L’Église et l’État (trad. Bienstock)

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Au cours d’une de mes visites à L. N. Tolstoï, à Jasnaia Poliana, en 1885 ou 1886, je remarquai dans son cabinet, sur le rayon d’une bibliothèque ouverte, une liasse de papiers jetés négligemment. J’avais déjà le respect de chaque ligne de Tolstoï, et j’exprimai le désir de compulser cette liasse, pensant y trouver quelque page précieuse que je demanderais à l’auteur, en souvenir. Parmi des papiers sans importance, j’avisai un petit cahier sur lequel était inscrit : l’Église et l’État. L’ayant parcouru, je demandai à en prendre une copie. Tolstoï acquiesça ajoutant que ce manuscrit n’était pas destiné à la publicité, que c’était un fragment de son grand ouvrage : La Critique de la Théologie dogmatique, qu’il en avait retranché en en faisant la révision au cours des années 1879-1881.

J’emportai l’opuscule à Pétersbourg. Je le montrai à des amis qui le recopièrent et bientôt même il était lithographié par des étudiants de l’Université.

Comme L. N. Tolstoï ne destinait pas cet article à l’impression, nous, ses amis, longtemps nous nous sommes fait scrupule de le publier ; nous nous le permettons maintenant que nous faisons paraître ses œuvres complètes. Jusqu’aujourd’hui cet article n’a été inséré nulle part, sauf dans une éphémère revue anglaise, The New Order. J’ai raconté ceci pour ôter à Tolstoï la responsabilité de la forme de ces pages.

P. Birukov

L’ÉGLISE ET L’ÉTAT

Léon Tolstoï


L’ÉGLISE ET L’ÉTAT


La foi c’est le sens donné à la vie, c’est ce qui imprime à la vie sa force et sa direction. Chaque homme la subit et vit en s’y conformant ; s’il ne l’a pas trouvée, il meurt. Dans cette recherche, l’homme profite de tout ce qu’a élaboré l’humanité. Tout ce qu’a élaboré l’humanité s’appelle la révélation. La révélation, c’est ce qui aide l’homme à comprendre le sens de la vie. Voilà le rapport direct de l’homme envers la foi.


Alors pourquoi cette chose étonnante ? des hommes paraissent qui font tout pour que d’autres hommes profitent exclusivement d’une forme de la révélation et non d’une autre ; ils ne peuvent rester indifférents tant que les autres n’acceptent pas leur forme de révélation. Ils maudissent, ils supplicient, ils tuent tous ceux des dissidents qu’ils peuvent atteindre. Les autres agissent de même : ils maudissent, supplicient, tuent tous ceux des dissidents qu’ils peuvent atteindre. Une troisième catégorie fait de même. Ainsi tous se maudissent les uns les autres, se torturent, se tuent, exigeant que tous croient comme eux. Le résultat c’est qu’il y a des centaines de croyances diverses toutes ennemies.

Tout d’abord j’étais frappé de ce qu’une pareille insanité évidente, une pareille contradiction, ne détruise pas la foi même, que des hommes croyants puissent se prêter à une telle tromperie.

En effet, au point de vue général, il est incompréhensible mais il est prouvé indiscutablement que toute religion n’est que tromperie et superstition, et c’est ce que tâche de démontrer la philosophie qui domine aujourd’hui. En me plaçant au point de vue général, je suis arrivé à la conclusion définitive que toutes les croyances sont des tromperies humaines ; toutefois, ce fait, que malgré la sottise et l’évidence de la tromperie, toute l’humanité s’y soumet, me sembla la preuve qu’au fond de cette tromperie il y a quelque chose de vrai. Autrement tout cela est si sot, qu’on ne pourrait s’y laisser prendre. Cette soumission générale de l’humanité à la tromperie, m’a même fait reconnaître l’importance du phénomène qui en est cause ; et ainsi convaincu, je me suis mis à étudier la doctrine chrétienne, base de la tromperie de toute l’humanité chrétienne. C’est ce qui résulte de mes observations au point de vue général. Mais au point de vue personnel, c’est-à-dire en partant de l’idée que chaque homme et moi devons, pour vivre, avoir foi dans le sens de la vie, et avons cette foi, le fait de la violence exercée en faveur de la foi est encore plus surprenant d’insanité.

