L’Âme bretonne série 4/La mer

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Édouard Champion (série 4 (1924)p. 369-377).

LA MER[1]



C’est le titre de l’anthologie maritime de M. Americo Bertuccioli et, s’il y a une chose qui étonne, c’est que ce livre soit le premier en date de son espèce. Mais le fait est qu’avant M. Bertuccioli et en un temps où tout est prétexte à anthologies, chrestomathies, miscellanées, spicilèges et florilèges, personne n’avait encore songé à recueillir les plus belles pages écrites sur la mer par des écrivains français. Et, quand un auteur y songe d’aventure, cet auteur est un Italien et son livre paraît à Milan. D’où l’on serait tenté d’inférer que les choses n’ont point changé en France depuis le maréchal de Vielleville qui disait qu’on aurait beau s’évertuer, rien n’y ferait et que ce n’est pas le fait des Français que la marine, mais un bon cheval, une jolie fille et un mousqueton.

Entre le maréchal et nous il y a eu pourtant Richelieu, Colbert, Sartines, Castries — et tout le romantisme. À deux périodes de son histoire, sous Louis XIV jusqu’à la Hogue, sous Louis XVI jusqu’aux Saintes, la France tient nettement en échec la Hollande, les Impériaux et l’Angleterre et, même après ces défaites, compensées d’ailleurs par des rencontres heureuses sur d’autres mers, sa marine n’est pas abattue et peut mettre en ligne à la veille de la Révolution 71 vaisseaux, 64 frégates, 45 corvettes, 32 flûtes ou gabares, « soit, dit Oscar Havard[2], un ensemble de 212 unités navales pourvues de tous les perfectionnements que comporte alors la science nautique » et montées par 80.000 officiers, matelots et soldats. Chiffres si impressionnants que Pitt, nouveau Jérémie, voit déjà la ruine de son pays consommée et se couvre la tête de cendre : « La gloire de l’Angleterre est passée, lamente-t-il. Hier elle faisait la loi aux autres ; aujourd’hui elle doit la subir ! »

Il ne fallut pas moins d’Aboukir et de Trafalgar pour calmer ces transes nullement injustifiées et qui faillirent renaître sous la Restauration, quand les Portai, les Hyde de Neuville et les d’Haussez eurent refait à la France une marine. Et c’était l’époque précisément où la mer rentrait dans notre littérature avec le romantisme. Car ce fut vraiment une « rentrée ». Au temps de Chrétien de Troyes et de Bérould, comme au temps de Chateaubriand, qui dira qu’elle fait le fond du tableau de presque toute son œuvre, la mer aussi faisait le fond du tableau de presque toute l’épopée arthurienne, quand elle n’en occupait pas le premier plan. Mais la Renaissance était venue, puis l’âge classique. L’homme « en soi » avait seul préoccupé les écrivains. La nature s’était de plus en plus estompée, la mer particulièrement. Comme en ces jours d’équinoxe où, sur nos grèves du Nord, elle semble reculer jusqu’aux confins du cercle visuel et s’enfoncer sous l’horizon, elle avait, depuis Maynard, à peu près disparu de l’horizon littéraire. Si le sentiment de l’infini continue de travailler certains hommes comme Pascal, leur angoisse métaphysique se nourrit exclusivement de la contemplation des espaces célestes. Me de Sévigné elle-même n’a vraiment aimé et senti que les bois, qu’elle interprète d’ailleurs en femme de son temps façonnée par d’Urfé et les pastorales italiennes ; pour la mer, c’est à peine si elle trouve une épithète. Encore est-ce une épithète de pure convention. Et il en est ainsi jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, où la mer reprend sa montée et où l’on recommence à distinguer sa raie blanche dans les livres du prince de Ligne et de Bernardin de Saint-Pierre. Mais son grand mascaret mélancolique ne s’est réellement déclaré qu’avec Chateaubriand, fils de ces eaux bretonnes, qui, suivant l’expression d’Alfred Michiels, semblent chanter une éternelle messe des morts.

Il est parfaitement oiseux sans doute de rechercher si c’est la contemplation de la mer qui a éveillé chez l’homme le sentiment de l’infini ou si c’est l’homme qui a trouvé dans la mer une image de l’infini dont il était tourmenté. De toute manière, selon Marie Léneru, si dure aux dernières pages de son Journal pour la mer, — au point, l’ingrate, de lui préférer la montagne et la forêt, — l’homme s’est trompé : la mer « est une plaine : c’est mathématiquement le minimum de l’horizon (???) et sa courbure rappelle que la planète ne s’étend qu’en tombant et se pelotonnant en boule, etc., etc… » Pour rencontrer un jugement plus sévère, il faut remonter jusqu’à l’Apocalypse de Jean, aux yeux de qui la mer est une annulation, une stérilisation d’une partie de la terre, un reste du chaos primitif, ce qui explique que, peignant la félicité universelle qui suivra le jugement dernier, le vieux solitaire de Pathmos ait soin de préciser que, sur la terre de promission qui remplacera cette vallée de larmes, « il n’y aura plus de mer ».

