L’Église chrétienne (Renan)/XXVI. Les Évangiles apocryphes

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Calmann Lévy (p. 495-519).


CHAPITRE XXVI.


LES ÉVANGILES APOCRYPHES.


Si l’on excepte les apologistes, tels que Aristide, Quadratus, Justin, lesquels s’adressent aux païens, et les traditionnistes purs, tels que Papias, Hégésippe, lesquels regardent la révélation nouvelle comme consistant essentiellement dans la parole de Jésus, presque tous les écrivains chrétiens de l’âge qui va finir ont la prétention d’augmenter la liste des Écritures sacrées, susceptibles d’être lues dans l’Église. Désespérant d’y réussir par leur autorité privée, ils se couvrent du nom de quelque apôtre ou de quelque personnage apostolique, et ne se font nul scrupule de s’attribuer l’inspiration dont jouirent indistinctement les disciples immédiats de Jésus. Cette veine de littérature apocryphe allait s’épuisant. Pseudo-Hermas ne réussit qu’à demi. Nous verrons les Reconnaissances de pseudo-Clément et les prétendues Constitutions des douze apôtres[1] également frappées de suspicion sous le rapport de la canonicité. Les nombreux Actes d’apôtres qui naissaient de toutes parts n’avaient que des succès partiels. Aucune apocalypse n’arrivait plus à remuer sérieusement les masses. Le succès dans les lectures publiques, tel avait été jusque-là le critérium de la canonicité. Une Église admettait tel écrit supposé d’un apôtre ou d’un personnage apostolique à la lecture en commun. Les fidèles sortaient édifiés ; le bruit se répandait dans les Églises voisines qu’une très-belle communication avait été faite dans telle communauté, tel jour ; on désirait voir l’écrit nouveau, et ainsi, de proche en proche, cet écrit se faisait accepter, à moins qu’il ne renfermât quelque grosse pierre d’achoppement. Mais, avec le temps, on devenait difficile, et des fortunes comme celles qu’avaient eues les épîtres à Tite et à Timothée, la seconde épître de Pierre, ne se renouvelaient plus[2].

La fécondité évangélique était en réalité épuisée : l’âge de la grande création légendaire était passé, on n’inventait plus rien d’important ; le succès de pseudo-Jean avait été le dernier. Mais la liberté du remaniement restait assez large encore, au moins hors des Églises de saint Paul. Quoique les quatre textes devenus plus tard canoniques eussent déjà une vogue particulière, ils étaient loin d’exclure les textes parallèles. L’Évangile des Hébreux gardait toute son autorité. Justin et Tatien s’en servaient probablement. L’auteur des épîtres de saint Ignace (deuxième moitié du iie siècle) le cite comme texte canonique et reçu[3]. Aucun texte en réalité n’épuisait la tradition et ne supprimait ses rivaux. Les livres étaient rares et mal gardés. Denys de Corinthe[4], à la fin du iie siècle, parle des falsificateurs des « Écritures du Seigneur[5] », ce qui suppose que les retouches continuèrent plus de cent ans après la rédaction de notre Matthieu. De là cette forme indécise des paroles de Jésus qui se remarque chez les Pères apostoliques[6]. La source est toujours vaguement indiquée ; de fortes variantes se produisent dans ces citations, jusqu’à saint Irénée. Quelquefois, des paroles d’Isaïe, d’Hénoch sont alléguées comme des paroles de Jésus[7]. On ne distinguait plus entre la Bible et l’Évangile, et des paroles de Luc sont citées avec cet en-tête : « Dieu dit[8]. »

Les Évangiles restèrent ainsi, jusque vers l’an 160 et même au delà, des écrits privés, destinés à de petits cercles[9]. Chacun avait le sien, et longtemps on ne se fit nul scrupule de compléter, de combiner les textes déjà reçus[10]. La rédaction n’était pas ferme ; on ajoutait, on retranchait ; on discutait tel ou tel passage, on amalgamait les Évangiles en circulation pour en former un seul ouvrage plus portatif[11]. La transmission orale, d’un autre côté, continuait d’avoir un rôle. Une foule de paroles restaient non écrites ; il s’en fallait que toute la tradition fût fixée ; beaucoup d’éléments évangéliques étaient encore sporadiques. Ainsi la belle anecdote de la femme adultère flottait ; elle s’attacha, comme elle put, au quatrième Évangile. Le mot « Soyez de bons changeurs[12] », qui est cité comme se trouvant « dans l’Évangile[13] » et comme « Écriture[14] », ne trouva de coin pour se caser nulle part[15].