En effet : comment, pourquoi et à qui peut-il être nécessaire qu’un autre, non seulement croie comme moi, mais professe comme moi ? L’homme vit, donc il connaît le sens de la vie. Il a établi son rapport envers Dieu, il connaît donc la vérité des vérités, et moi aussi je la connais. Leurs expressions doivent être différentes, leur sens doit être le même étant tous deux des hommes.

Comment, pourquoi, puis-je être contraint d’exiger de n’importe qui qu’il exprime sa vérité comme moi ?

Je ne puis ni par la violence, ni par la ruse, ni par la tromperie (le faux miracle), forcer un homme à changer sa foi.

La foi, c’est sa vie, comment puis-je la lui ôter et lui en donner une autre ? C’est exactement comme si je lui prenais son cœur pour lui en donner un autre. Je ne puis faire cela que si sa foi et la mienne ne sont que des paroles et non l’essence même de notre vie, non le cœur. Cela on ne peut pas le faire. C’est pourquoi on ne peut tromper un homme ou le forcer de croire à ce qu’il ne croit pas. Et on ne le peut pas, parce que celui qui croit, — c’est-à-dire qui a établi son rapport envers Dieu, et sait que la foi est le rapport de l’homme envers Dieu, — ne peut pas désirer établir le rapport d’un autre homme envers Dieu, par la violence ou la tromperie. C’est impossible mais cela se fait partout et toujours ; c’est-à-dire cela ne peut pas se faire, parce que c’est impossible, mais il s’est fait et se fait quelque chose y ressemblant beaucoup. Il s’est fait et il se fait que des hommes imposent aux autres un semblant de foi, et les autres acceptent ce semblant de foi, — c’est-à-dire la tromperie religieuse.

La foi ne peut être imposée, de même qu’elle ne peut être acceptée ni par la violence, ni par la tromperie, ni par l’intérêt ; il ne s’agit donc pas de la foi, mais de la tromperie de la foi, et cette tromperie de la foi est l’ancienne condition de la vie de l’humanité.

En quoi donc consiste cette tromperie et sur quoi est-elle basée ? Par quoi est-elle excitée chez les trompeurs, par quoi se maintient-elle chez les trompés ? Je ne parlerai pas du brahmanisme, du bouddhisme, du confucianisme, du mahométisme, où se sont produits les mêmes phénomènes, non parce qu’il est impossible d’y trouver la même chose, — pour tous ceux qui ont étudié ces religions il est clair qu’il s’y est produit la même chose que dans le christianisme, — mais je parlerai exclusivement du christianisme, religion qui nous est connue, nécessaire et chère. Dans le christianisme toute la tromperie est basée sur la conception fantaisiste de l’Église, conception qui ne repose sur rien et qui frappe, au début de l’étude du christianisme, par son insanité inattendue et inutile.

Parmi toutes les conceptions et paroles athées, il n’y en a pas de pires que celles de l’Église. Il n’y a pas de conception qui ait engendré plus de mal, il n’y en a pas de plus contraire à la doctrine du Christ. En réalité, le mot Ecclesias signifie réunion et pas plus, et c’est ainsi qu’il est employé dans les évangiles. Dans les langues de tous les peuples nouveaux, le mot ecclesias signifie lieu de prières.

