquille par-là, son chapeau dans un coin, ses chaussettes sur la pendule et n’était pas plutôt entre ses draps qu’il y ronflait avec la tranquillité de l’innocence… Au matin, Hortense l’éveillait doucement en lui présentant un grand verre de vin blanc et sa pipe toute bourrée, Prosper avalait le clairet, allumait la pipe et, sa serviette sous le bras se dirigeait vers le collège où il atteignait après deux ou trois haltes au café Roch, chez la veuve Pintur et à la Porte de France qui jalonnaient son chemin.

Cette œnothérapie matinale lui était nécessaire pour le remettre d’aplomb sur ses béquilles et restituer à son cerveau sa belle netteté originelle… Autour de Prosper, en marche vers les hauteurs de la rue des Capucins, coulait le double flot des élèves du collège et de l’école des Frères. Les deux établissements n’étaient séparés que par la largeur de la rue. Plantés presque vis-à-vis, ils se regardaient en chiens de faïence ; une sourde hostilité les hérissait l’un contre l’autre, encore qu’ils n’eussent point la même clientèle, et c’était déjà l’esprit laïque et l’esprit clérical qui préludaient à leurs futures luttes intestines. Des batailles rangées mettaient fréquemment aux prises, sur la voie commune qu’ils devaient suivre pour se rendre en classe, les élèves des Frères et ceux du collège. Au premier son de cloche, il est vrai, tout rentrait dans l’ordre : les combattants se séparaient, rajustaient leurs frusques vaille que vaille et, tel un volier de moineaux, se précipitaient vers les portes de leurs geôles respectives.

Geôles était le mot, au moins pour le collège, bloqué entre la prison et la gendarmerie, avec lesquelles il partageait les anciens locaux d’une communauté d’Ursulines. Ce double voisinage ne laissait pas de lui nuire dans nos esprits et j’éprouvais toujours, pour ma part, comme un sentiment d’oppression quand je franchissais le portail de la grille.

Pourtant la façade de l’établissement, de ce style du xviiie siècle, dont les lignes avaient encore quelque beauté, n’était pas d’un aspect bien effrayant. On y accédait par deux étages de terrasses, dont la première servait de cour de récréation aux élèves et la seconde, plus étroite, plantée de fusains et d’arbustes, servait de promenoir aux professeurs. Jusqu’à l’heure de la classe, ces Messieurs y faisaient les cent pas dans la claudicante compagnie de M. Lefur qui descendait les rejoindre en chaussons de lisière, son éternelle petite calotte de velours noir penchée sur l’oreille. Prosper seul, depuis quelque temps, manquait à l’appel et s’arrangeait pour n’arriver au collège qu’au moment précis où le portier Kermaho, pendu à la cloche, commençait à en tirer cet insupportable mi-mi-do, mi-mi-do, glas de nos jeux d’écoliers. Sans doute la crainte de quelque algarade, peut-être un vague remords et la hantise de ce dîner de Noël qui lui pesait sur la conscience, faute de l’avoir pu rendre aux Lefur, l’incitaient-ils à retarder ainsi son entrée. Le fait est — et de quel air penaud, troublé, mal à l’aise ! — qu’il prenait à peine le temps de saluer M. le Principal et de serrer les mains de ses collègues : ses béquilles retentissaient presque aussitôt sous les arceaux du cloître et il s’engouffrait dans sa classe où il retrouvait seulement sa pleine tranquillité d’esprit. Une tape sur le pupitre : tout le monde se levait.

Incipe, Bobinet. C’est à ton tour : la prière. Car, en ces temps reculés, il était de règle que l’oraison dominicale préludât à tous les exercices. Chacun la bredouillait à tour de rôle ; les autres répondaient amen. Et nous n’y mettions peut-être point toute l’onction qu’on y apportait dans l’établissement d’en face ; mais enfin nous ne songions point encore à nous sentir offensés dans notre dignité d’apprentis-citoyens par cet accroc anticipé au principe de la « neutralité scolaire ». Bobinet, comme les camarades, se conformait à l’usage et, quand venait son tour de réciter le Pater, n’introduisait aucune variante dans la récitation du texte évangélique, la plus belle, la plus auguste des prières, sinon que tantôt il attaquait les premières syllabes de sa voix de fausset exalté, tantôt il plongeait au fond de son registre pour en tirer des notes sépulcrales.

— Bobinet, disait Prosper, si tu ne prends pas un ton plus haut — ou plus bas, — je te flanque dans le « rond ! »

Vaine menace ! Bobinet n’était pas fait pour le « rond » ou le « rond » n’était pas fait pour Bobinet. C’était pourtant une chose terrible que ce « rond ». Pompilius y avait collaboré avec Platon et saint Patrice : entre la chaire et le premier banc, sur le parquet, était tracé à la craie un cercle juste assez grand pour qu’on y pût loger un pied, mais non deux. C’est là que Prosper enfermait « moralement » les ânes et les mauvaises têtes. Il fallait s’y tenir debout sur une jambe, comme un échassier. Et l’on n’en sortait qu’au bout d’une demi-heure. Le supplice était effroyable. Bobinet lui-même en concevait une sainte terreur. Mais le coquin, pour éviter d’être enfermé dans le « rond », avait plus d’un tour dans son sac et nous admirions toujours comme il savait se tirer des plus mauvais pas. Car il n’eût pas été possible, fût-ce au prix des pires châtiments, d’amender le déplorable gamin. La moitié de sa vie se passait aux champs et il n’y avait pas de braconnier plus adroit : lièvres et lapins ne faisaient qu’un saut de la garenne dans sa gibecière ; il excellait pareillement à surprendre les perdrix à la poudrée et les truites sous les souches. Il trouvait même le temps d’assister à la classe ; mais apprendre ses leçons, faire ses devoirs, c’était bon pour les simples nigauds comme nous : Bobinet lisait sa leçon sur les manchettes de papier qu’il s’était passées au poignet et, pour ses devoirs, il en chargeait quelque camarade ; tout au plus s’il se donnait la peine de les recopier. Encore arrivait-il, çà et là, que l’explication d’un texte le prît au dépourvu.

— Bobinet, tu as la parole. Ode XVIII, livre II. Non ebur neque aureum. Vas-y, mon garçon.

— Après vous, Monsieur !

— Hein ! Je te dis de commencer l’explication.

— Non, Monsieur, je sais ce que je vous dois et je n’en ferai rien.

— Comment, bandit, tu n’en feras rien !

— Après vous, Monsieur, encore une fois. Ne nous avez-vous pas dit que l’élève devait céder le pas au maître ?

Prosper, accablé par la logique du raisonnement, demeurait quelques moments interloqué. C’est tout ce que souhaitait Bobinet à qui, dans l’intervalle, un camarade avait soufflé par derrière l’explication demandée. Quand Prosper reprenait ses esprits, Bobinet courait déjà la poste à moitié route de l’ode XVIII.

— Eh ! pas si vite, gredin ! Tout à l’heure tu restais bouche close et maintenant… Le diable t’emporte et je n’entends point me tourner les sangs pour ton plaisir. Continue l’explication, Soilet, en reprenant au vers : Non trabes Hymettiœ…

Prosper, ce disant, épongeait de son énorme mouchoir rouge la sueur que l’effort de sa dispute avec Bobinet avait fait perler à ses tempes. Il était rare, en effet, qu’il n’eût pas le dessous dans ces corps à corps scolastiques et peut-être aussi qu’in petto l’assurance de Bobinet, son esprit de répartie, ses ruses toujours nouvelles et imprévues lui inspiraient comme à nous une secrète admiration. Il n’en laissait rien paraître au dehors et il échéait même que les bouillons de sa colère n’étaient point encore apaisés quand le portier Kermaho entrait avec le « Cahier de présence » qu’il lui donnait à signer.