Plus graves étaient certains retranchements qui menaçaient de se produire. Tous les traits qui présentaient le Christ comme un homme paraissaient scandaleux. Le beau verset de Luc[16] où Jésus pleure sur Jérusalem était condamné par des sectaires sans goût, qui prétendaient que pleurer est une marque de faiblesse[17]. L’ange consolateur et la sueur de sang du jardin des Oliviers[18] provoquaient des objections et des mutilations analogues[19]. Mais l’orthodoxie, déjà régnante, empêchait ces fantaisies individuelles de compromettre sérieusement l’intégrité des textes déjà sacrés.

En réalité, au travers de tout ce chaos, l’ordre se faisait. De même que, au milieu des doctrines opposées, une orthodoxie se dessinait, de même, au milieu de la foule des Évangiles, quatre textes tendaient de plus en plus à devenir canoniques à l’exclusion des autres. Marc, pseudo-Matthieu, Luc et pseudo-Jean marchaient vers une consécration officielle[20]. L’Évangile des Hébreux, qui les égala d’abord en valeur, mais dont les nazaréens et les ébionites faisaient un usage dangereux, commençait à être écarté. Les Évangiles de Pierre, des douze apôtres, parurent des variétés défectueuses et furent supprimés par les évêques[21]. Comment n’alla-t-on pas plus loin encore, et ne fut-on pas tenté de réduire les quatre Évangiles à un seul, soit en en supprimant trois, soit en faisant une harmonie des quatre, à la façon du Diatessaron de Tatien, soit en dressant une sorte d’Évangile a priori comme Marcion ? On ne vit jamais mieux l’honnêteté de l’Église qu’en cette circonstance. De gaieté de cœur, elle se mit dans les plus terribles embarras. Il est impossible que quelques-unes des contradictions des Évangiles n’aient pas dès lors crevé les yeux. Celse les relève déjà finement[22]. On aima mieux s’exposer pour l’avenir aux plus foudroyantes objections que de condamner des écrits tenus pour inspirés par tant de personnes. Chacun des quatre grands Évangiles avait sa clientèle, si l’on peut s’exprimer ainsi. Les arracher des mains de ceux qui les aimaient aurait été une impossibilité. C’eût été, en outre, condamner à l’oubli une foule de beaux traits où l’on reconnaissait Jésus, quoique l’agencement du récit fût divers. La tétractys[23] l’emporta, sauf à imposer à la critique ecclésiastique la plus étrange des tortures, celle de faire un texte concordant avec quatre textes discordants.

En tout cas, l’Église catholique n’accorda plus à personne le droit de remanier de fond en comble les textes antérieurs, comme l’avaient fait Luc et pseudo-Jean. On était passé de l’âge de la tradition vivante à l’âge de la tradition morte. Le livre, qui jusqu’ici n’a été presque rien, devient tout pour des gens qui sont déjà éloignés des témoins oculaires de deux ou trois générations. Vers l’an 180, la révolution sera complète. L’Église catholique déclarera la liste des Évangiles rigoureusement close[24]. Il y a quatre Évangiles, nous dit Irénée ; il devait y en avoir quatre, et il ne pouvait y en avoir plus de quatre ; car il y a quatre climats, quatre vents, quatre coins du monde, réclamant chacun une colonne, quatre révélations, celles d’Adam, de Noé, de Moïse, de Jésus, quatre animaux dans le chérub, quatre bêtes mystiques dans l’Apocalypse. Chacun de ces monstres qui, pour le Voyant de l’an 69, étaient de simples ornements animés du trône de Dieu, devint l’emblème d’un des quatre textes reçus[25]. Il fut admis que l’Évangile était comme le chérub, un être tétramorphe. Mettre d’accord les quatre textes, les harmoniser entre eux et tirer d’eux un son unique, fut la difficile tâche que poursuivront désormais ceux qui tiendront à se faire une conception tant soit peu raisonnable de la vie de Jésus.

La tentative la plus originale pour sortir de cette confusion fut certainement celle de Tatien, disciple de Justin. Son Diatessaron fut le premier essai d’Harmonie des Évangiles. Les synoptiques, combinés avec l’Évangile des Hébreux et l’Évangile de Pierre[26], furent la base de son travail. Le texte qui en résulta ressemblait assez à l’Évangile des Hébreux ; les généalogies, ainsi que tout ce qui rattachait Jésus à la race de David, y manquaient[27]. Le succès du livre de Tatien fut d’abord assez considérable ; beaucoup d’Églises l’adoptèrent comme un commode résumé de l’histoire évangélique ; mais les hérésies de l’auteur[28] rendirent l’orthodoxie soupçonneuse ; le livre finit par être retiré de la circulation, et la diversité des textes l’emporta définitivement dans l’Église catholique.

