L’Éducation anglaise en France/Chapitre III

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Librairie Hachette (p. 31-56).

CHAPITRE iii

L’ÉCOLE MONGE À ETON

La conférence que l’on va lire contient le récit d’une petite expédition en Angleterre ingénieusement combinée et dont le succès a été complet. M. Godart ne pouvait mieux faire que d’emmener quelques-uns de ses élèves visiter les collèges anglais ; nulle explication ne vaut un voyage.

La conférence eut lieu le vendredi soir 15 juin à l’école Monge ; je la transcris ici telle quelle :

Mes amis,

J’ai accepté, je pourrais plutôt dire sollicité la mission de vous parler d’un des plus courts, mais des plus agréables voyages que j’aie jamais faits : celui qui m’a conduit aux vacances de la Pentecôte en Angleterre, en compagnie du directeur, de quelques professeurs et d’une douzaine d’élèves de cette école.

Dans le temps jadis, — celui qu’on appelle si volontiers le bon temps parce qu’il est loin et qu’on est sûr qu’il ne reviendra pas, — les grands voyageurs comme les grands conquérants avaient à leurs côtés un barde pour chanter leurs exploits ; leurs récits commençaient généralement par une description minutieuse des hommes et des choses, et par les péripéties du passage de quelque rivière ou de quelque bras de mer. Nous aussi, nous avons passé les mers, mais sur un steamer plus pratique que poétique, à l’endroit précis où le génie de l’homme percera bientôt sans doute un tunnel à la fois sous-terrain et sous-marin, à moins qu’il ne jette d’un rivage à l’autre un pont quasi-surnaturel dont le plan est déjà dressé. De cette traversée je ne vous dirai rien, ayant dormi à poings fermés pendant que, sur le pont au-dessus de ma tête, vos camarades donnaient un véritable bal et menaient grand tumulte. Mais ce qui mérite mention plus pour l’originalité que pour la majesté de la chose, c’est notre arrivée à destination dans deux fourgons de bagages.

En Angleterre, le lundi de la Pentecôte est grande fête ; tout chôme à Londres ; un match de cricket contribuait en plus à attirer la foule sur la ligne de Windsor ; les trains se succédaient à courts intervalles, mais tous étaient remplis et nous n’eûmes d’autre ressource que d’escalader les wagons de marchandises, où siégeait déjà un vaste aréopage de dames et de messieurs vêtus de flanelles multicolores ! Ajoutez que notre caravane criait la faim, ce qui d’ailleurs lui arriva plus d’une fois pendant le voyage ; faute de mieux elle avait consommé, en attendant le train, ces petites tablettes de chocolat qui viennent d’elles-mêmes s’offrir à vous en échange d’un penny déposé dans la machine qui les contient ; il s’en trouve de semblables dans toutes les gares anglaises, mais jamais, je crois, elles n’avaient joui d’un semblable succès.

Je vais vous donner un aperçu du paysage que nous avons eu sous les yeux pendant quarante-huit heures et dont le célèbre château de la reine d’Angleterre était le centre. Ce château, commencé par Édouard iii sur l’emplacement d’une forteresse élevée par Guillaume le Conquérant, est l’une des plus grandes résidences royales du monde ; de près il ne fait pas un grand effet ; le gros donjon ressemble à une boite à biscuits et l’ensemble rappelle ces constructions savantes qui ornent les devantures des confiseurs de province ; mais d’un peu loin il y a tant de crânerie dans la position du castel sur sa colline, avec la Tamise à ses pieds et la forêt de Windsor formant son manteau de cour, que le spectacle devient véritablement grandiose. (Projections.)

L’après-midi de lundi fut consacré à la visite du collège de Beaumont, situé dans la forêt, à deux lieues environ du château ; ce collège appartient aux Jésuites et, bien que le système n’y soit pas le même que dans les Public Schools, il diffère essentiellement du système français par la liberté qui est laissée aux élèves et par l’organisation des jeux. Le parc est admirable ; un match de cricket avait lieu entre les élèves et les anciens élèves ; un grand nombre de spectateurs animaient la vaste prairie entourée d’une ceinture d’arbres séculaires ; au fond se dressait le joli pavillon du Cricket-Club et autour de l’enceinte des mâts vénitiens portaient les drapeaux des camps adverses. — C’était un gai et joli spectacle ; j’ai appelé de mes vœux, en voyant cela, le jour où sur les pelouses du Bois de Boulogne un match semblable vous réunirait, mes amis, et où nos trois couleurs françaises, claquant joyeusement au-dessus de vos têtes, célébreraient une de ces victoires morales qui valent toutes les autres, l’acclimatation définitive sur notre sol d’une éducation virile et libre.