Cette formalité, qui interrompait Prosper au milieu de ses développements, avait le don de l’agacer entre toutes. Kermaho glissait plus qu’il ne marchait ; son pas feutré ne s’entendait point dans les corridors et Prosper le soupçonnait de s’employer comme espion pour le compte du principal. C’est ainsi qu’il mettait en doute la très réelle surdité du brave homme, lequel eût été bien en peine de rapporter à M. Lefur ce qu’il avait entendu, puisqu’il n’entendait que ce qu’on lui criait dans l’oreille et que M. Calvé en personne, près de lui, faisait l’effet d’un clairvoyant.

Au vrai, Kermaho n’avait qu’un défaut, mais singulièrement grave pour un portier : il ne fermait jamais les portes convenablement et, ou bien il les tirait trop rudement après lui, ou bien il ne les tirait point assez. Bref, elles restaient entrebâillées. Dont Prosper enrageait.

Custos, Claude portam ! vociférait-il de toute la force de ses poumons.

Mais Kermaho, quoi qu’en pensât Prosper, n’entendait point le latin plus que le français et, de son petit pas de souris, la main derrière le dos, il s’en allait, la conscience tranquille, et pénétrait en trottinant dans une autre classe dont il ne fermait pas mieux la porte. Après quoi, il retournait à sa loge et à son établi, car il était tailleur à façon en même temps que concierge et tirait l’aiguille quand il avait fini de tirer le cordon. On dit à Lannion des gens qui sont affligés du défaut de Kermaho qu’ « on voit bien qu’ils n’ont pas été à Paris. » Prosper estimait simplement que Kermaho jouait la comédie et forçait tout exprès les gens à hausser le diapason pour les persuader de sa surdité. Souvent il nous faisait courir après le bonhomme pour l’obliger à revenir sur ses pas et à fermer la porte. Un jour qu’il avait ainsi lancé Robinet aux trousses de Kermaho, l’effronté garnement imagina de conter à sa dupe je ne sais quelle histoire de raccommodage dont le carrik de Prosper, entamé à deux endroits, avait effectivement un assez pressant besoin. Le bonhomme rentra aussitôt dans la classe, et, après un coup d’œil à la houppelande, qui lui suffit pour mesurer l’étendue des deux brèches :

— En conscience, Monsieur, je ne puis vous faire cela pour moins de quarante sous.

— Ah ! par exemple, s’écria Prosper, à cent lieues de songer qu’il s’agissait de son carrik… C’est trop fort ! Il faut que je te donne quarante sous pour que tu t’acquittes de la plus élémentaire des politesses !…

— Mettons trente-cinq sous. Monsieur Prosper… Mais je vous assure que je ne puis le faire à moins et j’y perdrai autrement.

— Je ne te donnerai pas un sesterce, pas un as, bandit, scélérat, simoniaque, carnifex, leno, sporcissime omnium hominum ! Et cette fois, si tu me forces encore à faire courir après toi, je te casse mes béquilles sur les épaules… À-t-on jamais vu une effronterie pareille : vouloir que je le paye pour fermer sa porte !…

— Eh bien. Monsieur, je descendrai jusqu’à trente sous pour ne pas vous désobliger… J’y serai de ma poche assurément… Car il faudra aussi remplacer les boutons qui sont en mauvais état.

— Remplace les boutons ou ne les remplace pas, hurla Prosper, qui crut qu’il s’agissait des boutons de la porte. C’est l’affaire de l’administration et non la mienne. Tu n’auras pas un rouge liard de moi !…

Mon Dieu ! Que la figure de Bobinet, l’expression extasiée, séraphique, paradisiaque, de ses traits était à voir au cours de cette scène ! Comme le bandit jouissait de son ouvrage ! Et il est vrai que l’indignation de Prosper à la pensée que Kermaho put réclamer quarante sous pour fermer la porte de la classe nous semblait à tous de la plus intense bouffonnerie.

Je ne sais plus très bien comme les choses s’arrangèrent et si Prosper et Kermaho finirent par s’expliquer. J’ai recueilli sur cet incident, de la bouche de mes anciens condisciples, des versions très différentes. Pour moi qui, n’étant que simple historien, ne suis garant que de la vérité des faits que je raconte, je laisse au lecteur à leur donner le dénouement qu’il préférera. Mais je l’avertis que ce dénouement ne saurait être cherché dans la confusion de Bobinet qui sut toujours tirer son épingle du jeu et montra par là, même dans ses inventions le plus téméraires, toute la souplesse et l’extrême fertilité de son heureux génie.

L’aventure, en tout cas, ne le brouilla pas avec Prosper. Le professeur et l’élève étaient dignes de s’entendre. Bobinet rachetait sa faiblesse en latin par l’étendue de ses connaissances en histoire naturelle, dont s’étonnait le plus candidement du monde l’excellent Prosper, qui, au contraire du chenapan, s’il était un impeccable humaniste, se montrait couramment un zoologiste déplorable. Bobinet, certain jour, ne lui avait-il pas fait hommage d’une vaudoise en la lui présentant comme un saumulard, bien qu’entre les deux espèces il y ait à peu près les mêmes rapports qu’entre une pantoufle et un cornichon ? Prosper trouva que les saumulards du Guer avaient un déplorable goût de limon ; il ne lui vint pas à l’idée de soupçonner la bonne foi de Bobinet, et ce premier succès du coquin lui dut être un encouragement à persévérer dans la voie diabolique où il avait déjà fait tant de victimes.

Certain philosophe affirme que l’occasion n’est chauve que pour les myopes et qu’il y a toujours quelque cheveu par lequel les habiles gens parviennent à la saisir. C’est une pensée qu’aurait aussi bien pu signer Bobinet. Notre chenapan avait-il eu vent du désarroi économique où se débattait le ménage Lespérut ? Savait-il que, à cinq semaines de Noël, ledit ménage n’avait pas encore « rendu « aux Lefur le dîner qu’il leur « devait » ? Quoi qu’il en soit, il faisait, cet après-midi-là, un vrai temps de « mois noir », comme on appelle en Bretagne le mois de novembre. À peine si l’on voyait clair dans la classe. Le soleil avait peut-être quitté ses courtines de safran — croceum cubile, comme disait Prosper — , mais il avait négligé d’entr’ouvrir son rideau, et le ciel, dont on apercevait un pan par les vitres supérieures des croisées, restait uniformément gris et triste. De lourdes nuées y traînaient, chargées de neige, cependant qu’une bise aiguë soufflait à ras de terre et, comme prisonnière des hauts murs circonvoisins, tourbillonnait autour de la cour de récréation en entraînant dans sa ronde les feuilles mortes et le gravier.

Un temps pareil, aujourd’hui, me submergerait de spleen ; mais les âmes de quinze ans n’ont point de ces susceptibilités ; elles sont insensibles aux réactions de l’atmosphère ; leur allégresse victorieuse chanterait sur l’agonie de l’univers. Et, parce que nous étions jeunes et que Bobinet nous avait dit : « Veine ! Si ce temps-là continue, il y aura du bon, » nous nous sentions tout dilatés ; nous oubliions la classe, Prosper, le « rond » et nos oreilles violacées par le froid glacial de cette grande salle nue, d’un blanc polaire, où l’avarice de Madame Lefur ne tolérait l’installation d’un poêle qu’à partir du 1er décembre. Mais, parce qu’il était vieux, bougon, mal en train, Prosper, engoncé dans le cache-nez de flanelle grise que la prudence de sa digne moitié lui enroulait autour du cou, n’émettait que le minimum de vocables nécessaires à la conduite des exercices scolaires. C’était un samedi, jour de thème. Phulup était au tableau ; Bobinet, les yeux sur la croisée, regardait au dehors. Mal lui en prit, car Prosper lui intima brusquement : « Continue ! » et Bobinet eût été fort gêné pour obéir, si son ingéniosité naturelle ou les circonstances ne lui eussent suggéré une réponse inattendue :

— Oh ! M’sieur, regardez ! Il en passe ! Il en passe !

Et, du doigt, il montrait le pan de ciel gris qui se découpait aux carreaux supérieurs de la croisée.

— Quoi ! qu’est-ce qui passe ? demanda Prosper, suivant malgré lui la direction du doigt de Bobinet.

— Des col-verts, M’sieur, des cols-verts et des bernaches ! Plus d’un cent…

Prosper écarquillait les yeux, nous de même. Inutilement, d’ailleurs.