Il n’en fut point ainsi dans les sectes nombreuses qui pullulaient de toutes parts. Celles-ci n’admirent pas que la production évangélique fût en quelque sorte cristallisée et qu’il n’y eût plus lieu d’écrire de nouvelles vies de Jésus. Les sectes gnostiques voulaient des textes sans cesse renouvelés pour satisfaire leur ardente fantaisie. Presque tous les chefs de secte eurent des Évangiles portant leur nom, à l’exemple de Basilide, ou compilés à la manière de Marcion, selon leur bon plaisir. Celui d’Apelle venait, comme tant d’autres, de l’Évangile des Hébreux[29]. Markos mêla tout, l’authentique et l’apocryphe[30]. Valentin, comme nous l’avons vu[31], prétendait remonter aux apôtres par des traditions à lui personnelles. On citait un Évangile selon Philippe, fort cher à certains sectaires, un autre qu’ils appelaient « l’Évangile de la perfection »[32]. Les noms des apôtres offraient une ample provision de garants pour toutes ces fraudes[33]. À peine est-il un des Douze qui n’ait eu son Évangile supposé[34]. On n’inventait plus, il est vrai ; mais on voulait savoir des détails que les quatre inspirés avaient omis. L’enfance du Christ surtout tentait vivement la curiosité. On ne pouvait admettre que celui dont la vie avait été un prodige eût vécu durant des années comme un Nazaréen obscur.

Telle fut l’origine de ce qu’on appelle les « Évangiles apocryphes », longue série de faibles ouvrages dont il convient de placer le commencement vers le milieu du iie siècle. C’est faire injure à la littérature chrétienne que de mettre sur le même pied ces plates compositions et les chefs-d’œuvre de Marc, de Luc, de Matthieu. Les Évangiles apocryphes sont les Pouranas du christianisme ; ils ont pour base les Évangiles canoniques. L’auteur prend ces Évangiles comme un thème dont il ne s’écarte jamais, qu’il cherche seulement à délayer, à compléter par les procédés ordinaires de la légende hébraïque. Déjà Luc était entré dans cette voie. Ses développements sur l’enfance de Jésus et sur la naissance de Jean-Baptiste[35], ses procédés d’amplification, ses machines pieuses de mise en scène, sont le prélude des Évangiles apocryphes. Les auteurs de ces derniers appliquent à outrance la rhétorique sacrée dont Luc fait un emploi discret. Ils innovent peu, ils imitent et exagèrent. Ils font pour les Évangiles canoniques ce que les auteurs des Post-homerica ont fait pour Homère, ce que les auteurs relativement modernes de Dionysiaques ou d’Argonautiques ont fait pour l’épopée grecque. Ils traitent les parties que les canoniques ont avec raison négligées ; ils ajoutent ce qui aurait pu arriver, ce qui paraissait vraisemblable ; ils développent les situations par des rapprochements artificiels empruntés aux textes sacrés. Quelquefois, enfin, ils procèdent par monographies et cherchent à faire une légende à tous les personnages évangéliques, en réunissant les traits épars qui les concernent. Tout se borne ainsi à broder sur un canevas donné[36]. Bien éloignés de l’assurance des anciens évangélistes, qui parlent comme inspirés d’en haut, et poussent hardiment chacun de leur côté les branches de leur récit, sans s’inquiéter de se contredire les uns les autres, les fabricateurs d’Évangiles apocryphes sont timides. Ils citent leurs autorités ; ils sont liés par les canoniques. La faculté qui crée le mythe est tout à fait appauvrie ; on ne sait même plus imaginer un miracle. Quant au détail, il est impossible de rien concevoir de plus mesquin, de plus chétif. C’est le verbiage fatigant d’une vieille commère, le ton bassement familier d’une littérature de nourrices et de bonnes d’enfants. Comme le catholicisme dégénéré des temps modernes, les auteurs d’Évangiles apocryphes se rabattent sur les côtés puérils du christianisme, l’Enfant Jésus, la sainte Vierge, saint Joseph. Le Jésus véritable, le Jésus de la vie publique, les dépasse et les effraye.

La cause réelle de ce triste abaissement est un changement total dans la manière d’entendre le surnaturel. Les Évangiles canoniques se tiennent avec une rare dextérité sur le tranchant d’une situation fausse, mais pleine de charme. Leur Jésus n’est pas Dieu, puisque toute sa vie est celle d’un homme ; il pleure, il se laisse attendrir ; mais il est plein de Dieu ; son attitude est acceptable pour l’art, l’imagination et le sens moral. Sa thaumaturgie, en particulier, est celle qui convient à un envoyé divin. Dans les Évangiles apocryphes, au contraire, Jésus est un spectre surnaturel, sans entrailles. L’humanité chez lui est un mensonge. Dans son berceau, vous le prendriez pour un enfant ; attendez ; les miracles pétillent autour de lui ; cet enfant vous crie : « Je suis le Logos[37]. » La thaumaturgie de ce nouveau Christ est matérielle, mécanique, immorale ; ce sont les tours d’un magicien. Partout où il passe, il est comme une force magnétique ; la nature s’affole, déraisonne, par l’effet de son voisinage. Chacune de ses paroles est suivie d’effets miraculeux, « pour le bien comme pour le mal »[38]. Sans doute les Évangiles canoniques ont versé quelquefois dans ce défaut : les épisodes des porcs de Gergésa, du figuier maudit, n’auraient dû inspirer aux contemporains qu’une réflexion moralement assez stérile : « L’auteur de pareils actes est bien puissant. » Mais ces cas sont rares, tandis que, dans les apocryphes, la notion vraie de la conscience de Jésus, à la fois humaine et divine, est tout à fait oblitérée. En devenant un déva pur, Jésus perd tout ce qui l’avait rendu aimable et touchant. On fut entraîné assez logiquement à nier son identité personnelle, à faire de lui un fantôme intermittent, qui se montrait aux disciples, tantôt jeune, tantôt vieux, tantôt enfant, tantôt vieillard, tantôt grand, tantôt petit, et quelquefois si grand qu’il touchait le ciel de sa tête[39].