Je me hâte d’en arriver à la journée du mardi 22 mai qui, si je ne me trompe, marquera surtout dans les souvenirs de cette excursion, en même temps qu’elle aura des conséquences importantes pour l’avenir de votre école. Elle fut consacrée tout entière au collège d’Eton. (Projections.)

Eton n’est séparé de Windsor que par la Tamise ; cette proximité nous avait permis déjà, la veille au soir, d’aller jeter un coup d’œil sur l’ensemble des vieux bâtiments gothiques et sur les perspectives ombreuses du parc qui les entoure. J’avais en même temps réglé avec l’un des principaux professeurs du collège, l’aimable M. Mitchell, l’ordre du jour du lendemain ; nous devions venir à neuf heures et un quart pour assister au service à la chapelle. La chapelle d’Eton est un beau monument orné de vitraux et de boiseries remarquables ; on y entendit ce matin-là de bonne musique, mais je ne crois pas me tromper en affirmant que ce qui frappa davantage vos camarades, ce fut de voir plus de cinq cents collégiens sortir de l’édifice sans l’aide de cloches et de rangs et sans la moindre apparence de désordre ; pas un chuchotement, pas une gaminerie, la tenue la plus correcte… Ce n’était que le premier de leurs étonnements. Le headmaster (traduisez le directeur) nous promena ensuite dans le collège, dans la partie la plus ancienne où habitent les soixante-dix scholars ou internes ; les fixais de leur pension sont payés par une dotation faite jadis par Henri vi, et ces bourses s’obtiennent par un concours très difficile ; aussi l’honneur qui en résulte pour ceux qui le passent avec succès est-il grand ; et l’on voit beaucoup de familles riches faire concourir leurs enfants. Parmi eux, nous fîmes la connaissance du jeune Peel, le petit-fils de sir Robert Peel, le grand ministre, — et lui-même l’un des élèves les plus étonnamment doués et les plus instruits que l’on ait jamais vus à Eton. À part ces soixante-dix internes, tous les étoniens sont répartis chez les professeurs, qui en logent chacun de vingt-cinq à quarante.

Le headmaster tira d’une vieille armoire un chapeau tricorne ayant appartenu au plus célèbre de ses prédécesseurs, dont l’anecdote suivante suffira à vous peindre le caractère ; l’éducation anglaise n’était pas alors ce qu’elle est aujourd’hui et les relations entre maîtres et élèves manquaient souvent de cordialité. Il y eut un jour à je ne sais quel propos une révolte violente que le headmaster n’eut pas les moyens de dompter sur-le-champ ; il se laissa donc dicter des conditions, mais prit sa revanche le soir même ; quand tous les élèves furent rentrés dans leurs chambres, il les enferma à clef ; puis s’introduisant successivement dans chaque cellule armé d’un gros bâton, il les fustigea fortement, ce qui ne manqua pas de lui procurer une grande considération dans l’école. Ce temps est loin, et au contraire la caractéristique actuelle c’est l’absence de tout antagonisme, c’est la franche amitié, c’est une confiance réciproque.

Tandis que le gros de notre expédition parcourait les bibliothèques, les salons de lecture, les salles de billards, voire même la cuisine où rôtissaient des masses de viandes profondément imposantes, nous étions au nombre de cinq occupés à inscrire nos noms sur le registre de l’Eton Society, où nous avait conduits son président, lord Ampthill ; cette association, qui ne peut dépasser vingt-huit membres, est très ancienne ; chaque semaine on y discute quelque question politique, littéraire ou sociale ; les discours sont conservés dans de gros registres où la génération d’aujourd’hui retrouve la prose de M. Gladstone quand il était lui-même, il y a bien longtemps, élève d’Eton et membre de cette société d’élite. Le local est petit, mais très confortable ; trois jeunes gens s’y trouvaient réunis quand nous y sommes entrés : l’un d’entre eux faisait une version à l’aide d’un volumineux dictionnaire ; les deux autres lisaient les journaux du jour Je me souviens du sujet mis en discussion la semaine précédente : Dans l’état actuel de la civilisation, une nation victorieuse a-t-elle plus d’avantages à exiger du vaincu une indemnité de guerre qu’une cession de territoire ? En sortant de là, un d’entre vous me donna une preuve non équivoque de sa justesse de jugement par la réflexion qu’il me communiqua : « Comme tout cela, me dit-il, est peu enfantin ; ces enfants sont déjà des hommes. » Rien ne vaut décidément de voir par soi-même ; j’aurais eu beau répéter vingt fois cette vérité que vous ne l’eussiez pas acceptée ; je sais bien qu’il y a là quelque invraisemblance. Et oui, ces enfants sont des hommes ; on parle toujours de leurs muscles solides ; mais leur caractère l’est bien davantage et c’est ce que j’admire le plus dans ce système d’éducation Vous me permettrez de revenir tout à l’heure sur ce sujet-là.