— Ils sont passés, expliqua posément Bobinet. Mais il va en venir d’autres. Avec ces vents et ce froid, c’est aussi sûr que deux et deux font quatre. Vous n’avez qu’à vous tenir à la fenêtre pour voir.

Il disait vrai peut-être. Est-ce qu’on savait jamais avec ce pince-sans-rire de Bobinet ? Mais Prosper, ce jour-là, n’était pas d’humeur à plaisanter. Il crut que Bobinet s’était moqué de lui et, d’une voix irritée, il ordonna :

— Dans le « rond » !

— Très bien, M’sieur ! dit Bobinet qui se leva de sa place et, avec une dignité méprisante, passa devant Prosper,

Mais, au seuil du cercle fatal, il s’arrêta : une brusque tranchée venait de lui faucher les jambes ; il se tenait le ventre à deux mains, pâlissait, verdissait, se tordait.

— Qu’est-ce qui te prend ? interrogea Prosper vaguement inquiet.

— Oh ! là, là !… là, là, là ! ce que je souffre !

— Voilà un malaise bien subit !…

— Là ! là ! là !… laissez-moi sortir, M’sieur !…

— Eh ! sors donc, bassin ! concéda Prosper, vaincu. Mais tu sais, si tu restes absent de la classe plus de cinq minutes, je te flanque une consigne pour dimanche prochain. Dictum sapienti sat est, ce qui veut dire : à bon entendeur, salut !

La colique de Bobinet éclatait avec trop d’à-propos pour qu’aucun de nous la prît au sérieux. Et Prosper lui-même n’était pas autrement persuadé de la sincérité du gamin, mais il redoutait, au cas où il eût refusé de le laisser sortir, quelque algarade de sa façon, et, entre deux maux, se décidait pour le moindre. Quant à Bobinet, il était parvenu à ses fins, savoir : d’éviter les affres du « rond ». Le moyen qu’il avait choisi pour éluder cette punition infamante n’était sans doute ni très relevé ni très original, mais la suite le fut beaucoup plus, comme on s’en apercevra.

Les cinq minutes de grâce accordées à Bobinet pour la pacification de ses entrailles étaient depuis longtemps écoulées et Bobinet ne reparaissait pas. Prosper commençait à s’impatienter : visiblement un orage s’amoncelait sous la broussaille de ses sourcils ; il reniflait fortement, tracassait ses béquilles posées aux deux côtés de sa chaire, et c’étaient des signes auxquels il n’était pas permis de se méprendre. Mais un de nous suggéra que Bobinet était réellement malade peut-être, que les coliques de miséréré procédaient souvent avec cette impétuosité foudroyante et qu’il serait inhumain et à tout le moins imprudent d’abandonner à son sort notre infortuné camarade. Prosper acquiesça au conseil et il allait dépêcher vers le prétendu moribond un des élèves de la classe, quand la porte s’ouvrit tout à trac et l’on vit entrer en coup de vent un Bobinet essoufflé, rouge, couvert de poussière, les vêtements en désordre et dont toute l’attitude témoignait d’une lutte acharnée et récente contre un mystérieux adversaire.

Lequel ?

Nous ne tardâmes pas à l’apprendre.

Derrière le dos de Bobinet, serré à la gorge par l’étau de son poing gauche, palpitait un énorme volatile gris cendré qu’il nous était malaisé d’identifier du premier coup, mais que nous reconnûmes enfin pour une oie.

Je renonce à décrire la stupeur dont nous emplit une telle vue cependant que Prosper, à qui Bobinet faisait face et qui ne savait pas ce qu’il cachait derrière lui, donnait libre cours à sa colère et déversait, en une apostrophe indignée, toutes les synecdoques, les catachrèses et les métonymies accumulées dans sa mémoire d’humaniste.

— D’où sors-tu, traître, scélérat, tison d’enfer ? Quousque tandem, Catilina, abutere patienta nostra ? Je t’avais accordé cinq minutes : il y en a treize d’écoulées. Voilà le cas que tu fais de mes recommandations ! Tu me plonges dans des transes mortelles ! Tu installes à mon chevet la pâle Angoisse et la livide Inquiétude ! Tout à l’heure encore,

 
Ignorant le destin d’une tête si chère,


je voulais dépêcher un de tes camarades à ta recherche… Bobinet, tu finiras au bagne, mon garçon ! C’est moi qui te le dis qui suis ton professeur. Et, pour commencer, je te reflanque dans le « rond » et te colle une consigne n°1… Ça t’apprendra à te payer ma tête avec des histoires d’oiseaux migrateurs…

Bobinet, toujours planté devant Prosper, avait essuyé sans broncher cette terrible mercuriale. Celle de ses mains qui serrait le volatile n’avait pas quitté son dos. Un spasme plus violent convulsa la bête ; ses pattes ramèrent dans le vide et son bec safrané, après une dernière tentative d’aspiration, aussi vaine que les précédentes, retomba mélancoliquement sur le poing fermé de Bobinet.

— M’as-tu entendu, gredin, hurla Prosper, ou s’il faut que mes béquilles te montrent le chemin du « rond » ?

Pour toute réponse, Bobinet découvrit son trophée et le déposa sur le bureau de Prosper.

— Hé ! là ! Quoi ! Qu’est-ce ?

— Une oie.

— Tu as attrapé une oie ? bredouilla Prosper au comble de l’ahurissement.

— Oui, M’sieur. Et vous voyez que je ne me moquais pas de vous naguère avec mes bernaches, puisque en voici une et qui est encore toute chaude.

— Toute chaude, positivement, répéta Prosper qui ne put résister au plaisir de tâter la bête et de lui souffler sur les plumes pour admirer sa blancheur onctueuse. Mais, dis-moi, Bobinet, es-tu sûr que ce soit une oie sauvage ?

— Si j’en sûr ! Depuis quand, M’sieur, les oies domestiques volent-elles par bandes au-dessus des maisons ? Je vous disais bien que la passée continuerait. Le ciel était tout noir, tellement il y en avait !

— C’est prodigieux… Mais tu te connais mieux qu’homme du monde en zoologie. Bobinet, Pline l’Ancien et M. de Buffon n’étaient que de petits compagnons au regard du fils de ton père et je ne te ferai pas l’injure de douter de ta parole : cette oie est bien une oie sauvage, anser cinereus… Quel duvet ! Quelle graisse ! Et ce qu’elle pèse lourd, la gredine !…

— Dans les neuf livres, dit avec détachement Bobinet.

— Mets-en hardiment douze, va !

— Si vous voulez !

— Mais comment as-tu fait pour l’attraper ? Voilà ce que je serais curieux d’apprendre.

— J’étais dans la cour, dit Bobinet. Quand la bande a passé, j’ai pris ma fronde et j’ai tapé dans le tas…

— Et c’est ce superbe animal qui a été touché… Mâtin !… Tu as la main heureuse quand tu t’en donnes la peine. Ça ne devait pas être le plus anémique de la famille, hein ?

— Dame, un jars ! dit Bobinet. N’empêche qu’il n’était qu’étourdi et que, s’il n’avait pas eu l’aile cassée… Il tournait autour de la cour comme un dératé ! Je suis tombé trois fois en croyant mettre la main dessus. Ah ! il m’en a donné du tintouin ! Mais si j’avais su qu’il me ferait renvoyer dans le « rond », par dessus le marché !…

— Eh ! qui parle de te renvoyer dans le « rond » ? Il est bien question du rond » ! Oublie ce que je t’ai dit dans un mouvement d’humeur, d’impatience… Errare humanum, Bobinet… Je te fais mes excuses. Là, es-tu content ?

— Oui, M’sieur.

— Bobinet, je ne sais pas quelles sont les destinées qui t’attendent, mais, pour l’instant, je doute qu’aux exercices d’adresse, dont les Grecs faisaient plus cas que des exercices de l’esprit, aucun de tes camarades te vienne à la cheville.

— Vous êtes bien bon, M’sieur.