Malgré l’existence de quinze cents ans de tromperie de l’Église, ce mot n’a pénétré dans aucune langue en d’autre sens. Selon les significations que donnent à ce mot les pontifes auxquels est nécessaire la tromperie de l’Église, il résulte que ce mot n’est rien d’autre que la préface qui déclare : Tout ce que je dirai maintenant, c’est la vérité, et si tu ne crois pas, je te brûlerai, ou te maudirai ou t’insulterai de toutes les manières. Cette conception est un sophisme nécessaire pour certain but dialectique et elle reste le bien de ceux à qui elle est nécessaire. Dans le peuple, et non seulement dans le peuple mais dans la société, dans les milieux instruits, bien qu’on l’apprenne dans le catéchisme, cette conception n’existe nulle part. Quelque honteux qu’il soit de discuter sérieusement cette définition, il faut le faire puisque tant de gens la donnent sérieusement pour quelque chose d’important. Cette définition est tout à fait mensongère. Quand on dit que l’Église est la réunion des vrais croyants, à proprement parler, on ne dit rien, parce que si je disais que la chapelle est la réunion de tous les vrais musiciens, je n’aurais rien dit tant que je n’aurais pas défini les vrais musiciens. Selon la théologie, les vrais croyants sont ceux qui suivent la doctrine de l’Église, c’est-à-dire qui font partie de l’Église.

Sans répéter ici qu’il y a des centaines de vraies croyances pareilles, cette définition ne dit rien et semble aussi insuffisante que la définition de la chapelle comme réunion des vrais musiciens. Mais derrière cela on voit le fil blanc. L’Église est vraie et unique et il y a en elle les pasteurs et le troupeau, et les pasteurs, établis par Dieu, enseignent cette doctrine vraie et unique, c’est-à-dire : « Nous jurons que tout ce que nous vous disons est la vraie vérité. »

Il n’y a rien de plus. Toute la tromperie est là : dans la définition et la conception de l’Église. Et l’essentiel de cette tromperie c’est qu’il y a des gens qui veulent, coûte que coûte, inculquer leur foi aux autres.

Pourquoi donc veulent-ils tant faire accepter leur foi aux autres hommes ? S’ils avaient la vraie religion, ils sauraient que la religion c’est le sens de la vie, le rapport envers Dieu établi par chaque homme et qu’ainsi on ne peut enseigner la foi, mais la tromperie de la foi. Mais ils la veulent enseigner. Pourquoi ? La raison la plus simple serait que la galette et les œufs sont nécessaires aux prêtres, et qu’il faut aux archevêques, les palais, les gâteaux et les soutanes de soie. Mais cette réponse ne suffît pas. C’est sans doute la raison intérieure, psychologique de la tromperie, le prétexte qui soutient la tromperie, mais, en raisonnant ainsi, comment pourrait-on comprendre qu’un homme (le bourreau) puisse se décider à en tuer un autre contre qui il n’a aucune colère ? Ce serait insuffisant de dire que le bourreau tue, parce qu’on lui donné de l’eau-de-vie, du pain blanc et une chemise rouge ; de même il est insuffisant de dire que le Métropolite de Kiev, et les moines, remplissent des sacs de paille et les appellent des reliques des saints seulement pour avoir 30.000 roubles de revenus. L’une et l’autre action sont trop horribles et trop contraires à la nature humaine pour qu’une explication aussi simple et grossière puisse suffire. De même que le bourreau, le Métropolite, pour expliquer son acte, donnera une série de preuves basées principalement sur la tradition historique : « Il faut tuer l’homme ; on a supplicié depuis que le monde existe ; si ce n’est moi ce sera un autre ; j’espère, avec l’aide de Dieu, le faire mieux qu’un autre ! » De même le Métropolite dira : « L’adoration extérieure de Dieu est nécessaire ; depuis que le monde existe on a adoré les reliques des saints ; on respecte les reliques des caveaux ; on vient ici. Si je ne les dirige pas, ce sera un autre ; moi j’espère, avec l’aide de Dieu, employer plus pieusement cet argent gagné par le sacrilège. »

Pour comprendre la tromperie religieuse il faut remonter à sa source.