Le déjeuner eut lieu chez d’aimables professeurs qui se partagèrent les invités ; nous étions huit à la table de M. Mitchell, dont la maison est importante et contient près de quarante élèves ; leurs chambres donnent sur des corridors qui forment un véritable dédale ; chaque chambre est petite, mais constitue un « chez soi » véritable ; des gravures, des panoplies et surtout des raquettes, des balles, parfois un casque et un fusil de volontaire, ou une paire d’avirons en miniature remportée comme prix dans quelque régate, apprennent d’un coup d’œil au visiteur quelles sont les occupations favorites de celui qui habite ce petit sanctuaire très personnel… À cette heure de l’après-midi, la plupart des chambres étaient vides : quelques élèves pourtant nous firent les honneurs des leurs, et un Écossais nous régala d’un petit air de cornemuse qui lui valut une ovation. — Dans le parc, sous les grands arbres, au bord de la rivière, sur les pelouses unies que la tondeuse, dans sa marche régulière, semble rayer de velours et de satin, on jouait au cricket… Mais la « great attraction » était sur la rivière elle-même, où se préparait une expédition nautique par les soins de lord Ampthill, qui joint à ses fonctions de président de l’Eton Society, celles plus importantes encore de capitaine des bateaux, captain of the boats. Les rameurs de bonne volonté étaient nombreux pour répondre à son appel, l’on s’arrachait aimablement les jeunes Frenchmen ; ceux-ci ont vu de leurs propres yeux comment on rame dans un outrigger à banc mobile, et je pense qu’ils se sont pris d’enthousiasme pour un sport que, pour ma part, je n’hésite pas à placer en tête de tous les autres. Je compte donc sur leurs récits pour répandre parmi vous un peu de cet enthousiasme… Personne, d’ailleurs, ne résista à l’entraînement, et nous descendîmes, M. Bedorez et moi, dans un canot dont M. Godart prit le gouvernail… Après tout, cela ne changeait rien à ses habitudes : n’est-il pas le pilote de cette grande embarcation qui s’appelle l’école Monge, et quel est le récif qu’il ne sache éviter de son coup de barre à la fois souple et vigoureux ?

Ce même soir, un dîner réunit à Windsor les collégiens anglais et français : des invitations, au nom du directeur de l’école Monge, avaient été distribuées à la hâte à ceux qui nous avaient donné, depuis le matin, un si parfait échantillon de la cordiale hospitalité britannique ; tous, malheureusement, ne furent pas libres d’y répondre. Pendant le dîner, j’avais à côté de moi M. Hua, un Français fixé à Eton, où il est professeur ; je voudrais avoir le temps de vous redire tout ce que ce Français, qui n’a rien perdu de sa nationalité, m’a dit de l’éducation anglaise. Sa conversation, spirituelle et vive, me confirmait dans les jugements favorables que j’ai, depuis peu, livrés au public. Au dessert, M. Godart porta éloquemment un toast à Sa Majesté la Reine d’Angleterre ; puis, ce fut le tour de votre serviteur de boire à la prospérité d’Eton ; notre ami Arthur Roy leva son verre à la santé de lord Ampthill, qu’il remercia, en anglais, de son charmant accueil ; le capitaine des bateaux riposta en français et promit de venir, le plus tôt qu’il pourrait, voir l’école Monge. — Il viendra, n’en doutez pas ; dépêchez-vous de bien ramer et de parler couramment sa langue ; ce sera un moyen excellent de lui montrer ce que valent les Français. — Le récit de ce banquet et de ces toasts ne peut se terminer que par un toast ; je n’ai là que de l’eau sucrée, mais le contenu importe peu. Avant donc que de passer à un autre ordre d’idées, je bois à la première école de France et à son directeur !