— Je suis équitable, Bobinet… Et, dis-moi encore, mon ami, mon cher enfant, ce jars, cette bernache, comme tu l’appelles, dans quelle intention l’as-tu déposée sur mon bureau ?

— Mais dans l’intention de vous l’offrir, M’sieur.

— Ah ! voilà une excellente parole… Verbum prœstantissimum ! Ton professeur n’attendait pas moins de toi, Bobinet… Tu peux aller à ta place, mon garçon. Repose-toi. Détends tes membres fatigués, membra luctamine defessa… Phulup va continuer au tableau la transcription du thème latin…

Délicatement, dans la poche de sa serviette, vidée au préalable de ses bouquins, Prosper, tout en parlant, enfouissait le précieux volatile. Mais la poche était trop petite et, tendue à crever, la serviette prenait l’aspect d’un énorme boudin noir : finalement Prosper se résigna à laisser pendre au dehors le cou et les pattes qu’il se promettait, en sortant, de dissimuler de son mieux sous son aisselle.

Sa trogne vénérable s’était épanouie. Toute trace d’irritation en avait disparu à la pensée du succulent rôti que lui promettait le coup d’adresse de Bobinet ; le fumet du plat lui montait par avance aux narines et en chatouillait voluptueusement les gourmandes papilles. La classe terminée, Prosper ne s’attarda pas en vains palabres avec ses collègues et nous le vîmes qui dégringolait précipitamment les marches du perron, sa serviette sous le bras, dont il s’efforçait de contenir le bâillement. Ses béquilles l’emportèrent comme des ailes vers le domicile conjugal, où Madame Prosper, penchée sur sa couture, était loin de s’attendre au retour de son mari à une heure si inaccoutumée. Elle a conté depuis aux demoiselles Gallet, de qui je le tiens, qu’elle craignit d’abord quelque accident et ne se rassura que devant la figure illuminée de son époux.

Celui-ci avait retiré le jars de sa serviette et, le prenant par les pattes, il le balançait devant Hortense ébahie.

— Dites encore, Madame Prosper, que tout mon argent passe en folies et que vous n’en apercevez jamais la couleur ! À quelle somme, je vous prie, estimez-vous une pareille pièce ?

— Mon Dieu ! dit Hortense, de plus en plus troublée, je ne sais pas, mon ami. Je n’ai jamais acheté un si beau jars. Mais certainement on n’en aurait pas un semblable au marché pour moins de huit francs cinquante.

— Huit francs cinquante !… Vous voyez !… Ce jars appartient à l’espèce des bernaches, anser cinereus, Madame Prosper. Plumez, videz, et mettez à la broche séance tenante. J’ai confiance en vos talents culinaires. Pour qu’ils puissent se donner pleine carrière en l’occurrence, j’ajoute de ma main ce petit écu… Mais n’oubliez pas les marrons, je vous prie, ni davantage la saucisse pour la farce. Je me charge personnellement du liquide, qui n’est point l’affaire des femmes… Eh bien ! Madame Prosper, qu’avez-vous et pourquoi me regardez-vous de cet air éberlué ?

— Tu veux manger cette bête-là à toi tout seul ? murmura Hortense en joignant les mains.

— Eh ! oui, à moi tout seul… c’est-à-dire… enfin, tu en auras ta part, bien entendu, et je ne suis pas homme à te marchander un petit bout de carcasse ou une moitié de pilon.

— Prosper, tu ne feras pas cela ! cria Hortense sur un ton de détresse… Prosper, nous devons un dîner à ton principal… Jamais une occasion pareille ne se représentera de nous acquitter… Je t’en conjure, Prosper, réserve ce jars pour demain soir et vas inviter M. et Madame Lefur.

Les béquilles de Prosper tremblèrent à ses côtés, prélude ordinaire de leur entrée en danse. Évidemment la proposition d’Hortense n’était pas de leur goût. La petite femme s’en rendit compte et, machinalement, rentra les épaules pour recevoir l’averse, mais son courage ne faiblit mie et, désespérant de vaincre à l’aide des arguments ordinaires, elle ne craignit pas de faire appel aux plus basses passions du gouliafre, à son égoïsme et à sa sensualité.

— Songe, mon ami, que nous sommes à six semaines de Noël et que Madame Lefur ne nous invitera pas à sa table si nous ne lui avons pas rendu d’abord son dîner de l’année dernière !… S’il n’y avait encore que l’affront ! Mais tu sais comme la dinde rôtie est à point… tu en redemandes toujours… Et les andouilles, Prosper, le homard du Yaudet, le cidre de Keralzi, le juféré de Roudaroc’h… songe au juféré, au cidre, au homard et aux andouilles !…

Prosper hésita, ses yeux se mouillèrent d’attendrissement à l’évocation des mets et des crus que venait de nommer sa femme. Et celle-ci connut qu’elle avait frappé au bon endroit. Mais elle savait aussi combien Prosper était une âme faible, docile aux impulsions de ses sens, et elle voulut pousser sa victoire jusqu’au bout, s’assurer contre un retour possible de la tentation…

— Vite, ta redingote, ta cravate, tes gants !… Justement, c’est le jour de Madame Lefur… Tu feras ton invitation tout de suite… Moi, pendant ce temps, je plumerai l’oie…

— La bernache ! rectifia Prosper.

— Va pour bernache ! dit avec condescendance la petite femme qui s’empressait déjà pour habiller l’invalide… Je ne suis pas savante, tu sais, et je donne aux êtres leur nom chrétien. Si tu veux appeler cette oie une bernache, c’est que les bernaches sont des oies et je n’en demande pas davantage. Mais la basse-cour où celle-ci a été engraissée…

— Comment ! La basse-cour !… Alors tu te figures que les bernaches sont des oies domestiques ?


— Ah ! mon Dieu, Prosper, qu’est-ce que tu veux qu’elles soient ?

D’un œil stupide, elle contemplait la bête que Prosper avait déposée sur la table et qui présentait toutes les caractéristiques des palmipèdes de même espèce qu’on rencontre dans les basses-cours ou à l’étalage des charcutiers. Mais une longue expérience de la vie conjugale lui avait appris l’inutilité des discussions et, comme elle gardait, d’autre part, une confiance aveugle dans la science de son mari, elle n’osa point lui donner un démenti, même intérieur, et s’en tint à remarquer in petto qu’il n’y avait donc rien qui ressemblât plus aux oies domestiques que les oies sauvages et réciproquement.

Prosper, d’ailleurs, était à peu près équipé. Il ne lui manquait plus que son chapeau, un vieux haut-de-forme crasseux et « cabossé » qui datait de son mariage et qu’en souvenir du couvre-chef de Mercure il appelait son pétase, parce que les bords en affectaient vaguement la forme d’ailerons… Objet des attentions constantes de Madame Prosper, ce pétase avait essuyé des fortunes singulières et cruelles et, pour si rarement qu’il vit le jour, aux trois ou quatre occasions solennelles de l’année où Prosper l’arborait sur sa tête, il était rare qu’il rentrât intact au logis : quand il n’avait pas roulé dans la boue, quelqu’un s’était assis dessus. Hortense réparait de son mieux l’accident, et le pétase survivait à ses avanies.

— Tâche au moins, glissa la pauvre femme, de ménager ton gibus. Tu n’as que lui, Prosper.

— Bon ! Bon ! dit Prosper qui referma la porte d’un coup de béquille et disparut dans l’escalier…

Quelques minutes plus tard, il franchissait la grille du collège où son arrivée, dans ce costume de cérémonie, jeta un moment le trouble dans nos rangs.

Volontiers, à la sortie de la classe du soir, nous nous attardions, pour nos assauts de toupies et nos matches de cannettes (nom donné là-bas aux billes) dans la petite cour de la conciergerie, dépendance du portier Kermaho. Cet estimable fonctionnaire y tenait boutique volante de sucreries et, moyennant l’acquisition d’une tablette de chocolat ou d’un bâton de sucre d’orge, il tolérait notre présence sur ses domaines. Justement nous étions engagés, Bobinet, Phulup, Tossel, Peusaint, Le Dentu et moi, dans une absorbante partie de cannettes qui nous avait à peu près fait oublier l’aventure de la bernache. Et il est vrai que tous nos efforts individuels ou collectifs pour obtenir de Bobinet quelques éclaircissements sur cette mystérieuse aventure avaient complètement échoué jusque-là : Bobinet demeurait fermé à toutes les sollicitations. De guerre lasse, nous avions repris nos jeux habituels ; mais, après que Prosper eut traversé nos rangs, il se fit un nouvel assaut de toute la bande pour arracher son secret au cachottier.