Parlons de ce que nous connaissons, du christianisme. S’adressant aux origines de la doctrine chrétienne, aux évangiles, nous trouvons une doctrine qui exclut nettement l’adoration extérieure de Dieu, qui la condamne et nie, nettement, absolument son enseignement. Mais depuis le Christ, jusqu’à nos jours, nous constatons que la doctrine s’écarte des bases posées par Christ. Cet écart commence depuis les apôtres, et surtout depuis que l’apôtre amateur, Paul, enseigna cette doctrine ; et plus le christianisme s’est propagé, plus il s’est transformé et a adopté cette adoration extérieure de Dieu et son enseignement, si fortement déniés par le Christ. Dans les premiers temps du christianisme, la conception de l’Église sert seulement à définir tous ceux qui partagent cette croyance, et que je considère comme vraie. Cette conception est absolument juste, si elle s’applique non à la croyance par les paroles mais par toute la vie, car la croyance ne peut être exprimée par des paroles.

La conception de l’Église vraie fut encore employée comme palliatif entre les discordants. Mais jusqu’à Constantin et jusqu’au concile de Nicée l’Église n’est qu’une conception ; et depuis Constantin et le concile de Nicée, elle devient une institution et une institution de mensonge. Or, que dire de cette tromperie du Métropolite avec les reliques, des prêtres avec l’Eucharistie, du Saint-Synode, etc., qui frappe et terrifie tant et ne trouve pas l’explication suffisante de son ignominie dans le seul avantage de ces personnes. Cette tromperie est ancienne et elle n’a pas commencé par les seuls avantages de quelques individus : il n’y a pas de monstre pouvant se décider à agir ainsi le premier, s’il n’y avait pas à cela d’autres causes. Les causes qui amenèrent cela étaient mauvaises : « à leur fruit vous les reconnaîtrez. »

Leur origine fut le mal, la haine, l’orgueil, l’hostilité contre Arius et les autres et, le mal encore plus grand : l’union des chrétiens avec le pouvoir. Le pouvoir, c’est Constantin, qui, selon la conception païenne, est au sommet de la grandeur humaine (il est considéré comme un Saint), qui accepte le christianisme, donne l’exemple à tout le peuple, le convertit, prête main forte contre les hérétiques, établit par un concile universel la seule religion vraie, chrétienne.

La religion catholique, chrétienne est établie pour toujours. Il était si naturel de se laisser prendre à cette tromperie, et jusqu’ici encore on croit au bienfait de cet événement. Et pourtant la majorité chrétienne renonçait à sa foi. C’étaient les portes, par lesquelles l’énorme majorité des chrétiens s’engagea précisément dans la voie païenne où elle marche encore. Charlemagne, Vladimir, continuent la même chose. Et jusqu’à présent dure la tromperie de l’Église, qui consiste en ceci : que l’acceptation du christianisme par le pouvoir est nécessaire pour ceux qui comprennent la lettre et non l’esprit du christianisme, car l’acceptation du christianisme sans le renoncement au pouvoir n’est que la parodie du christianisme et sa défiguration.

La bénédiction du pouvoir par le christianisme, c’est un sacrilège, c’est la perte du christianisme.

Après avoir vécu quinze cents ans dans cette alliance sacrilège du pseudo-christianisme et de l’État, il faut faire un grand effort pour oublier tous les sophismes compliqués à l’aide desquels, pendant quinze cents ans, partout la doctrine chrétienne fut défigurée pour la concilier avec l’État, pour expliquer la sainteté, la légitimité de l’État et sa possibilité d’être chrétien.

En réalité ces mots : « l’État chrétien », c’est la même chose que la glace chaude ou tiède. Ou il n’y a pas d’État, ou il n’y a pas de christianisme.