La deuxième étape de ce trop court voyage a consisté dans une rapide excursion à travers les monuments universitaires d’Oxford : j’ai là quelques vues qui pourront peut-être vous intéresser ; avant de vous les montrer, laissez-moi pourtant vous parler d’autre chose. Un auteur ne devrait jamais se citer lui-même ; aussi bien n’est-ce pas ma prose que je vais vous lire, mais un passage écrit par un autre et que j’ai encadré dans la mienne parce qu’il est tout à fait intéressant. Écoutez ces conseils à un écolier. « Le premier conseil que je vous donnerai, c’est celui-ci : Toutes les fois qu’une chose vous effraye, faites-la. Je parle, bien entendu, des choses possibles, de ce qui n’est pas déraisonnable. Le second : Ne perdez jamais l’occasion de faire un effort pénible. Voyez-vous un grand arbre ? Si vous n’avez rien de mieux à faire après quelques exercices pratiqués sur de plus petits, grimpez au sommet. Vous trouvez-vous devant un fossé ? Sautez-le. Rencontrez-vous une haie sur votre chemin ? Au lieu de la contourner, passez par-dessus. Un garçon plus âgé que vous vous attaque-t-il ? Essayez de le battre. Y a t-il une caisse, un meuble, un lourd fardeau à soulever ? Donnez votre coup d’épaule. Ne méprisez aucune fatigue : il n’y en a pas d’inutile. La vigueur musculaire n’est pas seulement une faculté naturelle, comme on le croit trop communément, c’est surtout une faculté qui s’acquiert par le travail, et le corps humain a, sous ce rapport, une si singulière élasticité, qu’un jeune garçon quelconque pourrait se proposer comme but de lever bientôt à bras tendu un poids que d’abord il n’aurait pas même pu soulever : il y arriverait presque toujours, à la condition de se soumettre à un exercice régulier, continu et progressif. »


Je livre ceci à vos méditations ; mes commentaires n’y ajouteraient rien et votre sagacité vous en fera bien reconnaître toute la justesse. Mais il ne s’agit là que du rôle matériel, je pourrais dire technique, du sport ; voici un autre point de vue sur lequel je veux attirer votre attention. « Du berceau à la tombe, fait observer l’auteur d’un roman scolaire très goûté chez nos voisins, le combat est la raison d’être en même temps que le but réel, le but noble et honnête de tout enfant des hommes. Les garçons se querelleront toujours et se battront quelquefois ; le combat avec les poings est la manière usuelle dont les petits Anglais vident leurs querelles ; apprenez donc la boxe, vous n’y perdrez rien, bien au contraire. Quant au combat, évitez-le le plus possible ; quand viendra le moment, s’il doit venir pour vous, où vous aurez à accepter ou à refuser un défi, dites non si vous le pouvez : seulement, faites bien attention de connaître le motif de votre refus, de ne pas vous le dissimuler à vous-même ; ce sera très beau si vous le faites par sentiment chrétien ; ce sera justifiable si c’est seulement parce que vous n’aimez pas cette besogne-là. Mais n’allez pas refuser par crainte d’être rossé, tout en disant que c’est la crainte de Dieu qui vous inspire, car cela ne serait ni chrétien ni honnête… et, si vous engagez le combat, poussez-le jusqu’au bout et ne lâchez pas tant qu’il vous restera la force de vous tenir debout. » — Sans vouloir faire de politique, je ne puis m’empêcher de remarquer combien ces derniers mots s’appliquent bien à l’attitude qui est aujourd’hui celle de la grande majorité des Français, attitude calme et digne, pacifique, mais résolue, de ceux qui se sentent véritablement forts et qui ont pour eux le bon droit incontestable. Il ne faut pas chercher dans ce que vous venez d’entendre un encouragement au combat ; battez-vous, je vous en prie, le moins possible, au physique ; mais au moral vous ne vous battrez jamais assez.

Dans quelles circonstances pourrais-je mieux vous tenir ce langage qu’à l’heure solennelle où vient d’entrer dans un repos bien gagné l’homme qui, depuis six mois, donne au monde le spectacle le plus magnifique et qui meurt glorieusement vaincu dans une lutte près de laquelle les victoires de son père et de ses aïeux paraissent singulièrement pâles et mesquines[1].

Eh bien, même pour ces batailles-là, la vie nouvelle que nous vous proposons est le meilleur entraînement. Les Anglais le savent bien, eux ; beaucoup de vos maîtres ici le reconnaissent également.