— Voyons, dit Phulup, qui, étant fils d’armateur, avait quelques notions de la chasse aux oiseaux de mer, ce n’est pas possible… Les bernaches ne passent pas assez près du sol pour que tu aies pu en abattre une d’un coup de fronde !

— Est-ce que c’est seulement une bernache ? ajouta Peusaint.

— Imbécile ! En as-tu jamais vu, toi, dans le prétoire de ton père, des bernaches ? riposta du tac au tac Bobinet… Des oies, je ne dis pas…

— Mais celle-ci avait encore du son au bout du bec…

— Eh bien ! trancha Bobinet, mettons que c’était une pintade et n’en parlons plus…

La partie se rengagea devant l’inutilité de nos insistances pour forcer le mutisme de Bobinet et elle n’était pas encore terminée au moment où Prosper traversa derechef nos rangs, reconduit jusqu’à la grille par M. Lefur en personne, s’il vous plaît, qui n’était pourtant pas prodigue de ces sortes d’attentions à l’égard de ses subordonnés.

Les deux hommes poursuivaient une conversation qui semblait des plus cordiales. Nous n’en saisissions que des bribes : « Sept heures tapantes demain soir, dimanche… Entendu !… Très honoré de votre acceptation et de celle de Madame Lefur, Monsieur le Principal… Mais non ! Mais non ! Et ne mettez pas les petits plats dans les grands surtout… » Le couple se sépara sur une chaleureuse poignée de main ; Prosper embouqua la rue des Capucins ; M. Lefur remonta son perron en marmonnant dans sa barbiche : « Pas trop tôt vraiment ! »

— Pan ! dit Bobinet. Ça y est ! Prosper l’a invité à manger son oie, — l’oie de Madame Lefur…

L’oie de Madame Lefur ! Ces mots furent un trait de lumière pour nous. Nous savions que Madame Lefur, chaque année, à Noël, servait à ses invités, comme plat de résistance, une dinde rôtie aux marrons. Elle n’avait point la peine le plus souvent de l’acheter au marché et il se trouvait presque toujours, aux approches de la Toussaint, parmi les parents des « pétras », quelque généreuse ménagère pour lui épargner ce souci. Mais, cette année-là justement, une épidémie s’était abattue sur les phasianidés, et Madame Lefur, un moment désemparée, dut s’estimer heureuse de pouvoir remplacer par une oie sa dinde noëlesque. L’oie lui avait été offerte par une fermière de Kerguignou, la veuve Manégol, dont le petit-fils, Déodat-Victorin, était pensionnaire de cinquième au collège, et ledit petit-fils, tout fier de son importance et de la tape amicale dont l’avait honoré sur la joue Madame la Principale, n’avait pas manqué de nous rapporter la scène dans tous ses détails.

— C’est un jars, Madame Lefur, expliquait la bonne femme Manégol en retirant la bête de son panier… Ça ne vaut point un dinde, sans doute, mais j’espère qu’il vous fournira tout de même un plat fonable, vu qu’on lui a pratiqué de bonne heure la petite opération et que les mâles deviennent alors plus tendres que les femelles.

— Vous êtes bien aimable, Madame Manégol, répondait gracieusement la principale. Je suis de votre avis : les jars hongres, ça vous a une chair qui fond dans la bouche.

— J’aime à vous l’entendre dire. Madame Lefur… Vous me donnerez des nouvelles de celui-ci que j’ai élevé à votre intention… Aucun pâturage n’était assez bon pour lui. C’est moi-même qui préparais sa bouillie. Quand il était en nourrice, je lui avais fait une marque sur le croupion, une petite croix pour le reconnaître des autres mâles de la couvée. Elle y est encore sous les plumes, là, tenez !…

— Madame Manégol, je n’aurai pas besoin, Dieu merci, d’employer un moyen semblable pour distinguer votre petit Déodat de ses camarades : j’ai toujours chéri cet enfant d’une affection singulière et, cependant, je sens qu’il va me devenir encore plus cher. Vous permettez que je l’embrasse, Madame Manégol ?

— Déodat, mon boudet, dit la bonne femme Manégol, tire tes doigts de ton nez et va donner un poc à Madame la Principale…

Un poc, c’est là-bas une accolade… Touchantes effusions ! Elles nous remontaient à la mémoire en ce moment, avec le souvenir de Rosalie, la bonne à tout faire de Madame Lefur, une grosse fille de Moncontour, vraie bourrelle de travail, levée à cinq heures et couchée à onze, cuisinière, sommelière, couturière, laveuse, repasseuse, etc., aux mains attentives de qui sa maîtresse avait remis le précieux jars.

Rosalie avait l’œil à tout, au réfectoire et à la basse-cour, à la cave et au grenier. Matin et soir elle servait aux volailles leur provende}} de son et de pommes de terre, pétrie de ses robustes mains couleur de brique dans ces eaux grasses de vaisselle qu’on appelle goayen en Bretagne. Avait-elle par mégarde laissé la porte du poulailler entr’ouverte ou si le prisonnier, pris d’une fringale de liberté, avait de lui-même rompu sa clôture, ou si encore Bobinet avait favorisé son évasion ? Le chenapan, enfin rendu à sa loquacité naturelle, nous assura qu’il avait trouvé l’oie dans la cour et qu’il n’avait pu résister à la tentation d’essayer son adresse sur ce gibier royal : atteinte à la tête et à l’aile, la bête s’était défendue avec une énergie digne d’un meilleur sort. Un moment même Bobinet avait pu craindre que le bruit de la lutte, les appels désespérés du jars n’attirassent l’attention de Rosalie. La cuisine occupait un bâtiment voisin. Mais un Dieu propice veillait sur Bobinet : de l’assassinat qui se perpétrait à quelques pas d’elle, Rosalie n’avait rien perçu ; aucun secret pressentiment ne l’en avait avertie. Et Madame Lefur, de son côté, prise par ses réceptions et pleinement confiante, d’ailleurs, dans la vigilance de Rosalie, était à cent lieues de penser qu’on pût attenter à son bien.

La disparition de l’oie noëlesque — nous le sûmes par la suite — ne fut connue que dans la soirée, un peu après la visite de Prosper aux Lefur. Rosalie, en pénétrant dans la basse-cour pour donner leur provende à ses pensionnaires, fut tout étonnée de ne pas voir accourir le jars qui n’était jamais le dernier à répondre aux « Petit ! petit ! petit ! » de son excellente nourricière. Elle regarda de tous les côtés, perquisitionna en haut et en bas dans les logettes réservées à la volaille et dut se convaincre enfin de l’affreuse réalité. Une brèche dans le treillage du poulailler expliquait peut-être le mystère. Rosalie ne remarqua pas la brèche. Plantant là son baquet, elle s’encourut comme une folle aux appartements de Madame Lefur et, sans frapper, la figure défaite, les yeux exorbités, elle jeta dans un râle d’agonie :

— Madame ! Madame ! Le jars qu’a fichu le camp !

Jamais coup de tonnerre éclatant dans un ciel serein ne produisit pareil saisissement : le jars parti, le jars en fuite, le jars volé peut-être, le jars noëlesque ! Madame Lefur en faillit avoir une syncope. Dès qu’elle le put, elle descendit avec sa bonne au poulailler. M. Lefur, attiré par les cris stridents de Rosalie, s’était joint aux deux femmes. On mit tout le personnel en campagne : les cours, les communs, les réserves, les caves, les greniers et les cabinets eux-mêmes furent scrutés ; on poussa les investigations jusque dans les deux corps de bâtiments voisins, occupés par la prison et la gendarmerie. Nulle part on ne trouva trace du jars ; personne, qui plus est, ne put dire ce qu’il était devenu.

