L’Âme bretonne série 4/Joseph Bédier du Ménézouarn

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Édouard Champion (série 4 (1924)p. 253-257).

JOSEPH BÉDIER DU MÉNÉZOUARN

( À PROPOS DE SA RÉCEPTION À l’ACADÉMIE FRANÇAISE)




Sans doute nous ne sommes plus au temps où, pour excuser l’Académie française, qui avait appelé à elle l’abbé Gallois, Fontenelle devait expliquer au public qu’aucun des statuts de l’illustre Compagnie ne lui interdit de recevoir « l’érudition qui n’est pas barbare » sur le même pied que l’éloquence et la poésie. Les plus grands de nos érudits, un Fauriel, un Littré, un Gaston Paris, un Bréal furent des lettrés de la plus haute distinction. Et c’est aujourd’hui le cas d’un Joseph Bédier. Il y avait tout de même jusqu’ici, à chaque élection de ce genre, un petit mouvement de surprise dans le public : le moindre vaudevilliste lui est assurément plus sympathique et est, en tout état de cause, beaucoup mieux connu de lui que les plus fameux de nos érudits. Mais pour Joseph Bédier, rien de pareil, et les cent et quelques éditions de son Tristan en faisaient presque l’égal de l’auteur de Phi-Phi.

Cependant, et puisque on veut que cette réception de M. Bédier soit un signe de renouveau celtique, comment ne pas s’étonner un peu que, dans son très beau discours de réception, le nouvel académicien, qui a si bien parlé de son pays d’origine, « noble entre les nobles terres de douce France », la « petite île Bourbon », n’ait pas trouvé un mot de souvenir pour une patrie plus lointaine dans le temps, sinon dans l’espace, à qui, comme Leconte de Lisle, il est pour le moins aussi redevable qu’à la « perle de l’Océan Indien » et qui s’appelle la Bretagne ?

J’ai d’autant plus le droit de m’en affliger que M. Bédier, le jour même de son élection, me fit le grand honneur de me venir voir et, ne m’ayant point trouvé, me laissa sa carte — une carte que je conserve précieusement et où étaient griffonnés quelques mots qu’il avait tenu à signer « pour la première fois « , me disait-il, de son nom complet : « Joseph Bédier du Ménézouarn ».

Rien ne pouvait plus flatter mon amour-propre de Breton. Qui dit Ménézouarn (colline de fer), dit Breton jusqu’à la moelle, et je m’applaudissais déjà, pour ma petite patrie, du nouveau lustre que ce relèvement de titre allait faire rejaillir sur elle. Je savais vaguement jusque-là que M. Bédier appartenait à une vieille famille vannetaise, dont le chef, compromis dans la conspiration de Pontcallec, sous le Régent, avait cru prudent de passer aux îles pour déjouer les recherches de ce terrible colonel de Mianne que la Chambre royale de Nantes avait lancé aux trousses des conjurés. Néanmoins, le nom de Bédier ne figure pas dans les listes, d’ailleurs très incomplètes, qui furent remises au colonel ; mais il est probable qu’on l’eût trouvé au bas de l’acte d’association qui fut signé à Lanvaux entre les conjurés et qui comprenait 5 ou 600 noms de gentilshommes des quatre évêchés. Petits hobereaux pour la plupart. La grande noblesse, prudemment, les Rohan, les La Trémouille, etc., s’était tenue à l’écart du mouvement. Un collègue de M. Bédier au Collège de France, et le plus savant homme de Bretagne, mon éminent ami M. Joseph Loth, a retrouvé, près de Guéméné, je crois, la terre de Ménézouarn. Aucun doute, désormais, et c’est là, autant qu’à Bourbon, j’imagine, qu’il faut chercher le secret de certaines attitudes du nouvel académicien et, plus spécialement, de son amour presque filial pour les légendes arthuriennes. Ménézouarn est si voisin de Brocéliande !