Il y a chez tout enfant qui n’est ni maladif ni trop efféminé un sentiment qui le pousse toujours à se montrer plus âgé qu’il n’est ; s’en donner l’illusion à lui-même, surtout en donner l’illusion aux autres : tel est son rêve. En réalité, l’effet qu’il produit sur ses voisins est généralement tout autre que l’effet qu’il croit produire, et cela tient à ce que l’enfant copie l’homme d’une manière gauche et imparfaite, n’apercevant de sa nature que les saillies, incapable de mettre de la suite et de la logique dans son imitation. Vous entendez bien que je ne parle pas du baby de trois ans qui, voyant son papa fumer, se fait une pipe avec un morceau de bois : je parle de cet instant où naît ce qu’on appelle la pose ; je parle du petit jeune homme qui ne songe qu’à la nuance de sa cravate ou à la coupe de sa jaquette, et plus encore du petit jeune homme qui connaît la vie il dirait volontiers, par expérience. Sa science s’étend des chevaux de course célèbres aux actrices en vogue ; sa conversation est émaillée de calembours et de plaisanteries à double sens qu’il croit avoir inventés et que plus d’une génération a connus avant lui ; toute sa personne respire l’indifférence et l’apathie des blasés. Eh bien ! je n’en voudrais pas tant à ce parfait imbécile si je n’avais pas toujours remarqué que cette imitation manquée de la virilité tuait en lui ce qui est vraiment viril, l’énergie, la franchise, le courage ; la plupart du temps, il est incapable d’un effort violent ; il est maladroit à tous les exercices du corps ; il est menteur et cauteleux, et il fuit le péril sous quelque forme qu’il se présente : voilà son portrait et je crois encore qu’il est flatté !

Vous trouvez, n’est-ce pas, que je vous dis des choses dures ; elles sont destinées à passer par-dessus vous — non sans vous égratigner un peu, sachez-le — pour aller en frapper d’autres qui, bien plus que vous, méritent de tels reproches.

Au fait ! les méritent-ils ? Mon Dieu ! s’ils en portent la responsabilité, ils ne sont pas seuls à la porter. Que leur a-t-on offert pour les tirer de là ? Quel contrepoids a-t-on fourni à leur fatigue intellectuelle ? De quelles distractions les a-t-on entourés ? Je suis forcé de convenir que jusqu’à ce jour rien n’a été fait. Mais l’heure est venue où les choses vont changer ; à vous qui êtes les premiers servis (et c’est justice, car vous formez une élite) et aux autres ensuite on va proposer, comme le disait M. Godart dernièrement, « de nouveaux devoirs à remplir, devoirs attrayants, mais non moins impérieux que les autres ». Je vous demande d’être persuadés que ce changement radical, — et qui, à vous, peut paraître brusque, — que ce changement, dis-je, ne cache aucune arrière-pensée, qu’il n’a pas été inspiré par une anglomanie futile, que depuis longtemps il a été préparé et mûri, qu’il est fait dans le seul dessein d’un mal à réparer et d’un bien à produire. Acceptez-le donc franchement ; tout vous y engage, mais principalement les trois motifs suivants : le premier, c’est l’agrément que vous en retirerez ; les exercices sportifs sont la source — ignorée par beaucoup d’entre vous — de jouissances exquises ; quand vous en aurez goûté, on ne parviendra plus à vous en détacher ; la danse, le théâtre, le bal de l’Opéra, les Folies-Bergère et le café de la Paix n’entreront plus en comparaison avec le cricket, le tennis ou le canotage ; c’est dans la pratique de ces exercices que vous éprouverez cette sensation indéfinissable que l’on a appelée : la joie de vivre. Ces mots en traduisent-ils exactement l’impression ? Je ne crois pas qu’aucun accouplement de mots puisse le faire ; celui-ci est pourtant le plus juste, car il donne bien l’idée de la vie physique plus intense, de la vie intellectuelle plus active Que vous fendiez les flots de l’Océan ou que d’un vol rapide vous glissiez sur un miroir de glace, que vous teniez la rame ou le fusil, vous sentirez passer en vous un frisson délicieux, non pas celui qui donne la mort et dont les charmes épuisent, mais un frisson de vie et de force, impression salutaire d’orgueil et de grandeur qui fait les âmes énergiques et les peuples puissants.