— L’est sorcier ! L’est sorcier ! répétait Rosalie dans son patois de Moncontour, Y a pas ! L’est sorcier !…

Telle fut la perturbation dans laquelle cet événement jeta Madame la Principale qu’elle fut sur le point d’écrire aux époux Lespérut pour s’excuser, en raison de la catastrophe qui venait de frapper sa basse-cour, de ne pouvoir accepter le dîner auquel ils l’avaient priée. Très sagement, M. Lefur, qui avait gardé quelque sang-froid, représenta à sa femme combien cette décision serait fâcheuse, qu’elle ne remédierait point à la disparition du jars et qu’en définitive elle ne ferait qu’ajouter une perte à une autre. Les Lespérut s’étaient fait assez tirer l’oreille pour leur rendre ce dîner ; on le tenait, il ne fallait pas le lâcher.

Madame Lefur se rendit à ces raisons, non pourtant sans avoir épuisé tous les moyens que lui suggéra son expérience pour retrouver la piste du fugitif. Elle poussa le scrupule jusqu’à envoyer un exprès à Kerguignou avec mission de s’informer si le jars, d’aventure, n’avait pas rallié dans la nuit la ferme de la veuve Manégol ; on avait cité à Madame Lefur maints exemples de palmipèdes atteints de nostalgie et retrouvés après plusieurs jours dans leur poulailler natal. Mais, à Kerguignou, non plus que dans aucune des sons voisines du collège, le jars n’avait été signalé.

À cinq heures de l’après-midi, le dimanche, Madame la Principale perdit tout espoir et, laissant Rosalie à ses larmes et à la préparation de la soupe des internes, qui ne fut jamais si amère, elle monta s’habiller pour se rendre au dîner des Lespérut…

— M. Lefur, dit-elle à son mari, quand celui-ci la vint prendre, vous auriez mieux fait de ne point insister. J’ai l’estomac retourné ; je sens que je ne pourrai faire honneur au dîner des Lespérut.

Madame Prosper, en dépit des recommandations du principal, avait cependant mis pour ses invités les petits plats dans les grands. Toutes ses pauvres économies de l’année y avaient passé : elle avait été jusqu’à louer les services d’une vieille bonne à la retraite, Jacqueline Le Vot, qui s’employait encore comme extra dans les ménages de la localité. Et elle avait sorti de l’armoire sa plus belle robe et son châle à ramages, du vaisselier ses assiettes et ses plats les moins écornés.

La pièce, lavée à grande eau, les meubles luisants de propreté, les cuivres astiqués au tripoli, ne donnaient peut-être pas une impression d’opulence ; rien n’y rappelait à Prosper le luxe persique — persicos apparatus, — mais plutôt cette honnête médiocrité chère au poète de Venouse. Il n’était pas jusqu’au bouquet de mariée d’Hortense qui, convenablement épousseté, n’eût pris sous son globe un air de renouveau ; avec ses boutons blancs et son nœud satiné de même couleur, il faisait, sur la cheminée, comme un petit massif virginal. Deux assiettes de friandises et un saladier de caillibotes l’encadraient, qui n’avaient pu trouver place sur la table. Celle-ci était tendue d’une nappe usagée, reprisée çà et là, mais qui n’avait point de tache et qui sentait la lavande. À la dernière heure seulement, crainte d’éveiller chez son mari de dangereuses tentations, Madame Prosper avait ajouté au couvert deux flacons de vin vieux et une fiole de tafia qu’elle célait depuis la Saint-Michel dans un placard.

Les noirs soucis qui rongeaient Madame Lefur ne purent résister à la vue de ces apprêts. Son odorat, dès l’entrée, avait été délicatement flatté par les émanations de la cuisine. Hortense, au premier coup de sonnette, s’était hâtée de quitter le tablier noué autour de ses hanches et avait couru recevoir ses hôtes.

— C’est sans façon, vous savez ! dit-elle à Madame Lefur.

Et Prosper cita du latin au principal. Madame Lefur était assise à la droite du professeur. Elle avait déclaré en entrant qu’elle n’avait pas faim. Mais le potage commença de la mieux disposer, les hors-d’œuvre ne la trouvèrent point indifférente et, quand parut sur la table certaine truite saumonée au vin blanc, — don de Bobinet, décidément en veine de générosité ; le chenapan l’avait cueillie le matin même dans le Guer, sous un têtard où l’imprudente faisait la sieste, — Madame la Principale sentit renaître complètement son appétit.

Il fallut la surprise du jars rôti, en qui Madame Prosper avait mis toutes ses complaisances, pour rompre l’enchantement et la rendre à ses idées noires. Portée à deux bras par Jacqueline, l’énorme bête bombait, sur un grand plat ovale de faïence en terre de Quimper, son dôme de chair parfumée. Les douces flammes d’un feu de bois, savamment réglé par Madame Prosper, l’avaient revêtue de ces riches colorations qui semblent dérobées à la palette des soleils couchants ; sa peau était un brocard d’or et de pourpre. Ingénument elle s’étalait, le ventre en l’air, comme s’offrant encore aux caresses du divin Héphaïstos. Et, de toutes parts, sa graisse éclatait, ruisselait en flots d’ambre autour d’elle, cependant qu’aux béantes cavités de son abdomen les marrons scintillaient sourdement, telles des pépites dans leurs gangues…

Prosper, les yeux sur le plat, ne put retenir un clappement de langue connaisseur. Mais Hortense, qui avait les siens sur Madame Lefur et qui guettait une approbation, fut douloureusement frappée par la contraction des traits de son invitée. M. Lefur lui-même avait poussé un soupir. Innocents bourreaux de leurs hôtes, les Prosper ignoraient combien ce malencontreux jars ravivait en leur âme de souvenirs lancinants…

— Voilà, songeait Madame Lefur, comme eût été mon oie !… Elle avait ces cuisses, semblables à des tours, et son abdomen s’enflait pareillement en forme de dôme.

— Mon Dieu ! Madame la Principale, qu’est-ce que vous avez ? demanda Hortense avec inquiétude. Est-ce que vous n’aimez point la bernache ?

— Tiens ! dit M. Lefur, Ce n’est pas une oie ?

— Si fait, Monsieur le Principal ; expliqua doctoralement Prosper, mais une oie sauvage… ancer cinereus

— Je n’aurais pas cru que les oies sauvages atteignissent cette dimension, dit M. Lefur. Madame Lefur fit un effort.

— Il est vrai, dit elle, qu’on ne peut rêver une plus belle bête. Elle pèse au moins dix livres, n’est-ce pas. Madame Prosper ?

— Onze, Madame la Principale, dit avec orgueil Hortense.

— Juste le poids de mon jars ! murmura Madame Lefur.

Et elle soupira en regardant de nouveau la bête déjà aux mains de Prosper, lequel, d’une lame experte, en détachait les aiguillettes, les cuisses et les ailes qu’il portait et rangeait symétriquement à côté de lui sur un second plat… Et, à chaque membre qui prenait le chemin du plat. Madame Lefur éprouvait comme un petit pincement au cœur. De l’énorme volatile, il ne resta bientôt plus que la carcasse, morceau inférieur, généralement abandonné à la domesticité. Mais Madame Lefur n’avait point les préjugés du commun sur la partie de cette carcasse que certains gastronomes, qui étaient aussi des raffinés de langage, ont baptisée du nom de sot-l’y-laisse. Prosper avait reposé son couteau et sa fourchette. Ce que voyant, la gourmandise naturelle de Madame Lefur reprit le dessus et elle protesta contre ce qu’elle appelait un peu pédantesquement un crime de lèse-gastronomie.

— Ma foi, Madame la Principale, répondit bonnement Prosper, chacun son goût, et si le cœur vous en dit…

— Je vous en prie, Monsieur Prosper !… Un éclair du couteau, une rapide torsion du poignet qui tenait la fourchette, et Madame la Principale fut servie.