Je ne m’en consolerai pas quant à moi. Et j’entends bien que les romantiques, avec qui la mer est rentrée en grâce, s’ils admirent et s’ils aiment la mer en qui ils se retrouvent et qui flatte leur incommensurable vanité, la voient cependant sous des couleurs assez sombres. Ce n’est plus la mer au sourire innombrable du vieux rhapsode, la mer hellénique dont se souviendra André Chénier. Et l’on peut estimer aussi, pour ne pas donner tout à fait tort à Marie Lenéru, que Pascal prenait dans la contemplation des espaces célestes une idée de l’infini beaucoup plus exacte qu’un Chateaubriand au spectacle des flots bretons. Mais Chateaubriand est un Celte, et le romantisme, considéré d’un certain angle, n’est qu’un retour à la tradition celtique sinon la plus ancienne, du moins la mieux établie.

Car il est possible que les Celtes n’aient pas toujours été ce qu’ils sont aujourd’hui et qu’avant que les invasions barbares ne les eussent refoulés aux extrémités de la chrétienté et fait d’eux ce peuple de crépuscule dont parle Yeats — the celtic twilight —, ils n’aient pas beaucoup différé de leurs cousins de Grèce et d’Italie. Mais enfin, aux IVe et Ve siècles, l’œuvre d’éviction est à peu près accomplie : à l’écart des autres peuples, bannie du banquet de la fraternité humaine et repliée sur elle-même, ce qui reste de l’immense famille celtique qui couvrit autrefois l’Europe et une partie de l’Asie se terre aux confins du monde sur des caps d’où son rêve ne trouve plus à s’évader que vers la mer brumeuse qui lui fait tout son horizon. La mer ! Le Celte va vivre désormais sous son obsession perpétuelle ; il y promènera pendant des siècles ses imrans fabuleux à la recherche d’une terre de promission. Notre littérature, toute latine de fond et de forme, amoureuse des lignes nettes et plaçant la perfection dans le délimité et le fini, ignore longtemps ce parent pauvre qui, sur son bout de roc solitaire, ne se plaît que dans les jeux du clair-obscur et de l’indéterminé. Cependant, au moyen-âge, des landes et de la grève bretonne lui arrivent les soupirs étouffés de Tristan et d’Yseult, l’écho mélancolique du cor d’Artur, la voix mouillée des cloches d’Ys, et elle prête un moment l’oreille à cette mélodie frissonnante qui semble avoir traversé les couches d’un océan mystérieux.

Peut-être, sans la Renaissance et l’éblouissement que lui causa la révélation des trésors de l’antiquité, la littérature française fût-elle revenue trois cents ans plus tôt à ses origines celtiques. Athènes et Rome couvrirent l’appel de la sirène : Tristan, Yseult, Artur, le roi Marc, Gradlon-Meur reprirent sous les brumes de la mer occidentale leur sommeil enchanté. On croyait qu’ils ne l’interrompraient plus. Mais, en Bretagne, les morts ne sont jamais tout à fait morts. Ils sont sujets du moins à de brusques résurrections. Et ce fut le cas des héros celtes. Tout le vague, l’inquiétude sans cause dont nous souffrons aujourd’hui encore vient de ces lointains ancêtres que les bouleversements de la Révolution et de l’Empire allaient faire remonter à la surface de notre conscience. Ils y reparurent avec Chateaubriand, sous d’autres noms, mais avec la même sensibilité, la même imagination rêveuse, la même nostalgie incurable, sur le même fond de mer agitée, changeante et triste, symbole des orages de leur âme.

Et désormais, presque sans défaillance, c’est cette conception de la mer qui va s’imposer à tous les contemporains, même à un Renan, si peu romantique pourtant à certains égards : « Je suis né… au bord d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil, etc. » ; même à un Baudelaire, qui n’avait pas l’excuse d’être né en Bretagne comme Renan et qui parlait de la mer étincelante des tropiques comme il eût parlé de la mer cimmérienne :

 
Homme libre, toujours tu chériras la mer…
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets…
……………vous aimez le carnage et la mort… ;


même à un Loti, le poète par excellence de la mer, qui en a dit tous les aspects, capté toutes les nuances, enregistré toutes les gammes, et dont la première impression devant elle fut « une tristesse sans nom, une impression de solitude désolée, d’abandon, d’exil… »

Un seul écrivain peut-être — si l’on met à part Frédéric Mistral[3] — échappa chez nous au sortilège et retrouva devant la mer l’âme hellénique et souriante d’André Chénier :

 
Le divin Océan avait quitté ses grèves…
O caps voluptueux, qui courez mollement
Vous plonger tout du long dans l’humide élément…