Je sais bien ce que vous allez me répondre mentalement ; nous sommes très près les uns des autres ; je suis de l’autre côté d’une petite barrière que vous sauterez demain et qui seule vous sépare du monde Vous allez donc me répondre que ce que je vous conseille là n’est pas chic du tout… c’est même assez vieux jeu !… Ma foi ! je crois bien que j’en ai pensé autant, mais je ne le pense plus aujourd’hui. Pas chic ! Mais je trouve cela très chic, au contraire, d’imposer à son corps tout ce que l’on veut lui faire faire, de récolter des applaudissements, d’exciter la jalousie des voisins, de se mettre en état d’opérer des sauvetages auxquels d’autres ne pourraient seulement pas songer,… et de faire tout cela avec désinvolture, sans avoir l’air d’y toucher… Oui, je trouve cela excessivement chic, d’autant que cela n’empêche pas d’être dans les premiers de sa classe et plus tard de mener une carrière brillante et fructueuse… Ceux qui disent le contraire, disent une bêtise.

Il y a un second motif pour adopter franchement le régime nouveau : c’est qu’il vous ouvre des perspectives aussi séduisantes qu’inattendues. L’éducation anglaise ne consiste pas seulement dans le grand développement donné aux jeux ; elle est peut-être plus remarquable encore par les libertés qu’elle reconnaît aux enfants et aux jeunes gens. Je vous ai parlé, à propos d’Eton, d’une assemblée de vingt-huit élèves où se discutaient les problèmes les plus compliqués de la politique moderne, les sujets les plus variés inspirés par la littérature ou la science ; pas un collège qui n’ait une semblable assemblée, et vous ne pouvez vous figurer avec quelle franchise chacun y exprime son opinion ; pas un collège qui n’ait également sa Revue hebdomadaire rédigée par les élèves et imprimée sous leur direction : à côté d’articles de fond on y trouve le détail des concours athlétiques, le résultat des grandes parties de cricket et de foot-ball, toute la vie intérieure de ces associations sportives qui remplissent les collèges. Vous avez quelque chose de cela ici : vous avez fondé des clubs ; pour beaucoup la grande affaire a été de choisir un nom et un costume, mais enfin les clubs existent et c’est l’essentiel ; on vous a déjà dit que, quand vous aviez à vous réunir pour un point quelconque à décider en commun, un local serait mis à votre disposition sur la demande de vos capitaines ; de même ceux-ci pourront afficher dans la cour couverte les notes, les avis ayant trait aux affaires du club. Ainsi s’introduira par les jeux dans l’école le principe d’une organisation nouvelle basée sur la liberté ; vous commencerez par être libres pour la récréation, vous le serez ensuite dans les études. — Mais songez qu’il faut du temps et beaucoup de bonne volonté de votre part, car un tel régime serait inapplicable en ce moment ; vous n’en pourriez porter les bienfaits. Laissez-moi vous dire que vous êtes très incomplets sous ce rapport. Si vous le voulez pourtant, les choses iront vite ; et tenez, il faut que dans un an vous discutiez dans une assemblée parlementaire comme celle d’Eton les mérites de l’éducation anglaise, — et je vous promets aussi un article pour le premier numéro de la Revue de l’école Monge.

En Angleterre, le self-govemment s’apprend à l’école et c’est ainsi que les citoyens se forment à la vie publique. Ce point de vue m’amène au troisième des motifs que je vous indiquais ; il est d’un ordre plus élevé que les deux autres : c’est un motif de patriotisme. Je ne vous dirai pas qu’il faut être prêt à mourir pour la France, parce que je n’admets pas qu’il y en ait un parmi vous, si petit qu’il soit, qui redoute dans l’avenir le champ de bataille et la mitrailleuse ; mais je vous dirai qu’il faut vivre pour la France. — Un grand courage, une immense bonne volonté, des aperçus très nets de ce qu’il y aurait à faire, et pourtant du désordre, de l’incertitude, de la désunion, voilà ce qui distingue en ce moment les citoyens français ; ils portent la peine — je n’hésite pas à le proclamer — de l’éducation incolore qu’ils ont reçue ; leurs intelligences sont pleines de science, leurs cœurs sont pleins des sentiments les plus élevés : que n’accompliraient-ils pas s’ils avaient ce je ne sais quoi qui leur manque, qu’on sent, mais qu’on ne peut définir, — cet esprit d’initiative, ce calme, cette mesure, cet entêtement aussi et cette puissance de volonté qui ont conduit des voisins moins bien doués à la conquête du monde !