Pour le bien comprendre il faut oublier toutes ces fantaisies qu’on nous enseigne avec tant de soins, et demander nettement la signification de ces sciences historiques et juridiques qu’on nous enseigne. Ces sciences n’ont aucune base, toutes ne sont rien que l’apologie de la violence.

Passant l’histoire des Perses, des Mèdes, etc., arrêtons-nous à l’histoire de cet État qui le premier conclut alliance avec le christianisme.

À Rome il y avait un nid de brigands, il s’agrandit par le pillage, la violence, le meurtre ; il conquit tous les peuples. Les brigands et leurs descendants, avec des chefs appelés ou César ou Auguste, pillaient et torturaient les peuples pour la satisfaction de leurs plaisirs. Un des héritiers de ces chefs de brigands, Constantin, après avoir lu beaucoup de livres et s’être rassasié de la vie de débauches, préféra quelques dogmes du christianisme aux anciennes croyances : aux victimes humaines il préféra la messe, à l’adoration d’Apollon, de Vénus et de Zeus, il préféra celle du Dieu unique et de son fils Christ, et il ordonna d’introduire cette religion parmi ceux qu’il tenait en son pouvoir.

« Les rois règnent sur les peuples, et parmi vous qu’il n’en soit pas ainsi. Ne tue point, ne commets pas l’adultère, n’aie pas de richesses, ne juge pas, ne condamne pas, souffre le mal. » Personne ne lui dit cela. Mais on lui dit : « Tu veux t’appeler chrétien et continuer d’être chef de brigands : battre, incendier, faire la guerre, vivre dans la débauche et le luxe ? C’est bien. » Et on lui installe le christianisme même plus aisément qu’on ne pouvait s’y attendre. Ils ont prévu qu’après avoir lu l’évangile il pourrait se ressaisir, que là, on exige la vie chrétienne et non la construction des temples et leur fréquentation. Ils ont pensé cela, et, avec soin, ils lui ont arrangé tel christianisme qu’il pouvait, sans se gêner, vivre en païen, comme avant. D’un côté, Christ, fils de Dieu, ne venait que pour le racheter et racheter tous. C’est pourquoi Christ est mort ; c’est pourquoi Constantin peut vivre comme il veut. Ce n’est pas tout : on peut se repentir et avec un peu de pain et de vin, ce sera le salut et tout sera pardonné.

C’est peu, ils ont encore béni son pouvoir de brigand, ils l’ont déclaré divin et l’ont oint. En échange il a arrangé comme ils le désiraient la réunion des prêtres et leur a ordonné de dire quel doit être le rapport de chaque homme envers Dieu, en donnant l’ordre à chacun de le répéter.

Et tous commencèrent à le répéter, furent contents, et depuis quinze cents ans, cette religion vit et les autres chefs de brigands l’ont acceptée, et tous sont oints et tout est divin. Si un malfaiteur quelconque pille et tue beaucoup de gens, on l’oint et on déclare qu’il vient de Dieu. (Chez nous, il y avait de Dieu une débauchée, meurtrière de son mari ; chez les Français, Napoléon.)

Pour cette raison, les prêtres, non seulement viennent de Dieu, mais eux-mêmes sont presque Dieu, car ils ont en eux le Saint-Esprit ; de même le Saint-Esprit est dans le pape, dans notre Saint-Synode et ses fonctionnaires.

Et quand un empereur, c’est-à-dire un chef de brigands, voudra étrangler son peuple ou un peuple étranger, on lui donnera aussitôt de l’eau bénite. On y trempera la croix (cette même croix sur laquelle mourut Christ parce qu’il dénonçait ces mêmes brigands), et l’on bénira pour l’étranglement, la pendaison, la décapitation.

Tout irait bien, mais même ici, ils ne peuvent tomber d’accord, et les souverains sacrés commencent à se traiter de brigands, — ce qu’ils sont en effet, — et le peuple commence à écouter et cesse de croire aux souverains sacrés et à la présence du Saint-Esprit, ils apprennent à les nommer justement, comme ils le font eux-mêmes, c’est-à-dire brigands et menteurs.