La plus ancienne[40] et la moins mauvaise de ces fades rapsodies est le récit de la naissance de Marie, de son mariage, de la naissance de Jésus, censé écrit par un certain Jacques, récit auquel on a donné le titre fautif de Protévangile de Jacques[41]. Un livre gnostique, la Genna Marias[42], qui paraît avoir été connu de saint Justin, peut y avoir servi de premier fond. Aucun livre n’a eu autant de conséquence que celui-ci pour l’histoire des fêtes chrétiennes et de l’art chrétien. Les parents de la Vierge, Anne et Joachim, la Présentation de la Vierge au temple et l’idée qu’elle y avait été élevée comme dans un couvent[43], le mariage de la Vierge, le concours des veufs[44], la circonstance des baguettes miraculeuses[45], dont la peinture a tiré de si admirables partis, tout cela vient de ce curieux écrit. L’Église grecque le tint pour à demi inspiré et l’admit à la lecture publique dans les églises, aux fêtes de saint Joachim, de sainte Anne, de la Conception, de la Nativité, de la Présentation de la Vierge. La couleur hébraïque y est assez juste encore ; quelques tableaux de mœurs juives rappellent par moments le livre de Tobie[46]. Il y a des traces sensibles de judéo-christianisme ébionite et de docétisme ; le mariage y est presque réprouvé.

Plusieurs passages de ce livre singulier ne sont pas dépourvus de grâce, ni même d’une certaine naïveté. L’auteur applique à la naissance de Marie et à toutes les circonstances de l’enfance de Jésus les procédés de narration dont le germe est déjà dans Luc et Matthieu. Les anecdotes sur l’enfance de Jésus dans Luc et dans Matthieu sont d’habiles pastiches de ce que racontaient les anciens livres et les agadas modernes sur la naissance de Samuel, de Samson, de Moïse, d’Abraham, d’Isaac. Il y avait pour ces sortes de récits, introduction habituelle de l’histoire de tous les grands hommes, des espèces de lieux communs, toujours les mêmes, des topiques de pieuses inventions. L’enfant destiné à un rôle extraordinaire devait être né de parents vieux, longtemps stériles, « afin de montrer qu’il était un don de Dieu, et non le fruit d’une passion désordonnée »[47]. On croyait que la puissance divine éclatait mieux en l’absence des moyens humains. Fruit d’une longue attente et de prières assidues, le futur grand homme était annoncé par un ange, à quelque moment solennel. Il en fut ainsi pour Samson, pour Samuel. Selon Luc, Jean-Baptiste naquit dans des conditions analogues. On supposa qu’il en avait été de même pour Marie. Sa naissance, comme celle de Jean et de Jésus, fut précédée d’une Annonciation, avec accompagnement de prières, de cantiques. Anne[48] et Joachim sont le pendant exact d’Élisabeth et Zacharie. On remonta même au delà, et on broda sur l’enfance d’Anne[49]. Cette application rétrospective des procédés de la légende évangélique devint une source féconde de fables, répondant aux besoins sans cesse renaissants de la piété chrétienne. On ne pouvait plus se figurer Marie, Joseph et leurs ascendants comme des personnages ordinaires. Le culte de la Vierge, qui devait prendre plus tard des proportions si énormes, faisait déjà invasion de tous les côtés.

Une foule de détails, parfois puérils, toujours conformes aux sentiments du temps, ou susceptibles de lever les difficultés que présentaient les anciens Évangiles, se répandirent par ces compositions, d’abord non avouées, ou même blâmées, mais qui finissaient bientôt par avoir raison. La caverne de la Nativité se compléta ; le bœuf et l’âne y prirent définitivement place[50]. On se figura Joseph comme un veuf, âgé de quatre-vingts ans, simple protecteur de Marie ; on voulut que celle-ci fût restée vierge après comme avant la naissance de Jésus. On la fit de race royale, sacerdotale, descendante à la fois de David et de Lévi[51]. On ne put se figurer qu’elle fût morte comme une simple femme ; on parlait déjà de son enlèvement au ciel. L’Assomption naissait, comme tant d’autres fêtes, du cycle des apocryphes[52].