L’éducation — en laquelle je vois la cause de notre stérilité actuelle — a fait son temps ; partout la réaction se manifeste ; mais ici seulement elle se manifeste avec une force et une conviction qui donnent à l’école Monge une avance considérable sur toutes les autres. C’est pourquoi je vous le dis de toutes mes forces, profitez de cette avance, donnez tous vos soins et tous vos efforts pour que l’expérience réussisse ; cette réforme qui paraît si minime est un vrai bouleversement ; travaillez à l’accomplir ; c’est pour la France !

La vie scolaire anglaise, avec ses charmes et ses particularités que je viens d’ébaucher devant vous, trouve son entier épanouissement dans la vie universitaire qui en est la conséquence logique ; aussi le plan de voyage que j’avais présenté à votre directeur comprenait-il, pour terminer, une visite à Oxford. Les vieilles cités d’Oxford et de Cambridge, avec leurs édifices vénérables et le cortège non moins vénérable de leurs souvenirs et de leurs traditions, sont captivantes au plus haut point ; mais, pour les bien comprendre, il faut y avoir résidé. Sans cela on s’embrouille dans les nomenclatures de collèges et dans les différentes catégories d’étudiants, de professeurs, de boursiers et d’agrégés. Qu’il me suffise de vous dire que le mot collège a ici un sens très spécial : il désigne un établissement où l’on prend en pension des jeunes gens qui par le fait même de leur entrée sont soumis à certaines conditions, jouissent de certains privilèges, mais d’ailleurs se préparent à leur guise aux examens qui terminent le stage universitaire de trois ans.

Prenons un exemple (projection). Voici la cour du cloître de Magdalen Collège ; vous voyez là une tour sur le sommet de laquelle chaque année, à l’aube du 1er mai, des prières sont dites pour le repos de l’âme du roi Henri vii ; c’est une vieille fondation et tel est le respect dont on entoure là-bas de semblables coutumes que celle-ci s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Dans l’angle se trouve le hall, réfectoire où se réunissent le soir les étudiants ; leur dîner est toujours servi : la plupart du temps ils le payent, qu’ils soient présents ou non ; là se borne l’action de l’autorité. Voici l’intérieur du hall d’un des plus grands collèges d’Oxford, Christ-Church (projection), et en voici le vestibule (projection). Christ-Church date du cardinal Wolsey, qui l’a fondé et doté. Les collèges d’Oxford sont au nombre de 17.

Je vous montre à présent une rue d’Oxford ; malheureusement je ne puis vous faire voir que les murs, et non l’animation si typique qui y règne… ; parfois, un jour d’été, si vous fermez les yeux devant le spectacle très joyeux qu’elle présente, il vous semble qu’un grand silence s’est fait tout à coup autour de vous ; la cause en est à tous ces souliers de caoutchouc qui glissent sur les trottoirs ; peu de voitures, peu de cavaliers, mais dans toutes les mains des raquettes de tennis, des bats de cricket… à toutes les fenêtres des fleurs, et, je dois le dire aussi, sur tous les visages, ce sourire de vigueur et de santé dont nous avions perdu la recette… Mais, grâce à Dieu ! vous l’avez retrouvée et les autres vont la réapprendre après vous.

Pour finir je vous fais voir les régates qui terminent la série de fêtes annuelles qu’on nomme la commemoration. Ces fêtes présentent plus d’un détail pittoresque ; j’en parlerai une autre fois. Aujourd’hui nous sommes trop pressés, et puis tout cela est-il pratique à notre point de vue ? Je n’hésite pas à répondre : non. Loin de moi la pensée de souhaiter l’établissement en France d’universités taillées sur le modèle de celle-ci ; je les admire en Angleterre parce qu’elles répondent à un besoin national, qu’elles ont été pour beaucoup dans les grandes destinées du pays. Je crois qu’elles ne rendraient pas de pareils services chez nous, et du reste de telles institutions ne s’improvisent pas ; leur ancienneté fait leur force ; ceci dit moins pour vous qui m’écoutez que pour ceux qui me liront peut-être et qui pourraient se méprendre sur la portée des éloges que de charmants souvenirs m’ont fait donner à la vie universitaire anglaise.