Je parle des brigands comme ça, pour la bonne bouche, parce qu’ils ont dépravé des trompeurs. Ici il ne s’agit que des trompeurs, c’est-à-dire des soi-disant chrétiens. Ils sont devenus tels par l’union avec les brigands. Et il ne pouvait en être autrement. Ils ont descendu la pente dès qu’ils ont sacré le premier tsar et l’ont convaincu qu’il peut, par la violence, aider à la religion, à la religion d’amour, de sacrifice, d’endurance. Toute l’histoire de l’Église vraie, non fantaisiste, c’est-à-dire l’histoire de la hiérarchie sous le pouvoir des souverains, n’est qu’une série de tentatives vaines de la part de cette hiérarchie malheureuse pour conserver la vérité de la doctrine en la propageant par le mensonge, et en s’écartant d’elle en réalité.

L’importance de la hiérarchie n’est basée que sur la doctrine qu’elle veut enseigner. La doctrine enseigne l’humilité, le sacrifice, l’amour, la pauvreté, mais elle se propage par la violence et le mal.

Pour que la hiérarchie ait matière à enseigner, pour qu’elle ait des disciples, elle ne doit pas s’écarter de la doctrine, mais se purifier et purifier son union illégitime avec le pouvoir ; il faut par les moyens les plus retors cacher le sens de la doctrine et, pour cela, transporter le centre de gravité de la doctrine non en l’essence de la doctrine, mais en son côté extérieur. C’est précisément ce que fait la hiérarchie, — source de cette tromperie religieuse que l’Église propage. La source, c’est l’union par la violence, de la hiérarchie, sous le nom d’Église, avec le pouvoir ; et la source de ce fait que les hommes veulent inculquer aux autres la religion, est dans ce que la vraie religion les dénonce eux-mêmes, et il leur faut, au lieu de la religion vraie, substituer leur religion inventée qui les justifie.

La vraie religion peut exister partout sauf là où elle est clairement mensongère, c’est-à-dire violente, pas dans la religion d’État. La vraie religion peut être dans tout ce qu’on nomme hérésie, mais assurément elle ne peut être là où elle s’est unie à l’État. C’est étrange à dire mais les appellations (religions orthodoxe, catholique, protestante), telles qu’elles sont établies dans le langage habituel, ne signifient rien d’autre que la « religion unie au pouvoir », la religion d’État et, par suite, la religion mensongère.

La conception de l’Église, c’est-à-dire l’unité de pensée de plusieurs, de la majorité, et, en même temps, l’approche à la source de la doctrine, pendant les deux premiers siècles du christianisme n’était qu’un des mauvais prétextes extérieurs. Paul disait : « Je sais du Christ lui-même » ; un autre disait : « Je sais de Luc » et tous disaient : « Nous pensons juste et la preuve, c’est que nous sommes une grande réunion, l’ecclésias, l’église. Mais c’est seulement depuis le concile de Nicée, établi par l’empereur, qu’a commencé, pour ceux qui professent la même doctrine, la tromperie directe, évidente.

« Obéis à nous et à l’Esprit », comme on disait alors. La conception de l’Église devenait déjà non seulement un mauvais argument, mais, pour certains, le pouvoir. Elle s’unissait au pouvoir et commençait à agir comme pouvoir, et tous ceux qui s’unissaient au pouvoir et se soumettaient à lui, cessaient d’être religieux et s’adonnaient à la tromperie.

Qu’est-ce qu’enseigne le christianisme en le comprenant comme la doctrine de n’importe quelle Église ou de toutes les Églises ?