Un accent de vive piété distingue toutes les compositions dont il vient d’être parlé, tandis qu’on ne peut lire sans dégoût l’Évangile de Thomas, insipide ouvrage, qui fait aussi peu d’honneur que possible à la famille chrétienne, très ancienne cependant[53], qui l’a produit. C’est le point de départ de ces plates merveilles sur l’enfance de Jésus qui, par leur platitude même, eurent un succès si fâcheux en Orient. Jésus y figure comme une sorte d’enfant terrible, méchant, rancunier, faisant peur à ses parents et à tout le monde[54]. Il tue ses camarades, les change en boucs, aveugle leurs parents, confond ses maîtres, leur démontre qu’ils n’entendent rien aux mystères de l’alphabet[55], les force à lui demander pardon. On le fuit comme la peste ; Joseph le supplie en vain de rester tranquille[56]. Cette image grotesque d’un gamin omnipotent et omniscient est une des plus fortes caricatures qu’on ait jamais inventées, et certes ceux qui l’ont écrite avaient trop peu d’esprit pour qu’on puisse leur prêter l’intention d’y avoir mis de l’ironie. Ce n’était pas sans intention théologique que, contrairement au système plein de tact des anciens évangélistes sur les trente ans de vie obscure, on cherchait à montrer que la nature divine en Jésus ne fut jamais oisive, que le miracle sortait sans cesse de lui. Tout ce qui faisait de la vie de Jésus une vie humaine devenait importun. « Cet enfant n’est pas un être terrestre, dit de lui Zachée ; il peut dompter le feu ; peut-être a-t-il été fait avant la création du monde. Il est quelque chose de grand, ou un dieu, ou un ange, ou un je ne sais trop quoi[57]. » Ce déplorable Évangile paraît l’ouvrage des marcosiens[58]. Les naassènes[59] et les manichéens[60], en se l’appropriant, le répandirent dans toute l’Asie. L’inepte Évangile oriental connu sous le nom d’Évangile de l’enfance, mis en vogue surtout par les nestoriens de Perse, n’est, en effet, qu’un développement de l’Évangile selon Thomas[61]. Il passa dans tout l’Orient pour l’ouvrage de Pierre et pour l’Évangile par excellence. Si l’Inde connut quelque Évangile, ce fut celui-là. Si le krichnaïsme renferme quelque élément chrétien, c’est par là qu’il est venu. Le Jésus dont Mahomet entendit parler est celui de ces Évangiles puérils, un Jésus fantastique, un spectre, prouvant sa nature surhumaine par une extravagante thaumaturgie[62].

La Passion de Jésus tendait aussi à se développer en un cycle de légendes. Les prétendus Actes de Pilate[63] furent le cadre dont on se servit pour grouper cet ordre d’imaginations, auxquelles s’associaient facilement des polémiques amères contre les juifs. C’est seulement au ive siècle que les épisodes, d’un caractère presque épique, que l’on supposait s’être passés dans le voyage de Jésus aux enfers furent mis par écrit[64]. Plus tard, ces légendes sur la vie souterraine de Jésus, se réunissant aux faux Actes de Pilate, formèrent le célèbre ouvrage appelé Évangile de Nicodème.

Cette basse littérature chrétienne, empreinte d’un esprit tout populaire, fut en général l’œuvre des sectes judaïsantes et gnostiques. Les disciples de saint Paul n’y prirent aucune part. Elle naquit, selon toutes les apparences, en Syrie. L’Égypte y est aussi mal connue que possible[65]. Les apocryphes d’origine égyptienne, par exemple l’Histoire de Joseph le charpentier[66], sont plus récents. Quoique d’humble origine et entachés d’une ignorance vraiment sordide, les Évangiles apocryphes prirent bientôt une importance de premier ordre. Ils plurent à la foule, offrirent de riches thèmes à la prédication, élargirent considérablement le cercle du personnel évangélique. Sainte Anne, saint Joachim, la Véronique, Saint Longin viennent de cette source un peu trouble. Les plus belles fêtes chrétiennes, l’Assomption, la Présentation de la Vierge, n’ont aucun appui dans les Évangiles canoniques ; ils en ont dans les apocryphes. La riche ciselure de légendes qui a fait de Noël le joyau de l’année chrétienne est taillée pour une très grande partie dans les apocryphes. La même littérature a créé l’Enfant Jésus. La dévotion à la Vierge y trouve presque tous ses arguments. L’importance de saint Joseph en provient tout entière. L’art chrétien, enfin, doit à ces compositions, très-faibles au point de vue littéraire, mais singulièrement naïves et plastiques, quelques-uns de ses plus beaux sujets. L’iconographie chrétienne, soit byzantine, soit latine, y a toutes ses racines[67]. L’école pérugine n’aurait eu aucun Sposalizio ; l’école vénitienne, aucune Assomption, aucune Présentation ; l’école byzantine, aucune Descente de Jésus dans les limbes, sans les apocryphes. La crèche de Jésus manquerait sans eux de ses plus jolis détails. Leur avantage, c’était leur infériorité même. Les Évangiles canoniques étaient une trop forte littérature pour le peuple. Des récits vulgaires, souvent bas, étaient mieux au niveau de la foule que le Sermon sur la montagne ou les discours du quatrième Évangile.