Ces vers sont de Maurice de Guérin et ils ont été écrits en 1833 à quelques lieues de Saint-Malo. On ne peut pas être plus loin — ni plus près à la fois de Chateaubriand. Mais le fait est que, débarqué en romantique au Val de l’Arguenon, Guérin se rembarqua complètement guéri, tant fut forte l’émotion qu’il reçut de la mer bretonne, de son équilibre, de son rythme, de tout ce qu’il sentait d’organisé jusque dans les frénésies[4] ; elle souleva pour lui un pan du voile qui recouvre la figure de Cybèle, et il réalisa par elle, portion du grand Tout, sang des artères du monde, l’idée du grand être universel. Sur ce panthéisme de Guérin, rançon de sa conversion à l’ordre classique, il est loisible, recommandable même, d’élever les plus expresses réserves. Mais quel démenti à l’observation de Marie Lenéru écrivant dans son Journal que « l’absence de végétaux et le trop grand jour de la mer donnent de la sécheresse intérieure » ! On ne s’en douterait pas à lire le Centaure et la Bachante. On ne s’en douterait pas à lire Marie Lenéru elle-même qui aimait tant son Trez-hir, surtout à l’automne — cet automne de la mer qui n’est pas rouge, mais blanc, comme si la lumière y arrivait tout aiguisée des pôles :

« Les promenades sur la plage, à huit heures, c’est exquis, bleu, rayonnant, les côtes à belles arêtes vives et tout autour des nuages d’horizon, les nuages en rangs de perles qui sont éternellement les nuages de beau temps sur la mer… J’aime cette promenade du matin sur l’énorme plage déserte, sur le sable dur et brun comme un tapis de caoutchouc, avec l’arrivée majestueuse des grandes vagues roulées comme des tuyaux d’orgue, intactes sur un front de vingt mètres, la retombée étincelante, puis neigeuse, la grande salutation des lames ».

Est-ce assez beau ! Et ceci encore sur un lendemain de tempête :

« La mer, hier, était défigurée. Elle crachait de l’écume par toute cette énorme mâchoire qui vient mordre dans notre baie… Un cirque de lave. On aurait dit, sur toutes ces plages, que des lèvres se soulevaient et montraient les dents à l’Infini. »

L’Infini… ne vous hâtez pas de triompher. L’Infini (relisez la phrase), c’est ici le ciel, comme chez Pascal, non la mer. Et, après tout, c’est logique : cette Marie Lenéru, Bretonne de hasard, née par aventure à Brest, coupée brusquement du monde auditif à quinze ans, menacée par surcroît de cécité, elle vit repliée sur elle-même ; elle est plus près de Pascal que de Chateaubriand…

On aime à suivre, dans l’excellent choix d’extraits que nous présente M. Bertuccioli, familier de longue date avec notre littérature, ces fluctuations de la pensée française à l’endroit de la mer et les interprétations diverses qu’elle en a données depuis Buffon. Si l’auteur n’est pas remonté plus haut que cet écrivain, c’est qu’apparemment il ne l’a pas pu[5]. La mer, encore une fois, ne tient presqu’aucune place dans l’œuvre de nos grands classiques : Buffon lui-même n’a vu la mer qu’en cosmographe. Et rien ne marque mieux que cette constatation l’antagonisme des deux formules classique et romantique : l’une qui isole l’homme de la nature et l’autre qui l’y absorbe, ce qui n’est peut-être pas beaucoup plus raisonnable, mais qui présente de grands avantages pour la composition d’un recueil comme celui-ci. Quelque monotonie cependant et un peu de fatigue chez le lecteur auraient pu résulter d’une trop grande abondance de textes uniquement consacrés à la description de la mer. M. Bertuccioli y a fort habilement paré en joignant aux paysages des récits d’aventures, des scènes de la vie de bord, des portraits de marins héroïques. La guerre actuelle lui fournissait sur ce point une matière de premier choix. Il n’a eu garde de la négliger. En même temps qu’au public son livre s’adresse en effet et d’abord aux élèves de l’Académie navale italienne où lui-même enseigne la littérature française. Et l’éducateur ne pouvait rester insensible à la vertu de certains caractères ou de certains exploits de ce temps…

Ainsi s’explique notamment qu’il ait fait à l’auteur de Dixmude l’honneur de lui demander une préface pour son recueil.



  1. Préface aux deux livres de M. Americo Bertuccioli, professeur à l’Académie navale italienne : la Mer et la Grande Bleue, recueils de morceaux choisis français sur la mer et la marine, Milan, Fratelli Trêves, édit.
  2. La Révolution dans nos ports de guerre : Toulon.
  3. Et, sans doute aussi, avant lui, parmi les poetœ minores, Joseph Autran, provençal comme l’auteur des Îles d’or.
  4. Voir plus haut : Au Val de l’Arguenon.
  5. Il y avait bien à la rigueur les romans de Gomberville (nos premiers romans maritimes), la merveilleuse et désopilante scène de la tempête dans le Pantagruel de Rabelais et de brefs passages de Villehardouin et de Joinville dans l’Histoire de la conquête de Constantinople et dans les Mémoires, mais c’est l’homme plus que la mer qu’évoquent ces auteurs et le titre même du chapitre de Rabelais est : « Quelle contenance eurent Panurge et frère Jean durant la tempeste. »