Discutez comme vous le voulez, en unissant, ou séparant, mais toute la doctrine chrétienne se divise en deux parties bien distinctes : la doctrine des dogmes, en commençant par le fils de Dieu, le Saint-Esprit, le rapport mutuel de ces personnes, jusqu’à l’Eucharistie, avec le vin ou sans le vin, jusqu’au pain azyme ou non ; et la doctrine morale : humilité, désintéressement, pureté corporelle et spirituelle, abstinence de condamner, affranchissement de l’esclavage et amour de la paix. Malgré tous les efforts des maîtres de l’Église, ces deux côtés de la doctrine ne se mêlèrent jamais et, comme l’huile dans l’eau, furent toujours séparés en gouttes grandes et petites.

La différence de ces deux côtés de la doctrine est claire pour chacun, et chacun peut voir le résultat de l’un et de l’autre dans la vie des peuples, et par ces résultats, il peut conclure quel côté est plus important et si l’on peut s’exprimer ainsi, « plus vrai ». Quand on regarde d’un côté l’histoire du christianisme, on est saisi d’horreur. Sans exception, depuis le commencement et jusqu’au bout, jusqu’à nous, de quelque côté qu’on porte les yeux, quelque dogme qu’on prenne, par exemple le dogme de la divinité du Christ, jusqu’à l’apposition des mains, jusqu’à la communion avec le vin ou sans vin, les résultats de tous ces effets spirituels employés pour l’interprétation de ces dogmes sont : la colère, la haine, les supplices, l’exil, les massacres des femmes et des enfants, les bûchers, les tortures. Regarde-t-on de l’autre côté de la doctrine, du côté moral, depuis l’isolement au désert pour la communion avec Dieu jusqu’à la coutume de donner le pain dans la prison, et les résultats sont toutes nos conceptions du bien, toute la joie et la consolation qui nous servent de flambeau dans l’histoire…

Les hommes aux yeux de qui ne se montraient pas encore nettement les résultats de l’un et l’autre côtés pouvaient encore se tromper, ils ne pouvaient point ne pas se tromper. Ceux qui étaient sincèrement entraînés dans les discussions sur les dogmes, sans remarquer que grâce à ces dogmes ils servent Satan et non Dieu, sans remarquer que Christ disait clairement qu’il est venu pour détruire tous les dogmes, ceux-là pouvaient aussi se tromper ; de même ceux qui, après avoir hérité de la tradition sur l’importance de ces dogmes, avaient reçu une éducation si perverse qu’il leur était impossible de voir leur erreur, pouvaient se tromper. Et pouvaient aussi se tromper les humbles pour qui ces dogmes ne représentaient rien, sauf des paroles et des images fantaisistes. Mais nous, à qui est dévoilé le sens primitif de l’évangile qui nie tous les dogmes, nous qui avons devant les yeux les résultats de ces dogmes dans l’histoire, nous ne pouvons nous tromper. Pour nous, l’histoire est le contrôle de la véracité de la doctrine, contrôle même mécanique.

Le dogme de l’Immaculée Conception est-il nécessaire ou non ? Qu’en résulte-t-il ? La colère, les injures, les railleries. Présente-t-il quelque utilité ? Aucune. La doctrine qui défend de tuer la fornicatrice est-elle nécessaire ou non ? Qu’en résultera-t-il ? Des milliers de fois les hommes furent adoucis à son souvenir.

Autre chose. Dans n’importe quel dogme, tous étaient-ils d’accord ? Non. Pour donner à celui qui demande tous étaient-ils d’accord ? Oui.

Voilà donc un premier fait : les dogmes sur lesquels personne n’est d’accord, qui ne sont nécessaires à personne, qui perdent les hommes, c’est ce que la hiérarchie donnait et donne pour religion, — et, deuxièmement, ce sur quoi tous sont d’accord, ce qui est nécessaire à tous, ce qui sauve les hommes, cela, la hiérarchie, bien qu’elle n’ose le nier, n’ose aussi le donner comme doctrine, car cette doctrine la renierait elle-même.

Léon Tolstoi