Aussi le succès de ces écrits frauduleux fut-il immense. Dès le ive siècle, les Pères grecs les plus instruits, Épiphane, Grégoire de Nysse, les adoptent sans réserve. L’Église latine hésite, fait même des efforts pour les expulser des mains des fidèles[68], mais n’y réussit pas. La Légende dorée y puise largement. Au moyen âge, les Évangiles apocryphes jouissent d’une vogue extraordinaire ; ils ont même un avantage sur les canoniques, c’est que, n’étant pas Écriture sacrée, ils peuvent être traduits en langue vulgaire. Pendant que la Bible est en quelque sorte mise sous clef, les apocryphes sont dans toutes les mains. Les miniaturistes s’y attachent avec amour ; les rimeurs s’en emparent, les mystères les mettent en drame sur le parvis des églises. Le premier auteur moderne d’une Vie de Jésus, Ludolphe le Chartreux, en fait ses principaux documents. Sans prétention théologique, ces Évangiles populaires avaient réussi à supprimer dans une certaine mesure les Évangiles canoniques ; aussi le protestantisme leur déclara-t-il une vive guerre et s’attacha-t-il à montrer en eux des ouvrages du démon[69].

  1. Voir notre livre VII.
  2. Voir, dans Eus., IV, xxii, 8, le jugement d’Hégésippe sur tous ces écrits apocryphes, dont il voit bien le caractère hérétique.
  3. Ad. Smyrn., 3, en comparant saint Jérôme, De viris ill., c. 16. Cf. Cérygme de Pierre et Paul, dans Origène, De princ., I, proœm., c. 8. Eusèbe (H. E., III, xxv, 5) et Nicépiiore (Credner, Gesch. des neutest. Kanon, p. 243) le placent parmi les ἀντιλεγόμενα. Pour Tatien, voir Epiph., hær. xlvi, 1. Cf. Hilgenfeld, Nov. Test. extra can. rec., IV, p. 31.
  4. Dans Eus., H. E., IV, xxiii, 12.
  5. Γραφαὶ κυριακαί.
  6. Cf. Vie de Jésus, p. lv, note. Voir, par exemple, Clém. Rom., Ad Cor. I, ch. 13, 24, 46. L’auteur de la prétendue deuxième épitre de Clément (voir ci-dessus, p. 399-400), se sert, à côté de Matthieu et de Luc, de l’Évangile des Égyptiens. Même observation pour Barnabé et Hermas, pour pseudo-Ignace et pseudo-Polycarpe. Toujours Matthieu ou son équivalent, l’Évangile des Hébreux, servent de base aux citations.
  7. II Clem., 2, 3 ; Vie de Jésus, p. lv, 40.
  8. II Clem., 13, Λέγει ὁ θεός.
  9. Voir Vie de Jésus, p. liii.
  10. Exemples certains : Matth., xviii, 11, pris de Luc, xix, 10 ; Matth., xxi, 44, pris de Luc, xx, 18 ; Luc, iv, 8, pris de Matth., iv, 10. Cf., outre Denys de Cor. précité, Origène, In Matth., t. XV, 14 ; saint Jérôme, Præf. in Evang., ad Damasum.
  11. Celse, dans Origène, II, 27.
  12. Homélies pseudo-clém., ii, 51 ; iii, 50 ; xviii, 20 ; Constit. apost., II, 36, 37 ; Clém. d’Alex., Strom., I, 28 ; II, 4 ; VI, 10, etc. V. Vie de Jésus, p. 187.
  13. Apelle, dans Épiph., hær. xliv, 2.
  14. Clém. d’Alex., Strom., I, 28 ; Origène, In Joh., tomus XIX, 2 (Opp., IV, 289) ; In Matth., t. XVII, 31 (Opp., III, 815).
  15. Notez aussi le mot cité dans Act., xx, 35.
  16. Luc, xix, 41.
  17. Épiphane, Ancoratus, 31.
  18. Luc, xxii, 43, 44.
  19. Saint Hilaire, De trinitate, X, 9 et suiv. ; saint Jérôme, Adv. Pelag., II, Opp., IV, 2e part., col. 521, Mart. ; saint Épiphane, loc. cit.