J’entends bien que ce Joseph Loth, qui a su si promptement dénicher le terroir perdu de Ménézouarn, est aussi le même homme qui conteste à la Bretagne l’honneur d’avoir servi de cadre à la mélancolique histoire de Tristan et d’Yseult : c’est la Cornouaille britannique qui aurait seule le droit, à l’en croire, de revendiquer cet honneur. Il importe assez peu, et M. Loth ne conteste pas tout au moins que les fictions arthuriennes soient issues de la collaboration intime du génie armoricain et du génie gallois.

Mais il y a une difficulté plus grande à mon gré. Comment concevoir qu’une aventure comme celle de Tristan et d’Yseult soit sortie d’un cerveau breton ? Quand le prude Vivès, dans son Institution de la femme chrétienne, si diligemment traduite par notre Pierre de Changy, mettait en garde les maris et les pères du seizième siècle contre ces livres « pleins de lasciveté et pestiférés, attirants à vice, comme Lancelot du Lac, Tristan, Merlin, etc. », il ne faisait que constater au demeurant ce paradoxe en apparence inexplicable d’un peuple dont l’extrême sévérité de mœurs, la pudeur presque farouche, ont passé en proverbe de très bonne heure et dont la littérature est en même temps la première qui établit et fit triompher dans tout l’Occident le prétendu dogme de la fatalité de la passion, excuse de l’adultère qu’elle parait des couleurs les plus séduisantes. Mais il faudrait savoir d’abord si ces couleurs se trouvaient dans les originaux bretons et si elles n’ont pas été ajoutées précisément par les adaptateurs étrangers. Je le croirais volontiers et que les auteurs bretons, enclins par tempérament (car nulle race, après la musulmane et la slave, n’est plus fataliste que la race bretonne) à restreindre en toutes choses la part de la responsabilité humaine, ne péchèrent que par un excès de complaisance envers les malheureux amants, plus victimes que coupables, dont la volonté, à les entendre, demeurait aussi étrangère aux égarements de leurs sens qu’elle est absente des égarements de la raison.

M. Bédier a, lui aussi, marqué quelque étonnement que des Celtes aient pu « inventer » la légende de Tristan et d’Yseult, mais son étonnement vient surtout de ce que le conflit douloureux de l’amour et de la loi fait tout le fond de la légende, alors que, dans l’ancienne législation celtique, le mariage était révocable à la volonté des parties. « Peut-elle (cette légende), dit-il, avoir été conçue par un peuple qui a considéré le mariage comme le plus soluble des liens ? » Il y aurait là contradiction et presque incompatibilité, en effet. Mais M. Loth, cette fois encore, a mis les choses au point, et il ne paraît pas que l’union libre ait été un article du code d’Hoël-Da, qui est le Solon des Gallois. La contradiction n’était qu’apparente.

Mais elle montre à quels embarras on se heurte de tous côtés. Il n’est plus de mode sans doute, depuis Michel Bréal, de voir dans l’Iliade et l’Odyssée des œuvres anonymes, filles de la route et du hasard, mais il demeure qu’à passer par tant de bouches et des rhapsodes, qui y introduisaient leurs variantes personnelles, aux diascévastes et aux diorthontes, qui les arrangèrent et les polirent, elles ont dû subir bien des altérations et des interpolations avant de se fixer par l’écriture dans le texte des Pisistratides. Et qui sait, en définitive, comment se forment les grands mythes humains ? Ils sont autant, et davantage peut-être, l’œuvre de la foule, des siècles, qui y ajoutent ou y retranchent, que des matrices individuelles qui les ont engendrés pour la première fois à la lumière. Ce sont des créations continues, si ce ne sont pas des phénomènes de génération spontanée. Et c’est pourquoi un comte de Tressan, au XVIIIe siècle, et, avec autrement de génie, un Tennyson, un Wagner, un Bédier, de nos jours, peuvent reprendre les vieilles légendes arthuriennes : leur éternelle jeunesse, leur merveilleuse plasticité font qu’elles s’adaptent à tous les temps et trouvent immédiatement un écho dans les âmes.