— Oh ! Madame la Principale, dit Hortense qui ne pouvait se résigner à voir un morceau si vulgaire dans l’assiette de son invitée, vous prendrez tout de même bien un blanc d’aile !…

Hortense n’avait certainement mis aucune malice dans ses paroles. Quelle ne fut donc pas sa consternation quand, au lieu du sourire d’assentiment qu’elle espérait, elle vit Madame la Principale, au moment de porter la fourchette dans la carcasse de la bête, qui pâlissait, tressautait, puis se penchait pour examiner de plus près on ne savait quoi et qui, enfin, jetant sa serviette et se levant de table, — avec quelle expression de colère, de mépris, de dignité offensée, Seigneur ! — déclarait dans le silence angoissé de l’assistance :

— Jamais je ne toucherai à cette bête-là, jamais !… Allons-nous-en, Monsieur le Principal !

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Prosper, ahuri.

— Oui, qu’est-ce qui te prend ? dit M. Lefur, non moins interloqué.

— Ce qu’il y a ? Ce qui me prend ?… Il y a, Monsieur Lefur, que cette prétendue bernache est mon oie, notre oie, le jars que nous cherchons partout depuis hier !…

— Tu es folle ! dit M. Lefur.

— Ah ! je suis folle ?… Eh bien ! voyez ce signe. Monsieur Lefur… Il n’est plus très apparent, sans doute. Tel qu’il est, il me suffit. Mais, si vous gardez personnellement le moindre doute, interrogez Madame Manégol : c’est elle qui l’a tracé sur le dos du jars, pour le distinguer des autres mâles de la couvée… Libre à vous, Monsieur Lefur, de prendre votre part d’une oie volée… Quant à moi, je ne resterai pas une seconde de plus dans cette maison.

— Vous avez entendu, Monsieur ? dit le principal à Prosper. Qu’avez-vous à répondre pour votre défense ?

— Réponds, je t’en supplie, gémit Hortense… Explique-toi, de grâce !

— C’est Bobinet, bredouilla Prosper… C’est ce coquin de Bobinet…

— L’élève Bobinet, de la classe de 4e classique ?

— Et quel autre voulez-vous que ce soit ?

— Je l’ignore. Monsieur, dit sévèrement le principal en se levant de table à son tour… En tout cas, Madame Lefur a raison : le souci de notre dignité ne nous permet pas de rester une seconde de plus dans cette maison. Adieu, Monsieur… Je rentre au Collège adresser mon rapport sur cette scandaleuse affaire à M. l’Inspecteur d’Académie… C’est lui qui prononcera en dernier ressort.

La malheureuse Hortense, pour cacher sa honte, s’était réfugiée dans la cuisine. Effondrée sur une chaise entre les mains de Jacqueline, elle n’eut pas la force de se traîner aux genoux des Lefur et de les conjurer de reprendre leur place à table.

Peut-être aussi pressentait-elle l’inutilité de toute tentative de ce genre. Les membres dispersés de l’oie gisaient encore dans les assiettes et dans le plat ; Prosper lui-même n’avait pas eu le temps d’attaquer la cuisse déposée devant lui. Il vint à l’idée d’Hortense de rassembler tous ces morceaux et de les faire porter aux Lefur par Jacqueline : cette restitution atténuerait peut-être leur juste indignation… Elle rentra dans la salle dévastée par le départ de ses hôtes. Hélas ! Prosper, à peine remis de son alerte, n’avait pu résister aux sollicitations de sa gloutonnerie ; sur les ruines de son honneur universitaire, comme Marius sur les ruines de Carthage, il ne pleurait pas : il bâfrait. Et la moitié d’une bouteille de chambertin lui avait déjà rendu son habituelle sérénité philosophique. La fourchette au poing, sur l’air de la Mère Godichon, il chantait :

Nunc vino pellite curas ;
Cras ingens iterabimur œquor

Œquor n’était pas ici une simple image, et c’était bien sur une mer agitée et féconde en tempêtes qu’était embarqué Prosper. À l’issue de sa classe du lundi soir, Kermaho vint lui dire que M. l’Inspecteur d’Académie l’attendait dans le cabinet de M. le Principal. Nous fûmes invités par la même occasion à nous tenir aux ordres de M. l’Inspecteur.

L’horizon décidément se gâtait. Dans le cabinet où fut introduit Prosper, M. l’Inspecteur prenait des notes, posait de brèves questions et, de temps à autre, consultait M. Lefur qui assistait à l’enquête. Cet inspecteur était homme d’esprit, mais il était aussi fonctionnaire et savait ce qu’un fonctionnaire doit à la gravité de ses fonctions. C’est pourquoi, bien que l’affaire lui semblât beaucoup plus bouffonne que tragique, il ne laissait rien paraître de ses sentiments et tâchait de se composer un masque de solennité qui trompât l’assistance.

Il y réussit assez bien pour commencer. Prosper, mis en demeure de s’expliquer, rejeta tous les torts sur Bobinet. Rosalie comparut ensuite, fit trois signes de croix et fondit en larmes dans son tablier. On n’en put tirer davantage et il fallut la renvoyer à ses fourneaux. Introduits à notre tour devant M. l’Inspecteur, nous déposâmes de manière à ne pas charger notre camarade, tout en dégageant de notre mieux l’excellent Prosper.

Il ne restait plus à entendre que Bobinet. Le coquin n’avait pas remis les pieds au collège depuis la classe du samedi soir. Cette absence même était un aveu, pour le moins une présomption de culpabilité. Et cependant, prévenu sans doute par le rapport du principal et l’attitude légèrement ambiguë de Prosper, on eût dit que M. l’Inspecteur opinait intérieurement dans le sens de l’administration et n’était pas loin de considérer notre malheureux maître pour le complice de Bobinet, sinon pour l’instigateur même de son larcin.

Ce fut donc une minute émouvante que celle où le chenapan, sur le coup de cinq heures du soir, fit son entrée aux chandelles dans le cabinet de M. le Principal transformé pour la circonstance en cabinet de juge d’instruction. D’où sortait-il ? Kermaho, qui avait été le relancer chez ses parents, ne l’y avait pas trouvé. Il était sale, couvert de boue, comme s’il s’était vautré sur le sol pour faire le guet dans quelque prairie. Les béquilles de Prosper frémirent à ses côtés quand il entra et la présence de M. l’Inspecteur les empêcha seule, j’imagine, de courir sus au bandit qui leur valait le déshonneur public de cette comparution.

— Approchez, jeune Bobinet, dit M. l’Inspecteur, et tirez votre casquette.

— Hi ! hi ! hi ! gémit Bobinet.

— Bobinet, vous êtes accusé d’avoir lapidé un jars samedi soir dans la cour de récréation du collège. Est-ce vrai ?

— Hi ! hi ! hi ! Oui, M’sieur l’Inspecteur.

— Ce jars, vous l’avez porté ensuite à M. Lespérut, ici présent, lequel, sans s’informer de la provenance de l’animal, le mit dans sa serviette.

— Pardon ! voulut expliquer Prosper, Bobinet m’avait affirmé que c’était une bernache.

— Vous aurez la parole tout à l’heure, Monsieur Lespérut… Reconnaissez-vous les faits qui précèdent, jeune Bobinet ?

— Oui, M’sieur l’Inspecteur. Hi ! hi ! hi !

— Parfait ! Eh bien, voyons, mon jeune ami, puisque vous êtes entré si aisément dans la voie des aveux, dont nous vous tiendrons certainement compte, ne voulez-vous point aller jusqu’au bout et convenir que ce jars, qui se promenait dans la cour de récréation, c’était vous qui lui aviez ouvert la porte… oh ! pour faire une farce, bien entendu… Oui, n’est-ce pas ? Vous l’aviez aidé à sortir du poulailler… Vous aviez peut-être même forcé les clôtures… Cela s’appelle, je crois, une effraction… Mais que le mot ne vous épouvante pas : nous sommes ici tout disposés à l’indulgence… au moins en ce qui vous concerne et attendu votre jeune âge… Qui sait ? Peut-être n’avez-vous fait, comme dit le rapport de M. le Principal, qu’obéir à une suggestion étrangère… une suggestion d’autant plus impérieuse qu’elle émanait d’une personne à qui vous deviez, par définition, le respect et l’obéissance…

— Comment ! Monsieur l’Inspecteur, s’écria Prosper, M. le Principal ose prétendre que c’est moi qui ai poussé Bobinet à voler son oie ?