  20. L’auteur des Homélies pseudo-clémentines paraît connaître les quatre Évangiles. Matthieu est sa base principale. Il est vrai que, comme Justin et Tatien, il puise à d’autres sources, qu’il juge tout aussi canoniques. De Wette, Einl. in das N. T., §§ 67 c, 109 b. Voir aussi Hilgenfeld, Krit. Unters. über Evang. Justin’s, der clem. Hom. und Marcion’s (Halle, 1850).
  21. V. les Évangiles, p. 112. Notez l’épisode de l’Évangile de Pierre à Rhossus. Eusèbe, H. E., VI, 12. Cf. Credner, Gesch. des neut. Kan., p. 256.
  22. Dans Orig., II, 74 ; V, 56.
  23. Ἡ ἀγία τῶν εὐαγγελίων τετρακτύς. Eus., H. E., III, xxv, 1. Cf. Origène, In Luc., hom. i (Opp., III, 933). Τετράμορφον τὸ εὐαγγέλιον. Irénée, III, xi, 8.
  24. Irénée, III, xi, 7, 8, 9 ; Tertullien, Contre Marcion, IV, 2, 5 ; Clément d’Alex., dans Eus., H. E., VI, 13, 14. Dans la lettre d’Irénée à Florin, les quatre Évangiles s’appellent αἱ γραφαί. Cf. II Clem., 2, 3, 4, 13.
  25. Irénée, III, xi, 8.
  26. Tatien ne connaissait pas ou n’admettait pas l’Évangile de Jean. C’est à tort qu’on a cru que le Diatessaron commençait par « Au commencement, était le Verbe ». C’est à tort aussi qu’on a cru que le titre Διὰ τεσσάρων impliquait les quatre Évangiles canoniques. Le mot διὰ τεσσάρων est emprunté à la musique grecque et signifie en général l’accord parfait.
  27. Eusèbe, H. E., IV, 29 ; Théodoret, Hæret. fab., I, 20 ; Épiphane, hær. xlvi, 1. Pour les textes syriaques, voyez Credner, Gesch. der neut. Kan., p. 19 et suiv.
  28. Voir notre livre VII.
  29. Épiphane, xliv, 2, 4.
  30. Voir livre VII.
  31. Ci-dessus, p. 176-177.
  32. Épiph., hær. xxvi, 2, 3. Conip. Pistis Sophia, p. 23, 47, 48.
  33. Origène, hom. i In Luc. (t. III, p. 933) ; saint Ambroise, In Luc., I, 2 ; saint Jérôme, præf. in Matth., et sur Luc, i, 1.
  34. Thomas, Matthias, Barthélemi, Barnabé, etc. Fabricius, Cod. apocr. N. T., I, 335-386 ; II, 526-554 ; Credner, Gesch. des neutest. Kanons, p. 241, 244, 256 ; Origène et saint Jérôme, loc. cit. ; décret de Gélase. ch. 6 ; Eusèbe, H. E., III, 25.
  35. Luc, i et ii.
  36. Un curieux écrit de nos jours, la Douloureuse passion, rédigée par Brentano d’après les visions de Catherine Emmerich, présente le même caractère et peut être tenu pour le dernier des Évangiles apocryphes. Comparez aussi la Cité mystique de Marie d’Agreda.
  37. Évang. de l’enfance, 1.
  38. Évang. de Thomas, 4, 5.
  39. Leucius, dans Photius, cod. cxiv.
  40. Justin (Dial., 78 ; cf. Tisch., p. xxxviii-xxxix, note ; Hilgenfeld, Krit. Untersuch., p. 153 et suiv.) et Clément d’Alexandrie (Strom., VII, 16) connaissent les fables qui y sont contenues. Comp. Asc. d’Isaïe, ch. 11. La lettre des fidèles de Lyon (Eus., H. E., V, i, 9) paraît aussi faire allusion à la façon dont le Protévangile raconte la mort de Zacharie (ch. 23, 24 ; comp. Matth., xxiii, 35 ; Tertullien, Scorp., 8 ; Const. apost., V, 16 ; Épiph., xxvi, 12). Origène le cite (In Matth., tom. X, 17. Opp. III, 163, Delarue).
  41. Tischendorf, Evang. apocr., p. 1 et suiv. Cf. Apocal. apocr., p. li-liii (sans parler des éditions ou traductions de Fabricius, Thilo, Brunet, Migne). On y peut joindre les divers Évangiles De la Nativité de Marie, tels que le Pseudo-Matlhieu (Tisch., p. 50 et suiv. ; Bleek, p. 320-321), rédigés à une époque plus moderne.
  42. Épiph., hær. xxvi, 12. Notez que cette Genna contenait la mort de Zacharie, comme le Protévangile.
  43. Protév., chap. 7 ; Pseudo-Matthieu, De ortu B. M. V., chap. 7 et suivants.