Rentrons maintenant à Paris pour ne plus le quitter : je veux vous dire un mot de ce qui a été fait depuis le voyage, rien qu’un mot, car je me reproche déjà d’avoir atteint les dimensions de ces discours de distributions de prix, lesquels semblent n’avoir d’autre but que de faire payer d’avance aux élèves les plaisirs des congés. Il a été accompli une quantité de belles choses… Savez-vous qu’il n’y a pas beaucoup plus d’un mois qu’en entrant chez M. Godart, je trouvai sur une table deux gros ballons ventrus se prélassant avec l’air de personnes qui ont forcé la porte, et sont très sûres de leur fait ? Ce fut une révélation ; oncques n’avais vu jamais à Paris chez un directeur d’école de pareils ballons ; c’était l’indice d’événements importants. Sur le bureau, en place de livres pédagogiques il y avait des traités sur la manière de bien courir, de bien nager, de bien ramer… il y avait aussi plus que tout cela heureusement : il y avait un homme parfaitement résolu à livrer bataille et à remporter la victoire ; à présent la bataille est bel et bien engagée… préparez les lauriers.

Il faut avouer que ce mois a été bien employé : d’abord vos tailleurs ont fait merveille ; la Belle Jardinière s’est surpassée ; les chemises blanches du Swift Club, les chemises rouges des Inséparables et les chemises grises du Mathematic forment de charmantes mosaïques sur le lac du Bois de Boulogne… parfois aussi sur les eaux de la Marne, entre Joinville et Nogent. Nous avons pris l’habitude d’y aller le jeudi : on travaille ferme, n’est-ce pas, mais j’ose dire qu’on s’amuse bien et, pour ma part, je n’ai plus qu’un regret, c’est que la semaine des Quatre-Jeudis ne soit pas de ce monde.

Il y a un tour de force que je ne saurais passer sous silence. J’entends un rallye à cheval, dans les bois de Meudon, sans le moindre accident.

Il ne faut pas perdre de vue que la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite possède encore un grand nombre de moyens de défense qu’elle oppose à son vainqueur et parfois avec succès ; ne vous éloignez pas de la noble conquête, son commerce est agréable et sain ; mais soyez prudents, très prudents, ne fût-ce que pour ne pas entraver nos efforts ; un accident, en ce moment, porterait à notre révolution un coup terrible. Eh bien ! l’année prochaine, vous vous casserez la tête si vous voulez ; mais laissez aux principes sur lesquels est basée cette révolution le temps d’être proclamés immortels !

À la fin de juin vous aurez un rallye à pied, — hare and hounds, comme disent les Anglais ; mot à mot : lièvre et chiens ; il s’agit non seulement d’avoir de bonnes jambes pour courir et de bons jarrets pour sauter, mais aussi du flair pour ne pas perdre la piste et du sang-froid pour ne pas perdre la tête. Des élèves de l’école Alsacienne y prendront part, du moins je l’espère, votre honneur sera donc engagé… Nous verrons qui remportera le prix que vous offre le Comité pour la propagation des exercices physiques dans l’éducation.

Le président de notre Comité, M. Jules Simon, est venu vous voir à l’œuvre ; cette journée est encore trop présente à vos mémoires pour que j’en retrace les péripéties… retenez-en surtout que les encouragements viennent de haut et que l’œuvre que l’on vous demande d’accomplir est capitale.

Que vous dirai-je encore ? Que le cricket est un jeu difficile et qu’il faut beaucoup d’entraînement pour y jouer d’une manière convenable… Avis aux commençants de ne pas se laisser atteindre par le découragement. Et maintenant, pour finir, un vœu ; plus qu’un vœu, une prière. Il y a au dehors une classe d’individus sur les nerfs desquels vous agissez d’une façon désagréable ; ce sont les empêcheurs de danser en rond, ceux qui n’aiment pas voir faire à autrui les choses qu’ils ne peuvent faire eux-mêmes. Un tas de vieux grincheux, de savants qui ont laissé éteindre leurs lanternes, s’en vont répétant que votre instruction va être compromise, que vous serez des ignorants et que, dorénavant, vous raterez vos examens. Faites-moi l’indicible plaisir de cogner sur ces gens-là, non pas avec les biceps que le système nouveau développe déjà en vous, — mais à coups de diplômes et de nominations. — Faites-les taire sous une avalanche de succès ; qu’ils aient l’humiliation de voir leurs pronostics démentis et qu’ils soient forcés de reconnaître que de monter à cheval, de jouer au cricket et d’aller en bateau, cela rend les idées plus nettes, la mémoire plus sûre, l’intelligence plus vive ; après cela, quand ils auront vu que cela rend aussi le caractère plus fort et la volonté plus persévérante, quand ils vous auront reconnu aux premiers rangs des bons serviteurs de la France, il ne leur restera plus qu’à s’avouer complètement vaincus… ou à se jeter dans la Seine…

Ce n’est pas moi qui irai les repêcher !

  1. Frédéric iii.