— Je vous ai déjà prié de ne pas m’interrompre, Monsieur Lespérut, dit M. l’Inspecteur… Et, se tournant vers Bobinet : Allez, mon jeune ami, racontez-moi tout, comme à votre confesseur et à votre père.

— C’est cela, Bobinet, dit Prosper effondré, tape sur ton professeur ! Vas-y, brigand ! Venge-toi de ses retenues et de son « rond ».

Ce cri de désespoir avait-il ému le drôle ? Sa casquette entre les mains, qu’il roulait par manière de contenance, il hésitait, semblait se tâter.

— Eh bien ? dit M. l’Inspecteur.

— Hi ! hi ! hi ! geignit Bobinet.

— Oui, je comprends qu’il vous en coûte d’accuser un de vos maîtres. Mais le rapport de M. le Principal est formel : il met personnellement en cause M. Lespérut. La vérité avant tout, et vous savez le proverbe : Amicus Plato

— Hi ! hi ! hi ! reprit de plus belle Bobinet en s’enfouissant la figure dans sa peau de lapin,

— Nous n’en sortirons pas, dit M. l’Inspecteur… Voyons, mon jeune ami, je vous en conjure, un petit effort ! Tenez ! Je vais vous aider, vous remettre sur la voie… Le poulailler, vous le savez, est au fond de la cour d’honneur, près de la cuisine, à gauche. — Hi ! hi ! hi ! Oui, M’sieur l’Inspecteur !

— Vous le connaissez parfaitement. Vous avez passé encore devant tout à l’heure.

— Oui, M’sieur l’Inspecteur. Hi ! hi ! hi !

— Eh bien, c’est dans ce poulailler qu’était l’oie de M. le Principal.

— Hi ! hi ! hi ! Elle y est toujours, dit Bobinet,

— Hein ? s’écria M. Lefur.

— Que voulez-vous dire ? interrogea M. l’Inspecteur. Vous n’avez probablement pas compris mes paroles : c’est dans ce poulailler, je le répète, qu’était l’oie de M. le Principal.

— Oui, M’sieur l’Inspecteur. Hi ! hi ! hi !

— Bon ! Elle n’en est pas sortie toute seule, je pense ?

— P’t-être bien qu’si, M’sieur l’Inspecteur. Hi ! hi ! hi !

— Comment ! Peut-être bien que si ?

— Je veux dire qu’elle est p’t-être sortie, hi ! hi ! hi ! comme elle est rentrée…

— Où ça, rentrée ?

— Hi ! hi ! hi !… Dans le poulailler… Par le trou du treillage, comme tout à l’heure. Hi ! hi ! hi !

Cette fois, M. l’Inspecteur eut toutes les peines du monde à conserver sa gravité.

— L’oie est rentrée tout à l’heure dans le poulailler ?… Mais puisque vous venez de reconnaître que vous l’avez tuée samedi d’un coup de fronde !

— Hi ! hi ! hi ! La bernache, M’sieur l’Inspecteur, pas l’oie.

— Eh ! vous voyez bien qu’il y tient, à sa bernache ! s’écria triomphalement Prosper.

— Le mâle de la bernache et le mâle de l’oie domestique s’appellent également des jars… C’est sur cette homonymie que joue le drôle, glissa M. Lefur à l’Inspecteur.

— Ma foi, Monsieur le Principal, repartit M. l’Inspecteur, qui ne se sentait plus la force de continuer un pareil interrogatoire, je donne ma langue aux chats et je commence à soupçonner quelque imbroglio dans tout ceci. Peut-être serait-il bon de retourner au poulailler.

— Croyez-vous ? Hum ! Je connais mon Bobinet et j’ai plutôt idée qu’il cherche à nous faire prendre le change… ou que les intimidations de M. Lespérut ont produit leur effet.

— Il en coûte peu de se renseigner, dit M. l’Inspecteur.

— Soit, dit obséquieusement M. Lefur, qui se leva pour appeler Rosalie.

Mais il n’était pas à la porte qu’un grand tumulte emplit le corridor. Madame Lefur et Rosalie accouraient à grand fracas et, parmi les « Mon Dieu ! et les « Jésus ! si c’est possible ! » de Madame la Principale, on distinguait le fausset aigu de la servante déchirant l’air de son éternel refrain :

— L’est sorcier ! L’est sorcier ! Y a pas !…

M. le Principal recula, troublé par cette invasion subite des deux femmes et n’en démêlant pas la raison. Pourtant, au poing de Rosalie, un grand corps blanc et gris se débattait, sifflait, jappait, faisait le diable à quatre.

— Le jars ! émirent en même temps les trois voix stupéfaites de M. l’Inspecteur, de M. le Principal et de Prosper.

— Il n’y a pas de doute possible, confirma Madame Lefur qui entrait derrière Rosalie… C’est bien lui, mon ami… Nous l’avons pesé : il a encore gagné pendant son absence : treize livres un quart ! C’est même ce qui explique que l’on ne lui voit plus très bien la petite marque sur ce que vous savez…

— Saperlipopette ! murmura le principal. Qu’est-ce que va penser M. l’Inspecteur ?

— Hum ! fit M, l’Inspecteur, qui avait entendu. En effet, mon cher Principal, vous avez agi avec quelque… précipitation en l’occurrence… Il eût été prudent d’attendre vingt-quatre heures avant de rédiger votre rapport… Que diable ! Une oie peut bien s’offrir de temps à autre un petit tour de promenade sans qu’on accuse un membre de l’Université de l’avoir détournée de ses devoirs… Mais j’ai aussi ma part de responsabilité dans l’affaire… J’aurais dû montrer plus de circonspection, songer que dans le corps professoral les défaillances sont rares… En somme, nous avons affreusement calomnié le jeune Bobinet… et ce cher, ce digne, cet excellent M. Lespérut… Nous vous devons, Monsieur Lespérut, une réparation éclatante…

— Monsieur l’Inspecteur ! dit Prosper en s’inclinant.

— Vous la recevrez au 1er janvier prochain, Monsieur Lespérut. Ce sera ma façon à moi de vous présenter mes excuses… Quant à vous, Monsieur le Principal, je ne vois qu’un moyen de vous tirer correctement de ce pas de clerc : c’est d’inviter, séance tenante, M. et Madame Lespérut — et parbleu ! l’élève Bobinet aussi : il a bien mérité ce petit dédommagement — à venir tâter en votre compagnie de cette oie, de ce jars ou de cette bernache, comme il vous plaira de l’appeler, qui me paraît fort à point pour recevoir les honneurs de la broche… Je m’invite moi-même sans façon, Monsieur le Principal… J’allais justement partir en tournée quand j’ai reçu votre rapport… Je profiterai de ma présence ici pour visiter les classes de MM. les Professeurs… Donc, à midi demain, si vous n’y voyez pas d’inconvénient…

— Comment donc, Monsieur l’Inspecteur, trop heureux !


 


Et c’est ainsi que Bobinet eut l’honneur insigne et qu’aucun élève n’avait connu jusque-là de s’asseoir à la table de M. le Principal, entre Madame Lefur et M. l’Inspecteur. Prosper reçut les palmes académiques au 1er janvier suivant : cette distinction n’était pas encore prodiguée à tout venant et les boutonnières professorales qu’elle fleurissait comptaient de longs états de service.

Cependant, le soir même où se passait la scène que nous venons de raconter, Madame Manégol, en dénombrant ses ouailles qui revenaient des champs, constata qu’il lui manquait un jars. L’événement, je m’empresse de le dire, ne l’étonna pas outre mesure : il rôdait force renards à cette époque autour des poulaillers de Kerguignou — sans parler, quand l’occasion s’en présentait, du renard à deux pattes qui avait nom Bobinet.



  1. Expression bretonne équivalant à « donner son compte ».