  44. Plus tard, on tint à la virginité de Joseph, et la baguette sur laquelle descend la colombe devint une branche de lis.
  45. Protév., ch. 8 et 9 ; Évang. de la Nat. de Marie, 8.
  46. Protév., ch. 1, 4, 5, 20, 24.
  47. Protév., ch. 3 ; Cf. les Évangiles, p. 189.
  48. Ce nom est évidemment emprunté à la légende de Samuel (Protév., 6, 7).
  49. Pseudo-Matthieu, De ortu B. M. F., ch. 1 ; Leroux de Lincy, Livre des légendes, p. 27.
  50. Pseudo-Matth., 14. Cf. Isaïe, i, 3.
  51. Protév., 10 ; Ascens. d’Is., xi, 2.
  52. Enger, De transitu B. M. V., Elberfeld, 1854 ; Tischendorf, Apocal. apocr., p. xxiv et suiv., 95 et suiv. ; Migne, Dict. des apocr., II, col. 503-537, 587-598 ; W. Wright, Contrib. to the apocr. lit., Londres, 1865 ; Journal of sacred lit., janv. et avril 1865 ; Dulaurier, Révél. de saint Barth., p. 20 et suiv. ; Revillout, Apocryphes coptes, I, p. x-xii.
  53. Justin, Dial., 88, comp. à Évang. selon Thomas, 13 ; Irénée, I, xx, 1, 2, comp. à Évang. selon Thomas, 6, 14 : Origène, homél. i in Luc (III, 933) ; Philosoph., V, 7 ; Eus., H. E., III, xxv, 6 ; Tischendorf, Evang. apocr., p. xxxviii et suiv., 134 et suiv. ; Apocal. apocr., p. liii-lvi, lxi ; Stichométrie de Nicéph., etc., dans Credner, Gesch. des neut. Kan., p. 244, 250, 256 ; Bleek, p. 318-319.
  54. Chap. 3, 4, 5, 8, 14, 15, 16. Comparez certains traits de Marc (les Évangiles, p. 117 et suiv.). Les miracles de Jésus font peur. Notez surtout le miracle de Gergésa.
  55. Ch. 6-8, 14, 15. Cf. Irénée, l. c.
  56. Ch. 3, 4, 5. Voir surtout la rédaction latine.
  57. Évang. selon Thomas, ch. 7 (Tisch., p. 140-141).
  58. Comparez Évang. selon Thomas, ch. 6 et 14 (Tisch., p. xxxix, 138 et suiv., 152 et suiv., 162 et suiv.), avec Irénée, I, xx, 1 et 2 ; Philosoph., VI, 42 ; Épiph., hær. xxxiv, 4.
  59. Philosoph., l. c.
  60. Cyrille de Jér., catéch. iv, 36 ; vi, 31 (Cyrille est le père de l’erreur selon laquelle l’Évangile en question aurait été écrit par un Thomas, disciple de Manès) ; Gélase, Décret, ch. 6 ; Tisch., p. xl, xli.
  61. Tischendorf, op. cit., p. xlix et suiv., 171 et suiv ; Fabricius, Cod. apocr. N. T., p. 150 et suiv. ; Thilo, Cod. apocr., I, p. 274 et suiv. Comp. les Miracula infantiæ, Brunet, Évang. apocr., p. 173 et suiv.
  62. Coran, iii, 31 et suiv., 43 et suiv., v. 110 ; xix, 1-35. Cf. Tisch., p. 135, 192, 197 ; Thilo, p. 111, 123, 281.
  63. V. ci-dessus p. 347-348 ; Bleek, p. 321 et suiv.
  64. Sur l’idée elle-même de la descente aux enfers, voyez l’Antechrist, p. 58 et suiv. On parla aussi d’une descente des apôtres (Hermas, sim. ix, 16) et de Jean-Baptiste (saint Hippolyte, De Antichr., 45 ; Évang. de Nicod., 2e part., ch. ii, 3) aux enfers.
  65. Les Pharaons sont censés régner quand Jésus vient en Égypte.
  66. Dulaurier, Révél. de saint Barth., p. 23 ; Revillout, Apocr. coptes, p. viii-x ; Arch. des miss. scientif.., 3e série, t. IV, p. 447 et suiv.
  67. Voir, par exemple, Le Blant, Inscr. chrét. de la Gaule, II, n° 542 A ; Bayet, Peint. et sculpt. chrét., p. 115.
  68. Décret de Gélase de 494. Saint Jérôme en est l’ennemi acharné. Fulbert de Chartres et Vincent de Beauvais sont partagés entre les anathèmes des Pères et l’admiration que ces écrits leur inspirent.
  69. H. Estienne, Apol. pour Hérodote, ch. xxxiii, §§ 2 et 3.